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Full text of "Histoire de Madagascar, ses habitants et ses missionnaires"

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MADAGASCAR 

SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 



TOME SECOND 



Inap. de la Soc. de Typ. - Noizette,8, r. Campagne Ire. parii 



HISTOIRE 



DE 



MADAGASCAR 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 



PAR 



LE P. DE LA VAISSIÈRE 



DE LA COMPAGNIE DE JESUS 



TOME SECOND 




PARIS 

LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE 

90, RUE BONAPARTE, 90 



1884 

t 



V 




CARTE DES ENVIRONS DE TANANARIVO (m 



ADAGASCAR 




MADAGASCAR 

SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 



CHAPITRE XIX 

Appréciations protestantes sur le règne de Rasoherina et celui de Ranavalona 
II. — Mort du P. Boy. — Traité français du 8 août 1868. — Couronnement de 
Ranavalona II. — Établissement de l'Église d'État. — Ranavalona II à l'église 
de Saint-Joseph-de-Mahamasina. — Création de cent vingt-six évangélistes pro- 
testants. 

(1868-1869.) 



Nous avons donné ailleurs l'appréciation des méthodistes anglais 
sur le règne de Radama II. « Ce règne, dit le Rév. Sibree, dans 
son ouvrage la Grande Ile africaine, était tout à fait opposé au bien 
et si peu satisfaisant, que s'il eût continué plus longtemps, il aurait 
causé plus de dommages aux espérances de la vraie religion, que 
n'eussent pu le faire des années de persécution manifeste. » 

Il nous a paru intéressant de commencer ce chapitre par une nou- 
velle citation des appréciations du même auteur sur le règne de Ra- 
soherina et celui de Ranavalona II qui lui succéda. Voici donc ses 
paroles: « Alors vint le règne de Rasoherina, pendant lequel, durant 
cinq ans, l'Évangile fit de constants et solides progrès. Ayant le 
champ libre, sans faveur du gouvernement comme aussi sans oppo- 
sition de sa part, le christianisme s'étendit et fit pénétrer son influence 
dans tous les rangs de la société, à la capitale et dans les régions 
voisines. Les membres les plus jeunes et les plus intelligents de cha- 
que grande famille se rangèrent parmi ses adhérents, et le christia- 
nisme devint ainsi graduellement un pouvoir reconnu, répandant 
partout son influence, et la faisant sentir jusque dans les provinces 
ii 



2 MADAGASCAR 

assez éloignées du centre. » Arrêtons-nous ici un instant et faisons 
d'abord remarquer que le Rév. Sibree affirme d'une manière fort 
claire que sous Rasoherina la religion des Anglais eut toute li- 
berté pour s'étendre et ne fut nullement persécutée. Le pasteur pro- 
testant est sur ce point dans la vérité. Mais il fausse évidemment 
cette même vérité, et égare de propos délibéré la bonne foi de ses 
lecteurs, lorsqu'il ajoute ce membre de phrase sans faveur de la part 
du gouvernement. En admettant en effet que Rasoherina se soit con- 
servée neutre, et n'ait pas favorisé personnellement la religion mé- 
thodiste, bien qu'elle ne l'ait pas non plus personnellement entravée, 
cette reine n'était pas tout le gouvernement du pays. M. Sibree, 
moins que personne, ne pouvait ignorer ce que le premier de ces 
ministres-époux, Rainivoninahitriniony, avait déployé de sauvage 
énergie pour le triomphe de l'Angleterre ; ni ce que lit pour la même 
cause, sauf peut-être pendant un an où il resta à peu près indifférent, 
Rainilaiarivony son frère et successeur au ministère; ni surtout la fa- 
veur prépondérante dont jouit la secte, après la conclusion du traité 
britannique de la part de presque tout le gouvernement, à l'exception 
toutefois de Rasoherina désireuse de tenir toujours la balance égale 
entre la France et l'Angleterre? 

Le même auteur ajoute immédiatement: 

« La mort de la reine Rasoherina en avril 1868, et l'avènement au 
pouvoir de sa cousine Ramoma fut pour le christianisme le signal 
d'un nouveau et grand progrès. Les conseillers de la souveraine 
s'étaient clairement rendu compte du cours que prenaient les événe- 
ments, et ils avaient compris que le christianisme était devenu dans 
le pays un élément qui ne pouvait plus passer inaperçu. Ils résolurent 
alors de se placer eux-mêmes à la tête de ce nouveau mouvement, et 
de ne pas laisser une si puissante influence entièrement indépen- 
dante de l'État. C'est ainsi qu'au couronnement de la reine qui se fit 
appeler du nom de Ranavalona II, on commença par faire au chris- 
tianisme les honneurs d'une sorte de reconnaissance publique. Au- 
cune idole ne fut en effet admise à sanctifier de sa présence cette cé- 
rémonie. La bible seule occupait une place de choix à la droite de la 
reine, pendant que sur le baldaquin posé au-dessus de la tête de la 
souveraine on lisait écrites en gros caractères ces paroles empruntées 
à l'hymme des anges, « Gloire à Dieu, » « Paix sur la terre, » «bonne 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES o 

volonté aux hommes » (sic). La bible anglaise elle-même corrompt 
ainsi le sens de ce passage. Il était évident qu'une ère nouvelle, à 
dater de ce jour, était inaugurée. » 

L'ère nouvelle qui s'inaugurait alors c'était tout simplement le 
triomphe officiel du protestantisme anglais. La reine et son premier 
ministre, au jour de ce couronnement, le 3 septembre 1868, étaient 
déjà protestants de cœur, en attendant de pouvoir se déclarer tels 
plus manifestement par le baptême méthodiste ! Voilà la seule con- 
clusion possible à tirer des assertions duRév. Sibree qui, ici du moins, 
ne nous trompe pas. Mais comment Rainilaiarivony et la souveraine 
avaient-ils pu oublier sitôt les terribles leçons de la conspiration 
protestante, qui éclata à la lin du règne de Rasoherina? Le ministre 
Sibree nous le révèle. Ils crurent que le parti le plus sûr pour la 
conservation de leur autorité n'était pas de combattre le grand 
mouvement protestant qui leur semblait irrésistible, mais de se mettre 
résolument à la tête, et de l'exploiter au profit de l'État, c'est-à-dire 
de leur ambition personnelle. Et ils firent ce pas décisif que Rasohe- 
rina et Radama II n'avaient jamais consenti à faire. On les vit se li- 
vrer au méthodisme anglais, de manière à établir chez eux cette 
fausse religion comme la religion de l'État, et par suite l'Angleterre 
comme la puissance prépondérante à Madagascar. 

Ce fil conducteur une fois indiqué, d'après l'historien anglais de la 
Grande Ile africaine, ouvrage dont nous avons vu naguère encore 
s'inspirer le journal delà cour de Londres, afin de répondre à certains 
journaux de France affirmant nos droits sur Madagascar, nos lecteurs 
n'auront plus grande peine à saisir l'ensemble des événements que 
nous devons raconter, dans le présent chapitre et les suivants. La 
nation malgache leur apparaîtra" désormais comme une malheureuse 
victime de la superstition païenne et du protestantisme officiel anglo- 
hova, unis ensemble pour la dévorer, sous prétexte de la civiliser ; 
et ils la verront elle-même occupée à persécuter d'autant plus vive- 
ment l'action civilisatrice du catholicisme et de la France, que la 
France et le catholicisme affirmeront plus hautement leur juste pré- 
tention de faire valoir leurs droits sur Madagascar. 

Mais avant de raconter les premières phases de ces odieuses per- 
sécutions du droit et de la vérité, sous le règne de Ranavalona II, il 
convient de placer ici quelques faits d'un autre ordre, que le courant 



4 MADAGASCAR 

de la narration dirigée ailleurs a forcé notre plume de laisser mo- 
mentanément dans l'ombre. 

Nous avons annoncé au dernier chapitre l'arrivée à Tananarivo, le 
24 novembre 1866, de trois Frères des Écoles chrétiennes. Ce que nous 
n'avons pas dit alors c'est la manière pleine de cordialité dont ils fu- 
rent accueillis par nos élèves, l'énergique impulsion que donnèrent 
aux classes de garçons leurs excellentes méthodes, leurs industries 
pour exciter l'émulation, ainsi que leurs dialogues récités en public 
avec un merveilleux entrain par des écoliers choisis et formés dans 
ce but ; de là une augmentation notable dans le nombre des enfants 
des écoles après les fêtes du Fandroana. Soixante enfants se trou- 
vaient en effet présents à la rentrée des classes du 18 février 1867. 
« C'est beaucoup, disait Ratahiry étonné. On m'a répété si souvent 
que les Français ne devaient plus avoir d'élèves, au commencement 
de la nouvelle année. » Ce nombre s'accrut encore néanmoins dans 
les mois qui suivirent. Il s'élevait à quatre-vingts le 19 mai, jour 
indiqué pour la fête officielle du fitokaman-trano ou inauguration 
solennelle de l'établissement des Frères des Écoles chrétiennes à 
Tananarivo. 

Les écoles des garçons ne furent pas les seules fortifiées par la ve- 
nue des nouveaux maîtres ; la Congrégation de Saint- Joseph-de-Cluny 
ne tarda pas de son côté à nous envoyer le contingent de ses Sœurs 
si dévouées, demandé et promis depuis longtemps. Il y en avait pour 
le soin des malades, entre autres la S. Athanase qui s'occupe en- 
core aujourd'hui, avec tant de zèle, à ce charitable ministère ; il y en 
avait aussi pour les classes des filles; ce qui permit à la Mission de 
fonder à Ambohimitsimbina une seconde école, comme celle d'Ando- 
halo, sans que pour cela la première vît diminuer le nombre de ses 
élèves. 

C'est enfin pendant la dernière année du règne de Rasoherina, que 
le P. Abinal, de retour de Bourbon, où il était allé accomplir les pres- 
criptions de son troisième an de noviciat, essayait d'établir à Betsiza- 
raina la première paroisse des campagnes, le 14 juin 1867; tandis que 
le P. Limozin appelé de Tamatave, prenait de son côté possession de 
relise de Saint-Joseph-de-Mahamasina à l'Ouest de la ville, et y or- 
ganisait même le 19 mars 1868, en l'honneur du patron de sa paroisse, 
une véritable petite procession, préludant ainsi aux magnifiques ma- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 5 

nifestations de la piété catholique, qu'on verra plus tard se dérouler 
sur le vaste champ de manœuvre placé à la porte de l'église . Cette 
même année 1868 ne devait pas s'écouler sans voir une quatrième 
chapelle, celle de Notre-Dame-du-Sacré-Cœur à Ambavahadimitai'o, 
s'ouvrir à Tananarivo, avec ses deux écoles, dont l'une, celle des 
garçons, était tenue par le P. Basilide encore scolastique. 

Rappelons également ici pour mémoire, que, si pendant quelques 
mois, après la conclusion du traité anglais, et les réclamations fran- 
çaises au sujet de l'indemnité, les baptêmes d'adultes subirent une 
baisse notable, et comme une sorte de temps d'arrêt, ils reprirent 
néanmoins peu à peu quand l'orage fut passé, et recommencèrent à 
fournir à Dieu, sinon des enfants de nobles familles, du moins de 
pauvres esclaves et de vulgaires artisans. Et, du reste, n'est-ce point 
là d'ordinaire le part choisie par le Seigneur, pendant qu'il repousse 
les superbes ? 

Le 2 janvier 1868, un an, jour pour jour environ après le trépas 
de M. de Louvières, la mission faisait une perte qu'elle ressentait vi- 
vement. Le saint P. Boy, chargé d'abord du soin de l'église de 11m- 
maculée-Conception d'Andohalo, à la mort du P. Webber, et puis 
transféré à Ambohimitsimbina le 18 septembre 1866, avec le titre de 
curé du Sacré-Cœur, nous quittait pour une vie meilleure. La même 
maladie qui frappa peut-être M. de Louvières, et devait dans quelques 
mois atteindre sur son trône la souveraine de Madagascar elle-même, 
la dyssenterie, l'enlevait de ce monde après trois semaines de souffran- 
ces. Nous n'étonnerons persoime en disant que sa mort fut celle des 
prédestinés. Le P. Boy était doué en effet d'une tendre piété ; son âme, 
continuellement unie au Seigneur, ne pouvait donc que s'endormir 
doucement dans la paix du Seigneur, lorsque l'heure de sortir de 
cette vie aurait sonné pour lui. Dès la veille de son trépas, à 11 
heures du matin, au moment du déjeuner de la communauté, sen- 
tant sa lin approcher, le courageux missionnaire qui avait déjà reçu 
tous les sacrements des mourants fait appeler son Supérieur. « Il est 
temps, lui dit-il, de réciter pour moi les prières de la recommandation 
de Tàme. » On se rend à ses désirs. Ses Frères accourent près de 
son lit de douleur, et les prières commencent. Il les suit toutes avec 
recueillement, et en suggère quelques autres. Puis d'une voix forte 
qui surprend tous les assistants : « J'oiîre, dit-il, le sacrifice de ma 



6 MADAGASCAR 

vie, pour l'Église, la Compagnie et cette Mission, mais je l'offre d'une 
manière toute particulière pour tous nos catholiques que l'hérésie a 
forcés d'apostasier, et de passer dans le camp du libertinage et du 
dérèglement des mœurs. > Quinze heures plus tard le P. Boy avait 
cessé de vivre. A cause des fêtes du bain de la reine qui tombaient 
cette année au commencement de janvier, et que Rasoherina malade 
ne put d'ailleurs présider à Tananarivo, comme nous l'avons dit plus 
haut, le corps de l'humble religieux enfermé dans un modeste cercueil 
de bois fut transporté sans cérémonie, le soir même de sa mort, et en 
vertu d'un désir ou d'un ordre venu du palais, à notre maison de cam- 
pagne d'Ambohipo, et on l'ensevelissait le lendemain, 3 janvier, au 
milieu des larmes et des prières de nos fidèles, en terre bénite, non 
loin de la tombe où reposait le P. Webber. 

Combien les honneurs funèbres de l'apôtre étaient différents sur 
la terre, de ceux que recevait trois mois plus tard le corps de Raso- 
herina, enseveli dans la cour du palais de Tananarivo, selon toutes les 
règles de la tradition malgache pour les funérailles des souverains! Au 
lieu d'une bière en bois comme pour l'humble religieux, d'innom- 
brables pièces de cinq francs, apportées par le peuple, et que les or- 
fèvres royaux fondirent immédiatement en plaques épaisses, propres 
à être ensuite soudées ensemble, et à former un cercueil impénétra- 
bles à l'air, reçurent les restes de Rasoherina, enveloppés préalable- 
ment d'une multitude de lambas en soie. Un monument tout en pier- 
res de taille, également apportées une à une par le peuple, s'éleva 
dans la cour du palais près du monument de Radama I, et renferma 
ce cercueil d'argent massif; pendant les quinze jours que du- 
rèrent ces travaux divers, le canon ne cessa de tonner, et le crépi- 
tement de la fusillade, de se faire entendre aux temps voulus. Enfin 
le deuil royal avec ses prescriptions si gênantes fut imposé à toute 
la population. Les Européens, comme les Malgaches, se voyaient obli- 
gés de suspendre leurs travaux de construction ; défense était faite 
de chanter dans les églises, de sonner les cloches, etc., etc. Malheur 
aux indigènes qui se fussent montrés dans les rues en habits, le cha- 
peau sur la tête, ou sans s'être rasé la chevelure. 

Pendant toute la durée du deuil royal, les affaires étant aussi sus- 
pendues, la grave affaire du traité avec la France devait être ajournée 
indéfiniment. Le premier mmistre voulut bien cependant faire ici une 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES i 

exception, et offrir à M. Garnier, dans une entrevue qu'il accorda le 
15 mai 1868 au commissaire français, la faveur exceptionnelle de 
commencer la discussion du traité, même pendant les mois de deuil. 
On se tromperait étrangement si l'on pensait que Rainilaiarivony 
était touché de voir le long temps perdu par M. Garnier à Madagas- 
car, par la faute du gouvernement malgache. Débarqué en effet à 
Tamatave au moment où Rasoherina partait pour la côte Est, le com- 
missaire n'avait pu encore nouer aucune négociation avec les minis- 
tres de la reine. C'était d'abord le voyage de Sa Majesté, voyage 
exclusivement consacré à s'amuser, qui avait interdit toute affaire ; 
au retour de cette expédition, les ministres avaient été si fort occu- 
pés, qu'on comprend leur retard; puis étaient venus coup sur coup 
la maladie de Rasoherina, la conspiration de l' ex-premier ministre, 
le deuil enfin avec ses lois sacrées. La vrai motif pour lequel Rainilaia- 
rivony accordait une exception, c'est qu'il ne craignait plus le traité 
français. Ses amis protestants d'Angleterre, toujours parfaitement 
au courant des vues politiques de la France, sur Madagascar, l'avaient 
informé avec exactitude des désirs de notre gouvernement relative- 
ment à ce traité. 

Le premier ministre pouvait se passer, du reste, de ces petites 
confidences anglaises: M. Garnier, en effet, n'était pas M. de Lou- 
vières, et n'avait ni son caractère ni les mêmes instructions. Dès sa 
première entrevue avec le premier ministre, le commissaire se 
hâta de lui dévoiler .nettement la faiblesse de la France im- 
périale : « Vous avez écrit à l'empereur, lui dit-il, afin de récla- 
mer contre le droit de propriété que vous refusez d'accorder aux 
étrangers. C'est bien : l'empereur a favorablement accueilli votre 
réclame ; il renonce au droit de propriété ; mais il attend en revanche 
que vous soyez coulant sur le reste. » Le premier ministre lui mon- 
trait déjà qu'il voulait être coulant, en relâchant quelque chose des 
prescriptions du deuil. Nous le verrons couler encore sur un point ou 
deux, dans la suite des négociations. Rainilaiarivony avait en effet 
ce qu'il désirait : inféodé déjà en secret à l'Angleterre, et livré corps 
et âme aux factions protestantes de Madagascar, à la tête desquelles 
il travaillait à se mettre, afin de n'être point dévoré par elles, en les 
combattant, il lui suffisait de voir la France se traîner dans son pays 
à la remorque de la Grande-Bretagne, pour se montrer aimable avec 



8 MADAGASCAR 

les Français sur quelques points de détail, et en finir plus vite avec 
eux. M. Garnier, dans le but peut-être de faire parade de son indé- 
pendance, refusa d'interrompre par ses négociations les lois du deuil 
malgache. « Il voulait, ajouta-t-il, attendre certaines dépêches de 
Paris, que la malle devait lui porter prochainement. » 

Un mois plus tard, le 15 juin 1868, la voix du canon Malgache an- 
nonçait la fin du deuil royal; et la malle arrivée à Tananarivo le 22 
permettait au commissaire d'entrer en discussion, sur les bases de 
son traité. Ces bases, on l'a compris déjà, étaient purement et sim- 
plement le traité anglais et l'américain. Le commissaire revint fort 
satisfait, paraît-il, de la séance où furent posées de pareilles bases, 
et il sembla surpris qu'un travail de ce genre ne reçût pas les éloges 
du P. Jouen. Le Préfet apostolique aurait voulu que, puisque on re- 
nonçait au droit de propriété, pour se borner au droit général de 
louer, on stipulât du moins le droit de louer pour 99 ou 50 ans. «Avec 
un gouvernement persécuteur du catholicisme, disait-il, qui empê- 
cherait les églises et les écoles catholiques, appartenant d'ailleurs 
à la reine, puisqu'on renonce au droit de propriété, d'être enlevées 
du jour au lendemain aux missionnaires français, et de passer aux 
mains des protestants ? » 

On était au 7 juillet, et M. Garnier n'avait pas encore eu l'honneur 
d'être admis à l'audience de la nouvelle reine. Cette grâce lui fut 
enfin accordée ce jour-là, presque en même temps qu'au consul 
américain qui, prenant congé de Sa Majesté, s'en retournait glorieu- 
sement chez lui. 

Un mois plus tard, le traité français était conclu et signé, sans 
grandes contestations, ni oppositions de la part des Malgaches. La 
France avait consenti à s'abaisser assez, pour passer sous les fourches 
caudines de la politique anglaise prédominante à Madagascar. 

Le traité, transcrit de la main d'un élève de l'école des Frères, qui 
mérita par sa belle écriture les éloges de la reine, et l'épithète de 
soa (bon), ajoutée par elle à son nom de Rabiby, fut signé le 8 août. 
Vrai plagiat à peine déguisé du traité anglais, le traité français ne 
comprend dans ses vingt-quatre articles que les dix-neuf du traité 
anglais reproduit point par point, même en ce qui regarde l'abolition 
de l'esclavage. On n'y trouve pas cependant, grâce aux efforts et 
prières de M. Laborde auprès de Rainilaiarivony,la dangereuse clause 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 9 

relative aux droits des couronnes, destinée uniquement, dans l'esprit de 
son auteur, à être transportée un jour du traité anglais dans le traité 
français, afin de faire ainsi renoncer implicitement &la France à tous 
ses droits sur Madagascar. La duplicité et les sous-entendus dont four- 
mille le traité anglais, y font aussi heureusement défaut. Si l'œuvre 
de M. Garnier est une œuvre de faiblesse, c'est du moins une œuvre 
de bonne foi et de franchise, comme le témoigne l'article XXIII de la 
fin, ainsi conçu : « Le présent traité, ayant été rédigé en français et 
en malgache, et les deux versions ayant exactement le même sens, 
le texte français sera officiel et fera foi sous tous les rapports, aussi 
bien que le texte malgache. » 

Le traité britannique au lieu de cet article contient ces quelques 
mots dont le sens semble indiquer que le texte anglais seul fait foi : 

« Fait et scellé en duplicatas originaux avec traduction malgache 
à chacun, à Antananarivo, ce vingt-sept juin, mil huit cent soixante- 
cinq. » 

Malgré le soin, pris surtout par M. Laborde, afin de faire écarter du 
traité français la clause relative aux droits des couronnes, clause que 
la diplomatie anglo-hova n'eût pas manqué d'interpréter plus tard, si 
nous l'avions signée, comme une renonciation manifeste à nos an- 
ciens droits sur l'île, l'astuce de quelques-uns de nos rivaux a cepen- 
dant trouvé moyen, dans ces derniers temps, de soulever la même 
difficulté, à l'occasion du vain titre de reine de Madagascar, si gra- 
cieusement attribué à la reine des Hovas, par notre imprudent plé- 
nipotentiaire, trop servile copiste des Anglais. Hâtons-nous d'ajouter 
toutefois que l'argumentation contre nos droits, tirée de ce titre de 
reine de Madagascar, est sans aucune valeur. La meilleure preuve en 
effet que le titre de reine de Madagascar n'emportait nullement dans 
l'esprit de deux parties contractantes de 1868 l'idée d'une renoncia- 
tion de la part de la France à ces anciens droits, ni une reconnais- 
sance quelconque d'autorité effective sur tout Madagascar en faveur 
de Ranavalona, ce sont les discussions elles-mêmes relatives à la 
clause des droits de la couronne, et le soin qu'on eut de la repousser 
comme contraire à nos intérêts. 

Le traité français, avons-nous dit, comprend vingt-quatre articles. 
Nous nous bornerons à transcrire ici ceux qui regardent la religion 
catholique, c'est-à-dire l'article III et une partie de l'article IV. 



10 MADAGASCAR 

Article III. « Les sujets français, dans les États de S. M. la reine 
de Madagascar, auront la faculté de prati quer librement et d'en- 
seigner leur religion, et de construire des établissement destinés à 
l'exercice de leur culte, ainsi que des écoles et des hôpitaux, etc. Ces 
établissements religieux appartiendront à la reine de Madagascar, 
mais ils ne pourront jamais être détournés de leur destination. Les 
Français jouiront dans la profession, la pratique et l'enseignement de 
leur religion, de la protection de la reine et de ses fonctionnaires, 
comme les sujets de la nation la plus favorisée. Nul Malgache ne 
pourra être inquiété au sujet de la religion qu'il professera, pourvu 
qu'il se conforme aux lois du pays. 

Article IV. Les Français à Madagascar jouiront d'une complète pro 
tection pour leurs personnes et leurs propriétés : ils pourront, comme 
les sujets de la nation la plus favorisée, et en se conformant aux 
lois et règlements du pays, s'établir partout où ils le jugeront con- 
venable, prendre àbail et acquérir toute espèce de biens meubles et 
immeubles, et se livrer à toutes les opérations commerciales et in- 
dustrielles, qui ne sont pas interdites par la législation intérieure. Ils 
pourront prendre à leur service tout Malgache qui ne sera ni es- 
clave ni soldat, et qui sera libre de tout engagement antérieur. Ce- 
pendant si la reine requiert ses travailleurs pour son service per- 
sonnel, ils pourront se retirer, après avoir préalablement prévenu 
ceux qui les auront engagés. » 

Si peu glorieux que fût ce traité pour la France, il pouvait néan 
moins, si les Malgaches consentaient à l'observer fidèlement, devenir 
pour la Mission une base solide de progrès et d'avancement. Quoi 
de plus précieux en effet et de plus favorable aux intérêts catholiques 
au sein d'une nation infidèle, que la liberté religieuse sérieusement 
accordée, ainsi que la protection de la reine s'étendant sur les mis- 
sionnaires français, comme sur les missionnaires de la nation la plus 
favorisée ? Nous verrons malheureusement qu'il n'en fut pas ainsi. 
Depuis le 8 août 1868, jusqu'à ce jour 28 avril 1883 le gouvernement 
malgache, à l'instigation de l'Angleterre protestante, n'a accordé aux 
missionnaires catholiques d'autre liberté que celle qu'il n'a pu leur 
refuser, sans blesser trop ouvertement les susceptibilités de la France 
occupée à d'autres soins. C'est un fait encore inouï à Madagascar, que 
le gouvernement de S. M. Ranavalona II ait jamais tiré vengeance d'une 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 11 

injustice commise envers nous. Quant aux injustices qu'il a laissé 
commettre, ou dont il s'est lui-même rendu coupable envers la Mis- 
sion catholique, ouvertement ou en secret, elles sont innombrables. 

Si M. Garnier ou quelques-uns des missionnaires français se firent 
alors illusion sur la valeur du traité de 1868, au point de vue du pro- 
grès de l'influence française à Madagascar, cette illusion fut sans 
doute de peu de durée. Les événements qui suivirent à courte 
échéance la conclusion de ce traité ne se chargèrent que trop de les 
désabuser, nous allons en parler par ordre de date. 

D'abord le couronnement ou l'apparition (fisehoana) de S. M. Ra- 
navalona II. La reine et le premier ministre y apparurent, tels 
qu'ils devaient se montrer pendant tout le cours de ce règne, en 
vrais méthodistes anglais. C'est le Rév. Sibree qui nous a déjà initié à 
leur idée, en nous montrant la Bible remplaçant sur l'estrade royale 
le fameux talisman manjahatsiroa exhibé au couronnement de Ra- 
soherina. 

Bien que nous ayons décrit ailleurs le couronnement de Radama et 
celui de Rasoherina, nous pensons néanmoins, que nous ne devons 
pas omettre ici la description de celui de Ranavalona II, soit parce que 
chaque cérémonie de ce genre a son cachet particulier, soit à raison 
des usages propres au pays et encore inconnus de nos lecteurs, que 
nous comptons faire passer sous leurs yeux, avec la relation de cette 
fête, telle que l'a si bien racontée, vers cette époque le P. Callet, à 
ses frères de la maison de Vais. 

« Je vais essayer, leur dit-il, de vous faire assister à ce qu'on pour- 
rait appeler le couronnement ou le sacre de la nouvelle reine de Ma- 
dagascar, Ranavalona II, sacre d'un nouveau genre fait par la nation 
elle-même selon les rites des ancêtres. Le deuil de Rasoherina ayant 
duré jusqu'au 15 juin et les discussions relatives à la conclusion du 
traité français, ayant occupé le gouvernement jusqu'au 8 août, le 
couronnement de Ranavolona II avait dû être différé. Du reste il fallait 
attendre un commencement de végétation dans les plantes. Il m'a été 
dit qu'on faisait attention à cette circonstance du mouvement de la 
végétation, pour produire et consacrer une reine. La souveraine, 
montant sur la pierre antique destinée à lui donner cette consécration 
nationale, semble recevoir de cette pierre une sève vigoureuse qui la 
fait germer et grandir subitement, comme une fleur reine ou une 



12 MADAGASCAR 

reine fleur, se produisant majestueusement avec toutes ses grâces 
aux regards de son peuple. Voilà pourquoi cette pierre puissante se 
nomme Vato masina (pierre sacrée, sainte, efficace), et le sacre lui- 
même, Fisehoana (apparition, manifestation). Cette figure orientale 
d'une pierre qui fleurit, et montre une reine pour fleur est peut-être 
un peu hardie ; l'Académie française ne l'approuverait sans doute pas; 
mais elle se trouve exprimée dans les discours que nous verrons plus 
loin, et qu'on peut résumer ainsi : La province d'Imerina, qui porte la 
capitale du royaume sur un rocher élevé, et qui est le berceau des 
rois conquérants et fondateurs de la monarchie, c'est la pierre qui 
fait les rois de Madagascar. La royauté c'est la fleur de cette pierre. 
Le fisehoana est la production d'une nouvelle fleur sur la pierre sacrée 
d'Imerina. «Pourquoi, disais-je un jourà unMalgache, avez- vous choisi 
une pierre pour le fisehoana de vos rois, et non du fer, ou de la terre 
pétrie et durcie qui vous sert pour bâtir vos maisons ? » Il m'a été ré- 
pondu : La terre s'éboule et le fer se rouille. La pierre n'a ni l'un ni 
l'autre de ces inconvénients ; elle est le fondement solide d'un grand 
édifice. Du reste les ancêtres ont choisi la pierre, ils se sont servis de 
la terre pour un autre usage. Ainsi Andrianampoinimerina, fondateur 
de la monarchie, appelle uu jour son fils cadet Radama et son épouse 
principale, Ranavalona, et leur dit : Toi, Radama, tu seras mon suc- 
cesseur ; toi, Ranavalona, tu succéderas à Radama. Ce même Andria- 
nampoinimerina, voulant déclarer lequel de ses fils serait son succes- 
seur, prend deux petites tentes, met de la terre dans l'une et de 
l'argent dans l'autre, rassemble les grands de son royaume, appelle 
ses deux fils, met devant eux les deux tentes couvertes et leur dit : 
Voilà vos parts, choisissez. Chacun prend sa tente. « Elle est pleine 
d'argent, » dit l'un, en la découvrant. La couronne n'est pas pour lui. 
« La mienne est pleine de terre, s'écrie » l'autre : à moi la terre! Le père 
ajoute : Toi, tu seras mon successeur, et ton frère aura les richesses 
en partage. Ainsi donc une pierre qui du reste n'a rien de remar- 
quable, assez grosse cependant, mais enfoncée en terre, sur la place 
d'Andohalo, de manière à présenter sa partie supérieure de niveau 
avec le terrain avoisinant, est l'instrument du sacre national des rois 
et des reines de Madagascar. Une pirogue l'était naguère du sacre 
des rois sakalaves, Malgaches du Sud, devenus aujourd'hui les vaincus 
de la province d'Imerina. Un bouclier l'était jadis de nos rois Francs. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 13 

Mais arrêtons-nous ici et commençons sans plus long préambule le 
récit de cette grande journée, appelée par les Malgaches andro iray 
toa zato, (un jour comme cent). Je dirai aussi un mot de la veille et 
du lendemain: il n'y a pas de grande journée sans cela. 

I. La veille du sacre, 2 septembre. Il était 2 heures de l'après-midi. 
Les soldats et autres Malgaches venus de loin, et campant dans la 
plaine sous des milliers de tentes, s'étaient rassemblés au Champ-de- 
Mars qui s*étend en vaste carré à l'Ouest, au pied de la capitale. Un 
coup de canon retentit et commande l'attention. C'était le drapeau 
national qu'on arborait sur le point culminant du palais royal, d'où 
il dominait la ville et les environs. La foule l'acclame avec enthou- 
siasme. On le salue du chapeau, de la voix, des mains ; et tous les ca- 
nons que le rocher de Tananarivo porte à mi-hauteur comme une 
ceinture de respect, tonnent et donnent leur salve la plus solennelle. 
Le Champ-de-Mars s'agite. Une humeur guerrière échauffe toutes les 
poitrines, et l'on voit des simulacres de combat à outrance, pour dé- 
fendre le drapeau et la gloire qu'il recèle dans ses plis : ce drapeau est 
une bande de soie blanche de trois ou quatre mètres de long sur deux 
de large, bordée d'ornements en soie rouge tout autour, et présentant 
d'abord une couronne au bas de laquelle on voit les deux lettres ma- 
juscules R. M. liées ensemble par un trait d'union renfermant une 
croix ; au-dessous sont deux fers de sagaie dos à dos, présentant leur 
pointe à tout ennemi qui approcherait ; le tout est en velours rouge, 
excepté la couronne qui naturellement imite l'or. La sagaie est l'arme 
primitive et toujours chère aux Malgaches. Les deux majuscules sont 
les initiales du nom et du titre de la souveraine : Ranavalona Man- 
jaka, (Ranavalona reine). Nous avons vu avec plaisir cette croix dans 
le trait d'union. » Le P. Callet se doutait-il en écrivant ces lignes, 
que cette croix sans Christ était la croix nue si chère au protestan- 
tisme. 

« Aujourd'hui la grande occupation des femmes, et de tout ce qui 
n'est pas soldat est de s'ajouter des cheveux sur la tête, afin d'effacer 
les traces du deuil. Les cheveux qu'on coupe, et qu'on donne en signe 
de deuil à une Majesté qui s'en va seront rendus en signe de joie à la 
Majesté qui paraît. Les cheveux coupés pendant le deuil avaient été 
conservés avec soin. J'ai vu, en allant visiter un malade, comment 
on ajoutait à une tête une chevelure qui n'est pas une perruque. 



14 MADAGASCAR 

Une mère tenait en mains les longues tresses de cheveux tombés pré- 
cédemment sous les ciseaux, et les ajoutait tresse par tresse à la tête 
de sa petite fille, en les fixant habilement à la nouvelle pousse, par 
le moyen d'un je ne sais quoi qui ne paraissait pas. Dans toutes les 
maisons on aurait vu les uns rendre ce même service aux autres, et 
le recevoir d'eux à leur tour, les soldats exceptés. Ceux-ci, par dis- 
tinction, doivent toujours avoir les cheveux courts, ne réservant qu'un 
fort toupet sur le front. Ils ont aussi le privilège du chapeau. Demain 
tous les soldats devront avoir le chapeau. Les bourgeois et les femmes 
paraîtront tête nue et les cheveux tressés. 

« La place d'Andohalo n'est pas belle, mais elle est célèbre par les 
grandes assemblées qui s'y sont tenues, et par la pierre sacrée qu'elle 
possède. Elle se trouve dans la partie haute de la ville, à un quart 
d'heure du palais royal. Elle peut contenir 100.000 hommes. Un bal- 
daquin dont on achevait les décors était vraiment beau. Élevé sur 
une large estrade dans la partie Est de la place, il ombrageait de son 
dôme porté par quatre colonnes le trône que Ranavalona II devait 
occuper pendant la cérémonie. Le haut de ce dôme était surmonté du 
Yoro-mahery, l'oiseau fort par excellence, espèce d'aigle pris par 
Andrianampoinimerina pour emblème de sa dynastie. Aux quatre 
points cardinaux on lisait les quatre inscriptions suivantes, en grandes 
lettres d'or: Andriamanitrako amintsika. — Voninahitra ho an'An- 
driamanitra. — Fiadanara amy ny tany. — Fankasitrahana amy ny 
olona. Que Dieu soit avec nous! — Gloire à Dieu! — Paix à la terre! 
— Remerciement au peuple! Jugez de la joie que notre cœur de 
missionnaire a éprouvée, quand nous avons pu lire de nos yeux ces 
consolantes paroles. » Inutile de faire remarquer ici de nouveau que 
l'auteur de cette lettre, emporté par sa bienveillance naturelle pour 
le gouvernement malgache, a trop favorablement interprété dans un 
sens libéral les dernières paroles du texte biblique protestantisé, et 
n'a pas vu se cachant sous ces inscriptions l'abîme hérétique, tel que 
le Rév. Sibree nous l'a fait entrevoir. Mais continuons. 

« A 7 heures du soir, tous les canons de la capitale annoncent 
solonnellementla grande journée de demain, et la saluent en tonnant 
de leur mieux. C'était aussi le signal de l'extinction des feux dans 
toutes les maisons de la ville; mesure de prudence contre lesincen-* 
dies très fréquents à Tananarivo, où la plupart des maisons sont 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 15 

couvertes en joncs, ou en chaume. Demain les blancs seuls pourront 
faire du feu. Cette voix du canon dans le silence de la nuit, la proxi- 
mité du grand acte qu'elle notifiait, l'attente de la nation, le poids du 
fardeau qui allait peser sur ses épaules de femme, que sais-je encore, 
firent alors impression sur la souveraine. On l'a vue prier et se re- 
commander humblement à Dieu. Puisse le Roi des rois être avec elle, 
pour qu'elle le glorifie pendant son règne, selon son vœu exprimé 
sur le baldaquin, et répété peut-être dans cette prière restée se- 
crète ! 

1 1. Le grand jour du Fisehoana, 3 septembre. La souveraine sur la 
pierre sacrée. — A4 heures du matin, le canon réveille la capitale. 
A 9 heures, il tonne de nouveau et annonce que Sa Majesté quitte le 
palais royal et vient se faire sacrer. Elle est portée sur un magnifique 
palanquin; quinze ou vingt mille hommes l'accompagnent, dont 
deux mille cinq cents gardes du corps. Cent mille personnes l'attendent 
sur la place d'Andohalo, plus de cinquante mille autres sont éche- 
lonnées autour de la place, devenue trop petite pour contenir la 
foule. Les terrasses, les portes, les fenêtres des maisons fourmillent 
de têtes. Nous sommes là, Français et Anglais.au bas de l'estrade, 
sous la présidence de M. Garnier, commissaire impérial qui est en 
grande tenue. Point de consul anglais, ni de consul américain . Ils 
sont à Tamatave. Bientôt nous voyons pénétrer, dans l'enceinte où 
nous sommes, la tête de la longue procession formée par le cortège 
de Sa Majesté, deux grosses pièces de campagne traînées par une 
compagnie d'artilleurs. 

A 9 h. 1/2 le parasol rouge paraît : c'est la reine qui débouche dans 
la place. Nous entendons la voix des Mpanatoa qui exaltent dans leur 
chant, toujours le même, la souveraine. Ce sont les chanteuses qui 
doivent l'accompagner quand elle sort, battre des mains en cadence, 
et répéter en chœur ces paroles qui viennent des ancêtres : 

Notre reine, e! e! e! est une bonne reine, e! e! e! 
Notre reine, e! e! e! est notre soleil, e! e! e! 
Notre reine, e! e! e! est notre Dieu, e! e! e! 

Ne prenez pas à la lettre cette dernière expression, car les Malga- 
ches ne font pas de leur reine une divinité. Ce n'est qu'une formule 
de respect et une licence poétique née dans les temps d'ignorance, 



16 MADAGASCAR 

et conservée aujourd'hui par attachement aux usages des ancêtres. 
Quand les Mpanatoa sont arrivées à ce troisième point qui est le 
maximum de l'exaltation, elles recommencent le premier et ainsi de 
suite perpétuellement. 

A 10 heures, nous voyons le parasol rouge s'arrêter à l'endroit où 
se trouve la pierre sacrée. Il se fait un grand silence, dans cette foule 
attentive. C'est alors que Ranavalona II descend de son palanquin, se 
place sur cette pierre puissante dont la fleur est reine, s'y tient de- 
bout, en reçoit la vertu consacrante et devient ainsi sacrée. Le pre- 
mier ministre, chef en même temps de l'armée, commande alors 
d'une voix solennelle de saluer Ranavalona II, reine de Madagascar. 
Aussitôt la fanfare exécute l'air de la reine, toutes les têtes se dé- 
couvrent et s'inclinent, puis se relèvent, et un immense hoby, poussé 
par plus de cent cinquante mille personnes, acclame la souveraine. 
La souveraine ne remonte pas sur son palanquin. Donnant les mains 
à deux grands de son royaume, elle parcourt elle-même de ses pieds 
sacrés l'espace, assez court du reste, qui la sépare du trône préparé. 
Nous la voyons passer à côté de nous. Elle est petite de taille, assez 
grosse d'embonpoint, plutôt blanche que noire de figure, âgée d'en- 
viron quarante ans. Ses traits annoncent de la douceur (autant qu'il 
est permis de lire sur une figure malgache). Elle aura, dit-on, besoin 
d'un appui, mais elle en a un solide dans la personne de son premier 
ministre. Elle est habillée à l'européenne ; son manteau royal est blanc 
et parsemé de fleurs et de couronnes d'or ; gants à maille s peu serrées ; 
un sceptre d'or à la main. Elle monte timidement les degrés du trône, 
reste debout quelque temps sous le baldaquin, reçoit de nouveau 
le salut de l'armée (l'air de la reine exécuté par la fanfare), et le 
hoby, de l'assemblée, puis s'assied émue sur le trône de ses ancêtres, 
où tous les regards la contemplent. 

La reine donne des ordres, et nous voyons d'abord environ cin- 
quante princes ou princesses, beaucoup plus de femmes que d'hom- 
mes, monter sur l'estrade et se placer à droite et à gauche de son 
trône. Vêtus de pourpre en signe de leur descendance royale, ils fai- 
saient ressortir comme dans un cadre la souveraine vêtue de blanc. 
Sa Majesté fait appeler ensuite M. Garnier, commissaire impérial, et 
tous les Français qui composent le personnel du consulat et de la Mis- 
sion ; puis les Anglais. Elle fait donner la place d'honneur à M. le 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 17 

commissaire sur le devant de l'estrade. Derrière lui se trouvent les 
Pères missionnaires, les Frères coadjuteurs, les Frères des Écoles 
chrétiennes et les Sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny. Nous sommes en 
tout trente-cinq Français. Les Anglais sont à côté de nous. Pendant 
qu'on exécute ses ordres, ses chanteuses continuent à l'exalter jus- 
qu'aux cieux. « Notre reine est une bonne reine ; elle est notre soleil, 
notre Dieu. » Ces dispositions achevées, la souveraine selève, appuyée 
sur son sceptre d'or. Son drapeau flotte à côté d'elle. Elle va parler. 
Les canons qui entourent la capitale annoncent et saluent d'avance 
les premières paroles qui vont sortir de sa bouche sacrée, paroles 
toujours solennelles qui font loi ; mais remarquez, je vous prie, quand 
elle parlera, qu'elle appelle ses sujets Ambanilanitra (ceux qui sont 
sous le ciel), ou bien Ambanftandro (ceux qui sont sous le jour)' 
qu'elle les nomme aussi ray aman dreny (son père et sa mère), en ce 
sens que ce sont eux qui l'élèvent sur le trône et lui donnent en 
quelque sorte le jour, comme sou\eraine ; qu'enfin elle se dit seule 
propriétaire de toute la terre de Madagascar : il n'y a pas de Malga- 
che qui ait la propriété d'un pouce déterre; il n'en a que l'usage, selon 
le bon plaisir de la souveraine. Ainsi l'ont établi les usages des ancêtres. 

La reine parle : « Voici ce que j'ai à vous dire, Ambanilanitra, 
rassemblés ici. La terre et le royaume, Dieu me les dorme ; je l'en 
remercie infiniment. Ce royaume, Dieu ne me le donne pas pour qu'il 
devienne mauvais. Je remercie Andrianampoinimerina et Lahidama 
(Radama I) et Ranavalona et Rasoherina qui me l'ont légué. Puisque 
j le jour de mon Fisehoana est venu, et que vous êtes rassemblés ici, 
Ambanilanitra, je dois vous dire que vous n'avez pas frustré mon 
attente, l'attente de Ranavalona votre reine : car vous êtes accourus 
en grand nombre, et je ne me suis ni brisé la poitrine, ni enrouée 
à vous appeler ; au jour désigné vous vous êtes réunis : la nuit vous 
trouverait aussi prompts. Accourus avec tant d'empressement pour 
m'acclamer, m'affîrmer reine, moi Ranavalona, certes je vous témoi- 
gne ma reconnaissance, car je le vois, j'ai un père, j'ai une mère. Je 
vous ai, vous Ambanilanitra, pour père et mère. Puissiez-vous vi- 
vre longtemps ! que Dieu vous vienne en aide, Ry Ambanilanitra! 
(Ce Ry est un terme d'affection et de respect.) 

La confiance, voilà ce que je veux vous donner. Dieu m'a faite 
-eine de cette île pour protéger vos personnes, vos femmes, vos e:> 
n 2 



18 MADAGASCAR 

fants et vos biens. Grands et petits, chacun a son droit sur ce qui lui 
appartient. Ayez donc confiance, Ry Ambanilanitra, car si je vous 
ai, vous, pour père et pour mère, je pense bien que vous, vous m'a- 
vez moi pour père et pour mère; aussi je demande à Dieu de vous 
gouverner selon la justice et le droit. N'est-ce pas cela? demande la 
souveraine en levant son sceptre sur son peuple. Tout son peuple 
répond d'une voix : Izay c'est cela. Et la fanfare exécute une rou- 
lade d'enthousiasme. 

De plus sachez ceci, Ry Ambanilanitra : Ce royaume, je ne le 
gouverne pas moi seule, mais il sera gouverné par moi et par 
vous : car vous m'avez été donnés et je vous ai été donnée. Et cette 
terre que je tiens des quatre rois mes ancêtres, si quelqu'un osait y 
toucher, quand il n'en prendrait que. la mesure d'une giberne, ou 
l'espace couvert par un grain de riz, certes je ne le souffrirais pas. 
N'est-ce pas cela, Ry Ambanilanitra ? Demande-t-elle de nouveau en 
levant son sceptre. — C'est cela, répond l'assemblée et la musique. 

Voici ce que j'ajoute, Ry Ambanilanitra : Vous voyez le livre des 
lois : on va vous en donner lecture. Que chacun écoute. Car si votre 
personne vous est chère, si vos femmes, vos enfants vous sont chers, 
si vous tenez à jouir en paix de vos biens, observez la loi. Je n'aime 
ni ce qui vous rendrait transgresseurs, ni ce qui vous enverrait à la 
mort. Mais pesez bien le juste et le droit, parce que là gît votre paix 
et votre tranquillité. La loi ne fait acception de personne : elle vise à 
rendre meilleurs la terre et le royaume. Vous et moi nous devons 
l'accomplir. Ce n'est pas moi Ranavalona reine qui condamne le cou- 
pable, ni vous non plus, Ambanilanitra ; leurs actes, voilà ce qui les 
condamne. Vous et moi nous devons ramener à la loi les transgres- 
seurs de la loi. La loi est un fanal, une lumière qui montre à tous le 
bien et le mal ; elle ne choisit pas ceux qu'elle rend heureux : ceux- 
là sont heureux qui la gardent. N'est-ce pas cela, Ry Ambanilanitra ? 
— C'est cela. 

Maintenant écoutez ce que je vais dire : Toi, Rainilaiarivony, pre- 
mier ministre, que j'ai fait le plus grand de mon royaume; vous ses 
parents, qui occupez un rang à côté de lui; vous officiers de l'armée, 
vous mes douze femmes, vous mes parents attachés à moi par les 
liens de la famille; vous magistrats; vous rejetons royaux d'Andrian 
masinavalona; vous tous grands de mon royaume, c'est vous que j'ai 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 19 

établis pères de mes sujets, conducteurs de mon peuple, c'est à vous 
de le rendre sage. Oui, c'est vous qui le rendrez sage ou insensé. 
Faites attention que mon royaume dort en paix; il jouit d'un repos 
complet. Que s'il arrivait à quelqu'un d'y répandre des principes per- 
vers, de fermer la bouche au sage en lui jetant une pâture, de donner 
de l'audace aux insensés, en les excitant ; de fomenter la rébellion; 
d'insurger mon peuple, sur ma terre, dans mon propre royaume, et 
de croire, malgré cela, obtenir grâce à cause de services rendus an- 
térieurement, de compter sur ma clémence, et d'espérer garder mon 
amitié, il se tromperait. Je ferai mourir quiconque commettra ces 
crimes. N'est-ce pas cela, Ry Àmbanilanitra? — C'est cela. 

Autre chose que j'ai à vous signifier au sujet de la Prière, Ry Am- 
banilanitra. Pas de pression, pas d'empêchement; parce que c'est Dieu 
qui vous a faits. Je vous signifie aussi, Ambanilanitra, que j'ai achevé 
de conclure les traités ; quiconque les viole est regardé par moi comme 
coupable. N'est-ce pas cela, Rv Ambanilanitra? Enfin je m'adresse à 
vous, cent mille hommes de l'armée ; s'il en était parmi vous qui osas- 
sent rompre le lien de subordination institué par Lahidama, et violer 
le serment juré, et à Lahidama, et à Ranavalona, et à Rasoherina, 
comme s'ils ne s'en souvenaient plus: je les renie et les fais mourir. 

N'est-ce pas cela, Ry Ambanilanitra ? — C'est cela, répondent les 
cent mille hommes de l'armée, renforcés des cent mille voix de la 
multitude. Et la fanfare ajoute ses accents les plus animés à cet izay 
de l'assentiment général. » 

La souveraine avait fini de parler. Elle s'assied, et son peuple re- 
mercie en l'acclamant. Elle n'a pas la voix trop forte; mais elle parle 
nettement, sans hésiter un seul instant. Elle n'a fait qu'un seul geste, 
celui de son sceptre levé sur son peuple, chaque fois qu'elle l'apostro- 
phait par ces paroles: N'est-ce pas cela? Ceux qui ne pouvaient l'en- 
tendre voyaient du moins ce qu'il fallait répondre. Nous nous sommes 
crus un instant transportés aux assemblées d'Homère, sur les confins 
de nos souvenirs classiques, et nous netrouvionspasce discours indi- 
gne des héros de l'Iliade. Comme missionnaire, nous nous sommes 
réjouis de cette parole solennelle de la souveraine sur la Prière: Pas 
d'empêchement, pas de pression. Nous avions besoin d'une parole de 
cette force; et nos Malgaches qui veulent se faire catholiques en 
avaient encore plus besoin que nous. Sa Majesté proclamait la liberté 



20 MADAGASCAR 

religieuse. Pour donner plus de poids à ses paroles, elle avait choisi 
comme assistantes du trône deux personnes de la famille du premier 
ministre, dont l'une est fervente catholique et l'autre protestante. Bien 
plus elle ne faisait pas comme Ranavalona I et Rasoherina, paraître 
un sampy à son Fisehoana. Les sampy s sont les idoles ou talisman 
de la nation. Kelimalâza c'est-à-dire, le petit célèbre ne quittait pas 
Ranavalona I; et Manjakatsiroa c'est-à-dire, il n'y a pas deux rois 
était le sampy chéri de Rasoherina. Pas de sampy cette fois. Ranava- 
lona II les écartant de son Fisehoana semble dire à ses sujets: Ne crai- 
gnez pas de les abandonner, puisque moi, votre souveraine, je les 
abandonne. Cette absence d'un sampy dans cette circonstance solen- 
nelle a été remarquée. Elle indique que la nation a marché, et que 
J ; sus-Christ commence à chasser les démons, pour prendre ensuite 
leur place. Qu'il en soit ainsi ! » 

Le P. Callet oublie de signaler à la droite de la souveraine le 
livre de la Bible, livre auguste, en partie mutilé, et offert en sacrifice 
à l'idole anglaise de V esprit propre q\ du libre examen. Si l'on deman- 
dait aux missionnaires catholiques laquelle de ces deux idoles de keli- 
malâza ou de Vesprit anglais et protestant, est plus opposée à Jésus- 
Christ, plus difficile à brûler et à détruire, je doute que beaucoup 
donnassent la préférence à l'esprit protestant. Mieux vaut prêcher 
lésus-Christ à des sauvages simples et grossiers, qu'à des barbares 
du protestantisme. Mais reprenons le fil du récit. 

« On commence à lire le code pénal en cent articles. 

Trois lecteurs se succèdent et s'époumonent sans pouvoir réussir 
à se faire entendre bien loin. Le tanghen reste aboli. La peine de 
mort demeure. Douze cas de mort roulent principalement sur la ré- 
volte. Ils étaient inspirés par la dernière conspiration que le premier 
ministre a déjouée, mais qui a abrégé les jours de Rasoherina. La 
nouvelle reine ayant à prononcer la peine des vingt-quatre principaux 
conspirateurs, n'avait osé les condamner à mort, soit à cause de leur 
grand nombre, soit à cause des blancs qui demandaient qu'elle n'inau- 
gurât pas son règne par une boucherie. Alors elle s'est bornée à les 
condamner aux fers. Ils espéraient leur grâce à son Fisehoana, mais 
elle leur a ôté cette espérance. Dans son discours comme dans son 
code, elle sévit contre la rébellion. Les autres peines indiquées sont, 
les fers à perpétuité ou pour un temps, la prison, l'amende. Nous 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 21 

avons remarqué qu'on infligeait sagement une peine assez forte aux 
buveurs et aux vendeurs de rhum, et aux fumeurs de rongony (chan- 
vre). » 

Le missionnaire aurait pu ajouter que les peines concernant les bu- 
veurs et les fumeurs de rongony sont fort rarement appliquées aux 
nombreux délinquants. 

« Jusqu'ici le peuple n'a été que le spectateur ou l'auditeur de la 
souveraine qui se manifeste à ses yeux, lui parle, lui signifie ses vo- 
lontés, lui donne le toky (confiance) . Maintenant les rôles vont chan- 
ger. La souveraine a fait sa partie; c'est au peuple à faire la sienne; 
et il va s'acquitter de ce devoir, d'une manière vraiment homérique. 
Il doit donner deux choses le hasina et le toky. Nous voyons les chefs 
de castes, les magistrats, les maires, les chefs de l'armée, les princes 
ou princesses des provinces soumises ou vaincues, se rassembler dans 
l'enceinte laissée vide au bas de l'estrade, et là prendre successive- 
ment la parole, saluer Sa Majesté par une inclination très profonde, 
pérorer pendant dix minutes, plus ou moins, avec une facilité et une 
abondance digne du Nestor d'Homère, gesticuler démesurément avec 
une piastre dans la main droite, faire de nouveau une inclination pro- 
fonde et prolongée, étendre les mains en avant, comme pour recevoir 
quelque chose de la souveraine, les ramener ensuite sur* leur tête 
comme pour y placer la chose reçue, enfin s'avancer pour remettre, de 
la droite, cette piastre sur laquelle a roulé leur discours. Ceux qui la re- 
çoivent doivent également la recevoir de la main droite. Aujourd'hui 
ce sont quatre chefs de l'armée qui remplissent cex office ; quelque- 
fois ce sont des princes ou des princesses, ou bien l'une des douze 
femmes de la reine. Tous ces orateurs représentants du peuple font ce 
qu'on appelle ici le Hasin'Andriana, c'est-à-dire, mettent le sceau à 
son titre de souveraine, en l'investissant du droit de vie ou de mort. 
Le hasina est cette piastre qui joue un si grand rôle dans la main de 
l'orateur. Quelquefois c'est un simple morceau d'argent. Le repré- 
sentant du peuple l'offre comme prix ou rachat de sa tête, parce 
qu'il reconnaît solennellement que la reine en est la souveraine. 
L'argent reçu, il ramène ses deux mains sur sa tête avec une sa- 
tisfaction manifeste, comme pour la couvrir de la grâce de la souve- 
raine. M. le commissaire impérial, en qualité de représentant de 
l'empereur des Français, ne fait pas, ne doit pas faire le hasina, qui 



22 MADAGASCAR 

renferme ce sens si profond venu des ancêtres. Le R. P. Cazet, supé- 
rieur de la mission de Madagascar, le fait seul pour nous tous, selon 
l'usage des blancs qui séjournent, mais il le fait simplement comme 
formule de respect. Les Anglais le font également. 

Plus de soixante orateurs malgaches paraissent ensuite successive- 
ment pour le faire. Je vous donne ici un de leurs discours, comme 
échantillon de leur éloquence. Ils doivent le prononcer, drapés dans 
leur lamba en signe de joie: « Trarantitra hiana Tompokovavy, que 
tu sois atteinte par la vieillesse, toi, reine Aza marofy, ne sois pas 
malheureuse; Mifanantera amy ny ambanilanitra, atteins la plus 
longue vieillesse au milieu de tes sujets vieillissant avec toi. » (ïl 
y aune obligation de commencer par ces paroles quand on aborde la 
reine, elles sont un de ses privilèges. Je me contenterai de ]$s in- 
diquer par le premier mot, Trarantitra, quant elles se représen- 
teront dans le corps du discours, où elles sont souvent répétées, en 
tout ou en partie). « Puisque cette terre, ce royaume d'Andrianam- 
poinimerina, de Lahidama, de Ranavalona, de Rasoherina, t'est donné 
deDieu , tes sujets viennent te faire le hasina. Ce hasinafait par nous 
te fera atteindre la plus longue vieillesse, au milieu de tes sujets qui 
vieilliront avec toi. Lorsque notre hasina monte jusqu'à toi, tu ne le 
reçois pas pour toi seule, mais il se quintuple sur toi et sur les quatre 
têtes couronnées de la famille royale dont tu descends ; Trarantitra. 
Que leurs desseins et les tiens se voient accomplis, et que ceux qui s'y 
opposent se voient confondus. Si tout réussit à ton gré, reine, tes an- 
cêtres demeureront contents au nord du foyer domestique place 
d'honneur et de bonheur. Que ceux qui sont contents que notre 
reine^ait hérité de la couronne, et joyeux qu'elle soit souveraine, vi- 
vent longtemps heureux! Cette joie est une frontière qui les préserve. 
Vous, rejetons royaux d'Andriamasinavalona, vous êtes comme des 
parcelles de rois ou de reines, des compagnons de la royauté. La 
reine n'est pas enrouée, et elle n'a pas les pieds fendus. Sa voix sait 
commander et se faire obéir, et son pied sacré est d'une seule pièce 
qui ne se partage pas. Elle est reine au milieu de vous, et vous êtes 
ses parents devenus ses sujets. Ne faites pas comme Kotokely gardien 
des bœufs, qui boite et qui n'a d'autre partage qu'une jambe cassée; 
courez de concert au même but. Ne comptez pas les brins de soie 
qu'on file, de peur que ceux qui ne filent pas disent le pour et le 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 23 

contre, et ne disent des mensonges sans le vouloir. N'oubliez pas 
que le dévouement a une table bien servie. Vivez heureux, car la sou- 
veraine n'écrase pas dans sa main les petits oiseaux ; et vous, vous 
ne désirez pas la bosse de bœuf (c'est-à-dire la part qui lui est échue 
en partage,comme la bosse sur le dos d'un bœuf malgache.) 

Vous, descendants de Ralambo, laissés ,par Andrianjaka, vivez 
longtemps et heureux ! Vous êtes la source des nobles d'Imerina, la 
source de ses rois, car les hommes sont la source des rois. La reine 
touche des pieds la terre et de la tête le ciel, sans doute ; mais elle 
n'a ni coulé du ciel, ni germé de la terre ; c'est vous, source qui 
l'avez donnée au monde. La source a enfanté un fleuve, le lac a pro- 
duit un crocodile, la colline a couronné son sommet d'une ville im- 
prenable; une courge magnifique, unique, est née sur le bord des 
eaux. Vivez longtemps et heureux, vous, habitants d'Imerina, vous 
êtes la pierre fondamentale qui faites les rois, la pierre sacrée qui 
fleurit et dont la fleur est une reine. Sainteté, reine, fleur d'Imerinal 
le matin et le soir te contemplent ; le levant et le couchant se mirent 
en toi ; le nord et le sud s'adjoignent à eux et en font autant. Que cela 
ne change jamais, jamais ! Trarantitra. 

Moi qui parle, je ne fais pas la trappe pour faire tomber dans mon 
sens. Je ne fais pas le flatteur qui cache un ennemi. Je dis seulement 
en toute vérité que la reconnaissance est une grande chose. Elle ne 
peut entrer tout entière dans le cœur ; mais la bouche peut et doit 
faire part aux autres de ce qui déborde. Trarantitra. » L'orateur offre 
alors son hasina ; la souveraine lui donne pour récompense ces quel- 
ques mots de sa bouche royale : Atteins la vieillesse aussi, toi, et vieil- 
lis avec moi, et il est satisfait. 

Après le hasina, le peuple doit donner à sa souveraine le Toky. Dans 
son discours en effet la souveraine avait donné confiance (toky) à son 
peuple ; celui-ci devait lui donner la même marque de confiance en 
réciprocité, et il manquerait gravement s'il ne la donnait pas. Nous 
voyons donc les mêmes orateurs reparaître sur la scène. Mais cette 
fois ils tiennent à la main un manche de sagaie sans le fer. Ils com- 
mencent par faire le hasina en paroles, sans donner la piastre, parce 
que leur tête est déjà rachetée, mais drapés encore dans leur lamba 
en signe de contentement, ils pérorent un instant assez posément, 
en vrais Nestors. Tout à coup ils s'animent, ils deviennent des Dé- 



24 MADAGASCAR ' 

mosthènes lançant des philippiques; le feu sacré de la gloire et des 
combats échauffe leurs poitrines, ils roulent leur lamba autour des 
reins en signe de colère, saisissent un bouclier de la main gauche, 
et frappant la terre qui retentit, font vibrer la sagaie dans la main 
droite; les voilà devenus des guerriers, montrant comme ils feraient, 
si l'ennemi essayait d'approcher. Chacun d'eux à son tour fait le 
brave, du geste, de la sagaie, du bouclier, prend des poses de provo- 
cation, de défi, de victoire, pare tous les coups qu'on lui porte, fait 
mordre la poussière à un grand nombre d'ennemis, et la bouche 
donne en même temps force paroles de confiance à Sa Majesté. C'est 
tout à fait homérique. 

Voici un de leurs discours qui célèbre les bienfaits de la paix ac- 
tuelle, « Trarantitra. quand tu es heureuse, bien portante, reine 
Ranavalona, nous sommes joyeux et contents, et nous te faisons le 
hasina, ce hasina, fait par nous, nous l'amplifions de nos souhaits et 
de nos prières adressées à Dieu pour toi. Ce hasina te sanctifiera et te 
fera atteindre la plus longue vieillesse avec tes sujets. Mais nous 
venons te donner maintenant notre toky (confiance), car toi tu es ce 
qui nous reste de la vie de nos douze rois antérieurs. Tu es l'abrégé, la 
remplaçante des quatre rois qui t'ont précédée. C'est pourquoi nous 
te donnons une pleine et entière confiance. Fais ce qui te semblera 
bon, car tu nous agrées jusqu'au fond des entrailles. Ce qui te plaît 
fais-le, puisque Dieu t'a donné la terre et le royaume. Nous, tes su- 
jets, nous te donnons toute confiance. Ce royaume n'est pas un clos 
d'arbres muets et insensibles, mais un clos d'hommes qui savent 
parler et comprendre. Tu nous a été donnée, et nous t'avons été 
donnés. Toi, tu as été placée au-dessus de nous ; le jour, la nuit, nous 
sommes présents ; car ce n'est pas à celui-ci ou à celui-là que les 
quatre rois ont légué la couronne, mais à toi seule. C'est pourquoi, 
nous te donnons pleine et entière confiance. N'est-ce pas cela, demande 
l'orateur à l'assemblée ? -- C'est cela, répond l'assemblée d'une voix 
plus ou moins accentuée, selon la véhémence plus ou moins grande 
de l'orateur. Celui-ci reprend alors et entonne les éloges de la paix 
lans un élan de poésie locale, avec apostrophes aux vaincus, aux 
vainqueurs et aux frontières. « Vivez longtemps et heureux, vous tous 
qui m'écoutez. Aujourd'hui il n'est plus besoin de faire ce qu'on fait 
sur une grosse caisse ; d'un côté on frappe à coups redoublés, de 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 25 

l'autre on touche à peine par de petits coups, comme on fait des ca- 
resses sur la joue. Plus d'appel à la guerre : plus de guerre, plus de 
grands coups pour les sourds, plus de petits coups pour les diligents. 
C'est la paix; c'est l'eau dormante, mais non croupissante; surface 
tranquille, parce que le fond n'est plus agité. A vous, ses sujets, sa- 
lut ! Vous pouvez habiter une masure où l'on compte les déchirures 
des vents et les fractures du temps, dans les montagnes, loin des 
habitations, et vous n'avez rien à craindre des malfaiteurs. Ne voyez- 
vous pas les coqs allonger leurs éperons, signe qu'ils ne se battent 
plus, quoiqu'ils puissent le faire d'une manière plus terrible ? Ne 
voyez- vous pas toutes vos plantations demeurer sur place ? Ne voyez- 
vous pas ceux de deux ou trois maisons ou provinces différentes de- 
meurer ensemble sous vos yeux? Ils sont devenus amis et demeurent 
ensemble. Ne voyez-vous pas les personnes dormir si profondément, 
qu'elles n'entendent pas même le bruit du tonnerre? N'est-ce pas 
cela? — C'est cela, lui répond-on. 

Salut aussi, à vous qui apparteniez à des provinces différentes. 
L'argent noirci ne paie pas les dettes, je le sais ; mais vous êtes la 
pierre qui consolide Imerina ; vous êtes le grand arbre qui emnellit 
la campagne : \ous êtes le lamba de la reine ; irritée, elle s'en ceint 
les reins ; contente, elle se drape dedans. Car vous n'êtes pas un 
nœud coulant qu'on serre en tirant. Vous n'appartenez pas aux Hovas, 
vous êtes un gros cable appartenant à la reine et tirant à sa suite. 
Croissez et multipliez- vous. N'est-ce pas cela ? — C'est cela. 

Salut à vous, habitants de Hmerina : vous êtes le bouclier de la 
souveraine dont elle protège tout le corps: vous êtes la forêt touffue 
qu'on ne franchit pas : vous êtes la pierre qui fait les rois « la pierre 
qui fleurit et produit une reine. » N'est-ce pas cela ? — C'est cela, ré- 
pond avec enthousiasme l'assemblée. 

Le rocher qui porte Tananarivo comme un nid d'aigle tressaillirait 
si c'était possible, en entendant ces paroles, mais les fiers de l'Ime- 
rina l'entendent et tressaillent pour lui. 

Salut, points cardinaux, frontières du royaume. Ce n'est pas la 
lutte aux portes du royaume qui rendrait Ranavalona mauvaise amie. 
Elle ne la craint pas, ce serait une fausse amitié. Ceux qui sont con- 
tents qu'elle règne, qu'ils vivent heureux. Cette joie est une frontière 
qui n'entend pas le bruit de la guerre. N'est-ce pas cela? — C'est 



26 MADAGASCAR 

cela ! — Trarantitra. » L'orateur se retire et un autre prend sa place. 

Tout le monde attend le discours du premier ministre, car le dis- 
cours de la couronne tire sa force de celui du premier ministre, qui 
est en même temps chef de l'armée. Rainilaiarivony était assis dans 
un fauteuil au bas de l'estrade, sous un vaste parasol vert, entouré de 
grands officiers, vêtu de blanc comme la reine, et de la même étoffe. 
Son épée et son chapeau à claque désignaient seulement le général 
en chef de l'armée. Un aide de camp tenait à ses côtés un bouclier 
qui devait servir à lui seul. Sur le dossier du fauteuil était jeté né- 
gligemment le manteau royal que lui a fait porter jadis Rasoherina, 
qu'il a pris un instant sur ses épaules aujourd'hui, mais qu'il a dé- 
posé presque aussitôt. Il se lève pour parler. Grand silence. 

Il fait le hasina d'abord, et donne sa piastre de rachat comme les 
autres. Puis il arrive autoky. Il prend d'abord son épée d'une main et 
son bouclier de l'autre ; et il passe successivement en revue tous les 
points touchés par la souveraine, les développe, les affirme de nou- 
veau et les confirme du poids de son autorité. A la fin de chaque 
point, il apostrophe l'armée de la voix, de l'épée et du bouclier, par 
ces mots : FatsHzay. Nest-ce pas cela ? — Zay : c'est cela, répond 
l'armée d'une voix unanime, les officiers brandissant leur épée pour 
mieux affirmer encore, et la musique exécutant une roulade d'en- 
thousiasme, comme elle avait fait pour la souveraine. Il Jparle pen- 
dant plus d'une demi-heure ; il captive et électrise l'assemblée. Cette 
journée est un autre de ses triomphes politiques. Il est orateur, aussi 
bien qu'homme d'État. Son discours n'ayant pas encore été imprimé 
comme celui de Sa Majesté, je ne puis vous en donner la traduction. 
Je Je regrette. En voici cependant un passage selon mes souvenirs : il 
pourra vous faire juger du reste. « On m'accuse d'avoir voulu rétablir 
le tanghen, d'avoir reçu des sommes d'argent, etc. Mensonge. Je n'ai 
pas rétabli le tanghen : mais j'ai maintenu la peine de mort contre 
les conspirateurs. Je n'ai pas reçu d'argent et je n'en cherche point, 
car j'en ai assez : mon père m'en a laissé, et j'ai pu en gagner sans 
me vendre. Ce que je cherche, je vais le dire : c'est la justice et l'ob- 
servation des lois ; c'est la force et la paix : c'est la dignité du royaume. 
Si ce n'est pas cela, (les grands officiers autour de lui : « oui, oui, 
c'est cela ! » ) si c'est l'argent que je cherche, qu'on me coupe en deux ! 
(sensation ; applaudissements). Quiconque, grand ou petit, serait-il 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 27 

de ma famille comme ce soldat (il avait fait signe à un soldat d'ap- 
procher, et il lui tenait la main sur l'épaule), serait-il de ma famille 
comme ce soldat dont je suis le général, le chef et le père, je ne 
craindrais pas d'en faire justice, s'il transgresse les lois du royaume, 
reine Ranavalona, je ne crains que toi. » (Applaudissements). Son frère 
aîné, dont il occupe la place au timon des affaires, prouve ce qu'il 
avance ; il expie maintenant ses transgressions en prison et en exil. 
La conclusion de son discours, qu'il tire lui-même, est celle-ci : 
« Reine Ranavalona, aie confiance ! Ne crains pas de régner ; ne 
crains pas de commander ! » Mots significatifs dans sa bouche. Cha- 
cun achève sa phrase in petto : Car je suis là. En effet il est comme 
le bouclier de la couronne. C'est ce que signifie sans doute ce bou- 
clier qu'il tient et qu'il faut tenir pour donner le toky selon les ancê- 
tres. Ce bouclier a du sens dans sa main. C'est lui Rainilaiarivony 
qui a sauvé l'État dans la conspiration puissante qui menaçait de tout 
bouleverser ; lui qui d'une main ferme a placé la reine actuelle sur le 
trône, et a comprimé des aspirations trop précoces. C'est lui qui peut 
inspirer la confiance à la souveraine et à ses sujets. Aussila confiance 
s'est développée dans tous les cœurs après son discours. Quelques- 
uns cependant devaient craindre. 

Alors la souveraine s'est levée et a dit : « Tes paroles étant telles, 
Rainilaiarivony, premier ministre ; vos paroles étant telles, Ambani- 
lanitra, j'ai confiance, car je vous ai pour pères et pour mères. Faites 
ce que vous dites, comme des hommes sages: car je n'aime pas le 
le mensonge. Je vous remercie. Vivez longtemps heureux, que Dieu 
vous soit en aide ! » 

Elle ne s'assied plus, c'était la fin. Toutes les voix tirent du fond 
des poitrines et poussent un Ah ! prolongé de satisfaction ; car la 
souveraine a dit : J'ai confiance. Il était deux heures et demie. Sa 
Majesté quitte le trône, et se dirige vers le palais, accompagnée du 
même appareil qu'à son arrivée. Avant de quitter l'estrade, nous 
recevons l'invitation de nous rendre demain au Champ-de-Mars, pour 
y être témoins de sa seconde manifestation à son peuple, qui doit sui- 
vre la première, selon les ancêtres. Je vous transmets cette invitation, 
si vous n'êtes pas trop fatigués de la longueur de ce récit. 

111. Le lendemain au Champ-de-Mars. A 10 heures et demie, les 
canons d'enceinte annoncent la descente de la souveraine, toujours 



28 MADAGASCAR 

avec grande pompe, grand éclat, selon le cérémonial des ancêtres. 
A 11 heures et quart, elle monte sur le trône d'hier, transporté 
avec son baldaquin au Champ-de-Mars. La souveraine reste debout, 
pendant que les voix du canon, de la musique et de l'assemblée 
l'acclament à leur manière ; seulement il y avait plus de monde 
pour pousser le Hoby: plus de deux cent mille personnes. Après 
quoi, toute l'assemblée lui demande d'une voix : Tsara va, Tompo 
ko e ? Êtes-vous bien? Vous portez- vous bien, souveraine? — 
Tsara hiany : bien même, répond-elle, puissions nous vieillir long- 
temps ensemble ! Un Ah, ah, ah, prolongé de satisfaction est poussé 
par toute l'assemblée. 

Elle s'assied, le dos tourné à sa capitale, et le visage regardant à 
à l'ouest. Par ses ordres montent et sont placés sur le pourtour de la 
plate forme, M. le commissaire impérial, M. Laborde, ancien 
consul de France, M. Campan, chancelier, le R. P. Cazet, supérieur 
général de la Mission, et le P. Finaz. Plus deux Anglais. Il n'était pas 
possible d'y faire monter un plus grand nombre de blancs. Nous 
restons au bas, dans le carré formé par les gardes du corps, qui tour- 
nent le dos à la souveraine, selon leur consigne, pour faire face à 
ceux qui approcheraient de trop près. Les cent mille hommes de 
l'armée sont disposés en lignes infranchissables dans l'étendue du 
Champ-de-Mars, mais regardent leur souveraine en maintenant l'ordre. 
Ce chiffre de cent mille hommes est un nom donné à l'armée par 
Radama I, plutôt qu'une réalité ; car elle compte au plus de trente 
à quarante mille hommes dont quinze à vingt mille sur pied de guerre 
et armés d'un fusil ; la sagaie et le bouclier sont bannis de l'armée. 
La souveraine est riante et gracieuse. Seule elle est vêtue de rouge ; 
elle est drapée dans un lamba de pourpre émaillé de couronnes d'or. 
Le lamba national est à l'ordre du jour, il se développe sur toutes les 
épaules, si Ton excepte celles des soldats ; encore tous les officiers 
avaient-ils déposé leur riche mais trop disparate uniforme, qu'ils 
portent assez gauchement, pour prendre le lamba où ils se drapent 
avec aisance et un savoir faire antique, et qui leur va très bien. La 
nation satisfaite d'avoir un père et une mère dans sa souveraine, et 
la souveraine satisfaite d'avoir également un père et une mère dans 
son peuple, en vertu du grand acte accompli hier, allaient se réjouir 
ensemble aujourd'hui, dans des jeux solennels qui sont en usage dans 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 29 

ces circonstances, et qui prennent tout à coup les proportions d'un 
événement public et national. 

Il y eut d'abord une danse d'ensemble à laquelle tout le monde 
participa, même sa Majesté malgache. La musique jouait une espèce 
de contre-danse, et les trois cent mille spectateurs l'exécutaient sans 
changer de place. Nous étions debout; les hommes gesticulaient de 
droite et de gauche avec leurs bras ; ils levaient tantôt un pied, tan- 
tôt l'autre, avec un mouvement mesuré, comme font les collégiens 
lorsqu'ils veulent s'échauffer; les femmes tendent leurs bras en avant 
du corps, et les font onduler gracieusement selon la mesure, au son de 
la musique ; leur corps suit légèrement de droite à gauche et de gau- 
che à droite ce même mouvement; de plus, tout le monde rit; pour 
moi, je le fis de grand cœur, et il fut bon pour nous que le rire en- 
trât dans le programme, car nous ne l'aurions pas tenu, tant la chose 
était curieuse. J'hésitais pour savoir si je me laisserais entraîner à 
danser; mais je me formai la conscience en pensant que par mon 
rire j'avais déjà pris part à la danse. Les autres graves Pères de la 
mission se sont comme moi laissé emporter dans ce mouvement 
universel: ils ont dansé légèrement, mais assez gauchement, en estro- 
piant la mesure et la grâce des mouvements. Ils pouvaient faire l'un 
et l'autre, sans autre inconvénient que d'ajouter à l'hilarité générale, 
même à celle de Sa Majesté qui en a ri doucement. Nous autres Eu- 
ropéens nous ne', comprenions pas tout, mais nous voyions bien qu'il 
y avait quelque chose de grand, de nouveau, de primitif, de patriar- 
cal, dans cette danse d'un peuple avec et pour sa souveraine, afin de 
lui montrer une satisfaction croissante et d'accroître la sienne. La 
nation se fait enfant, parce que la souveraine prend à son égard le 
titre de père et de mère, et la joie devient la belle joie de la famille, 
montant des enfants aux parents et descendant agrandie des parents 
aux enfants. Puis les villes de la province d'Imerina, et celles des 
autres provinces, ont rivalisé d'empressement pour divertir la sou- 
veraine selon le goût des ancêtres : danses particulières, à l'orientale; 
danses pacifiques, guerrières, d'armées allant au combat, ou sur le 
champ de bataille après la victoire ; danses avec accompagnement de 
chants, de battements de mains, de la musique, d'un tambourin ou 
d'an bambou frappé à petits coups, ou même d'une conque marine 
en guise de trompe; danses modestes et innocentes, s'il en fut ja- 



30 MADAGASCAR 

mais. S'il était possible de remplacer les danses européennes par les 
danses malgaches, chaque curé devrait se faire un devoir de présider 
celles qui se feraient dans sa paroisse. On entend ensuite des can- 
tates composées par les poètes troubadours de la nation, et exécu- 
tées en chœur par les plus belles voix d'une caste ou d'une ville. On 
a remarqué la fine poésie et les sentiments délicats de l'une de ces 
cantates. Je n'ai pu me la procurer. Enfin simulacres de combats à 
la sagaie et au bouclier, à la façon des ancêtres; au fusil, à la façon 
des Arabes: spectacle émouvant d'un duel inoffensif à la sagaie. Ils 
manient la sagaie avec une dextérité effrayante. Mais les coups me- 
surés étaient aussi habilement parés que portés. 

Il était 3 heures et demie. Les canons d'enceinte donnent le si- 
gnal du départ en saluant la souveraine. La fanfare la salue ; l'assem- 
blée la salue. Elle est solennellement reconduite dans son palais 
comme portée par les chants de ses Mpanatoa, l'affection de son peu- 
ple et la satisfaction générale. Selon l'usage des souverains de Ma- 
dagascar après leur Fisehoana, elle en sortira bientôt encore une fois 
pour aller à Ambohimanga, à la ville sainte par excellence, visiter 
les tombeaux de ses ancêtres, Aiidrianampoinimerinatsimitoviami- 
nandriana et Ranavalona. Elle se fera un devoir d'y aller pour les 
remercier de son avènement, leur faire le hasina avec une piastre, 
comme à des supérieurs dont elle dépend, les invoquer pour recevoir 
une participation de leur esprit royal, qui la fasse gouverner sage- 
ment leur royaume devenu le sien. Leur tombeau s'ouvrira devant 
elle pour l'accomplissement de ses devoirs sacrés ; il sera refermé 
pour ne plus s'ouvrir, si ce n'est devant elle, à la fête du Bain, etc.. 
Ce qu'elle ira faire ainsi à la ville sainte d'Ambohimanga, elle le fera 
d'abord à Tananarivo, dans la cour intérieure de son palais, où se 
trouvent les tombeaux de Radama I et de Rasoherina ; mais on doute 
qu'en maintenant l'usage de ce voyage et de ces offrandes, elle y 
fasse des sacrifices, à l'exemple de ses prédécesseurs. » 

Près de quinze ans se sont écoulés aujourd'hui depuis le jour où 
Ranavalona II, nouvellement couronnée et sacrée selon les rites des 
ancêtres, décrits par le P. Callet, s'en allait visiter la ville sainte 
d'Ambohimanga. Fit-elle alors des sacrifices, comme ses prédéces- 
seurs? je l'ignore. Mais je sais bien que dans la dernière maladie qui 
a failli l'enlever, à la fin de 1882 et au commencement de cette an- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 31 

née 1883, on immolait au palais des victimes choisies, afin d'interro- 
ger leurs entrailles, et d'y découvrir sans doute le secret de sa guéri- 
son. Quinze ans de protestantisme n'ont donc pas fait encore disparaî- 
tre le vieux levain de superstition, qui régla toujours toutes choses à 
la cour delà souveraine? Que dis-je; ils ne l'ont pas même légèrement 
effleuré. Nous enpourrions citer plus d'un exemple, soit pour les jours 
de bon augure, soit pour ceux qui rendent sujets aux mauvais sorts. 

Le mois qui suivit celui du couronnement peut être considéré 
comme un mois de progrès notable pour la formation d'une église 
d'État, au profit commun du premier ministre Rainilaiarivony et des 
protestants méthodistes de la société des missionnaires indépendants 
de Londres. « C'est en effet le 28 octobre 1868, dit le rapport officiel 
de cette secte pour l'année 1871, que commença, dans l'intérieur du 
palais, un service religieux dont les prêcheurs malgaches (élèves des 
Indépendants) eurent seuls la direction. » On le voit, la Bible pro- 
testante placée à la droite de Sa Majesté, à la fête du couronnement, 
ainsi que les textes falsifiés du Gloria in excelsis, écrits alors en ca- 
ractères d'or sur le baldaquin royal, n'avaient pas tardé à produire 
leur fruit, et à se changer en une sorte d'église officielle malgache, 
distincte en apparence de l'église officielle d'Angleterre, mais en réa- 
lité formée, parles Indépendants, à son image et à sa ressemblance, 
avec la reine au sommet de la hiérarchie, comme dans l'église an- 
glicane. 

S'étonner de ce que la société des missionnaires de Londres, enne- 
mis jurés, dans leur pays, de l'église établie, ait consenti à devenir à 
Madagascar, au mépris de ses principes constitutifs, la mère d'une vé- 
ritable église d'État, serait méconnaître la nature de l'hérésie essen- 
tiellement variable et amie des contradictions. Ce fait d'ailleurs, mis 
hors de doute par le rapport officiel de 1871 dont nous avons déjà 
parlé, peut s'expliquer tout naturellement. La société des Indépen- 
dants, venue à Madagascar dès 1820, avait d'abord à sauvegarder sa 
prépondérance religieuse, centre les agissements d'autres sectes ri- 
vales menaçant d'envahir Madagascar; elle avait surtout à lutter 
contre le catholicisme de la France, plus hostile à son influence pro- 
testante et anglaise, que les convoitises de sectes rivales. Dans ce péril 
extrême, la société des Indépendants de Londres pensa [qu'il fallait 
faire flèche de tout bois, et s'appuyer sur l'État malgache plutôt que 



32 MADAGASCAR 

de s'amoindrir. Luttant pour son honneur et peut-être même pour 
son existence, elle fit le sacrifice des principes fondamentaux et cons- 
titutifs de sa secte. « Que nous importe au fond, pensèrent ces mes- 
sieurs, que les Malgaches soient ou non établis en église d'État, pourvu 
que cette église dépende en quelque sorte de la nôtre, et que la plus 
étroite amitié règne entre elle et nous ? Or cette amitié et cette dé- 
pendance, les Malgaches seront comme forcés de les avoir avec nous, 
puisqu'ils recevront de notre société l'argent d'abord que nous dis- 
tribuerons aux plus puissants de l'église d'État, et puis l'instruction 
religieuse, sans parler d'une foule d'autres services que nous leui ren- 
drons, autant qu'il sera en nous. Périssent donc les principes plutôt que 
notre influence. »Et on les vit sur ce raisonnement, non seulement 
ne faire aucune opposition à l'établissement d'une église d'ÉtatJi Ma- 
dagascar, mais travailler de tout leur pouvoir à sa formation et à ses 
progrès. 

Suivons pendant quelques instants cette création anglo-hova, si 
funeste à la religion catholique et à l'influence française sur la Grande 
Ile. 

Non loin d'Ambohimitsimbina, à l'extrémité Sud de la ville, les 
Indépendants méthodistes achevaient en novembre 1868 la construc- 
tion du temple d'Ambohipotsy, et désiraient en faire la dédicace so- 
lennelle. RaLiavalona II et son premier ministre, tous les grands et 
les chefs furent invités à ce Fitokanantrano . 

Dans une circonstance semblable, Rasoherina avait refusé de pa- 
raître. Mais depuis Rasoherina le royaume avait marché. Rainilaiari- 
vony devenu plus puissant, et aspirant plus que jamais à dominer 
le mouvement protestant, en se mettant à sa tête, ou plutôt en lui 
donnant la reine pour chef nominal, pendant qu'il en serait le chef réel, 
n'eut garde de refuser, et de laisser Ranavalona II décliner une sem- 
blable invitation. Il alla même plus loin. Prenant la parole dans le tem- 
ple, il déclara ouvertement que les Malgaches n'avaient pas d'aïeux et 
de pères européens pour leurs prières. N'avaient-ils pas les leurs dans 
le royaume? Lesquels? Lui sans doute et la reine ! D'où cette conclusion 
naturelle, que tous les sujets devaient tourner les regards vers lui et 
la reine, et s'inspirer de leurs exemples, c'est-à-dire se protestantiser 
comme eux. 

En guise de commentaire à ce discours, la réunion catholique de 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 33 

Betsizaraina évangélisée parle P. Abinal, se séparait alors de la Mission 
française et passait au protestantisme de la reine et du premier mi- 
nistre. D'autres réunions catholiques, celle d'Antanamalaza en parti- 
culier, fondée depuis un mois environ par le P. Finaz, était aussi en 
butte aux plus grossières persécutions de la part du ministre des affai- 
res étrangères, Rainimaharavo; et le premier ministre répondait aux 
plaintes du P. Jouen, ainsi qu'à une note de M. Gamier sur ces tra- 
casseries, par ce mot répété si souvent depuis, et toujours sans aucun 
résultat: « Je m'occuperai de cette affaire. » 

Chaque mois marqua dès lors un pas de plus vers la persécution du 
catholicisme, et l'exaltation de la religion anglc-hova, comme reli- 
gion exclusive de l'État. Ainsi «le 16 décembre 1S6S, nous dit le rap- 
port officiel des Indépendants cité plus haut, s'ouvrit la première réu- 
nion semestrielle appelée congregational union meeting. Dans cette 
première séance eut lieu la division géographique, d'après laquelle les 
temples de la campagne, placés sous la juridiction des neuf temples de 
Taaanarivo. formèrent ainsi neufévêchés. Dans le courant du même 
mois parurent aussi une série de lois dictées et imprimées par les In- 
dépendants au nom de Sa Majesté, mais visant toutes au triomphe 
futur de leur secte, sous le couvert de la civilisation. Un édit royal 
accompagnait ces lois. La reine obligeait chaque localité à construire 
une école, où les enfants devaient plus tard, par des édits subsé- 
quents, venir sucer obligatoirement le protestantisme avec l'instruc- 
tion. 

La fête de Noël, fête si chère aux réformés sous le nom de Chinst- 
mas, nous apporte de nouvelles révélations sur les dispositions de la 
cour. Ce jour-là les Anglais seuls étaient montés au palais, et faisaient 
à Sa Majesté, avec laquelle ils se disaient en communauté d'idées et 
de sentiments, leur plus joyeux hasina. Le docteur anglais avait pris 
la parole, dans cette circonstance, et la reine répondait: « Je n'em- 
pêche pas la prière, dit-elle, je ne fais pas de pression ; chacun est 
libre d'embrasser la vérité. Serrez-vous autour de la vérité. Mais vous 
l'avez, vous qui m'écoucez. Ne la cherchez pas ailleurs. » M. Garnier 
réclama bien alors contre ces privautés, et se plaignit doucement de 
ces faveurs exceptionnelles accordées aux Anglais, mais on l'écouta 
si peu, tout en parlant toujours de balance égale, que le 27 jan- 
vier 1869, jour du fandroana, les Anglais furent seuls invités à la cé- 
ii 3 



34 MADAGASCAR 

rémonie du Bain de la reine, tandis que les Français furent tenus 
l'écart. 

Qu'avait à craindre désormais la nation malgache ? Le traité fran- 
ais ne venait-il pas récemment d'arriver de Paris, approuvé et signé 
par l'Empereur ? 

Et d'ailleurs des pronostics funestes, sinistres avant- coureurs de la 
chute de l'Empire, annonçaient que la France était travaillée forte- 
ment du mal révolutionnaire. Des révoltes provoquées en divers 
lieux par les loges maçonniques, à S aint-É tienne, dans le Nord, et 
jusqu'à Saint-Oenis de Bourbon, laissaient entrevoir aux observateurs 
l'abîme dans lequel la France allait tomber. L'Angleterre exploitait 
habilement auprès des Hovas ces signes contre notre pays, et en 
particulier contre la Compagnie de Jésus, spécialement atfaquée 
alors au collège de Bourbon, comme nous le dirons plus tard. 

Le 21 février doit être un bien grand jour dans les annales des In- 
dépendants. Le premier ministre Rainilaiarivony, désireux de se met- 
tre définitivement en règle avec la secte, qui aime à soigner l'exté- 
rieur de la coupe et néglige l'intérieur, et voulant s'approcher aussi 
de plus près des marches du trône, fait divorce ce jour-là avec son 
ancienne femme, bonne mère de famille, dont il a eu seize enfants, 
reçoit le baptême ainsi que Rana/alona Jl des mains d'un prêcheur 
du palais, élève des indépendants, et devient désormais comme époux 
de Sa Majesté le plus ferme appui de la religion d'État, le vrai pape de 
Madagascar. Cette cérémonie ne se fit certes pas en secret. « En février 
de l'année 1869, dit le Rév. Sibree, la reine et le premier ministre se 
firent tous les deux baptiser, en présence d'un nombre considérable 
de grands du royaume. » 

Deux jours s'étaient à peine écoulés depuis ce double baptême so- 
lennel, qu'une lettre du P. Jouen appuyée d'une note de M. Garnier 
arrivait au palais. Il s'agissait d'inviter la reine au Fitokanan-trano 
ou dédicace solennelle de l'église de Saint- Joseph de Mahamasina. Le 
Préfet apostolique nous ayant raconté lui-même cet épisode de l'his- 
toire de la Mission, nous aimons à lui laisser ici la parole. 

« C'est le 23 février que nous avons écrit à la reine pour lui an- 
noncer l'achèvement de cette église, et la prier de venir assister à 
son ouverture, lui laissant à fixer elle-même le jour qui lui convien- 
drait le mieux. Nous étions d'autant plus autorisés à faire cette invi- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 35 

tation, que trois mois auparavant, Sa Majesté accompagnée de son pre- 
mier ministre, et suivie de toute sa cour, était allée en personne faire 
l'ouverture d'un nouveau temple protestant. Cette démarche, à laquelle 
n'eût jamais consenti la reine défunte, eut le plus grand retentisse- 
ment : ce fut un véritable triomphe pour les méthodistes et tous leurs 
adhérents. On ne cessait de répéter partout que Ranavalona et son 
premier ministre avaient embrassé la prière protestante, ce qui était 
vrai en partie. Tous nos chrétiens étaient consternés, et les popula- 
tions des campagnes, qui auparavant avaient montré le désir de se 
faire instruire, furent frappées de stupeur. Ce fut alors qu'à l'instiga- 
tion du premier ministre sans doute, qui voulait paraître du moins 
tenir la balance égale, le bruit se répandit que si la reine était allée 
à l'inauguration du temple protestant, elle viendrait aussi faire l'ou- 
verture de l'église catholique, quand elle serait achevée. Sincère ou 
non, nous prîmes acte de cette promesse, et lorsque nos travaux fu- 
rent terminés, autant du moins que nos ressources nous le permet- 
taient, nous envoyâmes au palais notre lettre d'invitation. Grand fut 
l'émoi de toute la cour à l'arrivée d'un pareil message. L'embarras 
n'était pas moins grand : on avait posé un antécédent en se rendant 
publiquement et avec éclat au temple méthodiste : refuser maintenant 
d'aller chez les catholiques, c'était afficher une partialité par trop fla- 
grante : c'était déplus une sorte d'insulte faite à la France et à son re- 
présentant à Madagascar ; car lui-même avait appuyé notre invitation. 
On se trouvait donc placé dans une impasse d'où il était difficile de sortir. 
En cette situation la reine convoqua les grands et les chefs du peuple, 
pour avoir leur avis. La plupart répondirent que puisque Sa Majesté 
avait été chez les Anglais, elle ne pouvait plus ne pas aller chez 
les Français. La pauvre reine du reste, sans consistance comme sans 
volonté, n'éprouvait aucune répugnance à venir à l'église catholique : 
tout au contraire, elle désirait vivement voir cette église qu'on lui 
avait dépeinte comme un petit chef-d'œuvre ; mais surtout elle avait 
grande envie d'entendre nos chants et d'assister à nos cérémonies. Il 
fut donc répondu que la reine viendrait assister à l'ouverture de son 
église de Saint- Joseph, et qu'on nous ferait connaître plus tard le jour 
et l'heure qu'elle aurait assignés pour cette visite : j'ai dit son église, 
car d'après le traité, il est stipulé que tous les bâtiments du culte ap- 
partiennent à la reine, et certes on ne manque pas l'occasion de nous 



36 MADAGASCAR 

le rappeler. Une pareille décision était loin de satisfaire tont l'entou- 
rage royal, composé en grande partie de tout ce que la secte compte 
de plus exalté et de plus fanatique. Dès lors on ne songea plus qu'à faire 
jouer tous les ressorts, sinon pour empêcher une démarche que l'on 
regardait comme inévitable, du moins pour tâcher d'en paralyser 
l'effet. Ce que l'on redoutait par dessus tout, c'est le prestige que 
pourrait exercer sur l'esprit de la souveraine la vue des pompes et 
des cérémonies du culte catholique. On s'occupa donc d'abord de la 
prémunir contre les pièges de l'idolâtrie romaine, en l'attachant au 
pur Évangile par tous les liens possibles. La pauvre femme, devenue 
protestante sans s'en douter, se trouvait, comme tous les autres affi- 
lés, du reste, dans la plus complète ignorance : on redoubla de zèle 
pour l'instruire, c'est-à-dire, pour lui inoculer le poison de terreur. 
Elle n'avait pas encore reçu Veau (le baptême, chose dont nos protes- 
tants s'occupent fort peu d'ailleurs, n'en reconnaissant pas la nécessité), 
on se hâta delà lui administrer. Elle n'avait pas encore mangé le pain 
(communié), on s'empressa de lui le donner. Elle n'était pas mariée 
officiellement, on lui assigna pour mari son premier ministre qui, pour 
aspirer à cette dignité de royal consort, dut répudier sa première 
femme de laquelle il avait eu une quinzaine d'enfants. Tant de pré- 
cautions ne suffisaient pas ; il y avait une autre chose que l'on voulait 
éviter avant tout et à tout prix, c'était que l'on pût croire que Rana- 
valona fût sortie de son palais tout exprès et uniquement pour se 
rendre à l'église catholique. Les Anglais surtout insistaient singulière- 
ment sur ce point, pour qu'il ne fût pas dit que la reine ne faisait nulle 
différence entre les catholiques et les protestants. Il fut donc con- 
venu que l'on combinerait pour Sa Majesté une partie de plaisir qui 
aurait lieu ce jour-là même (il s'agissait d'aller voir fonctionner une 
roue hydraulique récemment installée sur une rivière voisine); cette 
partie de plaisir, à laquelle on devait donner le plus de solennité pos- 
sible, devait être le but de sa promenade, et la cause unique de sa 
sortie du palais. Ce n'était qu'en passant seulement, et comme par 
hasard, que Ranavolona II et son cortège devaient voir le frontispice 
de l'église, mais sans s'y arrêter, et encore moins y entrer. Tel fut le 
plan des meneurs, et rien ne fut épargné pour qu'il fût suivi de point 
en point. Heureusement saint Joseph était là qui veillait du haut du 
ciel : nous touchions à la veille de sa fête. La reine avait-elle une 



1 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 37 

pleine et entière connaissance de ce plan? On a lieu d'en douter; car 
jusqu'à la fin, il nous revint par plusieurs personnes bien informées 
qu'elle voulait assister à toute la cérémonie. La veille encore cette 
assurance nous fut donnée et confirmée de la manière la plus posi- 
tive. Aussi tout avait-il été préparé pour recevoir d'une manière digne 
d'elle la souveraine de Madagascar. Hélas ! c'était bien moins l'hon- 
neur de sa présence qui nous touchait, que la pensée du bien que 
pourrai!; produire sur cette pauvre âme la vue d'une si belle et si 
touchante solennité. Mais c'eût été trop de consolation pour nous, et 
Dieu qui aime ses missionnaires n'a pas l'habitude de les gâter. 
Peut-être aussi a-t-il voulu nous montrer une fois de plus qu'il n'a be- 
soin de personne pour faire son œuvre, et qu'il se plaît à faire mar- 
cher de préférence à travers les épreuves et les obstacles ut vicleat 
omniscaro saluiare Bel ! Quoiqu'il en soit, il est temps d'arriver au 
dénoûment de cette hideuse comédie. Le mardi 23 mars, juste 
un mois après l'envoi de notre lettre d'invitation, vers 4 heures 
après-midi, le commissaire du gouvernement français reçut un mes- 
sage du palais, lui annonçant, et le chargeant de nous annoncer, que 
le jeudi suivant, 25 mars, Sa Majesté viendrait visiter notre église. 

En effet, le Jeudi saint, vers les 8 heures et demie du matin, 
nous voyons déboucher sur le Champ-de-Mars de Mahamasina deux 
longues haies de soldats, au milieu une foule immense d'officiers 
accompagnant le cortège royal; puis enfin Sa Majesté sur un riche 
palanquin, et ombragée du grand parasol rouge, symbole de sa 
présence et de son autorité. Tout était prêt pour la recevoir, l'église 
magnifiquement décorée, un trône superbe, aux couleurs et aux 
armoiries royales dressé à la tribune, tous nos chrétiens, vêtus de 
leurs plus beaux lambas, et rangés en bel ordre au nombre de plus 
de deux mille. C'était pour nous tous une fête religieuse et nationale 
Aussi notre commissaire y paraissait-il en grande tenue, ainsi que 
M. Laborde. Quant au clergé de la Mission, il se tenait à la porte de 
l'église, revêtu de ses habits sacerdotaux, entoucé de vingt- cinq en- 
fants de chœur, et attendait, croix et bannière en tête, la présence de 
la souveraine, pour lui rendre les honneurs dus à son rang. 

De son côté, l'implacable ennemi de la vérité ne perdait pas son 
temps : c'était le moment décisif, et il redoublait de fureur et de rage- 
pour forcer la reine à passer outre, et entraver ainsi une démarche 



38 MADAGASCAR 

dont il prévoyait les suites. Il y eut là en effet une première lutte 
terrible entre la reine et le premier ministre, et tous les meneurs du 
parti protestant, dont le ministre des affaires étrangères était le grand 
coryphée. Plusieurs fois nous vîmes le palanquin royal en voie de s'a- 
vancer vers l'église, et chaque fois nous le vîmes s'arrêter circonvenu 
et repoussé par une sorte d'émeute. Inutile de dire notre angoisse et 
tous les cris qui s'échappaient de nos cœurs : Saint Joseph ! priez 
pou?" nous ! Terrassez l'hérésie ! De la porte de l'église où nous 
stationnions, nous apercevions tout, mais nous n'entendions rien, 
sinon les cris frénétiques des meneurs qui s'agitaient autour de la 
reine et voulaient l'emmener à tout prix. C'est alors que le commis- 
saire français et M. Laborde, témoins de la violence morale et presque 
physique exercée sur la pauvre Banavalona, s'avancèrent à sa rencon- 
tre et l'invitèrent à entrer. Cette démarche qui cadrait si bien avec 
ses vues et ses désirs personnels eut un plein succès. A la vue du 
commissaire impérial, les émeutiers intimidés cessèrent leurs cris 
et leurs instances. Aussitôt toute la suite delà reine se précipita dans 
l'église avec une telle impétuosité, que moi-même, en aube et en 
chape, sans le secours et l'appui de quelques bras vigoureux, j'au- 
rais été infailliblement renversé. Sa Majesté elle-même, emportée par 
ce flot populaire, se vit entraînée dans l'intérieur de l'église un peu 
plus vite qu'elle n'eût voulu, et au grand dépit de son entourage. 
C'était là que Dieu l'attendait pour obtenir d'elle ce qu'il avait en vue 
pour sa gloire et le salut de ses enfants. A peine avait-elle mis le pied 
dans l'église que le commissaire français et M. Laborde, la prenant 
chacun par un bras, la hissèrent littéralement à la tribune, sur le trône 
qu'on lui avait préparé. Là, nouvelle bataille pour l'obliger à rester 
debout seulement; pourtant elle finit par s'asseoir quelques instants. 
C'était le signal convenu pour lui faire le hasina, cérémonie que vous 
connaissez déjà et qui consiste dans une pièce d'argent qu'on lui 
offre pour reconnaître sa suzeraineté. Au lieu d'offrir nous-mêmes 
ce hxsina, nous priâmes le premier ministre de vouloir bien 
le présenter à la reine, en notre nom et au nom de tous nos 
chrétiens, et Dieu qui tient dans sa main le cœur des princes et des 
grands permit qu'il se rendît à notre invitation. Ce fut alors que le 
premier ministre Rainilaiarivoay, s'inclinant devant la souveraine de 
Madagascar, lui présenta la piastre (5 francs) que nous lui avions 



SES HAEITANTS ET SES MISSIONNAIRES 39 

remise, puis se retournant vers les milliers de catholiques qui rem- 
plissaient l'église, et qui étaient tout oreilles pour écouter. Amba- 
nilanitra, s'écria-t-il, (vous tous qui vivez sous le ciel), je viens vous 
aire, aunom de la reine, que vous êtes libres d'embrasser la 'prière que 
vous voudrez et que personne n'a le droit de vous en empêcher : ce sont 
les paroles du traité : c'est tordre formel de la reine, et si quelqu'un 
cherchait à y mettre obstacle, il violerait les lois du royaume : vous 
n'auriez qu'à l'attacher et à me Vamener. Il est bien évident que le 
doigt de Dieu était là, et qu'il mit dans la bouche du premier ministre 
des paroles que peut-être il n'eût pas osé dire. Quoi qu'il en soit, ces 
paroles officielles furent entendues et comprises de tous nos chrétiens: 
elles retentirent bientôt jusqu'aux points les plus éloignés, et partout 
elles produisirent l'effet que nous pouvions désirer, c'est-à-dire que 
les frayeurs se dissipèrent; au doute et à l'inquiétude succéda la 
plus entière confiance. Les plus pusillanimes sentirent renaître leur 
courage, et le zèle pour se faire instruire se ralluma plus ardent que 
jamais. Saint Joseph avait gagné sa cause : la reine avait paru ; elle 
avait parlé par la bouche de son premier ministre; c'était tout ce qu'il 
fallait pour rassurer nos pauvres Malgaches ; elle pouvait désormais 
se retirer, à notre grand regret, sans doute, mais sans aucun inconvé- 
nient : sa mission était remplie ! Aussi à peine le premier ministre 
eut-il terminé son allocution, à la grande satisfaction de tout le peuple, 
qu'un bruit tumultueux se fit entendre à la tribune. C'était la dernière 
scène du génie du mal et le paroxysme de sa fureur. Redoutant en cet 
instant plus que jamais l'impression qu'auraient pu nécessairement 
produire sur l'esprit et le cœur de Sa Majesté et- la vue de cette église, 
et l'aspect de cette immense réunion à laquelle elle était loin de 
s'attendre, et le chant des cantiques qu'elle était si désireuse d'en- 
tendre, et les cérémonies du saint sacrifice de la messe auquel elle 
n'avait jamais assisté ; furieux, dis-je, à la pensée que tout cela pour- 
rait lui dessiller les yeux, et la dégoûter des momeries protestantes, 
il tenta un effort suprême par l'organe de son principal auxiliaire, le 
chef de la secrétairerie d'état. Pendant que le commissaire, puissam- 
ment secondé par M. Laborde, faisait tout son possible pour retenir 
la reine et l'engager à rester, celui-ci se démenait autour d'elle 
comme un énergumène, la tirant fortement par la robe, et ne cessant 
de répéter avec des cris furibonds que tout le monde pouvait enten- 



40 MADAGASCAR 

dre: Partez, vous êtes venue : cela suffît; pariez! En vain l'envoyé 
de la France représentait que ce n'était pas ainsi que la reine en 
avait agi avec les Anglais, qu'elle avait assisté jusqu'à la fin à la 
cérémonie de l'inauguration de leur temple. Toujours même réponse 
du ministre malgache : Partez, vous êtes venue : c'est assez 
partez ! Mais ce n'est pas là tenir la balance égale : c'est une sorte 
d'insulte faite à la religion et au gouvernement de l'Empereur: 
— Partez! vous êtes venue; vous ne devez rien de ptvs ; pariez! Puis 
tout à coup, avec le ton de maître, et comme s'il eût été le roi de 
Madagascar, Rainimaharavo (c'est le nom de ce chef) donna l'ordre 
aux dames de la cour et à tout le reste du cortège de quitter la tribune 
et de défiler, et tout cela en présence du premier ministre qui 
semblait anéanti, et de la pauvre Ranavalona II qui se laissait 
mener comme un enfant. M. Laborde et l'envoyé français crucent 
alors prudent, dans la crainte d'un plus grand scandale, de se 
résigner et de céder à la tempête ; Hs prirent donc la reine par le bras, 
l'aidèrent à descendre de la tribune, et la conduisirent jusqu'à son 
palanquin, d'où elle put à son grand regret, je crois, continuer sa pré- 
tendue partie de plaisir, tandis qu'autour d'elle, radieux et triomphants 
tous les ministres méthodistes, Anglais et Malgaches, riaient aux 
éclats, et s'applaudissaient de leur ignoble victoire. On assure que 
cette victoire, tout incomplète qu'elle ait été, n'a pas coûté moins 
de quatre mille piastres (ou vingt mille francs) au Méthodisme ! Je suis 
heureux d'ajouter que depuis cette fameuse apparition royale, un 
grand nombre de villages ont réclamé et réclament encore notre 
ministère. Et, chose vérîiablement providentielle! c'est que tous les 
moyens employés par le protestantisme et ses affiliés pour pervertir 
les âmes et les retenir dans l'erreur, promesse, argent, flatteries, 
menaces, etc., etc., Dieu dont la puissance égale la miséricorde se 
plaît à les retourner contre eux, et à s'en servir pour ouvrir les yeux 
de nos pauvres infidèles, et les faire entrer dans la voie de la 
vérité. » 

Nos lecteurs commencent sans doute à être suffisamment initiés à 
la manière dont le gouvernement malgache entendait observer la 
clause du traité français relative à la protection due par la reine et 
ses fonctionnaires au eu? te catholique, comme au culte de la nation 
la plus favorisée. Le chapitre suivant achèvera sous ce rapport de 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 41 

les instruire. Mais avant d'y arriver, racontons également, d'après 
le P. Jouen, comment nos nouveaux alliés comprenaient l'article du 
même traité dont voici la teneur ': Les Français à Madagascar joui- 
ront d'une complète protection pour leurs propriétés. Monsieur le 
commissaire, alors à la veille de son départ de Tananarivo, put à loisir 
faire sur le respect dû à sa signature et à celle de l'empereur de 
salutaires réflexions. 

« En 1862, Fada ma nous fit don à Ambohipo d'un assez vaste 
terrain pour y faire des plantations en blé, vignes, café, etc. C'était 
une sorte de ferme modèle destinée à subvenir un jour aux besoins 
de la Mission. La concession avait été faite dans toutes les formes 
légales, en présence de plus de deux cents témoins. L'acte en fut 
rédigé par les principaux juges de la capitale, revêtu de la signature 
du roi, et depuis confirmé par Rasoberina. Eh bien! le 21 juin 1869, 
le ministre des affaires étrangères supprimait d'un trait de plume cet 
acte authentique, et nous enlevait, sans indemnité aucune, la moitié 
des terrains déjà plantés et cultivés par nous. Il s'en est même fallu 
de peu qu'on ne se soit emparé de notre église et de notre cime- 
tière. 

Ce qu'il y a de vraiment grave en cette affaire, ce n'est certes pas 
la perte d'un morceau de terrain, on sait assez dans quel but nous 
sommes ici, mais c'est l'insolence du procédé, c'est le mépris si hau- 
tement affiché pour l'acte d'un roi, revêtu de sa signa ture, et ratifié 
par son successeur. » 

Comment s'étonner après ce fait et d'autres pareils, que M. Garnier 
en quittant le pays, ait ad cessé au gouvernement malgache les 
paroles suivantes : « Vous n'aurez pas de difficultés avec la France 
pour les affaires de commerce. Mais pour ce qui est de la Mission 
catholique et de la liberté religieuse prenez- y garde : l'empereur se 
réserve lavenir. » L'empereur n'était pas l'homme choisi de Dieu 
pour résoudre la question de Madagascar. Un an après ces paroles de 
M. Garnier, il expiait dans de honteuses défaites les tendresses de sa 
politique envers les ennemis de l'Église et sa cordiale alliée d'outre- 
Manche, heureuse de sa chute. 

A la religion d'État se constituant peu à peu, et au chef politique et 
religieux du peuple malgache, délivré enfin de toute appréhension 
du côté de la France, il fallait un temple digne de cette religion, un 



42 MADAGASCAR 

palais en proportion avec cette religieuse majesté. Les inspirations 
des Indépendants le firent aisément comprendre à Rainilaiarivony et 
à sa souveraine. Ces constructions furent donc décidées, et le peuple 
reçut avis, en kabary public tenu par le premier ministre sur la place 
d'Andohalo, qu'il devait au plus tôt fournir gracieusement à la reine 
soixante-cinq mille pierres de taille, pour enclore d'une enceinte 
nouvelle, le palais en bois déjà existant. Trente-cinq mille autres 
pierres semblables devaient être apportées en même temps que les 
premières, et servir à la construction du temple du palais. C'était 
donc en tout cent mille pierres de taille que le peuple était condamné 
à porter sur ses épaules à Tananarivo, sans salaire, par pure corvée; 
sans compter celles que le premier ministre, à l'imitation de la sou- 
veraine, et les autres grands, à l'imitation du premier ministre, 
réclameront plus tard de ce même peuple, afin de se construire des 
demeures dignes de leur puissance. 

Le 29 juillet 1869 eut lieu la cérémonie de la pose de la première 
pierre du temple dont nous parlons. Un imprimé renfermé et scellé 
dans cette première pierre du futur édifice portait les mots suivants : 
« Par la force de Dieu et la grâce de Jésus-Christ, Moi Ranavaloman- 
jaka, reine de Madagascar, j'ai bâti cette maison de pierre, le 13 du 
mois d'Adimizana (20 juillet) de l'année de Jésus-Christ 1869, pour 
être une maison consacrée à la prière, à la louange et au service de 
Dieu roi des rois, seigneur des seigneurs, selon qu'il est écrit dans les 
saintes Écritures, et par le moyen du Seigneur Jésus-Christ qui est 
mort pour les fautes de tous les hommes, et est ressuscité ensuite 
pour la justice et le salut de tous ceux qui croient en lui et l'aiment. 
C'est pourquoi il ne sera jamais permis à aucun souverain, quel qu'il 
soit, qui régnera un jour sur cette terre de Madagascar, de renverser 
cette maison de pierre que j'ai élevée pour la prière. Si quelqu'un 
d'eux renversait jamais cette maison de prière que j'ai bâtie, qu'il ne 
soit plus le roi de Madagascar et de ma terre. En foi de quoi j'ai signé 
de ma propre main, et revêtu cet écrit du sceau de mon royaume. 
Ranavalomanjaka, reine de Madagascar. Telles sont les paroles de 
Ranavalomanjaka, et telle sa signature. Rainilaiarivony, premier 
ministre et commandant en chef. 

« Villiam Pool, de la société des missionnaires de Londres, a fait le 
plan de ce temple. » 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 43 

La fête fut magnifique. Tous les Anglais y assistèrent. On convoqua 
également les missionnaires français, et M. Garniec encore à Tanana- 
rivo. Mais le commissaire se fit excuser; et les missionaaires catholi- 
ques auraient manqué à leur devoir en s'y rendant. On rapporte qu'à 
cette occasion le P. Jouen dit au commissaire français : « Les Anglais 
vont devenir les maîtres de Madagascar. — C'est déjà fait, répondit 
tranquillement celui-ci. » 

Un nouvel ordre de Sa Majesté donné le 8 septembre, à la suite de 
conseils privés tenus par les Indépendants chez le premier ministre, 
intimait à une délégation de grands officiers, de se rendre à Ambohi- 
manambola, et d'y brûler Kelimaza la fameuse idole de Ranavalona I, 
puis d'aller ensuite infliger le même traitement à l'idole Rabehaza au 
Nord. 

Deux jours après, un vendredi, on publiait à Tananarivo en plein 
marché du Zoma l'avis suivant : « Sa Majesté donne un mois à tous 
ses sujets, pour brûler toutes leurs idoles. Si au bout de ce temps 
quelqu'un est dénoncé comme possédant encore une idole, il sera 
brûlé avec elle. La reine ajoutait que reconnaissant enfin la vauité 
de ces idoles, elle priait maintenant le seul vrai Dieu : voilà pourquoi 
elle élevait un temple au vrai Dieu dans son palais. » Quelle douceur, 
quelle mansuétude en cet ordre royal ! Et comme sa sanction, qui 
heureusement ne fut pas mise à exécution, est tout à fait digne de 
Calvin brûlant Servet; ou d'Henri VJIÏ et d'Elisabeth bourreaux de 
leurs peuples! Mais est-il une seule Église d"État quipuisse se fonder 
par un autre procédé que celui de la violence et du mépris absolu de 
la liberté des consciences! Si beaucoup d'idoles furent brûlées, beau- 
coup furent aussi épargnées; et nous savons qu'encore aujourd'hui 
cerUiae fameuse idole que l'on croit détruite est le vade mecum 
d'un des plus puissants fauteurs de l'Église officielle. 

Terminons maintenant ce que nous avons à dire au sujet de l'éta- 
blissement de l'Église d'État, par un passage remarquable, emprunté 
au rapport des indépendants pour l'année 1871, et dans lequel sont 
clairement institués les coopérateurs apostoliques que Sa Majesté dai- 
gna s'adjoindre pour l'évangélisation protestante de son peuple, sur 
le conseil des missionnaires de Londres, et en vertu de son pouvoir su 
prême de papesse. 

« Vers la fin de l'année 1869, dit ce rapport, cent vingt-six évangé- 



44 MADAGASCAR 

listes ou instructeurs furent envoyés dans les campagnes. Depuis le 
6 avril déjà un cours d'étude avait été ouvert pour les jeunes gens 
qui se destinaient à être pasteurs. » Ce cours se tenait dans une école 
des Indépendants, décorée du titre pompeux de Theological Institution, 
bien qu'on n'y apprît pas un mot de latin. Mais comme les jeunes 
gens qui se présentèrent alors afin d'être pasteurs n'étaient proba- 
blement pas assez nombreux, « on lit en septembre de la même année 
une levée de pi-êcheurs et de maîtres. A cette occasion les mission- 
naires indépendants furent réunis en conseil chez le premier ministre. 
Il y eut aussi des meetings dans lesquels les pasteurs de Tananarivo 
s'abouchèrent avec ceux des campagnes. Le 13 octobre, meeting 
général chez le premier ministre. On y décida ce qui suit: Des qoêtes 
seront faites dans les temples pour obtenir les fonds nécessaires à 
l'entretien des maîtres d'école et des prêcheurs. Les maîtres choisis 
et approuvés seront exempts de corvée (fanompoana). Enfin deux mois 
après, en décembre 1869, le Rév. Briggs, président de l'union meeting 
des Indépendants,put annoncer à tous les pasteurs réunis que cent vingt- 
six prêcheurs dits Évanjelistra avaient été expédiés dans les campagnes. 
Chacun de ces évangélistes partait pour sa mission avec un diplôme du 
gouvernement dans lequel on déclarait que la reine approuvait sa no- 
mination par l'assemblée à laquelle il appartenait ; et qu'il était envoyé 
et serait entretenu parla reine, l'église du palais et sa propre église. » 

Nous publions ici le texte même de ce diplôme, qui rendant les 
évangélistes ministres d'une véritable église malgache officielle, en 
faisait en réalité des agents non moins redoutables au catholicisme, 
par leur autorité sans contrôle, qu'odieux aux populations par leur 
sauvages excès. 

« Moi Ranavalomanjaka, reine de Madagascar, 

« J'ai accepté l'homme choisi par l'assemblée (de tel quartier) de 
Tananarivo, pour aller prêcher la parole de Dieu, selon l'ordre de Jé- 
sus-Christ, écrit dans Marc, XVI. 15, en ces termes: Allez dans le monde 
entier, et prêchez PÉvangile à tous les hommes. 

« C'est pourquoi, moi Ranavalomanjaka, reine de Madagascar, et 
l'assemblée du palais et l'assemblée de tel quartier, nous avons tous 
donné de l'argent, pour faire une société malgache, dans votre in- 
térêt à vous qui allez partir pour enseigner et pour prêcher l'Évangile 
de Jésus-Christ. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 45 

« En conséquence, moi Ranayalomanjaka, reine de Madagascar, je 
vous donne ces instructions à vous qui allez partir. 

I. « Vous allez donc partir ; mais si, au lieu d'enseigner exactement 
la parole de Dieu, et d'étendre le royaume de Jésus-Christ, selon 
les saintes Écritures, vous faisiez autre chose, et surtout si vous en- 
seigniez ce qui n'est pas conforme à la parole divine, rappelez-vous ce 
que Jésus-Christ a dit (Luc, XVII, 2): Mieux vaudrait avoir une meule 
de moulin attachée au cou, et être précipité dans la mer, que de scan- 
daliser l'un de ces petits. 

« Allez donc droit, et soyez dignes de cette mission que vous recevez, 
de peur qu'on ne vous applique ces paroles de Jésus- Christ : Jetez 
dans les ténèbres extérieures ce serviteur inutile : là il y aura des 
pleurs et des grincements de dents (Matthieu, XXV, 30). 

II. « Et moi aussi je vous déclare que si, au lieu d'accomplir cet en- 
seignement utile, conformément aux recommandations ci-dessus, 
vous alliez exploiter mon peuple pour augmenter votre bien et votre 
fortune, surtout si vous le poussiez à mal faire, à violer les lois de 
mon royaume je vous traite. 1 ais commeun criminel et un condamné: 
car mon royaume n'est pas un royaume que je livre aux insensés, 
mais bien un royaume que j'établis en Dieu. 

1)1. « Enfin, soyez zélés, et persévérez bien, comme les bons sol- 
dats de Jésus-Christ (2 Tim., II, 3). 

« Paissez les brebis de Dieu dont vous êtes chargés, et gardez-les 
bien, non pas par la pression, mais liorement, nou pour l'argent et 
la fortune, mais par zèle (1 Pet., V, 2). 

« Que Dieu vous aide à accomplir parfaitement les bonnes œuvres 
de Jésus-Christ, pour lesquelles votre assemblée vous a choisis ! 

« Que Jéhovah vous aide et vous protège ! 

« Que Jéhovah fasse briller à vos yeux l'éclat de sa face et vous 
fasse miséricorde ! 

« Que Jéhovah élève sa face devant vous, et vous accorde son al- 
liance ! 

« A vous, et à toutes les personnes qui seront enseignées par vous, 
la grâce du Seigneur Jésus-Christ et l'amour de Dieu le Père, et l'al- 
liance du Saint-Esprit. Amen! » 

Ici se trouve le sceau de la reine avec l'attestation ainsi conçue : 

« Telles sont véritablement les instructions données par Ranavalo- 



manjaka ; reine de Madagascar, aux personnes qui iront enseigner. 
Signé: Rainilaiarivony, premier ministre. » 

Tananarivo, le 18 novembre 1869. 

« Les élèves munis de ce diplôme, dit le P. Caussèque dans son 
travail sur lÉ'glise d'État et les Indépendants à Madagascar, étaient 
installés dans leur poste, avec tant d'appareil et une telle escorte 
d'officiers, que les pauvres gens des campagnes les ont toujours re- 
gardés depuis, comme de nouveaux maîtres qui leur étaient imposés 
par la reine, avec des pouvoirs illimités. Ils avaient mission de pousser 
toute la population dans les temples et les écoles de la nouvelle Église» » 
Ils s'en acquittèrent, ajouterons-nous, avec un zèle digne de l'hérésie 
anglaise, unie à la barbarie, dans le but de hâter l'éclosion de la seule 
civilisation, qu'une telle union pou : /ait produire, la civilisation maté- 
rielle, toute d'extérieur et de surface, et plus semblable aux sépulcres 
blanchis renfermant la mort et sa corruption, qu'aune demeure d'hom- 
mes vivants. 



CHAPITRE XX 

Succès de l'Église d'État au sein du royaume hova. — Établissement des mis- 
sions catholiques dans les campagnes de l'Imérina, — Leurs progrès malgré 
les costacles suscités aux missionnaires. 

(1868- 1869.) 



Nous laissons à des protestants anglais le soin de nous révéler quel 
fut au sein du royaume hova le brillant succès de l'Église d'État. 

« Avec un peuple tel que le peuple malgache, dit un missionnaire 
de Londres, un peuple accoutumé à se mouvoir en masse, et à suivre 
aveuglément tout ce qui obtient la faveur de ses chefs, on peut s'ima- 
giner facilement quels durent être les effets produits dans le pays par 
le patronage gouvernemental sur la religion. Les résultats immédiats 
furent un énorme accroissement numérique dans l'assistance aux ser- 
vices du culte chrétien. Chaque chapelle fut remplie à l'excès. De 
nouveaux temples furent élevés à la hâte dans chaque village. La foule 
s'empressait avec ardeur pour recevoir le baptême et devenir membre 
de l'Église. Chacun des missionnaires accablé de travail se sentit 
surchargé d'une responsabilité et d'un fardeau intolérables. Les réu- 
nions ou assemblées chrétiennes de la seule province centrale de 
l'Imérina devinrent, en deux ans, plus de dix fois plus nombreuses 
qu'elles n'étaient, et le nombre des officiers chargés du culte public 
suivit la même proportion. En fait, presque toute la population de 
l'Imérina se donna comme professant le christianisme. » 

Ainsi parle le Rév. Sibree, dans son ouvrage déjà cité sur la Grande 
lie. 

« La nouvelle de ce merveilleux mouvement, continue-t-il, produisit 
en Angleterre un très grand enthousiasme, et donna naissance à une 
foule d'idées fausses ou exagérées, tant sur le caractère que sur la si- 



48 MADAGASCAR 

gnification du changement survenu chez le peuple malgache. Un tant 
soit peu de réflexion aurait montré avec évidence, que la grande ma- 
jorité de ces nouveaux convertis étaient seulement chrétiens, parce 
que le gouvernement favorisait le christianisme, et qu'ils fussent de- 
venus probablement catholiques romains, ou même mahométans, 
avec une égale promptitude, si leurs chefs eussent favorisé ces formes 
de religion. » 

Le rapport officiel des Indépendants pour Tannée 1871 ne tient pas 
un autre langage que celui du Rév. Sibree : « Une des causes des pro- 
grès du christianisme nominal à Madagascar, c'est l'acceptation faite 
par les assemblées de Tananarivo du système d'église d'État. » Et ail- 
leurs : « Le rapide développement du christianisme nominal à Mada- 
gascar, depuis la reine actuelle, il faut l'avouer en toute franchise, est 
dû en grande partie à l'influence du gouvernement. » Les chiffres 
officiels de la secte viennent encore confirmer ses aveux. En voici 
quelques-uns : « En 1867, avant la création formelle de l'Église d'État, 
il y avait quatre-vingt-douze assemblées, cent un pasteurs, pas un 
prêcheur. A la fia de 186S, deux mois après l'organisation de l'Église 
d'État, on comptait cent quarante-huit assemblées, cent quinze pas- 
teurs, et quatre cent trente-sept prêcheurs. Un an plus tard, d'après 
le Teny Soa, les assemblées atteignaient le nombre de 468, les pas- 
teurs ou mpiiandrina arrivaient au chiffre de 153, les prêcheurs à 
celui de 935. Au lieu de 37.112 fidèles, comme en 1868, on en comptait 
153.007. C'est-à-dire qu'en 1869, l'accroissement sur l'année précédente 
fut de 320 assemblées, 38 pasteurs, 498 prêcheurs, 115.895 sectateurs. 
Les élèves avaient aussi monté de 1.735 à 5.270. Enfin au lieu de 
2.349 piastres (11.745 francs) on avait ramassé dans les temples, en 
1869, 9.682 piastres (48.410 francs). » 

Est-on maintenant curieux de connaître les qualités intellectuelles 
et morales des apôtres de ce progrès, c'est-à-dire des fonctionnaires 
malgaches chargés de promouvoir dans rimerina la religion officielle? 
C'est le P. Caussèque qui se charge de répondre ici par des faits à la 
légitime curiosité de nos lecteurs. 

« Voici un trait, dit-il, que je tiens d'un de mes collègues, et qui lui 
est personnel : Un païen, sacrificateur de l'idole dite Kelimalaza, vint 
trouver un jour le prêtre catholique, et lui dit: « Puisque la reine a 
ordonné de brûler toutes les idoles, et d'adorer un seul Dieu, je veux 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 49 

prier avec vous; comptez sur moi ; je viendrai dimanche à l'église. » 

Or le lendemain du jour où cet homme avait ainsi donné sa parole, 
arrive une estafette, envoyée par un des grands officiers de Tanana- 
rivo, qui lui dit : « Je t'apporte une parole de la reine : Fais bâtir un 
temple dans ton village ; c'est toi qui en seras le Mpitandrina, l'é- 
vêque ou le premier pasteur ! » 

Ainsi fut fait : le catéchumène d'hier, vieux païen, qui ne connais- 
sait pas même le nom de Jésus-Christ, fut créé sur l'heure évêque de 
la nouvelle Église d'État. » 

Le rapport officiel de 1871 raconte des faits analogues : « Dans 
chacun des gros villages dont je suis chargé, écrivait un des agents 
de la société des missionnaires de Londres, il y a des chefs respon- 
sables au gouvernement, qui regardent comme une partie de leur 
office de veiller à ce que le peuple fréquente le temple... Un de ces 
chefs, qui conduit au temple jusqu'à cinq ou six cents personnes, a 
trois femmes et n'a qu'une idée très vague de ce qu'est le christia- 
nisme. Il aime à montrer son autorité, et le peuple sait qu'il est 
obligé de lui obéir. Gomme d'ailleurs, il n'y a pas d'autre corvée le 
dimanche, les gens considèrent la réunion au temple, ce jour-là, 
comme leur corvée, et s'y soumettent sans résistance. » 

Ces faits se passaient en l'année 1869. 

Comment des maîtres pareils, presque tous cupides, immoraux et 
ignorants, auraient-ils pu avoir la grâce ou le talent de semer dans 
l'Imerina la pure et sublime doctrine de Jésus-Christ? Un christia- 
nisme nominal, voilà tout ce qu'ils pouvaient produire. Nous pour- 
rions multiplier les faits du genre de ceux que nous venons de rap- 
porter, et de plus tristes encore : mais il ne faut pas abuser de k 
patience de nos lecteurs. C'est pour le même motif que nous nous 
abstenons également d'apprécier ici l'éducation et le mérite personnel 
des ministres indépendants venus d'Angleterre. Sauf de rares excep- 
tions, ces messieurs ont toujours joui, surtout dans leur pays où ils 
sont mieux connus, delà plus triste réputation. Je puis assurer qu'ici 
même à Madagascar leur honorabilité et leur science sont générale- 
ment fort loin d'atteindre au niveau de la plus stricte médiocrité. 
C'est tout ce que nous voulons en dire ; cela suffit en effet pour prou- 
ver abondamment que le succès de leur prédication ne vient, ni de 
la grâce du Seigneur dont ils sont dépourvus pour leur ministère, ni 
ii 4 



50 MADAGASCAR 

de leur science, mais uniquement de l'argent anglais qu'ils sèment 
en abondance, parmi les grands, et au moyen duquel ils ont pu for- 
mer et entretenir jusqu'à ce jour, dans ce pays, une puissante Église 
d'État, qui leur prête, contre le catholicisme l'efficace appui de sa bar- 
bare autorité. 

En face des obstacles officiels de cette Église anglo-hova, se sura- 
joutant à toutes les autres difficultés qui se rencontraient déjà aupa- 
ravant dans l'évangélisation d'un peuple tel que le peuple malgache, 
les missionnaires catholiques, appuyés plus sur leur confiance en Dieu 
que sur leurs faibles ressources pécuniaires, ou sur les stipulations 
d'une liberté toujours promise et jamais accordée, acceptèrent ré- 
solument le combat, et se lancèrent, au nom du Seigneur, au milieu 
du vaste champ qui s'ouvrait devant eux, en entreprenant alç>rs les 
missions au sein des populations rurales de l'Imerina. Indiquons en 
quelques mots l'origine de ces missions. 

Plusieurs fois déjà des Malgaches influents, venus de la campagne 
à Tananarivo, avaient supplié le P. Jouen d'envoyer dans leurs vil- 
lages des Pères et des Sœurs, qui instruiraient leurs enfants et en- 
seigneraient à tous la religion des Français. Mais on était si peu nom- 
breux, si peu fermement assis encore dans la capitale, etles demandes 
paraissaient si intéressées, que le Préfet apostolique crut toujours 
de son devoir, de n'y répondre que par de bonnes paroles. S'il avait 
consenti le 14 juin 1867 à laisser le P. Abinal s'établir à Betsizaraina, 
c'est qu'il voulait surtout donner un aumônier au F. Souche, occupé 
alors dans ce village, à la confection de tuiles creuses pour l'é- 
glise de Mahamasina, et qui n'auraient pu être faites aussi bien ail- 
leurs. Quant à ce qu'on aurait pu appeler la paroisse de Betsizaraina, 
c'était si peu de chose qu'on ne tarda guère à ne la visiter que le di- 
manche. Au premier choc de la persécution, à la première brise qui 
souffla du palais vers le protestantisme, les paroissiens s'empressè- 
rent d'abandonner leurs velléités de catholicisme pour se tourner, eux 
aussi, comme nous l'avons dit, du côté de la religion officielle. L'é- 
tablissement du poste de Betsizaraina n'indiquait donc point chez le 
P. Jouen une tendance vers les missions rurales. Il est cependant des 
questions qui s'imposent à la volonté irrésolue et forcent son consen- 
tement. La question de l'établissement de chapelles catholiques dans 
les campagnes était de ce nombre. A l'arrivée du P. Cazet, Supérieur 



i 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 51 






général de la Mission, vers le commencement de septembre 
elle fut étudiée en conseil, examinée plus à fond, et enfin résolue 
dans le sens affirmatif, à la grande joie de P. Finaz, l'un des plus ar- 
dents postulateurs de cette cause, et prédestiné à devenir le premier 
apôtre des environs de Tananarivo en 1868, comme il l'avait été de la 
ville en 1855. 

« Le 12 septembre 1868, nous dit-il lui-même en son journal, doit 
être considéré comme la date véritable du commencement de nos 
missions dans les campagnes de l'Imerina, parce que c'est à dater de 
ce jour seulement, que les supérieurs de la Mission exécutèrent le 
dessein de se livrer à ce genre d'apostolat d'une manière suivie, et 
m'envoyèrent fonder le poste d'Ambohitsoa ou d'Antanetibe à deux 
heures environ dans le Sud de Tananarivo. » 

Mais avant de suivre le P. Finaz et ses successeurs, sur ce nouveau 
champ apostolique des campagnes de l'Imerina, où leur zèle allait 
moissonner tant de mérites, nous pensons qu'il ne sera pas hors de 
propos de décrire d'une manière général le théâtre de leurs travaux 
futurs, et] de donner aussi dès à présent à nos lecteurs une petite 
idée de ce pays encore primitif, avec ses ressources et ses difficultés, 
au point de vue de la vie matérielle. 

La province de l'Imerina, appelée Emirne par les Européens, 
comprend une étendue de territoire qui s'étend environ jusqu'à une 
bonne journée à l'Est de Tananarivo, deux journées et demie à l'Ouest, 
trois au Nord, et six au moins dans le Sud, en supposant qu'on fasse 
à peu près quarante kilomètres par jour. Amdrianampoinimerina, 
fondateur du royaume, avait divisé l'Imerina en six vaky ou départe- 
ments qui subsistent encore aujourd'hui et doivent généralement leur 
nom à un cours d'eau, ou à une montagne, ou à quelques autres acci- 
dents physiques, comme il arrive pour nos départements français. C'est 
ainsi que le premier département se nomme Avaradrano, (au nord de 
l'eau ou du fleuve Ikiopa appelé par excellence Rano l'eau). Il com- 
prend quatre autres subdivisions : 1° les Tsimahafotsy, chef-lieu Ambo 
himanga, première capitale du royaume d'Amdrianampoinimerina 
avant que ce prince se fût transporté à Tananarivo. Ambohimanga est 
encore célèbre par le tombeau de ce conquérant et celui deR^nava- 
lona I, ainsi que par le séjour que les souverains de Tananarivo y 
viennent faire de temps à autre, comme dans leur palais de plaisance; 



52 MADAGASCAR 

2° les VoromaheryfCheî-liexLTananarivo; 3°les Tsimiamboholahy ,chef 
lieu Ilafy, où se trouve le tombeau sans honneurs de l'infortuné Ra- 
dama II; 4° les Mandiavato, chef-lieu Ambohidrabiby . 

Les autres départements dont nous n'indiquerons ici que le chef- 
lieu principal, sans parler de leurs subdivisions, sont : le département 
des Ambodirano (de l'autre côté de l'eau ou de l'Ikiopa, par rapport 
à Tananarivo), chef-lieu Fcnoarivo au Sud-Ouest de la capitale ; le 
Vakinisisaony , ou département de la Rivière du Sisaony, affluent de 
l'Ikiopa, chef-lieu Alasora au Sud-Est; les Marovalana, chef-lieu 
Ambohidratrimo au Nord; les Vonizongo au Nord-Ouest, et enfin les 
Yaki-tf Ankaratra, ou département de YAnkaratra au Sud. Ce dernier 
département est de beaucoup le plus grand, et confine à la province 
des Betsileos, tandis que celui des Vonizongo est limitrophe du pays 
des Sakalaves, et ne renferme que de misérables bourgades souvent 
infestées de brigands. Aussi chacun des villages de ce dernier départe- 
ment, ceux principalement qui se trouvent les plus exposés aux in- 
cursions des Sakalaves ennemis, sont-ils soigneusement fortifiés contre 
une irruption soudaine. Des fossés profonds, larges quelquefois de 
douze ou quatorze mètres, dont les bords sont garnis de plantes 
épineuses, les entourent de toute part; une petite ouverture étroite 
fermée pendant la nuit, au moyen d'une énorme pierre qu'on roule 
sur elle-même, donne seule communication pendant le jour, avec 
une sorte d'étroit défilé ou de pont-levis, qui conduit par dessus le 
fossé, jusque dans la campagne. Chaque village possède en outre des 
souterrains ou cachettes creusées dans le sol, destinées à offrir aux 
habitants une dernière ressource, en cas de surprise. 

« L'ouverture de ces cachettes souterraines, écrivait naguère le 
P. Laboucarie, est assez semblable à celle d'un puits, et offre en bas 
trois ou quatre niches en forme de guérite, où peuvent se placer des 
hommes armés de lances. Cette ouverture ne pouvant donner passage 
qu'à un seul homme, celui qui serait assez osé pour y pénétrer se 
verrait sûrement percé par autant de lances qu'il y a de guérites, avant 
d'avoir pu reconnaître la direction du souterrain. Le souterrain est un 
simple conduit étroit en forme d'aqueduc, aboutissant à un apparte 
ment assez vaste pour contenir plusieurs personnes, et éclairé par un 
petit jour donnant sur le fossé, mais dissimulé à l'extérieur par des 
herbes ou des broussailles. On rencontre de distance en distance dans 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 53 

le conduit des portes en pierre dont les fissures sont mastiquées avec 
de la bouse de vache. Le but de ces portes est moins d'opposer un obs- 
tacle aux ennemis que d'empêcher la fumée d'arriver à l'appartement, 
dans le cas où le souterrain serait enfumé. Ceux qui s'y réfugient n'ont 
pas à craindre la famine; car les ennemis après l'attaque des villages 
en repartent le plus vite possible avec leur butin, et cela dans la crainte 
d'être poursuivis à leur tour par les habitants des villages voisins. » 

Cette coutume de fortifier les villages ne se pratique plus guère 
aujourd'hui que dans la région des Vonizongo, ainsi que dans toutes 
les autres contrées de l'intérieur, trop éloignées de Tananarivo pour 
n'avoir pas à redouter des incursions ennemies, mais on la pratiquait 
autrefois de la même manière, dans tous les villages de la province 
d'Imerina, alors qu'ils étaient dépendants de chefs différents, souvent 
en guerre, les uns avec les autres. C'est ce qui explique ces fossés 
profonds au nombre de deux ou même de trois, creusés autour de 
certains principaux villages des environs de Tananarivo, ainsi que 
ces portes étroites, formées d'énormes pierres, hautes de deux mètres, 
et cependant solidement enfoncées dans le sol, entre lesquelles il 
faut encore passer pour arriver jusqu'aux cases des habitants. Ces 
fossés et ces portes, quoique détériorés par le temps, et laissés sans 
aucune réparation par les gens de l'endroit, n'en attestent pas moins 
qu'il y a un siècle environ, toute la contrée de l'Imerina fut à peu 
près dans un état analogue à celui de la France et de certaines con- 
trées de l'Allemagne, au temps où la féodalité contrebalançait par sa 
puissance individuelle le pouvoir des rois et des empereurs. La féoda- 
lité s'est éteinte chez nous, et il n'en reste d'autres vestiges que des 
titres sans valeur : à Madagascar, bien que le premier ministre actuel, 
sous l'inspiration des missionnaires anglais, ait pris à tâche de boule- 
verser les lois d'Andrianampoinimerina, de changer les usages de la 
nation, et de produire ainsi un gâchis gouvernemental qui n'a pas de 
nom, la puissance des anciens seigneurs n'a pas encore totalement 
disparu. 

À tous les descendants de la famille d'Andrianampoinimerina, et 
des princes ses aïeux qui régnèrent séparément dans l'Imerina, le 
titre de noble (andriana) est conservé. On distingue même six classes 
de nobles. Mais la première et la seconde classe sont seules en pos- 
session des privilèges dont nous allons parler. Nous laissons de côté 



54 MADAGASCAR 

les privilèges concernant le droit pour tous les nobles de porter le 
vêtement rouge, d'être salué d'une manière spéciale par ces mots 
consacrés : Tsara va, tompo ko'e; de recevoir le vodi-hena, ou le dos de 
tout bœuf tué sur leurs terres, etc., etc. 

Ce qu'il y a de plus important pour notre sujet c'est que la reine con- 
fère encore aujourd'hui aux nobles de la première caste, appelés Zaza- 
marolahy, des seigneuries ou fiefs importants, mais qui ne sont ni 
héréditaires, ni même irrévocables, durant le règne de la souveraine 
et la vie de ses nobles parents qu'elle veut ainsi honorer. Les nobles 
de la seconde classe (autrefois première classe), nommés Andriama- 
sinavalona, possèdent au contraire des menakely,'ou vraies seigneuries 
héréditaires, et ont le droit d'y prélever sur leurs vassaux certaines 
redevances. Chaque seigneur établissait aussi, il n'y a pas encore 
longtemps, des juges (Andriamabventy) dans les villages de ses terres, 
avec pouvoir de prononcer des sentences réformables par la souve^i 
raine. Mais le premier ministre a naguère bouleversé également cette 
institution d'Andrianampoinimerina, pour y substituer des tribunaux 
établis à la capitale, qui y rendent la justice sous son inspiration per- 
sonnelle et à sa guise. 

Un mot encore sur l'aspect général des campagnes de l'Imerina 
ainsi que sur les demeures des habitants, et nous reprendrons ensuite 
le fil de notre récit. 

Le pays des environs de Tananarivo et de l'Imerina en général est 
assez constamment tourmenté, et il serait assez bien représenté, sur- 
tout du côté de l'Est, pour me servir des expressions pittoresques du 
docteur Milhet,par des oranges placées sur une table. Des vallées 
étroites, peu profondes, des mamelons plus ou moins élevés, et offrant 
souvent à leurs sommets un immense bloc de granit, frappent l'œil 
de toutes parts, sauf dans la partie de l'Ouest arrosée par l'Ikiopa, où 
la plaine semble dominer. Les sources et les ruisseaux y sont très 
abondants, et ces cours d'eau sont encore augmentés par un nombre 
considérable de canaux, creusés depuis longtemps afin de conduire 
l'eau dans les rizières. Tout le terrain qui n'étant pas vallée n'est point 
du tout susceptible d'être inondé à la saison des pluies, ni transformé 
en rizières, est le plus souvent laissé en friche, et présente le spec- 
tacle de la plus affreuse stérilité. A une certaine distance des villages, 
lorsqu'on voyage sur les crêtes des montagnes, où se trouvaient autre- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 55 

fois des villes aujourd'hui ruinées, l'œil n'aperçoit partout que des 
collines complètement déboisées, et ne produisant que des touffes 
d'une herbe sauvage, ramassée par les pauvres gens des campagnes en 
guise de bois à brûler; cette vue impressionne si péniblement le cœur, 
qu'on se croirait en un pays désert, et au sein d'une région privée de 
toute habitation. 

Les habitants groupés autrefois au sommet des collines, par crainte 
des invasions, tendent aujourd'hui à s'éparpiller dans la plaine, à 
s'établir sur les bords des rizières, ou à poser leurs demeures sur les 
longues et larges digues de l'Ihiopa, par petits groupes de cinq à six 
cases, assez rapprochées l'une de l'autre. On comprend qu'un tel épar- 
pillement soit loin de favoriser l'évangélisation des campagnes. Les 
protestants ont remédié à cet inconvénient, en faisant construire par- 
tout à peu de frais et par corvée, des "temples grossièrement faits, 
qu'ils pourvoient de prêcheurs dignes de pareils édifices. 

Ces temples sont innombrables; chaque groupe de maisons tant soit 
peu considérable est rarement privé du sien. Quant aux prêcheurs ils 
abondent encore plus. Cette race n'est pas près de s'éteindre. Nous ne 
pouvions, par une semblable mutiplicité dans nos églises et le nombre 
de nos missionnaires, parer, comme nos adversaires, à l'inconvénient 
que nous signalons. Outre que nos chrétiens ont été parfois obligés de 
fournir leur contingent de travail, pour les temples de l'hérésie cons- 
truits par corvée, sans que jamais aucune obligation de ce genre n'ait 
été imposée par l'État en notre faveur, et que la seule charité des asso- 
ciés de la Propagation de la Foi bâtisse nos églises, à qui confierions- 
nous le desservice de ces chapelles si nombreuses, alors même que nous 
fussions parvenus à nous les procurer? Un prêtre catholique ne s'im- 
provise pas en un jour ou en une heure, comme un prêcheur vulgaire, 
voire même un très révérend ministre de la Société des missionnaires 
de Londres. Le zèle de nos Pères et la bonne volonté de nos fidèles 
pourront donc seuls, pendant de longues années, réparer en partie ce 
mal de l'éparpillement des habitants dans les plaines qui environnent 
Tananarivo et sur les bords de leurs rizières. 

Les maisons des campagnes d'Imerina sont presque toutes construi- 
tes en terre rougeâtre, préalablement réduite en boue par le maçon 
architecte, au moyen de ses deux pieds. De ses mains comme truelles, 
il façonne cette boue, et la range d'ordinaire en un rectangle de six 



56 MADAGASCAR 

mètres de long sur quatre de large. Le soleil se charge de durcir cha- 
cune de ces asisses. Rien de plus simple aussi que l'architecture de la 
case. On y voit, toujours au couchant, à cause des brises fraîches du 
Sud-Est, deux ouvertures à peu près semblables, que des planches 
grossières travaillées à la hache fermeront tant bien que mal; c'est 
la porte et la fenêtre. L'intérieur de l'édifice est assez habituellement 
divisé en deux pièces d'égale dimension. La première en entrant se 
nomme fisoko. C'est le parc aux animaux domestiques, poules, oies, 
canards, ou même porcs immondes, dans les villages éloignés de Tapa- 
narivo. Les bœufs, trop gros pour entrer par les portes étroites de pa- 
reilles demeures, ont souvent au dehors, à deux pas de ces portes, une 
sorte de parc en plein air, appelé fahitra; c'est une fosse carrée, de 
deux mètres de profondeur sur trois ou quatre mètres environ de côté, 
avec un petit passage rapide pour y descendre . Le maître du fahitra et 
du fisoko a son foyer, son lit, sa table (ordinairement le sol recouvert 
d'une natte), dans la partie de la case qui fait suite au fisoko, et 
dont il n'est séparé assez souvent que par un mur en terre, de deux 
ou trois pieds de haut. Sans parler ici des demeures construites récem- 
ment par certains élèves des Indépendants, constitués en dignité dans 
l'Église d'État, et devenus riches aux dépens de leurs ouailles, on 
trouve assez fréquemment dans les campagnes del'Imerina des mai- 
sons de maîtres plus fortunés qui possèdent au-dessus du rez-de- 
chaussée que nous venons de décrire, et sous le toit habituel de herana 
ou joncs dupays, une sorte de mansarde appelé rihana. On y monte par 
un méchant escalier, véritable casse-cou, façonné à coups de hache. 
C'est là que se retirent le maître de la maison, sa femme, ses enfants et 
toute sa famille d'esclaves, quand il reçoit un missionnaire, là qu'il 
fait sa cuisine, prend ses repas et passe la nuit, abandonnant géné- 
reusement à son hôte d'Europe l'appartement du bas, éclairé par la 
fenêtre unique, et voisin du fisoko, où les animaux sont renfermés au 
coucher du soleil. 

Que de fois en voyage, ou dans les commencements d'un poste 
nouveau, le Dieu de l'Eucharistie a daigné descendre du ciel, du moins 
pendant le saint sacrifice de la messe, dans la demeure ainsi prêtée 
au missionnaire. L'humble case du campagnard hova n'était-elle pas 
alors préférable aux somptueux palais de ces riches du monde qui 
font la guerre à Dieu? Il n'est pas un missionnaire catholique qui n'en 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 57 

soit convaincu. Les difficultés de la vie matérielle sont en effet peu de 
chose pour lui. Laissant aux maîtres de l'erreur la recherche du bien- 
être et l'amour du confortable, il s'occupe de gagner des âmes à Jésus- 
Christ. Sa grande douleur est de voir qu'on parvienne si souvent à 
tromper ces âmes timides, et à les empêcher par la terreur, les promes- 
ses ou l'argent, de venir à Jésus-Christ. 

Et qu'est-ce que l'histoire des missions des campagnes que nous al- 
lons raconter sommairement, sinon, en définitive, le récit abrégé des 
obstacles opposés par l'hérésie anglaise aux missionnaires catholiques 
afin d'empêcher les simples habitants de l'Imerina de subir, avec 
l'influence de la vraie religion, l'influence delà France, nation choisie 
de Dieu pour communiquer à ce pays, par quelques-uns de ses enfants, 
ce don au-dessus de tous les dons, qui se nomme la vérité religieuse? 
Nous avons déjà dit qu'avant le 12 septembre 1S68, époque où le 
P. Finaz entreprit, d'après un plan approuvé des supérieurs, l'évangé- 
lisation d'Ambohitsoa et d'Antanetibe, quelques essais de Mission en 
dehors de la ville avaient été faits, sur la demande de familles catho- 
liques, instruites à Tananarivo, et résidant habituellement dans leur 
village de la campagne. C'est ainsi qu'à Antanjombato, situé à une 
heure seulement dans le Sud de Tananarivo, le P. Delbosc était allé 
plusieurs fois le dimanche dire la messe dans une maison particu- 
lière, et y tenir des assemblées. On avait sans doute parlé dans ces 
réunions, publiquement ou en secret, d'un terrain pour une église. 
PareHeidée avait été émise également à Alasora, village situé unpeu 
plus à l'Est sur l'Ikiopa; et le parti anglais en avait eu connaissance. 
Aussi avait-il fait à nos catholiques de si terribles menaces que leurs 
projets de fondation étaient restés suspendus. Nous lisons en effet 
dans un journal du P. Galle t, à la date du mois de décembre 1866, 
quelques jours avant la mort de M. de Louvières, le passage sui- 
vant : 

« On interpelle Ramarosambaina en plein marché d'Antanjombato 
sur son projet de louer un terrain aux Pères, afin d'y bâtir une église 
catholique. On va, lui dit-on, en appeler à Tananarivo sur cette vente 
déguisée de la terre de la reine aux Vazaha français; et le vendeur 
sera mis aux fers. 

« Augustin d'Alasora se trouve aussi, continue le P. Callet, dans le 
même embarras, et sous le coup de mêmes menaces, pour certaines 



58 MADAGASCAR 

constructions commencées par lui dans son village, en vue d'une 
chapelle catholique. 

Deux mois après, « le 23 février 1867, Ramarosambaina d'Antanjom- 
hato, appelé pour son service au palais, se voit environné de plusieurs 
grands chefs, et des enfants du premier ministre qui lui livrent un 
furieux assaut afin de l'entraîner à l'apostasie. 11 s'est contenté de 
répondre tranquillement, selon les conseils du P. Ailloud, qu'if ne 
pouvait changer de religion, et qu'il voulait mourir catholique. » 

Enfin le 5 juillet 1868 le P. Callet relate encore qu'ayant été ce jour- 
là envoyé lui-même à Soamanandrarina, village situé à une heure et 
demie environ à l'Est de Tananarivo, afin de répondre aux désirs de 
deux époux catholiques, Pierre et Magdeleine, qui voudraient y établir 
une réunion, il avait jugé qu'un pareil projet était réalisable. 

Voilà tout ce que nous trouvons parmi les notes de nos Pères en 
fait d'essais de mission dans les campagnes, avant le 12 septembre 
1868, sans parler de ce que nous avons dit ailleurs sur Betsizaraina. 

Le Père Finaz a donc raison de commencer son compte rendu des 
missions dans l'Imerina, par les paroles suivantes :« L'assemblée 
d'Ambohitsoa qui prendra plus tard le nom d'Antanetibe se glorifie 
d'être l'aînée des assemblées suburbaines. » Il poursuit ensuite en ces 
termes son compte rendu: « C'est le préfet lui-même du Vakinisisaony 
Razakamady avec son frère Rasoamaka second officier dans l'admi- 
nistration du département, qui sont venus réclamer des Pères pour 
évangéliser leur village d'Ambohitsoa dont ils étaient seigneurs, et 
où ils habitaient le plus souvent. 

« Je quittai Tananarivo le 12 septembre 1868, un samedi matin, et 
après avoir traversé l'Ikiopa, le village d'Antanjombato, et fait environ 
deux heures de marche, j'arrivai à Ambohitsoa. La maison du préfet 
vers laquelle je me dirigeai aussitôt était la plus grande et la plus pro- 
pre des maisons du village. Comme la plupart des kabary ou réunions 
concernant les affaires du département et celles de la seigneurie se 
tenaient dans cette case, tout le rez-de-chaussée était occupé par une 
pièce unique tapissée de nattes, formant la salle du conseil. Razaka- 
mady et sa famille habitaient dans le rihana ou la mansarde au-dessus. 
Je fus logé au bas, et je fis ainsi de la salle du conseil ma chapelle le 
matin; mon bureau de travail et de réception dans la journée; ma 
salle à manger aux heures des repas ; ma chambre à coucher le soir, etc.. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 59 

Le grand inconvénient de ma demeure est qu'on ne pouvait parvenir 
du dehors au rihana, ni en sortir pour aller hors de la maison, sans 
passer par l'étroit escalier, dont l'entrée, non loin de l'unique porte 
de la case, aboutissait chez moi. J'avais donc à chaque instant dans 
ma chambre, outre mes hôtes assez nombreux qui descendaient pour 
sortir, les gens qui venaient du village visiter le préfet et sa famille. 
Mais on se fait à tout. 

Le soir même de mon arrivée, afin de préparer un peu ma réunion 
du dimanche, je commençai à apprendre aux enfants qui m'entou- 
raient deux refrains de cantiques, et je leur dis d'annoncer chez eux 
que j'attendais leurs parents pour la réunion du lendemain. Dès le 
lendemain dimanche soixante personnes environ arrivèrent dans ma 
chapelle. Ce nombre s'accrut bientôt tellement, que l'appartement 
qui pouvait à la rigueur contenir cent cinquante personnes, pressées 
les unes sur les autres, comme le font les Malgaches, se trouva trop 
petit, et qu'une partie de mon auditoire fut réduit à écouter par la 
porte et la fenêtre ce que disait le missionnaire. 

J'aurais bien voulu pouvoir réunir mes adhérents, chaque matin et 
chaque soir, pendant plusieurs semaines, comme on le fait pour les 
missions; mais on touchait à la saison des pluies. Les premiers orages 
inondant la terre l'avaient rendue facile à remuer, de sorte que chacun 
songeait à travailler ses rizières. Je fus obligé de me contenter d'une 
seule réunion, le soir vers 4 heures, quand les ouvriers, après leur 
rude travail, prolongé souvent jusqu'à 2 heures de l'après-midi, étaient 
de retour dans leurs demeures, et avaient achevé de prendre leurrepas.» 
Le P. Finaz entre ensuite ici dansle détail de l'emploi de la journée. Que 
nos lecteurs aient la patience de suivre encore le bon missionnaire, s'ils 
veulent se rendre compte de la manière dont la plupart de nos ouvriers 
apostoliques ont opéré et opèrent encore" dans les missions subur- 
baines. « Outre une chapelle portative, trois nouveaux colis plus ou 
moins volumineux sont à peu près indispensables à l'apôtre des cam- 
pagnes, s'il veut attirer la foule à soi, et ne pas parler seulement à 
deux ou trois personnes isolées. Il lui faut donc une pharmacie, un 
harmonie-flûte ainsi qu'un petit colis d'images profanes et religieuses. 
La chapelle sert le matin. Tout missionnaire a bientôt appris la ma- 
nière de l'installer, de façon à dire la messe, même au sein des plus 
pauvres cases. La messe finie, et les ornements sacerdotaux repliés 



60 MADAGASCAR 

et rangés avec soin dans la boîte qui les contient, le Père commence 
par expliquer à ses auditeurs un point de la doctrine chrétienne, leur 
fait apprendre quelques questions du catéchisme, à force de les ré- 
péter lui-même, et de les faire répéter à tous ses gens à la fois; et 
comme leur attention serait vite épuisée dans un exercice qui dure 
souvent plusieurs heures, surtout le dimanche, il a alors recours à 
l'un ou l'autre des deux premiers colis qui accompagnent la chapelle : 
les images ou l'harmonie-flûte. « Les habitants des campagnes de 
l'Imerina, dit le P. Finaz, ont une vraie passion pour la musique. Le 
chant les captive; mais si le chant peut être accompagné par un 
harmonie-flûte il entraînera indubitablement un grand nombre de 
personnes à venir vous écouter. Quel soulagement ensuite pour le 
missionnaire lorsque, dans une nouvelle assemblée, où il doit presque 
constamment faire les frais de l'explication de la doctrine et des 
chants qu'il enseigne, il trouve dans son harmonie-flûte le moyen de 
respirer lui-même, tout en tenant en haleine son auditoire ! » 

Quant aux images , outre celles dont on tapisse dès le principe les 
murs du lieu de réunion, il en est de principales qu'on ne déploie 
qu'au moment de les expliquer. Si l'harmonie-flûte parle aux oreilles, 
les images parlent aux yeux, et font comprendre plus facilement que 
des discours ce dont il s'agit. Par l'harmonium et les images, les 
réunions catholiques se distinguent essentiellement des réunions 
protestantes où le chant seul est toléré. 

Mais ce qui plus encore que tout cela attire à la prière catholique, 
c'est la charité du Père pour le soin des malades. Tout missionnaire 
doit être docteur. A lui d'étudier un peu de médecine, de façon à se 
débrouiller pour les cas les plus usuels et ne pas tenter le Seigneur ; 
le reste est la part de Dieu dont il implore humblement le secours 
par des prières, et l'emploi fréquent dans les médicaments] d'eau bé- 
nite, d'eau de saint Ignace, etc. 

C'est généralement après la messe et le catéchisme que le Père, 
s'improvisant docteur, reçoit avec bonté tous les malades, et leur 
offre gratis consultations et remèdes. Que d'âmes cette charité pour 
les corps n'a-t-elle pas délivrées de la maladie autrement funeste du 
paganisme, de l'hérésie, ou des blessures mortelles du péché ! Que 
d'enfants par ce moyen envoyés au ciel ! 

Le reste de la journée du Père des campagnes s'écoule au milieu 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 61 

des Malgaches, en conversations sans lin sur la religion, les Euro- 
péens, les missionnaires, et mille autres sujets dont il faut rendre 
compte aux visiteurs, sans parler encore des images à expliquer aux 
nouveaux venus, et des remèdes à distribuer aux retardataires. Il 
faut parfois aussi aller de case en case pour réchauffer le zèle des 
adhérents, ou visiter des infirmes incapables de marcher, et qui ré- 
clament les soins du docteur. Les occupations ne manquent pas, 
comme on le voit, à l'apôtre des populations rurales. 

« Un jour, raconte le P. Finaz, quarante étrangers, revêtus de leurs 
lambas du dimanche, entrent dans mon salon d'Ambohitsoa, s'accrou- 
pissent en silence sur les nattes dont il est tapissé à la manière du 
pays, et une fois assis, me saluent selon l'usage. Je pensais que ces 
gens, se rendant ailleurs pour quelque affaire, s'arrêtaient en passant 
chez moi, aiin de voir le missionnaire, ce qui arrivait fort souvent. 
Je les accueille donc de mon mieux ; je leur explique les images qu'ils 
ont sous les yeux, et leur parle surtout de la bonté de la prière que 
je suis venu enseigner, puis au bout d'une heure et demie, je finis 
par leur demander le but de leur voyage. — Mais c'est ici même, me 
répond l'un d'eux, et nous sommes venus de fort loin pour te voir, 
faire notre entrée dans la prière des Français, et demander des Pères 
qui nous enseignent dans nos villages. Il fallut me contenter d'encou- 
rager ces braves gens, et me hâter de leur dire que je parlerais d'eux 
à mon chef de Tananarivo. 

J'étais à Ambohitsoa depuis un mois environ, quand le P. Cazet, 
Supérieur général de la Mission, vint me visiter le 13 octobre et faire 
subir, sur ma demande, un petit examen à ceux de mes néophytes 
que je préparais au baptême. Ils étaient neuf en tout, parmi eux la 
femme du second chef. C'était, hélas ! un fort petit nombre. Mais di- 
verses circonstances, indépendamment du travail des rizières dont 
j'ai déjà parlé, avaient empêché tous ceux qui s'étaient inscrits les 
premiers jours pour la préparation au baptême, de venir assidûment 
aux instructions. Les deux chefs entre autres, Razakamady et Rasoa- 
maka son frère, avaient été obligés de se rendre plusieurs fois à 
Tananarivo pour affaires du royaume. Ils furent donc remis à plus 
tard. » 

Le P. Cazet a raconté dans une lettre à un Père de Vais l'examen 
des neuf élus : « Je trouvai le P. Finaz, dit-il, installé dans la case la 



62 MADAGASCAR 

plus convenable du village. Les murs de la chambre étaient tapissés 
d'images de toute espèce et de toute couleur ; les unes représentaient 
la création de nos premiers parents, les autres les commandements 
de Dieu et de l'Eglise, d'autres les sacrements et divers sujets de piété. 
Le Père Finaz savait par une longue expérience que pour instruire ces 
peuples, il ne suffît pas de parler à leurs oreilles, mais qu'il faut encore 
et surtout parler aux yeux, et que c'est par les yeux que les vérités 
entrent plus facilement dans leur esprit. Il était la depuis un mois, 
quand il m'invita à assister à l'examen des catéchumènes, qui dési- 
raient recevoir quelques jours après la grâce du baptême. Je l'avoue, 
je fus un peu étonné de cette invitation; j'avais de la peine à croire 
que ces Malgaches eussent appris si vite et les prières et les vérités 
que tout adulte doit savoir avant d'être admis dans le sein de l'Église. 
Mais combien plus grande encore fut ma surprise, quand j'entendis 
les neufs adultes préparés répondre sans hésiter à presque toutes les 
questions du petit catéchisme, et réciter les principales prières telles 
que Notre Père, Je vous salue, Je crois en Dieu, Je me confesse, etc. 
Je les interrogeai même chacun en particulier. Ces pauvres gens peu 
habitués à un pareil exercice entraient dans tous les états. Il eût 
fallu voir comme la sueur ruisselait de leur front, pendant qu'ils 
répondaient ! et avec quelle joie ils se sentaient délivrés et allaient 
reprendre leur place, quand je leur disais : Assez pour vous ; c'est 
très bien. Après cet exercice, le P. Finaz, s'armant d'une longue ba- 
guette, faisait rendre compte des commandements de Dieu, des 
sacrements, etc., représentés sur les images ; et les réponses données 
étaient on ne peut plus satisfaisantes. Je témoignai à ces braves gens 
toute ma joie, et leur dis en toute sincérité que je ne m'attendais pas 
en si peu de temps à de pareils résultats. Le baptême eut lieu le di- 
manche suivant 18 octobre, au milieu d'un grand concours de curieux 
venus des campagnes, et de quelques fidèles de Tananarivo. La 
chapelle, ornée de tentures apportées de la ville, se trouva de beau- 
coup trop petite, et il fut décidé qu'on bâtirait une église dans les 
environs dès qu'on pourrait. » 

Le succès de la petite mission d'Ambohitsoa eut entre autres bons 
effets celui d'encourager les missionnaires, et le Préfet apostolique 
plus que tout autre, à se lancer dans cette voie nouvelle. Cette pre- 
mière mission avait été faite si inopinément, si promptement que les 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 63 

grands fonctionnaires du palais, apôtres et pontifes futurs de l'Église 
d'État encore en projet, ou plutôt sur le point même de naître 
n'avaient pas eu la pensée de s'y opposer. Aussi les Malgaches des 
campagnes prenaient-ils acte déjà de cette apparence de liberté 
accordée à la religion des Français, et de l'éclat même de la cérémonie 
du 18 octobre, pour affirmer de plusieurs côtésleurs bonnes intentions 
d'embrasser le catholicisme. 

La naissance de l'Église d'État le 28 octobre, dix jours seulement 
après ce baptême solennel, ainsi que les funestes exemples de pro- 
testantisme, donnés les mois suivants par la reine et le premier 
ministre à tout le royaume, devaient considérablement réduire ces 
trop belles espérances au sujet des missions nouvelles. Le P. Finaz, 
par ses succès d'Ambohitsoa les avait fait concevoir; le même P. Finaz, 
par ses luttes à Antanamalaza et Androhibe, qui suivirent immédiate- 
ment la mission dont nous venons de parler, montre avec non moins 
d'évidence quelles difficultés l'hérésie allait opposer à nos efforts. 
Donnons donc ici un court précis de ces deux laborieuses et nouvelles 
missions. 

C'est le 30 octobre 1868 que l'intrépide apôtre se transportait à l'est 
de Tananarivo, au village d'Antanamalaza. Celui qui l'appelait depuis 
longtemps, Rantoandro, était un noble animé d'une vraie bonne 
volonté. Tout son domicile fut mis à la disposition du P. Finaz, et il 
transforma même en chapelle une grande case inhabitée qu'il possé- 
dait dans son emplacement. Il fit plus encore. De concert avec le sei- 
gneur d'Antanamalaza, parent de Ramboasalama, le compétiteur mal- 
heureux de Radama, il contribua puissamment à la fondation de l'école 
du village ; enfin et par-dessus toutes les autres preuves de son zèle, 
il eut le courage, pour se mettre en règle avec Dieu, de renoncer à la 
bigamie qu'il pratiquait comme bon nombre de ses pareils, et de ren- 
voyer l'une de ses deux femmes. Le troisième dimanche de novembre, 
grâce en partie à ses efforts, la glace était rompue à Antanamalaza. Tout 
le village voulait être catholique. Le temple protestant se trouvait 
presque vide. De là grande rumeur dans le parti anglais. 

Le puissant Rainimaharavo, cousin du premier ministre, ministre 

lui-même et secrétaire d'État, et dont le zèle, disait-on, était payé 

de 25 à 30.000 francs par an par les patrons de la nouvelle Église 

d'État, ne put apprendre sans frémir un succès pareil. Il fit donc 

ii 



64 MADAGASCAR 

appeler immédiatement Rantoandro. « Te voilà, lui dit-il. On m'a 
appris que ta conduite à Antanamalaza t'avait valu les fers.» Ces quel- 
ques mots en disaient assez, et commentaient suffisamment l'ordre 
qu'il lui donna oralement de faire partir de chez lui le missionnaire 
catholique « Seulement, ajouta Rainimaharavo, arrange-toi de façon 
à ce qu'on ignore absolument qu'un tel ordre vient de ma part. » 

« Nos Malgaches, à peine sortis encore des terreurs de l'ancien ré- 
gime, dit le P. Finaz, ne sont pas héroïques. Rantoandro eut peur. A 
peine revenu de Tananarivo il me supplia de quitter dès le lendemain 
même Antanamalaza, et sa demeure. J'en écrivis au P. Jouen, qui 
m'ordonna de tenir ferme. M. le consul Garnier s'occupa de l'affaire; et 
pendant que mon assemblée, sous le souffle de la crainte, se fondait 
presque tout entière, le premier ministre à son tour faisait appeler 
Rantoandro. «Est-il vrai, lui dit-il, qu'après avoir retiré chez toi le P. Fi- 
naz, tu veux l'en chasser? — Non, s'écria Rantoandro, habile à lire, 
comme tout bon Malgache, dans l'esprit de son chef, la réponse qui 
lui était demandée. — C'est bien, ajouta le premier ministre. » Et 
tout fut ainsi fini. On savait désormais à quoi s'en tenir sur ^Antana- 
malaza. Sauf quelques personnes de la famille de Rantoandro qu'on 
laissa venir à la réunion catholique, toutes les autres comprirent 
quelles n'avaient pas la liberté de quitter l'assemblée protestante. 
Aussi le poste d'Antanamalaza, qui donnait au début de si belles espé- 
rances, végéta-t-il pendant de longues années ; et ce n'est que dans 
ces derniers temps qu'il a pu vaincre enfin cet état de langueur. 

Le P. Finaz, battu de ce côté, revint le 16 janvier 1869 à Ambohit- 
soa. Son œuvre, à son départ, n'avait pas été abandonnée. Le 
P. Jouen l'avait confiée au zèle du P. Nasses récemment arrivé de 
France; et celui-ci ne manquait pas d'y venir au moins les diman- 
ches, offrir le saint sacrifice et réunir les fidèles. Mais quel que fût 
le zèle du nouvel apôtre, Ambohitsoa avait encore besoin de la ten- 
dresse elle-même de son premier père et fondateur, afin de prendre 
les forces qui lui manquaient. On y salua donc le retour du P. Finaz 
comme une bénédiction. Les mois de février et de mars furent em- 
ployés par le missionnaire, soit à mener à bonne fin l'instruction d'un 
certain nombre de catéchumènes d'Ambohitsoa, soit à fonder le 
nouveau poste d'Androhibe, village qui s'honore d'avoir donné le jour 
à Andrianampoinimerina . C'est ainsi qu'à Ambohitsoa, le 22 février, 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 65 

le 7 mars et le 21 du même mois, eurent lieu plusieurs baptêmes d'a- 
dultes. La cérémonie du 7 mars fut la plus brillante. Razakamady et 
son frère devaient se trouver ce jour-là au nombre des baptisés. Mais 
Razakamady, déjà frappé du mal dont il mourut vers la fin de l'an- 
née, ne put se rendre à l'église et fut baptisé chez lui. Ce qui n'empê- 
cha pas la fête d'avoir tout l'éclat désirable et de produire un excellent 
effet sur la population. 

Dans le but sans doute, d'atténuer un pareil résultat, nos adver- 
saires choisirent ce jour qui mettait sur pied tout le village, pour 
annoncer à grand orchestre, que le 7 mars on créerait une assemblée 
protestante dans Ambohitsoa. Cette réunion se lit en effet comme elle 
avait été annoncée, et quelques protestants se rassemblèrent dans 
une maison particulière, sans pouvoir réussir à rien autre chose qu'à 
manifester leur dépit contre la réunion catholique. L'hérésie toute- 
fois ne se rebute pas si facilement. Le dimanche qui suivit cet échec, 
Rainimaharavo envoya un Andriambaventy , président des magis- 
trats, et légalement constitué en hiérarchie au-dessus de nos deux 
baptisés, leur porter de sa part des paroles de menaces, à eux aussi 
bien qu'à Ramaindambana, chef du village d'Androhibe, qui venait 
récemment de se faire inscrire au nombre de nos catéchumènes. Cet 
Andriambaventy n'était pas hostile à la religion. Peu de jours aupa- 
ravant il avait dit encore à Razakamady et à son frère : « Vous faites 
bien de suivre la prière catholique : c'est la bonne. Pour nous, les 
grands du palais nous forcent d'être protestants. Je serais des vôtres, 
s'il n'y avait pas de pression. » Aussi malgré les termes assez durs 
qu'employa à leur égard le président des magistrats, les deux néo- 
phytes du P. Finaz ne se laissèrent pas intimider. On en jugera par 
leur conversation que je rapporte ici, telle que le missionnaire l'a 
notée dans son journal. 

« Le président et son compagnon. — Nous sommes envoyés par les 
grands du royaume et les chefs de la justice, nos collègues et les 
vôtres; et nous venons vous communiquer les désirs de la reine, du 
premier ministre, de Rainimaharavo, des grands et des juges. Vous, 
vous êtes de grands personnages du royaume. Pourquoi vous sépa- 
rer de nous pour la prièret Laissez aux petits la prière catholique. 
Vous devriez avoir honte d'être confondus avec les petits. 

Le préfet. — Sont-ce là des paroles royales que vous nous portez? 
il 5 



66 MADAGASCAR 

Si réellement cet ordre vient de la reine, ne vous contentez pas de nous 
parler à l'oreille ; mais parlez en public comme cela doit se faire pour 
les paroles de la souveraine. Nous avons nous-mêmes appelé le Père ; 
s'il y a des raisons d'État pour le quitter, il faut que nous les lui expo- 
sions ; car pour des personnages comme nous, ce serait une honte 
devant les blancs de changer sans raison comme des enfants. La 
reine qui a proclamé la liberté de la prière à son couronnement, et 
l'a signée dans les traités avec les Français et les Anglais, aurait déjà 
changé î S'il en est ainsi, dites-le nous avant dimanche, afin que nous 
nous concertions avec le Père. 

Le président. — N'en parlez pas au Père. Laissez-nous réfléchir et 
voir, avec ceux qui nous ont envoyés, ce que nous devons vous dire. 
Nous avons besoin de les interroger avant de vous donner une ré- 
ponse définitive. Moi même, ajouta alors le chef d'Androhibe, je me 
propose de demander à Ranavalona si ce sont bien ses ordres que 
vous nous portez. 

Les envoyés ne revinrent pas. C'était un coup manqué. Le diman- 
che suivant, ce furent des officiers qui vinrent trouver le chef d'An- 
drohibe, pour l'engager à réunir son village à l'assemblée protes- 
tante la plus voisine. Le bon vieillard répondit : Est-ce que l'assem- 
blée catholique de l'Immaculée-Conception à Andohalo existe encore ? 
— Oui. — Et celle du Sacré-Cœur à Ambohimitsimbina ? — Aussi. — 
Eh bien ! je penserai à ne plus avoir ici d'assemblée catholique, lors- 
que ces deux assemblées de Tananarivo n'existeront plus . 

Huit jours après, (dimanche de la Passion), les fidèles d'Ambohit- 
soa devaient venir assister à ma messe à Androhibe ; par prudence ils 
se contentèrent d'y envoyer une députation, et firent chez eux leur 
réunion afin de ne pas laisser la chapelle exposée aux menées pro- 
testantes. Cette précaution n'était pas inutile. Deux prêcheurs se pré- 
sentèrent en effet avec un livre sous le bras . L'assemblée qui avait 
été très nombreuse venait de se disperser ; la chapelle était fermée. 
Ils accostent Henri Razakamady : 

« Vous avez eu une réunion ce matin ? 

— Oui ; pourquoi cette question? 

— Nous voulions lire quelque chose en pleine assemblée. 

— Quoi? Un ordre de la reine? 

— Non, nous voulions prêcher. 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 67 

— Allez prêcher chez vous et laissez nous suivre tranquillement la 
prière que nous avons choisie. » 

Si le coup que projetaient ces hommes eût réussi, Ambohitsoa eût 
été étonné de se trouver inscrit sur la liste des protestants ; et com- 
ment ensuite sortir de là? 

Nous voici à la semaine de Quasimodo 4 avril ; Rainimaharavo Ta 
inaugurée en traitant publiquement à Antanjombato nos chefs d'Am- 
bohitsoa de rebelles parce qu'ils sont catholiques. Sans doute il veut 
par là détruire la bonne impression que la présence de la reine à 
Mahamasina a produite, dans l'esprit des Malgaches. Écoutons-le, pé- 
rorant devant le temple d'Antanjombato où il s'est transporté en per- 
sonne : 

Où est ce rebelle Andriamanohy ? où sont ces rebelles Razakamady 
et Rasoamaka ? S'ils ne conspiraient pas contre la reine, ils seraient 
ici à la prière de la reine. 

Notez que nous étions au 5 avril, c'est-à-dire quelles talismans 
existaient encore, et avec eux la liberté de ne pas prier. Reaucoup de 
chefs n'allaient ni chez les catholiques ni chez les protestants et ne 
se trouvaient pas à eette assemblée, mais il ne s'agissait pas d'eux : 
les catholiques seuls étaient des rebelles. Cette qualification donnée 
publiquement par le chef secrétaire d'État, atterra nos chefs. Ils ne 
reculèrent cependant pas pour cela ; mais d'autres eurent peur : l'as- 
semblée d'Ambohitsoa ne se composa plus que des familles de ces 
seigneurs et de leurs serviteurs. Il est vrai qu'à cette même époque 
c'étaient des vexations de tout genre, sur tous les points où je me 
rendais : à Androhibe, à Rravina, et dans l'Antantsaha : partout on 
travaillait à détruire nos assemblées naissantes. 

Comment obtenir protection et justice? Si Rainimaharavo n'avait été 
assuré de l'impunité, aurait-il osé traiter publiquement les catholiques 
de rebelles? Nous plaindre d'un fait même public comme celui-là serait 
nous plaindre en vain. Où trouver un seul témoin qui ose déposer ju- 
ridiquement contre Rainimaharavo ? Le premier ministre le sait ; et 
il se tire constamment d'embarras, auand nous nous plaignons à lui, 
par ces mots ordinaires : Ce n'est pas possible ! on vous en a conté... 
mais trouvez-moi des témoins. 
Tristes résultats obtenus par les persécuteurs. 
Le chef cl' Androhibe Ramaindambana était allé pour affaires dad- 



68 MADAGASCAR 

ministration à la capitale et n'était pas de retour pour Je commence- 
ment de la retraite préparatoire aux baptêmes. 

Le jeudi matin il m'envoie dire de sa maison de campagne, que Raini- 
maharavo l'avait pris pour le protestantisme, laissant ses enfants seu- 
lement être catholiques ; et qu'il avait répondu : Je suis votre servi- 
teur : vous pourriez m'envoyer aux galères, si je ne vous obéissais 
pas. 

Sans me décourager, je fis demander à ce chef d'avoir une entrevue 
avec lui. Elle me fut accordée. Et il vint lui-même me trouver à la 
nuit close. 

« Ce sont les grands, me dit-il, et le corps de la justice en général, 
qui m'ont imposé l'obligation de suivre la même prière qu'eux. 

— Mais c'est donc une corvée obligée, un service de l'État? 

— Oui. 

— Alors dites-moi les noms de ces grands afin que je fasse mon 
rapport au commissaire impérial ; car c'est une violation patente du 
traité français. — Je ne puis vous donner leurs noms... Du reste je 
n'accuse personne en particulier... quand je saurai les noms de ceux 
qui me forcent ainsi à être de leur prière, je vous les donnerai. » 

Je voyais que mes paroles lui avaient fait peur : il craignait de sus- 
citer une affaire. 

Plus tard un de ses neveux, Rakoto, étant allé lui faire des remon- 
trances respectueuses : « Dites au Père que je ne manquerai pas à la 
parole que j'ai donnée au P. Jouen et à lui-même. Seulement dimanche 
je suis obligé pour affaires de me trouver à Tananarivo. Ces promes- 
ses de retour me laissaient au moins une espérance. Hélas ! ce chef 
mourut le 9 avril suivant, sans avoir pu recevoir le baptême dont 
l'avait éloigné le protestantisme officiel des Anglais. » 

Hazakamady fut plus heureux. Nous allons laisser raconter au P. Fi- 
naz, en guise de conclusion, sa mort, ses funérailles, la triste défec- 
tion de son frère, et l'établissement définitif de poste d'Antanetibe. 

« Le 25 décembre 1869 je me trouvais par Une permission de la 
divine Providence à Androhibe, préparant à un baptême solennel 
d'adultes pour le lendemain. On m'avertit que Razakamady était très 
mal. Je me rendis auprès de lui, et je pus le préparer à la mort et lui 
donner l' extrême-onction, grâces que Dieu lui a accordées sans doute, 
en récompense de sa constance dans la foi, au milieu de toutes les 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 69 

tracasseries qu'on lui a suscitées oour elle. J'avais à peine quitté le 
lit du malade, qu'il rendit son âme à Dieu, donnant de touchants 
exemples de sentiments de piété. 

Le 29 décembre tous les Pères libres étaient à Ambohitsoa pour ses 
funérailles, ainsi que deux Sœurs de Saint-Joseph et un Frère des 
écoles chrétiennes. On avait amené des enfants de chœur de Tanana- 
rivo. La chambre mortuaire n'était autre que cet appartement du 
rez-de-chaussée, que le défunt avait mis si obligeamment à ma dispo- 
sition de son vivant. Point d'autre chapelle encore à Ambohitsoa que 
cette chambre. Des draperies noires, prêtées par l'église de l'Imma- 
culée-Gonception d'Andohalo, la revêtaient de toute part. Cependant 
à cause de l'affluence du monde auquel nous étions bien aises de 
faire voir les cérémonies de l'Église, les prières prescrites se firent 
avec beaucoup de solennité sur la place publique, devant la porte de 
la maison. 

La mort du premier chef fut funeste au second. Razakamady était le 
soutien de Rasoamaka. L'hérésie sut profiter de la perte qu'il faisait. 
Un mois et demi après les funérailles, Rasoamaka se trouvant à la 
cour, le frère de Rainimaharavo lui dit en présence de tous les grands : 
«Allons ! vous qui êtes notre père,pourquoi nous affligez-vous par votre 
absence de la prière de la reine que nous suivons tous, comme une 
seule famille? Les deux prières n'en font d'ailleurs qu'une seule. N'est- 
ce point Jésus-Christ qu'on prie ici et là? — Un malheureux «oui» sort 
machinalement des lèvres de Rasoamaka. — Oh ! reprit son rusé in- 
terlocuteur, que vous nous rendez joyeux! allons faire le hasina à la 
reine, pour votre entrée dans sa prière. »I1 le prend alorspar le bras, et 
Rasoamaka surpris fait le hasina, ce qui ici est l'équivalent d'une pa- 
role d'honneur donnée pour gage d'une convention conclue et adoptée. 

Depuis ce temps, Rasoamaka est tout honteux en présence de cha- 
cun des partis. Disons cependant que lorsqu'on lui a dit qu'il fallait 
aussi faire passer sa femme et ses enfants au protestantisme, il a ré- 
pondu hardiment : N'est-ce point assez de m' avoir forcé à venir moi- 
même chez vous? Laissez en liberté ma femme et mes enfants. Dans 
l'intérieur de sa maison il fait encore notre prière avec sa famille ; et 
sa femme Emilie reste le vrai chef de l'assemblée catholique. Elle es- 
père qu'il reviendra un jour à la vraie religion. Espérons-le nous- 
mêmes. 



70 MADAGASCAR 

Les fidèles croissant toujours àAmbohitsoa, malgTe*la persécution 
nous sommes allés le 4 mai 1870, le Frère Grand, Emilie et moi, choi- 
sir à dix minutes de ce village un terrain où Ton pût construire une 
église définitive et plus centrale que l'église provisoire d'Ambohitsoa ! 
Nous en avons pris possession sans trop de difficultés, et c'est ainsi 
qu'au milieu d'un vaste enclos, fermé tout autour par un mur en boue 
durcie au soleil, s'élève l'église actuelle SAntanetibe, avec sa double 
école et la maison du Père. » 

Les deux ou trois postes des campagnes dont nous venons de racon- 
ter l'histoire abrégée, ainsi que quelques autres fondés en 1868 et 
1969 par le P. Finaz, ne furent pas les seuls dont s'enrichit alors la 
mission de Tananarivo. Plusieurs Pères, entre autres les PP. Callet, 
Nasses, Gauchy, Taïx, Roblet, Abinal, Limozin et Delbosc s'employè- 
rent aussi vers ce temps-là à la création de réunions pareilles. Nous ne 
pouvons, on le comprendra facilement, suivre pas à pas dans leurs 
courses apostoliques, chacun des robustes ouvriers du Seigneur, ci- 
dessus désignés, et raconter en détail, comment furent établies par 
eux dans le courant de 1868 et 1869 les trente-huit réunions catholi- 
ques, qui formèrent enfin, au mois de décembre de cette dernière 
année, comme une couronne de gloire autour des quatre paroisses de 
Tananarivo. Un tel récit nous entraînerait trop loin. Afin cependant 
de suppléer en quelque manière à ce que nous avons le regret d'o- 
mettre, nous terminerons ce chapitre, en reproduisant plusieurs ex- 
traits intéressants de diverses de leurs lettres, qui nous semblent les 
plus propres à compléter ce que nous avons dit jusqu'ici. 

Les deux premières lettres que nous enregistrons sont du P. A. Taïx. 

Donné en aide au P. Finaz, au moment où le bon missionnaire avait 
presque achevé de mettre la dernière main à la fondation d'Ambo- 
hitsoa et d'Androhibe, le P. Taïx, chargé de ces deux postes, raconte 
comment il se vit obligé d'en prendre un troisième. 

« Depuis notre dernière réunion des Pères des campagnes à Tanana- 
rivo, dit-il, j'ai été chargé d'une troisième paroisse assez considérable, 
située à deux lieues de la capitale. Vous ne serez donc pas surpris si 
j'ai dû embrasser à la fois tant de besogne : nous sommes tous char- 
gés jusqu'à mourir. Et si un d'entre nous tombe malade, voilà tout de 
suite trois postes au moins qu'il faudra abandonner aux protestants. 

Le troisième de mes villages s'appelle Ambohijanaka. Il s'élève sur 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 71 

un mamelon verdoyant, planté de pêchers, d'orangers, de manioc et 
de bananiers, A ses pieds on volt de magnifiques rizières bien arro- 
sées, qui s'étendent jusqu'à Tananarivo. Ambohijanaka est défendu 
par une double ceinture de magnifiques sycomores, et par un double 
fossé large et profond, qu'il faut franchir en passant sur un pont gros- 
sièrement fait et très étroit. 

Les habitants de ce village, comme ceux de bien d'autres de la pro- 
vince d'Imerina, sont ennuyés des protestants. Les manières hautai- 
nes de certains prêcheurs à salaire fixe, leur cupidité, leur intolé- 
rance ne cadrent pas avec l'esprit des populations hovas. Ajoutez que 
dans les centaines de temples qui couvrent la banlieue, on s'est avisé 
de placer, près de la porte principale, une espèce de tronc avec des 
gardes à côté, qui ont l'ordre de faire payer une aumône volontaire â 
tous ceux qui se rendent à la prière. Obliger un Malgache à donner 
de l'argent, c'est lui arracher les entrailles. Ceux qui accusent le ca- 
tholicisme d'être une religion d'argent ont agi bien aveuglément, en 
obligeant ce peuple à payer le droit de prier. 

Voilà donc les Malgaches désolés ; plusieurs pleurent chaque di- 
manche. Il faut sacrifier l'argent gagné avec tant de peine, cet argent 
auquel on ne touche pas, même pour s'acheter les remèdes les plus 
indispensables. « Passons chez les catholiques ! » C'est la conclusion 
qui se tire naturellement. Mais comment abandonner la prière de la 
reine?... La reine laisse bien la liberté, mais elle sera fâchée si l'on 
en use, et l'on pourrait bien s'en repentir. 

Les habitants d'Ambohij^naka ont passé sur la difficulté. Les prin- 
cipaux chefs sont venus nous supplier de présider leurs réunions. Nos 
supérieurs ont différé pendant plus d'un mois d'acquiescer à cette de- 
mande, afin de bien s'assurer de leur sincérité. Enfin, vers le milieu de 
décembre, le P. Abinal est allé prendre possession de la place. Il a 
prêché à une foule considérable ; puis il leur a fait enseigner plu- 
sieurs cantiques, par mon maître', d'école d'Antanjombato, qui l'avait 
accompagné avec ses élèves. Moi-même, vers le soir je fus le rejoin- 
dre. J'apportai mon petit harmonium de campagne qui ne fut pas 
inutile à la séance. Les chefs avaient abandonné le-temple. A droite 
et à gauche, on me donnait de vigoureuses poignées de main, avec 
des compliments à n'en plus finir. 

Après la séance, le P. Abinal me conduisit sur un petit terrain qui 



72 MADAGASCAR 

w 

nous était offert gratis, pour y construire l'église, le presbytère et 
l'école. 

Depuis ce jour, les gens d'Ambohijanaka sont fidèles à se rendre 
aux assemblées du dimanche. Déjà plusieurs récitent le Pater, un 
plus grand nombre savent faire le signe de la croix. Ce petit exercice 
est très difficile pour eux. Croyant le bien faire en suivant l'exemple 
du Père, ils ne manquent jamais de porter la main à l'épaule droite 
avant de la porter à la gauche, parce qu'étant placés en face de celui 
qui les exerce, leur position se trouve en sens contraire. 

Je laisse Ambohijanaka pour aller à Ambobitsoa, autrement dit 
Village agréable. Quand je parus pour la première fois dans cette 
localité, je fus heureux de trouver les deux principaux chefs, Razaka- 
mady et Rasoamaka, parmi les catholiques. Razakamady était suze- 
rain d'un grand nombre de villages ; il était fort connu dans Tanana- 
rivo, et père adoptif de la reine actuelle. Cet homme, d'une belle 
stature, possédait un esprit droit, et un cœur aimant. Quoique le pro- 
testantisme ait toujours été en vogue dans la classe élevée, Razaka- 
mady avait préféré la prière catholique. Il avait reçu le baptême au 
mois de mars dernier, avec un grand nombre de ses parents. Or, Ra- 
zakamady vient de mourir. Il a expiré, pour ainsi dire, entre les bras 
du P. Finaz, qui l'avait converti à Notre-Seigneur. 

Ce bon Père, sachant que j'étais loin de là, et que je ne pourrais pas 
suffisamment me faire comprendre en langue malgache, se rendit 
assez à temps auprès du malade pour lui donner l'absolution et l'ex- 
trême-onction. Razakamady fit plusieurs fois le signe de la croix avant 
d'expirer. Il portait le chapelet autour de son cou. De plus avant de 
mourir, il recommanda aux membres de sa parenté, de ne jamais 
quitter la religion dans laquelle, selon leur expression ordinaire, ils 
étaient tombés. Le corps de Razakamady fut déposé dans un tombeau 
en pierre que deux cents hommes venaient de construire en quatre 
jours. Six plateaux de granit, ayant chacun plus de deux mètres de 
long, ont servi à former ce tombeau. C'est vous dire combien il serait 
difficile de pénétrer à l'intérieur, dans le cas où l'on voudrait s'empa- 
rer des richesses qui suivent les défunts dans la tombe. La mort 
chrétienne de Razakamady a fait du bien à sa famille et au village 
tout entier. J'ai béni Dieu de ce qu'il lui a ménagé le temps de rece- 
voir les sacrements de la sainte Église. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 73 

« A Madagascar, continue le P. Taïx en une autre lettre adressée à 
l'une de ses sœurs, religieuse à Montpellier, les funérailles tiennent 
le premier rang dans les usages du peuple ; le Malgache travaille toute 
sa vie à recueillir le plus d'argent et de vêtements qu'il pourra, afin 
de se ménager de pompeuses funérailles. Au jour de la sépulture, les 
parents du défunt revêtent le corps de plusieurs lambas ou tapis, 
évalués en moyenne à 25 francs chacun. On met dans la bouche du 
mort autant d'argent qu'elle peut en contenir, et l'on place auprès 
de lui les objets les plus précieux qu'il a acquis pendant sa vie. Du- 
rant trois ou quatre jours on chante, on fait de la musique devant la 
bière richement ornée, tandis que les parents, accroupis dans un coin 
de la salle, semblent plongés dans la plus profonde consternation. 
C'est cependant un jour d'orgueil pour la famille, et elle tient à tout 
ce mouvement plus qu'à la vie. On tue des bœufs, des moutons, de 
la volaille pour nourrir les visiteurs qui viennent en foule pleurer 
quelques minutes, et qui, de leur côté, offrent aux parents un peu 
d'argent en cadeau, chacun selon ses moyens. Le temps du deuil dure 
jusqu'à la sépulture, pour laquelle on attend d'ordinaire que le [cada- 
vre soit près de la décomposition, et qu'on ne puisse plus le garder 
dans la maison ; alors seulement on se résout à le mettre dans le 
tombeau en pierre qui lui est préparé. 

« Voilà à peu près ce qui s'est passé dans les funérailles de mon 
brave Razakamady. A peine eut-il expiré, que toute la contrée Sud 
de Tananarivo fut avertie. Aussitôt les chefs inférieurs vinrent pleu- 
rer avec les habitants des villages qui leur sont soumis. Vous auriez 
vu au loin sur les collines et les hautes montagnes circuler des 
masses d'hommes, de femmes et d'enfants, les uns à la suite des autres, 
comme un immense cordon blanc, qui venait aboutir à Ambohitsoa, 
où ils ne tardèrent pas à faire entendre leurs lamentations. Je fus 
envoyé par le P. Jouen pour orner la case du défunt. On mit à ma 
disposition de belles tapisseries dorées ; la case devint bientôt un 
vrai magasin. J'avais trouvé la maison envahie par plus de cent 
femmes protestantes qui avaient défait les tresses de leurs cheveux, 
et se tenaient dans l'attitude de la plus grande douleur. Je fis sortir 
tout ce monde, disant que je ne commencerais pas, tant qu'il reste- 
rait un seul individu, à part les parents du défunt. Quand la salle eut 
été évacuée, les pleurs cessèrent, et chacun se mit à donner son avis 



74 MADAGASCAR 

sur la manière d'orner la case et la bière, avec autant d'aisance que 
s'il eût été question de parer un autel ou une salle à manger. Après 
quoi on recommença à verser des larmes, selon l'usage et chanter les 
chants de mort. 

« Je veillai d'une manière toute particulière à ce que les protestants 
ne vinssent pas occuper la case ; car il nous aurait été impossible de 
faire nos cérémonies catholiques, et nous voulions que les nombreux 
étrangers, qui s'étaient rendus à Ambohitsoa, sussent bien que le 
grand chef Razakamady était mort catholique et qu'en mourant il 
avait recommandé à sa famille de ne pas suivre d'autre prière que 
la sienne. Vers le soir je fis parcourir le village par un jeune homme, 
afin d'avertir les chrétiens que la prière pour Razakamady allait 
commencer. Bientôt la case fut remplie. Elle a été évacuée trois ou 
quatre fois, et immédiatement après, d'autres individus la remplis- 
saient. La première fois, malgré toutes les précautions prises, la moi- 
tié des priants ou des pleureurs étaient protestants ; au fond je n'en 
fus pas fâché, je prêchai à trois reprises, ce qui me fournit l'occa- 
sion de parler à ces frères égarés du jugement de Dieu, sujet dont on 
ne parle guère dans les temples hérétiques. Je vous dirai qu'en face 
du cercueil de Razakamady je fus très ému ; je pleurais tellement 
que je ne pouvaispas achever une phrase, et à mesure que je m'arrê- 
tais, toutes les femmes poussaient des gémissements. Jamais les pro- 
testants, à coup sûr, n'avaient vu prêcher de la sorte. 

« Avant de finir, je pris le crucifix que j'avais posé sur le cercueil, et 
le montrant à la foule : Voilà, leur dis-je, celui qui vous jugera tous 
un jour. Ah ! lui connaît fort bien ceux d'entre nous dont les inten- 
tions sont franches et pures , il connaît les hommes de bonne volonté. 
Il ne nous demandera pas si nous avons suivi la prière du plus grand 
nombre, et la religion la plus à la mode, mais si nous avons embrassé 
celle que la conscience nous montrait la meilleure et la véritable. 
Razakamady a eu le courage que Dieu demande, et malgré les faveurs 
prodiguées aux partisans de la religion contraire à celle de Dieu, il a 
demandé le baptême, et il a été fidèle à ses engagements. C'est là ce 
qui fait son honneur au milieu de vous, et c'est ce qui fera sa gloire 
et sa joie durant toute l'éternité. » 

Le silence était profond en ce moment, j'en profitai pour commen- 
cer la récitation du rosaire; tous répondaient à Y Ave Maria malgache, 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 75 

et, après chaque dizaine, nous chantions un verset de quelque can- 
tique, avec accompagnement d'harmonium. Le soir vers huit heures, 
nous fîmes encore une longue séance ; après mon départ, les pleurs 
et les chants recommencèrent de plus belle jusqu'à minuit. Le lende- 
main matin, je fis une visite à la case, je chantai un peu, et je fis 
réciter six fois le Pater, Y Ave et le Gloria Patin, puis je laissai mon 
monde pour aller célébrer la sainte messe à une lieue de là, au village 
d'Androhibe. A mon retour à Ambohitsoa, je trouvai une foule 
encore plus grande que la veille ; en outre, il était arrivé neuf Pères, 
un Frère des écoles chrétiennes et deux Sœurs de Saint-Joseph. C'était 
le mercredi, jour de la cérémonie funèbre. Le P. Abinal fit l'absoute 
et prêcha. 

Razakamady n'a été enterré que vendredi soir, il était là depuis le 
dimanche matin. On l'a roulé dans une douzaine de lambas : on lui a 
mis sur tête un bonnet de soie rouge, orné d'une croix de Malte 
en fausses pierres, et on l'a placé dans le tombeau qui avait été 
préparé... 

Nous x avons entendu le P. Taïx. Voici maintenant comment le P. Del- 
bosc, écrivait au R. P. Cazet, Supérieur de la mission de Madagascar, 
à la date du 17 décembre 1869 : 

« Vers le milieu de juillet, une demande nous fut adressée par les 
chefs d'un village ou plutôt d'une petite ville, nommée Imeriman- 
droso ; le R. P. Jouen m'envoya sonder le terrain, et sur le rapport que 
je lui fis, il fut convenu que nous nous rendrions aux désirs des habi- 
tants de cet endroit. Ce fut votre serviteur qui fut désigné pour occuper 
ce poste. C'était un dimanche que j'étais allé à Imerimandroso, et le 
dimanche suivant, je pus annoncer de la part du R. P. Préfet aposto- 
lique, que le poste était accepté, et que je m'y établirais pour ins- 
truire la population. 

A cette nouvelle un des chefs prit la parole, et me dit qu'il serait 
bon de nous mettre en règle vis-à-vis du gouvernement malgache. 
Ce chef avait-il le pressentiment de ce qui allait arriver, ou était-ce 
simplement la prudence naturelle au Malgache qui le faisait parler ? 
Je l'ignore. Toujours est-il que le lundi, en me retirant, je rencon- 
trai une estafette qui me croisa en route ; c'était un officier que je 
connaissais bien, et qui me salua poliment, sans pourtant me dire le 
but de son voyage. 
ii 



76 MADAGASCAR 

Le lendemain matin mardi, deux hommes venus d'Imerimandroso 
me mirent au courant de tout ; l'estafette que j'avais rencontrée 
était un officier du palais envoyé par Rainimaharavo, avec ordre de 
lui amener les cinq hommes qui avaient eu la témérité d'appeler 
un Père. 

Il n'est pas besoin de vous dire l'émoi causé dans la population 
par l'arrivée subite d'un tel personnage, et les bruits qui coururent 
alors dans tous les environs. On devait mettre en vente les femmes 
et les enfants de mes cinq chefs ; eux-mêmes devaient être mis aux 
fers, etc. Dans cette même journée du mardi, ils vinrent tous me trouver; 
ils étaient plus morts que vifs, et me supplièrent d'intervenir dans leur 
affaire. J'essayai de leur donner du courage ; je leur dis que je ne 
jugeais pas encore à propos d'agir ; que Rainimaharavo les appelant, 
ils devaient y aller pour savoir ce qu'il leur voulait ; et que s'il était 
question de religion, nous étions là pour les soutenir. Malgré toutes 
mes raisons, ils persistèrent pour que j'écrivisse au premier minis- 
tre. Je consultai le R. P. Jouen qui me dit de leur donner cette satis- 
faction, et voici dans quel sens je le fis. 

D'abord j'offris les hommages respectueux de tous les membres de 
la Mission à la reine et à son premier ministre. Puis, m'adressant à 
ce dernier, je lui disais : « Voici que les habitants d'Imerimandroso 
nous appellent chez eux, pour les instruire de la religion et faire 
une église ; nous vous en prévenons, veuillez le dire à la reine. Nous 
irons donc enseigner la religion et faire l'église, et nous en préve- 
nons la reine, afin qu'on ne nous suscite pas d'obstacles. » 

Ces quelques mots assez succincts nous parurent suffisants pour 
conjurer l'orage ; si nous avions été plus loin, on aurait pu nous 
prendre pour des agresseurs, attendu que Rainimaharavo ne s'était 
pas encore expliqué. 

Le lendemain arriva la réponse du premier ministre : elle disait en 
substance que nous pouvions librement enseigner notre sainte reli- 
gion. Cette réponse calma les esprits pour le moment ; et le 14 août, 
veille de l'Assomption, je partis pour Imerimandroso : le lendemain, 
sous les auspices de Marie couronnée de gloire, j'y disais la messe 
pour la première fois ; la case du chef lui-même me servit d'église. 
Mais tout n'était pas fini par là, et il en coûtait à Rainimaharavo de 
renoncer à la partie. Il trouva donc le moyen de réunir les chefs 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 77 

chez lui, et sans s'opposer directement à l'enseignement du catholi- 
cisme, il sut jeter le trouble dans leurs esprits, au point que, mainte- 
nant encore, ils sont à nager entre deux eaux, ou plutôt ils nagent 
dans les eaux de Rainimaharavo, se rendant assez régulièrement au 
temple protestant, et ne paraissant que rarement à l'église. Je crai- 
gnis même un moment que cette politique des chefs ne ruinât le 
bien qui commençait à se faire ; mais le bon Dieu y mit la main, et 
nous pûmes aller de l'avant. 

Cependant tout n'était pas fait, ou plutôt tout restait à faire. J'avais 
loué deux cases, celle du chef qui me servait d'église, et une autre 
que j'habitais ; mais tout cela n'était que provisoire, et les protes- 
tants le sentaient bien. Aussi leur plan était-il de m'empêcher de 
construire une église. Si le Père n'a pas d'église, se disaient-ils, il 
sera bien forcé de repartir. Entendant cela, et voyant d'un autre côté 
que la case du chef devenait de plus en plus insuffisante pour con- 
tenir le monde qui s'y pressait, je demandai au R. P. Préfet l'au- 
torisation de construire une chapelle provisoire. L'autorisation me 
fut accordée, et dans moins d'un mois je pus dire la messe, non pas 
dans une église, mais dans une espèce de mauvais hangar, qui 
n'avait d'autre mérite que celui d'être plus vaste que la case du chef. 
Aujourd'hui, c'est encore ce même hangar qui me sert d'église; on 
l'a terminé, arrangé comme on a pu ; malgré cela, ce n'est qu'un 
hangar, et, la bonne saison venue, il faudra une église. Toute mau- 
vaise qu'elle est, ma chapelle porte encore ombrage, et j'ai craint un 
moment d'être obligé de la démolir. 

Un jour un individu se présente, qui se dit propriétaire de l'empla- 
cement de l'église. On réunit les notables de l'endroit: c'est le tribu- 
nal qui juge en première instance ; devant ce tribunal on plaide, on 
pérore. Bien entendu, le plaignant était soutenu et poussé par les 
protestants ; il ne gagna pas du tout son procès, mais il gagna un 
morceau de mon terrain : l'église fut raccourcie d'environ un mètre. 
Ainsi diminuée elle a quatorze mètres de long sur huit mètres cin- 
quante centimètres de large ; à peine finie, elle se trouve trop petite : 
les dimanches j'ai une réunion qui compte de six à huit cents per- 
sonnes, quelquefois mille. Et cependant les obstacles n'ont pas man- 
qué. A tout ce que je vous ai dit jusqu'ici, il faut ajouter, que tous 
les dimanches matin, les avenues étaient gardées, et qu'on attirait 



"78 MADAGASCAR 

vers le temple protestant ceux qui avaient envie de venir chez nous. 
D'autre part, les arguments ordinaires étaient mis en usage : nous 
étions des idolâtres, des adorateurs d'images et de saints ; la reine 
n'aimait pas notre prière, etc. 

Nous crûmes devoir encore une fois prévenir le premier ministre 
de ces manœuvres ; c'était une violation flagrante du traité récem- 
ment conclu avec la France ; un avis fut donné au deux meneurs 
principaux, et, à dater de ce moment nous eûmes un peu plus de 
tranquillité. Tout dernièrement j'ai pu baptiser trente-six adultes. 

Un mot maintenant sur la situation géographique d'Imerimandroso, 
et sur l'esprit qui anime ses habitants. C'est une ville située à une 
lieue et demie à peu près à l'ouest d'Ambohimanga; les rizières qui 
l'environnent à l'est, au sud et à l'ouest en font une presqu'île. Un 
grand fossé l'entoure, comme tous les villages malgaches un peu con- 
sidérables ; la ville et le fossé furent créés par Andrianampoinimerina, 
le grand conquérant et le fondateur de la monarchie hova. Les habi- 
tants appartiennent la plupart à la caste des Tsimahafotsy : ce sont 
leurs pères qui aidèrent le plus ce grand roi à conquérir son royaume. 
Ils ont dans leurs allures quelque chose de plus décidé et de plus in- 
dépendant que les autres castes malgaches, et c'est peut-être à cette 
fermeté de caractère que nous devons de voir prospérer cette petite 
chrétienté. Il y a même chez eux quelque chose de chevaleresque que 
vous chercheriez en vain ailleurs. En voici une preuve. 

On vint, un jour, me chercher pour fonder un autre poste dans l'est 
d'Imerimandroso, et voilà que mes catéchumènes me disent qu'il ne 
convient pas que j'y aille seul, qu'ils veulent me former une escorte 
d'honneur. En somme, je ne trouvai pas leur idée si mauvais^ : c'est 
à l'aide d'oiseaux en cage que l'oiseleur attire dans ses filets ceux qui 
volent dans les airs. J'acceptai donc l'offre qui m'était faite, et au jour 
convenu, quarante-cinq personnes, hommes, femmes et enfants, 
m'accompagnèrent dans mon excursion. Il faut vous dire que ces qua- 
rante-cinq personnes avaient, été choisies parmi celles qui chantent 
le mieux. Avec un peu d'imagination, on pouvait se rappeler les qua- 
rante montagnards parcourant la France en chantant : Montagnes 
Pyrénées, etc. 

Le village où nous allions se nomme Ambohitraza ; il est situé à 
quatre ou cinq lieues à l'est d'Imerimandroso. Il fallait voir comme 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 79 

sur notre parcours on ouvrait les yeux en voyant passer un Père 
escorté de tout ce monde. Nous nous fîmes bien voir, nous fîmes 
beaucoup parler, et nous arrivâmes au but de notre voyage . Ce fut 
là que commencèrent les chants, et naturellement les auditeurs furent 
émerveillés, et se sentirent au cœur un vif désir de se faire catholi- 
ques, mais surtout de savoir chanter, car le chant est un appât auquel 
peu de Malgaches résistent. 

Nous passâmes la nuit dans ce village ; le lendemain nous conti- 
nuâmes notre excursion jusqu'à un autre village situé à cinq lieues 
nord d'Ambohitraza, et nommé Andrainarivo. Là encore nous trou- 
vâmes une population qui depuis longtemps désirait la présence du 
Père ; il y avait deux ménages baptisés à Tananarivo, et qui avaient 
fait la première communion et reçu la confirmation. Avant mon arrivée 
ils avaient enseigné les prières, le chapelet ; il leur manquait le chant : 
j'y laissai un de nos élèves pour apprendre aux habitants des cantiques. 
Dans l'autre village, c'était un élève natif du village même, qui était 
chargé de cette mission. 

Voilà donc deux postes qui se soutiennent sans avoir besoin de la 
présence continuelle du missionnaire; il suffira d'y faire une appari- 
tion de loin en loin. Le dimanche, les réunions ont lieu sous la prési- 
dence de ces catéchistes improvisés, et durant la semaine l'instruc- 
tion religieuse se continue sans interruption. Dans une seconde 
excursion que je fis dernièrement de ces côtés, j'y fondai un nouveau 
poste dans les mêmes conditions que les deux autres; le village se 
nomme Ambohijanaka. 

Ces trois postes joints à Imerimandroso, mon poste principal, 
portent à quatre le nombre de mes églises à faire ; il y en a trois 
autres plus rapprochées d'Imerimandroso, et deux où je n'ai pas 
encore paru, mais qui m'attendent ; total, neuf postes pour ma part, 
et neuf postes assez éloignés les uns des autres. Peu à peu nous ar- 
riverons au système de district usité dans les Missions ; j'ai le district 
du Nord, le P. Finaz le district du Sud, le P. Robert le district de 
l'Ouest, le P. Gauchy le district de l'Est. J'oubliais le P, Nasses, qui 
est mon voisin et dont j'ai visité tous les postes ; il évangélise le Nord- 
Ouest sur un rayon assez vaste et dans des contrées excessivement 
peuplées. Ainsi les quatre points cardinaux commencent à être occupés ; 
le P. Taïx, dans le Sud, est l'auxiliaire du P. Finaz. et le P. Pages cul- 
tive Soamanandrarina. 



80 MADAGASCAR 

Ce nouvel état de choses exige des moyens nouveaux, et il faut que 
l'on songe sérieusement à augmenter nos ressources en personnel et 
en argent. La Mission s'étend d'une manière prodigieuse ; il nous fau- 
drait être partout à la fois, et comment faire? D'un autre côté, par- 
tout se présente la même question :pas de lieu de réunion assez vaste 
pour contenir la foule qui se presse autour de nous, Nous sommes 
obligés de faire les réunions dans des cases malgaches qui ne sont 
jamais assez grandes ; et Dieu sait quel air on respire dans ces lieux 
où l'on est entassé les uns'sur les autres !... Ou bien on fait la réunion 
en plein air, comme cela m'est arrivé deux dimanches de suite. Il faut 
donc de toute nécessité élever des églises tout au moins provisoires, 
sous peine de voir la santé des missionnaires en souffrir beaucoup. 
Deux raisons contribueront à nous mettre hors d'état de travailler : 
beaucoup plus de besogne que nous ne pouvons en faire, et 
l'absence d'installations propices. C'est un état de choses qui me paraît 
très sérieux. 

Je sais qu'on pourrait me répondre qu'il ne faut pas entreprendre 
au delà de ses ressources. Cela pouvait être vrai autrefois, lorsque 
nous étions libres de nous restreindre; mais aujourd'hui c'est un 
torrent débordé, et il n'y a qu'une chose à faire, puisque nous nepou- 
vons pas en maîtriser le cours, c'est de le suivre. Allez donc dire au 
soldat qui est sur le champ de bataille de se modérer; il combattra 
jusqu'à épuisement de munitions et de force, et au besoin il y lais- 
sera la vie. Pour parler sans figures nous n'aurons jamais le courage 
de rebuter des populations qui se jettent dans nos bras, et de leur 
dire : Nous ne pouvons nous charger de vous, allez-vous-en chez les 
protestants. Nous pouvons user nos forces et même la vie à la tâche, 
mais leur tenir ce langage, jamais!... Le bon pasteur donne sa vie 
pour ses brebis ; nous ne serions que des mercenaires, si nous vou- 
lions épargner la nôtre. 

Lundi 20 décembre. Je reprends ma lettre interrompue par une ex- 
cursion dans mes quartiers. Hier encore, réunion en plein air : un 
millier de personnes environ se pressaient autour de moi, et ce 
n'est que la seconde fois que j'ai paru dans ce village. J'ajoute à tout 
ce que je vous ai déjà dit, que le mouvement vers le catholicisme ne 
réjouit pas du tout le parti méthodiste ; [aussi emploie-t-il toute la 
bonne volonté dont il est capable à nous susciter des entraves. Nous 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 81 

ne pouvons pas mettre le pied sur un point, sans qu'il y ait des plain- 
tes portées à Rainimaharavo le grand pontife méthodiste, et des esta- 
fettes expédiées par Rainimaharavo pour effrayer les téméraires qui 
osent nous introduire chez eux. Aujourd'hui, je dois avoir une au- 
dience du premier ministre à ce sujet ; je lui ai écrit, il y a eu samedi 
huit jours, pour dénoncer ces manœuvres et le prier d'y mettre fin ; 
je verrai les mesures qu'il compte prendre. Du reste, je ne fermerai 
ma lettre qu'au dernier moment ; si le temps me le permet, je vous 
rendrai compte de l'entrevue... 

Je sors de mon audience chez le premier ministre ; le P. Ailloud 
était avec moi. Nous lui avons répété de vive voix ce que je lui avais 
déjà dit par écrit : les obstacles suscités par les protestants, le 
rôle des envoyés de Rainimaharavo, la pression exercée sur les po- 
pulations, l'opinion accréditée que les grands doivent prier chez les 
protestants. J'ai ajouté que nous n'allions pas le trouver à chaque 
vexation nouvelle, parce que nous connaissions ses nombreuses occu- 
pations, mais que cependant il était de notre devoir de l'instruire des 
menées de nos ennemis. Il s'est défendu, protestant que la reine ac- 
cordait une liberté pleine et entière. Nous avons répondu que, mal- 
gré la liberté accordée par la reine, on n'en continuait pas moins à 
violenter les populations, et nous avons surtout insisté sur ces deux 
points : 1° qu'il voulût bien mettre fin aux voyages des messagers de 
Rainimaharavo ; 2° qu'il déclarât encore une fois que chacun, grand ou 
petit, était libre de prier où bon lui semblerait. Il a à peu près pro- 
mis. Qu'en sera-t-il ? Demandons à Dieu qu'il veuille bien faire abou- 
tir ces demandes et les faire tourner à sa plus grande gloire. 

« Il n'y a pas jusqu'aux Betsileos, écrit à la date du 28 décembre 
1869 le P. Limozin, curé de Saint-Joseph de Mahamasina, il n'y a pas 
jusqu'aux Sakalaves venus pour les fanompoana (corvées) de toute 
sorte, qui n'expriment le désir d'avoir des églises catholiques. C'est 
une chose vraiment étonnante ; mais je crois que la belle église de 
Saint- Joseph de Mahamasina aura contribué pour sa part à ce résul- 
tat. Il me serait difficile de vous dire tout ce que j'ai pu saisir de bon- 
nes impressions formulées par des gens qui l'avaient visitée. Une 
des plus vives, c'est le contraste entre le petit temple qu'on leur a 
fait bâtir à tant de frais dans l'enceinte du palais, et la beauté de cet 
édifice catholique qui ne leur a coûté ni peines ni argent. 

n 6 



82 MADAGASCAR 

Le jour de saint André, après avoir bien recommandé l'affaire, à la 
messe, au saint apôtre, avec la promesse de faire, autant que cela 
dépendrait de moi, une paroisse de Saint-André dans la troisième 
ville du royaume, je me dirigeai vers Ambohidratrimo. C'est un en- 
droit très considérable, le vrai centre du Nord-Ouest, comme Ambo- 
himanga l'est pour le Nord. Trois envoyés de la population, fatigués 
de donner tous les dimanches de l'argent pour un grand temple 
presque achevé, étaient venus nous appeler. Une douzaine d'hommes 
vinrent me chercher à trois quarts de lieue, et à mon entrée dans 
le village, une masse de plus de cent personnes me conduisit chez 
un des chefs. Compliments, souhaits de toutes sortes, demandes 
réitérées, empressement inouï à donner son nom, rien ne manqua. 
J'enseignai quelques cantiques, le signe de la croix, le Benedicite, et je 
revins très content de la simplicité et de la bonne disposition de ce 
peuple. 

Il y eut bien le soir une petite alerte. A mon retour je vois arriver 
les trois hommes qui nous avaient appelés ; ils étaient mandés par 
Rainimaharavo ; mais ils n'eurent pas peur. Bref, il paraît qu'aujour- 
d'hui toute la population va laisser là le temple comme à Imeriman- 
droso. Donc vite une église à saint André. 

L'histoire d' Ambohidratrimo est celle d'une foule d'autres localités. 
Si nous avions du monde et surtout de l'argent, nous prendrions pos- 
session d'un grand nombre de points, même à des distances très 
éloignées de la capitale. » 
Le même Père écrivait écrivait quelques jours plus tard : 
« Je suis heureux de vous confirmer ce que je vous disais dans ma 
dernière lettre, des dispositions qui se manifestent. Le mouvement 
continue. Chaque jour ce sont de nouvelles députations de grandes 
cités. Grâce à Dieu, il y a moyen, pour le moment de les satisfaire 
à demi, et l'on va au plus pressé. 

Nous avons jusqu'ici de grands motifs de remercier Notre-Seigneur 
et le bon saint Joseph. L'affluence ne diminue pas, et, chose bien 
consolante, les baptêmes vont toujours leur train, surtout pour les 
enfants des écoles ; c'est bien là le fondement le'plus solide de notre 
espérance. Malheureusement la classe des SœursàMahamasina est in- 
suffisante, et la suspension des travaux du nouveau bâtiment occa- 
sionne un retard regrettable. Je suis convaincu que, la maison ter- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 83 

minée, les Sœurs auront trois fois plus d'élèves, et ce qui me le fait 
croire, c'est le nombre aujourd'hui plus considérable des enfants de 
notre classe. Nous avons trouvé dans un élève des Frères un bon 
suppléant pour le P. Nasses, à Ambohidratrimo, et au lieu de dimi- 
nuer depuis qu'il est là, la classe est allée à une cinquantaine d'élè- 
ves au moins. 

Il est évident que cette réaction en notre faveur amène une recru- 
descence dans le parti méthodiste. Dernièrement on a retiré de chez 
nous le petit prince Rasalita, neveu de la reine. Le prétexte a été qu'il 
n'apprenait pas le français, et (conclusion très logique) on l'a mis à 
l'anglais ; enfin on l'a fait protestant : c'est ce qu'on voulait. Le pauvre 
enfant pleurait beaucoup. Ces messieurs ont dit que c'était parce qu'il 
avait peur de revenir chez nous. 

Ils ont aussi essayé de faire peur à la princesse Ramangarnaso pour 
la faire assister à leur fête de Noël. Mais on a eu beau dire : Réunissez- 
vous ici, vous autres, toute la famille, elle a répondu : Moi, je ne me 
réunis pas ici ; et elle est allée, comme de coutume, à l'Immaculée- 
Conception. 

La nuit de Noël a été bien belle dans toutes nos églises. A Ando- 
halo, il y a eu près de 500 communions à minuit. Ici le F. Espagne en 
a compté 140, et le matin j'ai eu 60 premières communions. A la fête 
de saint Louis de Gonzague, le P. Ailloud en avait eu plus de 40. Au 
Sacré-Cœur, il y en a eu 24. » 

Enfin le Rév. P. Callet écrit de son côté le 8 janvier 1870: 

« J'ai été envoyé par le Rév. P. Jouen pour desservir deux paroisses 
futures dans l'ouest, l'une à cinq heures de la capitale, et l'autre à 
dix. Après avoir prêché, fait le catéchisme et enseigné le chant des 
cantiques dans la paroisse la plus rapprochée, je suis monté en fdan- 
jana pour me rendre dans la plus éloignée où l'assemblée réunie 
m'attendait. J'arrive, à 2 heures de l'après-midi au pied Je la col- 
line qui porte le village, principal centre de la réunion, et je trouve 
deux choses : 

1° Une rivière grossie par les pluies torrentielles de la nuit, pas de pi- 
rogue pour la passer; pas moyen de la traverser sur les épaules de mes 
porteurs qui avaient de l'eau au-dessus de la tête, et devaient nager ; 

2° Les principaux de la paroisse décidés à me faire passer, coûte 
que coûte. 



84 MADAGASCAR 

J'en vois quatre qui tenaient une porte de case malgache, faite de 
joncs. Ils se jettent à la nage, et viennent pour me prendre là-dessus 
et me faire passer l'eau d'une manière sûre, selon eux. D'un coup 
d'œil je vis que c'était une manière mauvaise, et que je ne passerais 
certainement pas à pied sec. Pour m'inspirer de la confiance, un 
jeune homme monte sur ladite porte qui cède, s'enfonce, se renverse... 
Il coule à fond, boit un coup et se sauve à la nage, au milieu d'un 
éclat de rire. Alors ils se disent en se regardant : « Le Vazaha (blanc) 
ne passera pas là-dessus, et pourtant il n'y a pas d'autre moyen.» Ils 
paraissaient désolés, s'attendant à me voir rebrousser chemin. « Le 
monde, leur dis-je, est-il réuni et m'attend-il ? — Oui, ils sont là de- 
puis ce matin, et n'ont encore rien mangé, me répondent-ils. — Alors 
je passerai. » J'appelle un individu de ma suite, je vais à deux portées 
de fusil plus haut, je lui donne tous mes vêtements, excepté mon 
pantalon, et je me jette à la nage. Il devait retourner à notre point de 
départ, pour faire passer mes habits, au lieu de ma personne, sur la 
porte de joncs, et me les rapporter secs à mon point d'arrivée, de 
l'autre côté de la rivière, ce dont il s'acquitta parfaitement. Je m'en 
tirai assez bien de mon côté, malgré le courant qui me porta un peu 
plus bas qu'il n'aurait convenu à un bon nageur. Je priai cet homme 
de déposer mes habits dans des broussailles sur le bord de l'eau, et de 
rejoindre la foule, et je sortis de l'élément liquide pour m'habiller. Je 
fis sécher mon pantalon et je montai à l'assemblée, que je trouvai 
nombreuse et bienveillante. 

Cette action bien simple, de passer la rivière à la nage pour venir 
à elle, m'avait servi d'exorde insinuant. Je parlai, je chantai, je fis 
parler, je fis chanter pendant deux heures, et comme ils étaient à 
jeun, je les envoyai manger. Ils revinrent ensuite et me prièrent de 
leur apprendre quelques chants, ce que je fis jusqu'à la nuit. Je soupai 
à la fortune de la marmite. J'entendais les plus zélés répéter les chants 
appris, puis ils vinrent me chercher de nouveau après mon souper : 
je crus devoir y aller un instant. Le chef du village me fit présent 
d'une poule, d'un quartier de mouton et de six rations de riz pour moi 
et mes porteurs. » 

Terminons par quelques lignes duRév. P. Cazet, sur la répartition des 
nouvelles chrétientés entre les divers missionnaires. 

« Le P. Delbosc a neuf gros villages à desservir dans le Nord de 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 85 

Tananarivo ; le P. Roblet en a huit à l'ouest; le P. Gauchy, cinq ou six 
à l'Est; le P. Nasses, autant au Nord-Ouest; et le P. Finaz, aidé du 
P. Taïx, un plus grand nombre au Sud. En résumé, outre les quatre 
paroisses de la capitale, nos Pères ont à évangéliser trente-huit gros 
villages dans un rayon de huit à dix lieues. Après cette énumération, 
vous comprendrez combien est fondée la demande qu'ils ne cessent 
de réitérer : Des ouvriers, des ouvriers ! Rogate ergo Dominum 
messis. » 



CHAPITRE XXI 

Dernières années et fermeture du collège Sainte-Marie. —Incendie de Nazareth 
— Fin de la Ressource. — La résidence de la rue de la Compagnie à Saint- 
Denis.— La Mission indienne à Maurice et la fièvre paludéenne. — Les Petites 
Iles sous la Préfecture apostolique du père Lacomme. 

(1867-1877.) 



Les années qui précédèrent immédiatement la chute de l'empire 
furent pour la France et les colonies des années mauvaises. Une 
effroyable [immoralité unie au mépris affecté de l'autorité civile et 
religieuse, faisait alors irruption de toutes parts dans la presse, 
le théâtre, le salon, les arts, etc., et sapait par la base les colonnes 
elles-mêmes de la société. La franc-maçonnerie reparaissant au grand 
jour affichait la prétention de réformer le monde, en remplaçant l'Église 
par la loge, et la divinité de Jésus que Renan avait essayé officielle- 
ment de démolir, par la divinité de la chair et de la libre pensée. 
Enfin les Solidaires entraient aussi en scène ; et les frères de la Ligue 
pour l'instruction laïque et obligatoire de la jeunesse française, for- 
mulaient dans l'ombre leurs hideux principes d'enseignement. Sur 
tous ces ennemis de l'ordre, l'empire étendait le manteau protecteur 
de la jouissance sans limite et de la liberté indéfinie. Pour administrer 
les hommes de cette époque, et défendre l'ordre contre les attaques 
de la révolution renaissante, il eût fallu un bras de fer au service 
d'une prudence consommée, non seulement à Paris, mais encore dans 
les départements de France et aux colonies. 

Or M. Dupré, gouverneur de Rourbon, était loin de posséder ces 
qualités. Libre penseur lui-même et révolutionnaire au fond de l'âme, 



MADAGASCAR, SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 87 

il ne pouvait apercevoir les périls de la société, ou s'il les voyait il se 
trouvait par ses antécédents impuissant à les conjurer. Marin intrépide, 
parfaitement apte, disait-on, à conduire un vaisseau de l'État au mi- 
lieu des mers les plus dangereuses, il était accusé de manquer des 
qualités du bon administrateur. 

Il ne s'aperçut pas, en effet, que vers la fin de l'année 1868, à la suite 
de polémiques violentes entre certains journaux radicaux de Saint- 
Denis et le vaillant journal la Malle, un orage terrible se formait peu 
à peu dans les esprits, et amoncelait des nuages épais au-dessus du 
petit pays qu'il gouvernait. L'Université de M. Duruy jalouse des mo- 
destes succès du collège Sainte-Marie, et l'usine mécontente de 
l'humble concurrence que lui faisait l'école professionnelle de la 
Providence sous la direction des Pères du Saint-Cœur-de -Marie, se 
liguèrent au sein de la loge de l'Amitié, avec les rédacteurs des feuilles 
radicales dont nous avons parlé. L'orage éclata alors. Les bureaux du 
journal la Malle, le collège Sainte-Marie et l'école de la Providence 
devinrent, dans la soirée du dimanche 20 novembre 1868, le théâtre 
d'une manifestation soi-disant populaire qui se renouvela avec plus 
de violence le lendemain 30 novembre à 9 heures et demie du soir. 
Les portes et les fenêtres de notre collège, s'ouvrant sur les rues 
Lafontaine et Montreuil, furent enfoncées à coups de pics et de leviers 
en fer. On pénétra dans plusieurs chambres afin de piller ou de briser. 
La gendarmerie impuissante fut obligée de faire appel à la troupe, qui 
n'arriva que fort tard. Le gouverneur ne croyait pas à la gravité des 
désordres. Prévenu enfin que le mal était plus grand qu'il ne pensait, 
M. Dupré au milieu de la nuit se rendit sur le théâtre de l'émeute, et 
foulant aux pieds mille débris de tables, de bancs, de chaises et de 
livres, il pénétra jusque dans la cour intérieure du collège diocésain 
Sainte-Marie. 

Les auteurs du désordre parlaient ouvertement de ruiner de fond 
en comble cet établissement, d'y mettre le feu, d'en délivrer le pays . 

Quand le gouverneur parut à la suite des soldats, le silence se fit 
et M. Dupré harangua la multitude ; mais ce ne fut que pour parle- 
menter avec elle, et incriminer publiquement les Pères de la compa- 
gnie, victimes de ce désordre, comme s'ils en étaient les vrais auteurs. 
« La principale cause de l'émeute retombe dit-il, sur les directeurs du 
collège; pourquoi enseignent-ils en chaire devant le peuple, que 



88 MADAGASCAR 

l'autorité vient de Dieu, qu'on ne doit pas obéissance à l'homme mais 
à Dieu ? Ainsi avait parlé plusieurs mois auparavant en sa présence 
le P. Laffont, professeur de philosophie, dans un discours prêché à la 
société ouvrière de Saint- Jacques. Ces paroles d'après M. Dupré, 
avaient produit contre la compagnie de Jésus les fruits amers, 
recueillis par elle à l'heure présente. 

L'émeute poursuivant son cours, le 1 et le 2 décembre au soir, 
montra que si elle s'adressait d'abord à la compagnie de Jésus, aux 
Pères de la Providence et au bureau du journal la Malle, elle savait 
aussi remonter jusqu'au trop libéral gouverneur. Les séditieux 
attroupés devant l'hôtel de ville ne consentirent à se disperser, 
malgré les injonctions faites au nom de l'autorité, qu'au sifflement 
des balles de nos soldats. Le sang de plusieurs ouvriers blessés grave 
ment ou même frappés à mort, parce que M. Dupré n'avait su ni pré- 
voir ni conjurer ce fatal dénoûment, alors que rien cependant, disait- 
on, n'eût été plus facile, a taché pendant le reste de sa vie les mains 
de cet officier. Puissent les paisibles habitants de Saint-Denis instruits 
par cet exemple, n'oublier jamais où conduisent les condescendances 
coupables envers les débuts d'un mouvement populaire, alors même 
que ce mouvement n'aurait d'autre fin, que de molester, par complai- 
sance pour quelques meneurs jaloux ou cupides, une faible poignée 
de cléricaux et de jésuites! 

Nous n'omettrons point une remarque qui fut faite en ce moment 
par les hommes réfléchis. L'émeute de Saint-Denis avait coïncidé 
avec d'autres mouvements pareils tentés vers la même époque en 
plusieurs villes de France. Etait-ce seulement un signe du temps? 
Ou bien un mot d'ordre donné aux loges maçonniques en vue d'une 
action commune, action qui fut entravée à peu près partout, ou 
n'aboutit que sous les administrations faibles et imprévoyantes, telles 
qu'était alors celle de la Réunion? Nous n'avons ni les données, ni le 
temps nécessaire pour trancher une pareille question. 

Nos lecteurs se tromperaient s'ils pensaient que la fermeture du 
collège, arrivée un an et demi après les événements que nous venons 
de raconter, fut due en partie au mauvais effet produit par cette 
émeute sur l'esprit des supérieurs de la Compagnie de Jésus. Il est 
certain que si le collège Sainte-Marie n'avait eu contre lui que l'a- 
gression injuste du 30 novembre, nos supérieurs s'en seraient peu 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 89 

émus. C'est le propre de tout établissement, de toute société, de tout 
homme qui marche dans le sens du vrai progrès, de s'attirer les 
haines des démolisseurs de la société. Pour être traité en ennemi par 
les ennemis de Jésus- Christ, le collège Sainte-Marie devait être un 
foyer de vie chrétienne. Et il l'était véritablement. L'esprit des élèves 
gagnait de jour en jour; ils aimaient l'étude; leur piété contrastait 
avec celle de l'établissement rival. Malheureusement, comme nous 
l'avons déjà dit, les pensions scolaires, à part d'honorables exceptions, 
n'étaient pas payées, et le déficit s'accroissait d'année en année. On 
était menacé de faire banqueroute, si la vente de l'immeuble ne 
couvrait pas le passif de l'établissement; or, chaque année, les immeu- 
bles diminuaient de valeur. A l'époque du Concile, au moment où 
Mgr Maupoint se trouvait à Rome, avec tous les autres évêques, cette 
grosse difficulté d'une banqueroute imminente fut soumise au prélat 
par le T. R. P. général de la Compagnie. Mais Mgr de Saint-Denis 
avait à sa charge dans son diocèse deux ou trois établissements 
d'éducation : il ne pouvait remédier au mal. La fermeture fut donc 
décidée et annoncée au P. Lacombe, Supérieur du collège, dès le mois 
de mai 1870. Tout se passa comme à l'ordinaire jusqu'à la distribu- 
tion des prix fixée au 1 er août de cette même année. Elle se fit au 
milieu des larmes des parents, désolés de la chute d'un établissement 
dans lequel ils avaient mis leur confiance, et parmi les regrets mille 
fois exprimés de nos cent trente élèves, forcés bien malgré eux de 
se séparer de leurs maîtres. 

Peu de jours après cette fermeture, la malle d'Europe apportait à 
la colonie, avec l'heureuse nouvelle de la promulgation du dogme de 
l'infaillibilité pontificale, l'annonce de l'ouverture des hostilités entre 
la France et la Prusse. Le collège avait fini au moment opportun. 
Comment se fût -il soutenu, faible comme il était; à l'époque des désas- 
tres de notre patrie? Dix ans plus tard, les décrets du 29 mars 1880 
l'eussent d'ailleurs supprimé au nom de la liberté. Parmi les Pères 
composant le personnel de l'établissement, quelques-uns furent en- 
voyés soit aux Petites Iles, soit à la Grande Terre; d'autres, en plus 
grand nombre, n'étant encore que scolastiques, s'embarquèrent avec 
quelques-uns de leurs élèves pour la France, afin d'y poursuivre le 
cours de leurs études ecclésiastiques. Quant à l'immeuble dont la 
vente devait couvrir les dettes contractées, ce n'est qu'après de Ion- 



90 MADAGASCAR 

gués années, et plusieurs contrats malheureux, qu'on put en réaliser 
le prix. Le nom de M. Frédéric de Villèle, que nous avons cité aux 
commencements de la Mission et du collège, se retrouve encore ici 
sous notre plume comme celui d'un bienfaiteur. En pouvait-il être 
autrement? De même que dans une ville, une contrée ou l'univers 
entier, ce sont presque toujours les mêmes hommes, les mêmes 
familles qui font naître le mal, encouragent le mal, se font les émis- 
saires de l'esprit du mal au milieu de leurs semblables; de même on 
voit aussi des familles et des hommes que Dieu s'est choisis en tout 
lieu, pour faire naître le bien sur la terre, le soutenir, le propager 
autant qu'il est en leur pouvoir; et ce sont aussi presque toujours les 
mêmes, c'est-à-dire ceux qui se font gloire de mettre au-dessus de 
leurs intérêts humains, au-dessus de tout, les intérêts de Dieu et de 
son Église. La famille de M. de Villèle soit en France, soit à Bourbon, 
étant de ces familles élues de Dieu pour le bien de leurs semblables, 
devait se retrouver sur les ruines du collège, pour réaliser un bien 
que personne ne se sentait la force d'accomplir. C'est ainsi que dans 
la double vue de conserver d'abord à l'évêché de Bourbon, privé 
actuellement de tout établissement ecclésiastique, la possibilité d'en 
créer un à peu de frais, quand les temps redeviendraient meilleurs, et 
pour montrer ensuite envers la Compagnie injustement persécutée à 
Bourbon et en France les sentiments de leur cœur, M. Frédéric de 
Villèle, son fils Louis de Villèle, et ses neveux Jean-Baptiste de Villèle 
et Albert Sicre de Fontbrune, se sont formés en société au commen- 
cement de 1882, et ont acquis en leur nom l'immeuble de l'ancien 
collège; et l'ayant payé comptant aux Pères, se sont hâtés le jour 
même de l'offrir par contrat à Mgr Coldefy, évêque de Saint-Denis, 
sous certaines conditions qu'il est superflu d'énumérer ici, afin que 
Sa Grandeur voulût bien, dès qu'elle le pourrait, y rétablir une école 
d'instruction secondaire, en parfaite harmonie avec les principes de 
l'Église catholique et romaine, seuls en honneur dans la famille des 
nouveaux propriétaires. Daigne le Seigneur répandre ses plus abon- 
dantes bénédictions sur de si généreux bienfaiteurs de la Compagnie, 
et des amis si dévoués de son Église ! 

La fermeture du collège Sainte-Marie ne fut pas le seul coup porté 
à la mission de Madagascar dans l'île de la Réunion, vers l'époque 
dont nous racontons l'histoire. Dès le mois de mai 1868, la divine 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 91 

Providence avait déjà commencé à ébranler l'établissement malgache 
formé avec tant de peines par le P. Jouen. Un violent incendie allumé 
dans la nuit du samedi au dimanche, fête du patronage de saint 
Joseph, par une main inconnue, avait consumé la maison de Nazareth. 
Les jeunes filles malgaches ainsi que les deux Sœurs de Saint- Joseph 
chargées de les garder, réveillées en sursaut par la fumée et le crépi- 
tement des flammes, purent à grand'peine échapper à la mort. Tout 
le matériel avec l'établissement en bois devint la proie de l'incendie. 
On eut le temps néanmoins de voler dans l'oratoire des Sœurs, au petit 
tabernacle renfermant le Saint Sacrement, et de le mettre en sûreté. 
Les enfants furent logées provisoirement dans une paillote, voisine 
delà maison réduite en cendres, jusqu'à ce que le Rév. P. Cazet, Supé- 
rieur général de la Mission, eût disposé de leur sort. 

Reconstruire Nazareth était chose impossible, du moins pour le 
moment : le collège Sainte-Marie qui détenait 80.000 francs appar- 
tenant à la Mission était insolvable, et sur le point de disparaître. 
On prit le parti de renvoyer les plus jeunes de ces enfants malgaches 
aux Petites Iles, d'où elles étaient venues, et où elles pouvaient, 
sous les Sœurs de Saint-Joseph, continuer leur éducation ; d'autres 
plus avancées furent placées dans des maisons particulières de la 
Réunion, comme filles de service, en attendant qu'elles fussent en 
âge d'être mariées à des élèves de la Ressource, arrivés eux aussi 
au terme de leur formation. Quoi qu'il en soit, l'incendie de Nazareth 
peut être considéré comme le point de départ de la décadence des éta- 
blissements malgaches de la Mission à Bourbon. La suppression, par 
le gouvernement provisoire du 4 septembre 1871, des allocations im- 
périales accordées à la Ressource, en vue de Madagascar, acheva 
l'œuvre de ruine commencée par l'incendie. Avec les seuls revenus 
annuels de terres aussi appauvries que les terres de Bourbon, il de- 
venait désormais fort difficile d'entretenir, sans déficit, la maison 
des garçons telle qu'elle était constituée. Chacune des trois Petites Iles 
possédait d'ailleurs son école de garçons et de filles ; chacune, à part 
Mayotte, avait assez de chrétiens déjà formés ou dégrossis par la Mis- 
sion, pour que le péril de séduction, signalé autrefois par le P. Jouen, 
fût moins à redouter. La Grande Terre se suffisait à elle-même par ses 
écoles de Tananarivo qui, malgré la persécution, progressaient de jour 
en jour. Se bercer de l'espoir que, dans un avenir prochain, les 



92 MADAGASCAR 

chefs du gouvernement nova, vendus aux méthodistes anglais, con- 
sentiraient volontiers à laisser leurs enfants ou même leurs esclaves, 
venir prendre à la Ressource nos idées françaises et catholiques, 
était une illusion: pour toutes ces raisons et autres pareilles, la Res- 
source fut supprimée, et ne fut plus qu'une simple maison de campa- 
gne, vénérée à plus d'un titre, et soigneusement conservée jusqu'ici 
par la mission de Madagascar, comme son lieu d'origine et son véri- 
table berceau. 

Le sort de l'établissement malgache de Bourbon si florissant autre- 
fois, semblait attaché à la destinée de son fondateur; les commence- 
ments de l'année 1872 furent, en effet, le terme de leur commune 
existence . Peu de mois après que le P . Jouen eut expiré à Maurice, le 
4 janvier 1872, la maison de la Ressource s'éteignait doucement, par 
le renvoi dans les îles des quelques enfants qui s'y trouvaient encore. 
L'immeuble des Pères, les ateliers, les classes, furent fermés, ainsi 
que la jolie chapelle désormais vide du Saint-Sacrement, faute de 
prêtre pour y offrir le saint sacrifice . Et la Ressource devint l'image 
d'un tombeau. 

Que restait-il donc à la mission de Madagascar dans l'île de la Réu- 
nion, après tant de ruines accumulées l'une sur l'autre, pendant le 
court espace de trois ou quatre ans? Il lui restait une résidence à 
Saint-Denis; mais cette résidence était elle-même changée. La petite 
demeure du Butor achetée autrefois par souscription, grâce aux soins 
de M. Minot, avait été depuis longtemps jugée trop éloignée du centre 
de la ville et du port d'embarquement, pour servir toujours de pro- 
cure. Elle était ensuite trop petite, et sans chapelle publique. Le Père 
supérieur de la mission de Madagascar l'avait donc quittée dans le 
courant de 1869, et s'était transporté au nouvel immeuble acquis rue 
de-la-Compagnie-des-Indes, pourvu d'ailleurs des principaux avantages 
qu'on regrettait de ne point trouver dans l'ancienne résidence. Le mo- 
deste pavillon en bois, qui, avec quelques légères transformations, 
devint la nouvelle chapelle publique, pouvait contenir au plus deux 
cents personnes : c'était tout ce qu'il fallait; le droit et l'autorité 
ecclésiastique étaient pour cette création ; et la résidence avec sa cha- 
pelle publique resta définitivement établie telle qu'elle existe encore 
aujourd'hui, sauf la modification apportée en 1880 par l'application des 
décrets du 29 mars, et dont nous parlerons plus loin. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 93 

Bien que travaillée déjà elle-même, comme Bourbon sa voisine, par 
la lèpre horrible de la maçonnerie, sur laquelle les protestants anglais 
de toutes nuances s'efforçaient de greffer encore le chancre rongeur 
du libre examen, l'île Maurice n'éprouvait pas en 1868 les agitations 
révolutionnaires de Bourbon . Tout y était calme sous la juridiction 
d'ordinaire si calme du gouvernement britannique. Le Seigneur ve- 
nait de se charger lui-même d'éprouver cette terre trop heureuse en 
la livrant aux rigueurs d'un fléau jusqu'alors inconnu ; et l'épreuve 
avait été rude . Nous ne pouvons mieux décrire l'état de la Mission 
indienne à Maurice, ainsi que les ravages causés par la fièvre palu- 
déenne en l'année 1867, qu'en traduisant ici à grands traits les pages 
écrites en fort beau latin, par le P. Puccinelli, historien de notre mai- 
son de Saint-François-Xavier. 

« La résidence indienne en l'année 1866, dit-il, fit sous tous les rap- 
ports de merveilleux progrès : bien qu'elle ne possédât encore que trois 
missionnaires, ces missionnaires cependant voyageant dans toute l'île 
n'étaient plus des inconnus : et ce qu'ils avaient semé pendant leurs 
visites des quatre années prédédentes commençait à porter des 
fruits. De chaque village, de chaque sucrerie, aussi bien que de la 
ville de Port-Louis, les Indiens accouraient vers ceux qui leur parlaient 
leur langue, et la récolte des âmes était abondante. 

On songea à l'augmenter par la création d'un orphelinat et d'un ca- 
téchuménat indien ; et la Congrégation des religieuses de Marie-Ré- 
paratrice déjà établie à Saint-Denis depuis le 27 novembre 1863, fut 
appelée à s'occuper de ce travail. Vers la fin d'octobre 1866, trois reli- 
gieuses de cette Congrégation, ayant sous leurs ordres deux religieu- 
ses indiennes du tiers-ordre de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, vinrent 
donc à Port-Louis, et prirent possession de l'immeuble qu'elles occu- 
pent encore aujourd'hui, non loin de notre église de Saint-François- 
Xavier. Depuis plusieurs mois déjà elles s'étaient mises à l'ouvrage, 
quand éclata le fléau dont nous allons parler. 

Comment s'est introduite à Maurice la fièvre paludéenne sous forme 
d'épidémie meurtrière? Comment; malgré toutes les précautions de 
quarantaines sévères, imposées aux provenances de Maurice, s'est- 
elle ensuite répandue vers 1868 et 1869 à Bourbon, pour y exercer à 
peu près les mêmes ravages que dans l'île voisine? Qui pourra ja- 
mais l'expliquer d'une manière satisfaisante? Ce qu'il y a de certain, 



94 MADAGASCAR 

c'est que ces deux îles, sans marais, ni eaux croupissantes, comme 
à Madagascar, et réputées les plus saines de l'océan Indien avant 1867, 
sont depuis cette époque, infestées de fièvres dites paludéennes, pas- 
sées il est vrai aujourd'hui à l'état endémique, mais non moins meur- 
trières cependant que celles de Madagascar. Leur début à Port-Louis 
au commencement de 1867 s'annonça comme s'annonce tout fléau, 
par un nombre relativement considérable de malades et de mourants. 
Les journaux d'abord avouèrent de trente-cinq à quarante décès par 
jour; mais ce chiffre s'accrut bientôt, et dans moins d'une année, 
plus de trente- trois mille habitants de l'île furent inscrits dans le ca- 
talogue des morts. La famine vint en aide à la fièvre; la multitude 
des pauvres dévorés par la faim devint effrayante, et malgré les se- 
cours généreusement offerts par le gouvernement anglais et les ri- 
ches habitants de l'île, un grand nombre d'entre eux succomba, au- 
tant par l'effet de la disette que par les étreintes de la fièvre. Le mal 
était grand. La charité des prêtres, des religieux, des Religieuses et 
d'autres personnes dévouées, s'éleva cependant à sa hauteur. 

L'un des trois Pères qui composait notre résidence de Saint-Fran- 
çois-Xavier s'en alla à la prière de Mgr Hanckinson, dans la paroisse 
des Bambous où la fièvre sévissait plus fortement, remplacer le curé 
hors de combat. Les deux autres, occupés dans la ville de Port-Louis, 
jour et nuit aux confessions des malades, à l'administration des der- 
niers sacrements, et aux baptêmes des enfants et des adultes en dan- 
ger de mort, ainsi qu'aux autres devoirs du ministère sacerdotal, 
n'avaient aucun moment de repos; et ils regardèrent toujours comme 
un bienfait signalé du ciel, de n'avoir pas d'abord succombé à tant de 
fatigues. 

Un secours inespéré leur arriva bientôt. Le P. Etcheverry appelé de 
Saint-Denis pour prêcher le carême à la cathédrale, et le P. Laroche 
missionnaire des Indiens à Bourbon, envoyé par son Supérieur, afin 
de prêter l'appui de son zèle à ses Frères de Saint-François-Xavier, fu- 
rent accueillis comme les anges du Seigneur. Tous les deux se dé- 
vouèrent sans nulle réserve, sans souci de leur vie, et opérèrent par 
leur charité un fruit encore plus grand et plus abondant, que par 
leurs discours d'ailleurs si appréciés. 

On comprend facilement que tant de morts, surtout parmi la popu- 
lation ouvrière et indigente, devaient peupler outre mesure les or- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 95 

phelinats soit de créoles, soit d'Indiens. Par arrêté du maire de la 
ville, les orphelins indiens étaient confiés aux soins des religieuses 
de Marie-Réparatrice, pendant que les religieuses de Bon-et-Perpétuel- 
Secours et les Filles-de-Marie avaient à s'occuper des orphelins créo- 
les. « Quel spectacle, dit le P. Puccinelli, pour les anges et les hom- 
mes, que la charité héroïque de ces épouses du Seigneur, que j'ai 
vues, au couvent de Marie-Réparatrice, recevoir à bras ouverts tant 
de petits enfants orphelins, n'ayant plus qu'un souffle de vie; et 
dans leur catéchuménat transformé en hôpital, accueillir avec un 
divin empressement, comme les membres souffrants de Jésus-Christ, 
les Indiens les plus misérables, hommes ou femmes, réduits à l'état 
de squelettes par la fièvre et la faim, et dont elles soignaient elles- 
mêmes les plaies les plus horribles de leurs mains virginales ! » Le 
Seigneur récompensa leur dévouement. Plus de cinq cents Indiens 
furent tirés par elles des souillures du paganisme; quelques-uns 
d'entre eux eurent le bonheur 'de revenir à la vie, et font maintenant 
partie du troupeau de nos fidèles ; d'autres plus heureux se sont en- 
volés après leur baptême au ciel. » 

Le fléau commença à perdre de sa violence, vers le commencement 
d'août, au moins pour la ville de Port-Louis, car sur d'autres points 
do l'île, il croissait au contraire en intensité; on peut dire toutefois 
que vers la fin de l'année, il alla partout en décroissant. Ce fut alors 
seulement que le Seigneur daigna éprouver la bonne volonté de ses 
serviteurs en réduisant presque à la dernière extrémité, sous les 
étreintes de la fièvre, deux de nos missionnaires de Saint-François- 
Xavier; ils en furent heureusement quittes pour des souffrances de 
quelques jours, et tous les deux revinrent bientôt à la santé. 

Au mois de mars 1868 un ouragan tel que Maurice se souvenait à 
peine d'en avoir vu, fondit sur l'île et la couvrit de ruines. La toiture 
de notre église fut enlevée, soixante journées de travail et dix mille 
francs en argent durent être employés, afin de tout remettre en ordre 
dans notre petite mission. 

« Le nombre de nos fidèles a sensiblement diminué, écrivait le 
P. Puccinelli au commencement de 1869 ; quatre mille environ de 
nos Indiens catholiques ont été victimes de la fièvre ou des suites de 
l'ouragan du mois de mars 1867. Quatre mille autres ont regagné 
leur patrie. Nous aurons donc ainsi désormais un champ plus libre 



96 MADAGASCAR 

pour nous occuper ici des païens et essayer de les convertir. » Et 
c'est ce qui fut fait à partir de cette année, où l'on alla plus assidû- 
ment, non sans exciter les susceptibilités du protestantisme, soit 
dans les hôpitaux du gouvernement, soit dans les asiles établis par 
l'Angleterre pour les pauvres et les vieillards. Que de fruits ainsi re 
cueillis ! 

Pendant que nos Pères de Maurice travaillaient au salut des In- 
diens, et que Bourbon voyait dès 1868 son collège et ses établisse- 
ment malgaches s'acheminer insensiblement vers leur fin, les Petites 
Iles continuaient, sous la direction du P. Lacomme, leur Préfet 
apostolique, à marcher tant bien que mal dans la voie du progrès 
religieux. Et pour commencer par Sainte-Marie-de-Madagascar, on 
peut croire que si le digne commandant Delagrange en eût, durant 
quelques années encore, conservé l'administration, Sainte-Marie fût 
devenue la première des trois Petites Iles au point de vue du moins 
du progrès qui nous occupe. Les deux cyclones qui s'abattirent sur 
elle, l'unie 25 février, l'autre le 20 avril 1868, et causèrent des dégâts 
considérables, furent sûrement moins funestes à cette petite colonie, 
que le départ de cet administrateur vraiment chrétien, et son rem- 
placement par M. Blandinières, capitaine d'artillerie en retraite. Ce 
n'est pas que M. Blandinières fût animé de mauvaises intentions, ni 
de sentiments hostiles envers la Mission ; mais il manquait de foi et 
de pratique religieuse. Civiliser un pays, c'était dans sa pensée le 
doter de villes, de forts, de routes, de ponts et de marchés, de bi- 
bliothèques et de réverbères, etc., etc. Aussi s'empressa-t-il de créer 
un peu de tout cela à Sainte-Marie-de-Madagascar. On lui doit, entre 
autre choses, des travaux considérables, entrepris sous son comman- 
dement, pour l'assainissement des marais, et la jonction de l'îlot 
Madame au reste de l'île par un pont de bateaux. En un mot, le vrai 
progrès ~our lui consistait moins dans la pureté de la morale et l'a 
vancemtx de la religion de Jésus-Christ, que dans le bien-être ma- 
tériel et la liberté de penser. 

Aussi le P. Lacomme écrivait-il à ses frères de Vais : « La mission 
de Sainte-Marie traverse en ce moment une phase qui sera pour elle 
un vrai creuset. Dieu veuille que l'épreuve ne soit pas trop forte. Jus- 
qu'ici, sous M. Delagrange, tout avait bien marché. Le pas était donné, 
et l'on voyait toute la jeunesse venir fidèlement au catéchisme, s'ins- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 97 

traire de la religion, et préparer ainsi tonte nne génération chrétienne 
qui était à la veille de supplanter le vieux parti malgache, toujours 
encroûté dans ses préjugés et dans ses ineptes superstitions. Encore 
trois ou quatre ans, et la victoire était assurée. Mais voici qu'il a 
suffi d'un commandant nouveau pour modifier considérablement la 
situation. Il est venu parmi nous avec l'intention sincère de nous se- 
conder, je le crois ; mais trompé par des personnes malintention- 
nées, ou peut-être mal renseignées, il est entré dans une autre voie, 
comptant arriver au même but. Comme dès les premiers jours il a 
manifesté ses tendances, quelques vieux chefs malgaches, qui suppor- 
taient péniblement le régime précédent, et qui voyaient avec regret 
disparaître les vieilles traditions, pour faire place à la civilisation des 
blancs, ont demandé, entre autres choses, au commandant, d'être 
débarrassés de la sujétion de la prière. En sollicitant cette grâce, ils 
prétendaient être l'écho des autres chefs et de toute la population. 
C'était un mensonge. Ce nouveau commandant, qui ne supposait pas 
la supercherie, s'est figuré d'abord qu'on les faisait chrétiens malgré 
eux ; et sans prendre d'autres renseignements, il leur a donné gain de 
cause, anéantissant ainsi d'un seul trait les sages règlements faits par 
ses deux prédécesseurs, qui avaient à cœur de tirer ce peuple de l'étal 
d'enfance où il gît. D'après un de leurs règlements appuyé d'une dé- 
pêche ministérielle, les parents, tout en restant parfaitement libres 
eux-mêmes, étaient obligés d'envoyer leurs enfants à l'instruction du 
catéchisme, ou, comme disent les Malgaches, à la prière qui se faisait 
à des jours et en des lieux fixes dans chaque district. Les chefs étaient 
obligés de veiller à l'exécution de ce règlement. C'est surtout là ce qui 
leur pesait et qu'ils appelaient sujétion de la prière. Cependant cela 
se pratiquait depuis plusieurs années, sans susciter la moindre diffi- 
culté sérieuse. Jugez donc de notre étonnement et de celui des Mal- 
gaches eux-mêmes, lorsque M. Blandinières est venu leur faire en- 
tendre un langage tout opposé. Ils en croyaient à peine à leurs oreil- 
les et à leurs yeux, car on avait eu soin de le leur signifier par écrit. 
Il faut dire pourtant que, dans cet écrit, le commandant recommandait 
aux parents de continuer à envoyer leurs enfants au catéchisme- 
Mais les vieux Malgaches qui avaient fait la motion se sentaient forts. 
Ils voulaient à tout prix reprendre la position qui leur échappait, et pour 
cela, anéantir la prière. Ils se sont donc mis à l'œuvre, et ils ont tant 
il 7 



98 MADAGASCAR 

fait, qu'ils ont dissuadé les parents d'envoyerles enfants au catéchisme, 
et que beaucoup de parents à leur tour ont dissuadé leurs enfants de 
venir à nous, comme par le passé. On a été même jusqu'à bafouer 
quelques catéchistes que nous avions placés dans les principaux dis- 
tricts. Et les missionnaires devaient rester spectateurs impuissants 
de tout cet ébranlement. On sentait que le démon s'agitait furieuse- 
ment pour perdre cette Mission. 

Nous fîmes alors une neuvaine au Sacré-Cœur de Jésus pour obte- 
nir que nos administrateurs revinssent à de meilleures dispositions, 
que les projets de nos opposants fussent vains, et que nos jeunes 
chrétiens eussent le courage de résister à la séduction, et de suivre les 
vérités que nous leur avions enseignées. Nous nous engagions aussi, 
dans le cas où nous serions quelque peu exaucés, à dire un certain 
nombre de messes pour les âmes du purgatoire, et moi en parti- 
culier, à faire venir en ex-voto une belle statue du Sacré-Cœur qui 
perpétuerait le souvenir de ce bienfait. 

Nous avons pu croire que le Cœur de notre bon Maître nous serait 
favorable ; car malgré tous ces petits embarras que je vous ai signa- 
lés, nous avons pu réunir un bon nombre de personnes, cent trente, 
pour la confirmation, et d'autres se préparaient encore à recevoir ce 
sacrement lorsqu'il m'a fallu partir. 

D'un autre côté, le commandant a semblé entrer dans une voie 
plus favorable pour nous. Il m'a donné la promesse et l'assurance 
qu'il ferait en sorte que les parents nous envoient les enfants comme 
par le passé. Je prévois néanmoins, humainement parlant, que 
nous devrons nous contenter de peu. » 

Ces prévisions du P. Lacomme ne furent malheureusement que 
trop justifiées par la suite des événements. L'œuvre de vraie civilisa- 
tion entreprise par M. Raffenel et M. Delagrange, d'après la circulaire 
ministérielle de M. Théodore Ducos, reprise en 1868 par M. Blandi- 
nières sur des bases nouvelles et ruineuses, produisit à Sainte-Marie 
les plus tristes résultats, et il arriva à cette île une maladie à peu 
près semblable à celle qui frappe les hommes, qui d'une tempéra- 
ture fortement échauffée, passent subitement à un courant d'air gla- 
cial. Catéchismes, baptêmes, communions et classes, tout tomba su- 
bitement dans une mortelle langueur. Le nouveau commandant 
ajouta à sa première faute celle de faire pour les classes de mauvais 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 99 

règlements. La République arrivant sur ces entrefaites avec son cor- 
tège de désastres, de suppression de fonds, de principes funestes, et 
d'exemples plus funestes encore, mit le comble à ce mal. On vit alors 
en effet, les petits fonctionnaires prendre l'esprit du chef; et allant 
plus loin que lui dans la fausseté, décrier la famille chrétienne et le 
lien sacré du mariage, comme un état impossible trop supérieur aux 
forces malgaches. Leur but était facile à comprendre. « Pourquoi, di- 
saient-ils aux missionnaires, vouloir retenir si longtemps vos enfants 
à l'école et tâcher de les marier si jeunes? Vos mariages n'ont point 
de stabilité. Mettez-les donc en liberté. » Or toutes les filles qui sortirent 
de l'école avant leur mariage, par la volonté du commandant plus 
forte ici que les protestations des Pères et les dépêches ministérielles, 
se perdirent misérablement. Les garçons de leur côté engagés de 
même avant leur mariage comme ouvriers au Génie ou dans les autres 
ateliers du gouvernement, nous affligèrent par le dérèglement 
de leurs mœurs. Avant l'année 1869 la moyenne des unions conclues 
entre les enfants des écoles était au moins de douze par an. Depuis 
1869 jusqu'en 1877, c'est à peine si les classes produisirent deux ou 
trois familles par année. Quand on voulait arrêter ce dévergondage 
de mœurs et faire rentrer les coupables en eux-mêmes: « Nous ne 
sommes pas assez riches pour nous marier, » répondaient nos an- 
ciens élèves placés dans les ateliers a de l'État. «Le mariage fait mourir » 
disaient les autres indigènes moins instruits. Les années de stérilité 
étaient arrivées après les années d'abondance. Il fallait les subir. Et 
c'est ainsi qu'au moyen du progrès matériel remplaçant le progrès 
basé sur la famille chrétienne, Sainte-Marie marcha à sa décadence 
morale. La décadence matérielle allait venir pour elle comme un 
châtiment divin, et c'est le gouvernement lui-même destiné selon 
M. Blandinières à sauver la France et les colonies, qui fut chargé delui 
porter le coup fatal. Dès 1878 il fut décidé à Paris, par les conseils en 
grande partie de M. Blandinières, que Sainte-Marie serait abandonnée. 
Ni son port magnifique àproximitéde la côte Est de Madagascar, ni les 
dépenses considérables déjà faites parla France pour l'assainissement 
des marais, la construction d'un hôpital, d'un fortin,de plusieurs caser- 
nes et redoutes, et de nombreuses maisons d'employés,rien n'empêcha 
la fatale sentence. On ne laissa dans cette île qu'un résident et deux 
autres fonctionnaires, dépendant du gouverneur de la Réunion. » 



100 MADAGASCAR 

Si le progrès religieux de Sainte-Marie déclina visiblement, surtout 
en ce qui regarde l'établissement de la famille chrétienne parmi les 
enfants de l'école, depuis le milieu de l'année 1868, il ne fut pas néan- 
moins tout à fait suspendu. Les communions pascales atteignaient 
d'ordinaire cent cinquante à deux cents. Plusieurs enfants recevaient 
le baptême, et le P. Piras eut aussi quelques succès parmi les per- 
sonnes âgées ou infirmes. A combien d'âmes son œuvre des vieux et 
des vieilles, comme il l'appelait, n'a-t-elle pas ouvert la porte de 
l'Église d'abord, et puis celle du ciel ! 
Tel fut à peu près l'état de Sainte-Marie jusqu'en 1877, 
L'archipel des Comores offrit au P. Lacomme encore moins de con- 
solations spirituelles. Dans la petite île de Mohély, non seulement 
Iomby-Soudy ne profita pas de la présence de M. Lambert, afin de se 
délivrer des Arabes et de faire un pas définitif vers le catholicisme ; 
mais il est bien difficile de la décharger du reproche d'avoir donné 
son consentement à la révolution qui éclata contre lui vers la fin de 
l'année 1867, dans les circonstances que voici. Les chefs arabes qui 
murmuraient depuis longtemps contre les Français, et supportaient 
avec peine les concessions faites par la reine à M. Lambert, profitèrent 
d'un voyage qu'il fit à la Réunion, pour pousser la reine à donner sa 
démission en faveur de son fils Mamed, âgé de douze ans, qui prit 
le pavillon arabe ; et il fut déclaré que par suite de cette démission 
les engagements conclus avec M. Lambert n'avaient plus de valeur. 
On lui signifia en effet, à son retour de la Réunion, vers la fin d'oc- 
tobre, sur le transport de l'État, X Indre, qu'il ne pouvait descendre à 
terre, sa charte ayant cessé d'exister. M. Lambert et le commandant 
de VIndre s'empressèrent de protester contre cette nouvelle manière 
d'interpréter les traités, et ce dernier annonça même aux Mohéliens, 
qu'il allait à Mayotte, d'où il reviendrait dans trois jours pour les châ- 
tier sévèrement, s'ils ne modifiaient au plus tôt leur décision. Trois 
jours après, VIndre reparaissait en effet, accompagné du Labour don- 
nais, et comme les rebelles persistaient dans leur refus, le bombarde- 
ment commença. Fombony fut brûlé : trente personnes environ de 
oette petite capitale furent tuées, le pavillon arabe fut abattu, et les 
huit canons de la reine tombèrent au pouvoir de nos marins, qui les 
enlevèrent. Les Mohéliens complètement vaincus, acceptèrent toutes 
les conditions des vainqueurs. Iomby offrant toujours sa démission, 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 101 

on l'accepta, et elle partit aussitôt pour Zanzibar, laissant son fils Ma- 
med roi de Mohély, sous la tutelle du ministre Amisy, qui passait 
pour être attaché aux Français. La grande exposition universelle de 
Paris attirait alors des flots de visiteurs de l'univers entier. Iomby se 
rendit de Zanzibar en France, où l'Empereur, apprenant sa conduite 
assez équivoque, refusa de la recevoir. Les Anglais furent moins dif- 
ficiles, et l'accueillirent en souveraine. 

Cette princesse n'était point encore de retour à Mohély, lorsque le 
transport la Somme amena par hasard le P. Lacomme et un autre de 
nos Pères dans cette île. La Somme avait ordre en se rendant de 
Mayotte à Nossi-Bé, de toucher à Mohély afin de porter le courrier à 
M. Lambert. « Le navire avait à peine mouillé, écrivait le Père com- 
pagnon du Préfet apostolique, que nous sommes descendus à terre. 
M. Lambert nous a reçus à bras ouverts : cet homme est vraiment 
bon etserviable. Il nous a parlé de sa position à Mohély, qui ac- 
tuellement est un peu plus sûre, mais qui n'est pas merveilleuse, 
malgré le bombardement du mois de novembre 1867. Sa maison res- 
semble à une vraie forteresse ; ses quatre faces vous montrent des 
gueules de canons béants. Il est obligé de faire tout cet étalage de 
force, pour tenir en respect les Mohéliens, lesquels ne pouvant le 
faire périr par le fer, cherchent à le faire mourir par le poison. Ils 
ont déjà plusieurs fois tenté l'entreprise, et M. Lambert regarde 
comme une protection spéciale de la Providence de n'avoir point 
succombé. J'ai prié ce digne homme de me recueillir quelques filles 
mozambiques pour nos écoles ; il m'a promis de me servir le mieux 
du monde. Je compte sur sa parole, car déjà il nous a envoyé des 
garçons dont nous sommes bien contents. Dans la soirée nous som- 
mes allés voir le petit Sultan, fils et successeur de la fameuse Iomby, 
que vos journaux vous ont appris être allée en France, et de là en 
Angleterre. Mamed est un enfant de treize ans, très éveillé. Il nous a 
reçus dans son palais, assis sur son trône qui est un vieux fauteuil, et 
appuyé sur un sabre qui est plus grand que lui. Il me semblait voir 
David appuyé sur le sabre de Goliath. Dès que nous sommes arrivés 
il s'est avancé vers nous, et nous a tendu à chacun la main avec assez 
de grâce ; il participe un peu à l'éducation française de sa mère. Il 
nous a dit qu'il était bien content d'être roi. Et comme nous avions 
appris qu'il avait déjà donné des signes d'un caractère très cruel, 



102 MADAGASCAR 

nous lui avons recommandé d'être doux et humain à l'égard de ses 
peuples, lui disant que Dieu les lui avait donnés pour être leur père, 
et non pour en faire des esclaves. Il a promis de s'améliorer. Puisse- 
t-il garder sa parole ! Mais, hélas ! il est mahométan et entouré de fa- 
natiques ; ils ne permettront jamais de faire couler sur son front 
l'eau sainte qui change les cœurs, et répand en eux l'esprit de cha- 
rité. » 

« Dès que la guerre de Prusse éclata, ajoute le P. Cazeaux dans 
une lettre datée du 5 avril 1872, et que l'on sut la France accablée 
par son ennemie, les Anglais persuadèrent facilement à Iomby re- 
venue enfin à Mohély, que le gouvernement français se trouvant dans 
l'impossibilité de défendre M. Lambert, le moment était arrivé de se- 
couer le joug. On proclame donc de nouveau la révolte contre lui, on 
veut qu'il quitte l'île. Mais cette fois encore, le courage du Français 
résiste à l'attaque des Mohéliens. A la lin pourtant, il lui aurait fallu 
céder, si le Volta, aviso à vapeur, ne fût survenu avec ses canons. La 
paix fut bientôt rétablie, mais elle coûta cher aux Mohéliens. Un fort, 
assez bien conditionné et même pourvu d'armes, disparut, détruit par 
le feu de l'aviso ; de la ville, il ne resta plus que des ruines ; les plus 
coupables des révoltés furent conduits à la Réunion. Il n'en fallait 
pas davantage. La soumission fut complète, et très sincère la récon- 
ciliation de la reine avec M. Lambert ; aussi, est-ce de cœur qu'elle 
nous reçoit aujourd'hui, M. Lagougine, commandant du à'Assas, et 
moi. 

Le salon de réception est une grande salle où sont rangés, à droite 
et à gauche de la reine, quelques fauteuils et quelques chaises. 
Sa Majesté, le visage à demi recouvert parle masque arabe, est assise 
sur un sofa de soie rouge, qui lui sert de trône. Le commandant La- 
gougine prend sa place à sa droite, je m'assieds à sa gauche, et les 
autres se rangent à notre suite. La conversation s'engage ; la reine 
parle bien le français et se trouve parfaitement à l'aise au milieu de 
nous. Elle me donnait le nom de Père ; on sentait en effet qu'elle s'a- 
dressait à un missionnaire. Après avoir parlé d'affaires avec M. le 
commandant du à'Assas, elle se tourna vers moi, et me demanda à 
plusieurs reprises des nouvelles du P. Finaz, des autres Pères qu'elle 
a connus et des Sœurs de Mayotte. Elle me parut s'intéresser beau- 
coup aux succès de notre mission de Madagascar. » 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 103 

Le P. Cazeaux s'occupa ensuite des quelques chrétiens, engagés de 
M. Lambert qu'il était venu visiter ; et par lesquels il fut parfaitement 
accueilli. « Quoi d'étonnant, ajoute le missionnaire ; ces pauvres gens 
voient le prêtre si rarement, faute de communications régulières ! » 

Un an environ après cette visite, le 22 septembre 1873, M. Lambert 
terminait dans cette île, privée de tout secours religieux, son aven- 
tureuse carrière. Il aima sincèrement la France :il chercha à établir 
la religion de sa patrie à Madagascar et à Mohély. Espérons que son 
zèle aura fait pencher la balance en sa faveur au tribunal de Dieu. 
Quant à Iomby elle a régné en musulmane dans son île, jusqu'à ces 
dernières années, date de sa mort. 

Que dire de Mayotte, sous la Préfecture apostolique du P. Lacomme, 
sinon que cette terre, ingrate à l'Évangile dès les commencements de 
la Mission, fut ingrate jusqu'à la fin? Aucun progrès notable ni dans 
l'évangélisation de ses habitants païens, trop arabisés pour recevoir 
la pure doctrine de Jésus-Christ, ni dans ses écoles toujours com- 
posées de petits Africains rachetés de l'esclavage , et pour la plupart 
impropres à toute culture intellectuelle à partir de douze ans, ni enfin 
dans le matériel lui-même de ses églises, ses maisons V i o i 
autres bâtiments de la Mission, laissés par l'administration française 
dans un état de délabrement de plus en plus complet, jusqu'au jour où 
la Compagnie de Jésus abandonna cette île au zèle des Pères du Saint- 
Cœur-de-Marie. Telle fut Mayotte au point de vue des progrès de la 
Mission de 1866 à 1878. Comme nous ne voudrions cependant en 
aucune façon égarer la bonne foi de nos lecteurs, nous reproduirons ici 
deux lettres, l'une du P. Cazeaux, l'autre du P. Lacomme, d'après les- 
quelles, malgré quelques redites que nous les prions de supporter, 
ils pourront juger facilement cette île tant au physique qu'au moral. 

Commençons par la lettre du P. Cazeaux au P. Provincial de Tou- 
louse : 

« Mayotte a pour population les blancs d'abord, qui ne sont autres 
que les employés du gouvernement, et les concessionnaires ; les Ara- 
bes, dont nous parlerons plus bas, des Malgaches et enfin des Makoas 
ou noirs de la côte d'Afrique, mozambiques et autres. Je n'ai pas 
besoin de vous parler des blancs. Vous devinez ce qu'ils sont et ce 
qu'ils valent; très bienveillants du reste à notre égard, ils ne feront 
rien pour nous contrarier, mais il ne feront pas un pas pour seconder 



104 MADAGASCAR 

notre action. Les Malgaches sont les meilleurs sous tous rapports. Ils 
sont bons travailleur s, intelligents, plus expansifs et moins corrompus. 
Auprès d'eux le bien serait facile, s'ils n'étaient pas si disséminés et si 
mal entourés. Leur caractère sympathise facilement avec celui des 
Européens; aussi aiment-ils à se rapprocher d'eux. Outre leur carac- 
tère, il pourrait y avoir une autre raison: c'est qu'ils sont ici une race 
vaincue par les Arabes, et ils voient des amis dans les Européens. Du 
reste les intérêts bien entendus de la colonie demanderaient qu'on les 
favorisât. Loin de là, on semble tout faire pour les décourager et les 
éloigner. S'ils demandent des concessions, on les leur refuse pour les 
donner aux Arabes, qui laissent leurs terres en friche. Eux du moins 
feraient valoir les terres et s'attacheraient sincèrement à la France : mais 
cette espèce de mépris les oblige à quitter l'île, et ils privent ainsi la 
colonie d'un des éléments les plus sûrs et les plus avantageux. 

L'ignorance, l'abrutissement, l'apathie sont l'apanage des Makoas, 
nègres venus des côtes d'Afrique. Encore enfant le Makoa montre 
quelque disposition, mais dès l'âge de douze ans, toutes ses capaci- 
tés sont remplies et nous voilà au nec plus ultra de son développe- 
ment. Tout ce que vous lui enseignez est bientôt oublié. Quand vous 
parlez, il a l'air de comprendre, il répétera même ; revenez deux jours 
après, c'est comme s'il n'avait jamais entendu parler de rien. N'allez pas 
croire que ce soit seulement pour les matières de l'esprit; pour le ser- 
vice ordinaire vous êtes obligé d'enseigner vingt fois les mêmes choses 
avant qu'il puisse parvenir à les comprendre. Que faire avec de pa- 
reilles natures? Vous n'éprouverez pas de résistance, et pourvu qu'ils 
n'aient pas trop à se déranger, ils se laisseront instruire; mais ils n'en 
valent guère mieux après qu'avant. 

J'estime que le plus grand obstacle à la Mission ce sont les Arabes. 
Ce qu'ils sont ailleurs, ils le sont ici. Comme le démon a bien réussi à 
incarner son esprit en eux! Dans leurs relations ordinaires vous les 
prendriez pous les hommes les mieux civilisés. Ils saluent le prêtre, 
causent volontiers avec lui, parleront même de Dieu et de la nécessité 
de la prière. Sous ce rapport bien des chrétiens ont de quoi rougir. 
Vous les voyez sans honte faire publiquement leurs ablutions, leurs 
prostrations et gestes divers qui accompagnent leurs prières. Même 
ils sont rigides observateurs de leurs lois, au moins ostensiblement. 
Mais toute leur sainteté consiste dans cet extérieur. Ne comptez pas 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 105 

sur la probité ; je crois que tromper un chrétien, c'est une vertu pour 
eux. Le fanatisme donne aux Arabes un grand esprit de prosélytisme ; 
et l'influence, dont ils jouissent, en fait un des plus grands obstacles 
au succès de la Mission. Agir auprès d'eux est chose impossible. Les 
Muphtys sont immédiatement là, se mettant à la traverse. Si quelque 
Arabe obéissant à la voix de sa conscience embrassait le christianisme, 
il serait sûr d'être emprisonné sous peu. C'est ce qui arrête plusieurs 
catéchumènes. L'esprit arabe est dominant dans l'île. L'organisatior 
vicieuse des villages l'entretient et assure son influence. L'adminis- 
tration loin de le combattre lui réserve ses faveurs. Ainsi, toutes les 
places subalternes sont pour les Arabes : la police, les emplois de 
facteur, etc. Bien plus un Arabe aura toujours raison contre un blanc. 
De là résultent des taquineries, des mesures arbitraires, qui ont in- 
disposé et finissent d'indisposer tous les esprits droits. Si ce système 
antipolitique et si opposé aux intérêts de la colonie durait, l'on ver- 
rait bientôt toute la prospérité disparaître . Les colons n'y tiendraient 
pas. Les Arabes se sentant soutenus ne reculent devant aucun moyen: 
ils éloignent de nos écoles non seulement les enfants arabes, mais 
les enfants malgaches, mozambiques et autres. De plus ils suscitent 
des embarras à nos enfants chrétiens déjà établis : comme ceux-ci 
sont apathiques naturellement et sans énergie, ils cèdent assez faci- 
lement à la crainte et aux promesses. C'est contre cet écueilque nous 
avons le plus de peine à les préserver. Priez Dieu de nous venir en 
aide. » 

Voici maintenant la lettre du P. Lacomme, qui pour être un peu 
moins sombre que la précédente, ne détruit rien néanmoins des asser- 
tions du P. Cazeaux. 

30 mai 1866. — « Me voici à Mayotte depuis quelques jours, non 
que des motifs pressants m'y aient attiré, car tout y va à l'ordinaire ; 
mais je tenais à voir cette partie de ma Mission que je ne connaissais 
pas encore, et j'avais du reste des affaires à traiter avec le comman- 
dant supérieur qui, comme vous savez, y fait sa résidence. Si vous 
interrogez vos souvenirs, vous vous rappellerez sans doute ce que vous 
racontaient de ce pays-ci nos missionnaires qui l'avaient habité. L'as- 
pect en semblait varier, selon le point de vue quelquefois, et quel- 
quefois aussi selon l'imagination du peintre. Or vous savez que 
je ne suis ni peintre ni poète ; et que je vois et juge de la manière la 



106 MADAGASCAR 

plus prosaïque. Je pense donc que Mayotte est un joli pays, plein d'a- 
venir agricole, à mesure que l'on desséchera les marais et que l'on 
cultivera les terres ; ce qui déjà est en grand mouvement. L'îlot est 
une vraie petite perle au milieu des nombreux petits îlots qui cernent 
la grande île comme d'une couronne. Et le mont Sapéré avec ses fo- 
rêts, et le mont Ouchanghy avec ses crêtes, et cent autres pitons avec 
leurs variétés, donnent au pays l'aspect le plus charmant ; et tout 
d'abord on accuse de calomniateurs les mauvais rapports que l'on a 
entendus sur Mayotte. Mais quand les premières impressions sont pas- 
sées, et que l'on songe qu'au fond de ces magnifiques vallées, et sous 
ces frais et délicieux ombrages, habite en permanence la cruelle fiè- 
vre, comme une lionne dans son antre, toujours prête à vous dévorer, 
je vous assure que le sentiment se resserre dans le cœur, et je ne sais 
quel air de jaunisse se répand sur tout votre corps. Voilà pour Mayotte 
vu au physique, qui n'est pas tout à fait l'emblème du moral. Car, 
l'on est assez mal impressionné tout d'abord en voyant une popula- 
tion arabe ou arabisée. Mais aussi l'on est un peu soulagé de trouver 
par-ci par-là quelques habitations de chrétiens, et quelques âmes 
fidèles, comme qui dirait des oasis dans de vastes déserts. Mahomet 
règne exclusivement dans l'île, et ce n'est que tout doucement et pas 
à pas que la religion de Jésus-Christ s'y implante. Il faudrait, je vous 
assure, une bonne légion d'anges pour refouler dans leurs derniers 
retranchements ces prosélytes du prophète. Mais vous savez que tels 
ne sont pas les moyens dont Dieu se sert pour établir son règne en ce 
monde. Il frappe à la porte, et il attend qu'on lui ouvre ; il arbore 
son drapeau et il attend qu'on vienne à lui. Or comme ce drapeau, 
c'est la croix qui cache les fleurs sous les épines, il n'est pas étonnant 
qu'on n'y accoure pas en foule. L'école, voilà notre grande œuvre ici ! Il 
en est déjà sorti plusieurs ménages chrétiens, et elle continuera à être, 
nous l'espérons, une source de recrutement pour la milice de Jésus- 
Christ. L'élément arabe est très fort ici, nous ne saurions en douter. 
Mais une goutte d'eau qui tombe continuellement finit par renverser 
les forteresses les plus formidables. Ainsi fera, j'espère, notre tout 
humble école de Mamozo, qui est, comme vous le savez, l'objet de 
toute l'affection du bon P. Rebreyrend. La fièvre ne l'a pas épar- 
gné, ce cher Père, non plus que les RR. PP. Bobillier et Piras. Mais 
voici la belle saison qui leur a déjà prodigué ses faveurs ; car je les 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 107 

ai trouvés en prospérité et surtout en belle gaîté ; ce qui m'a fait 
beaucoup de plaisir, et vous pensez bien que je ne suis pas venu la 
refouler ni la diminuer, mais bien lui imprimer, si je puis le dire, 
une nouvelle expansion. Le beau verger qui se trouve à Mamozo! 
quels beaux avocats ! quels suaves ates ! quels doux ananas ! etc., etc. 
Et les mangues qui viennent de finir, y sont, dit-on, de la meilleure 
espèce. Aussi notre Mamozo fait-il envie à tout le monde. » 

Le P. Lacomme écrivait quelques mois plus tard. 

« Dans le désir de me rendre compte de cette mission de Mayotte, 
je me suis mis à l'étudier, et j'ai trouvé qu'elle comptait 265 chrétiens 
indigènes ou quasi indigènes parmi lesquels 120 enfants à l'école. Des 
143 qui ne sont pas à l'école les deux tiers sont mauvais ; l'autre tiers 
est passable. J'ai été vraiment surpris de trouver si peu de ferveur 
même parmi les familles sorties de l'école depuis peu. Le dimanche 
matin on ne se fait pas scrupule de manquer à la messe, bien que 
l'on se trouve à peu de distance de l'église ; et le soir c'est à peine si 
quelqu'un vient au salut. Il y a abstention aussi bien de la part des 
femmes que des hommes. Je n'ai reconnu parmi ces chrétiens aucun 
zèle pour la conversion des païens parmi lesquels ils vivent, et dont 
ils ne partagent que trop les amusements et les manières d'agir. 
Presque tous les païens sont arabisés. C'est à peine si j'ai pu obtenir 
que cinq à six d'entre eux vinssent au catéchisme. Il y a une répul- 
sion générale pour le baptême. Nous ne savons comment nous y pren- 
dre pour empêcher nos chrétiens de Mamozo d'avoir commerce avec 
les Arabes. » 

Mais laissons Mamozo et son délicieux verger, Mayotte et ses diffi- 
cultés mêlées d'agréments, afin de nous occuper plus spécialement 
de la vraie Mission du P. Lacomme, je veux dire l'île de Nossi-Bé, 
son séjour préféré et la portion la mieux cultivée de sa préfecture, 
et où il sut, par sa bonté et ses industries , récolter plus qu'ail- 
leurs ces fruits apostoliques que son cœur ambitionnait de pré- 
férence à tous les autres. Si jamais Nossi-Bé fit quelques progrès 
dans la foi de Jésus-Christ, on peut dire que ce fut pendant l'admi- 
nistration religieuse du P. Lacomme. Écoles à entretenir et à déve- 
lopper, paroisse chrétienne à augmenter et à diriger, mission à don- 
ner soit aux infidèles de l'île, soit à ceux de la Grande Terre, son zèle 
embrassa tout avec ardeur, et en poursuivit l'exécution avec une 



108 MADAGASCAR 

admirable constance, malgré mille épreuves, qui lui vinrent tantôt 
de la Providence et tantôt de la malice des hommes. Un mot sur 
chacun de ces points donnera, croyons-nous, une idée plus claire, à 
nos lecteurs, de ce que fut Nossi-Bé de 1868 à 1877, que si nous sui- 
vions d'année en année l'histoire des rares événements religieux di- 
gnes de quelque remarque, qui se passèrent dans cette île. 

« Nos écoles, écrivait le P. Barbe au P. Provincial, le 25 mai 1869, 
sont en pleine prospérité. Depuis l'année dernière, le nombre des 
élèves tant filles que garçons, s'est presque doublé. Demandez au 
Rèv. P. Supérieur surtout, ce que lui a coûté de démarches et de peines un 
semblable accroissement. Il y a quelques années, il était impossible 
de soutenir nos classes avec les enfants malgaches seulement. Les 
parents refusaient de nous les confier. Outre l'action invisible de 
l'ennemi de tout bien, qui s'agite ici autant que partout ailleurs, les 
parents avaient et ont encore des raisons vraies et des motifs fondés, 
pour justifier leur conduite. Notez d'abord qu'ils aiment éperdument 
leurs enfants; c'est une bonne chose, pourvu qu'elle ne soit pas portée 
à l'excès. Ensuite quand ils s'en séparent, c'est pour longtemps et 
quelquefois pour toujours, quoiqu'on leur permette de venir les voir 
aussi souvent qu'ils le veulent. Une fois entrés chez nous, ces pauvres 
enfants ne nous quittent plus ordinairement, si ce n'est lorsqu'on les 
a mariés. Il faut agir de la sorte, sous peine de ne pas faire grand 
chose pour le bien de la Mission. Il n'y a donc rien d'étonnant que 
les parents hésitent un peu à nous abandonner leurs enfants. Ajou- 
tons à cela que les enfants eux-mêmes sont fous de leur liberté, et 
lui sacrifieraient volontiers tous les avantages de la religion et de la 
civilisation, qu'ils ne connaissent pas encore. Ainsi j'avais un peu 
raison de dire qu'il fallait comme une espèce de petit miracle pour 
amener ces enfants chez nous. Une fois venus chez les Pères ou chez 
les Sœurs, après quelques jours d'un inévitable ennui, ils suivent 
sans trop de peine les exercices de la communauté. Plus habitués à 
ce régime, ils paraissent contents, et montrent plus par leurs actions 
que par leurs paroles, qu'ils sont tout à fait heureux de leur nouvelle 
vie. Je voudrais, mon Rèv. Père, que vous paissiez contempler, pen- 
dant quelques instants, la nombreuse division du F. Soula. Elle se 
compose d'environ quatre-vingt-dix élèves. Je mets en fait qu'il n'y a 
pas, dans un seul collège de France, une communauté où il y ait plus 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 109 

de régularité. Priez que cela dure longtemps et même toujours. Je 
ne dis rien du bon esprit de ces enfants, il laisse peu à désirer. Quant 
à leur piété, jugez si elle est édifiante par ce seul trait. Nous faisons 
actuellement, selon l'usage de la Compagnie, les six dimanches de 
saint Louis de Gonzague. Eh bien, je crois que tous ceux qui ont fait 
leur première communion, s'approchent chaque dimanche de la 
sainte Table. S'il y a quelques exceptions, elles sont fort rares et je 
ne les connais pas. Les enfants des Sœurs donnent aussi de bons 
exemples de piété : souvent parmi elles la communion est générale. 
Durant la neuvaine de saint Joseph, chacune a voulu faire une ou 
deux fois la sainte communion, pour se préparer à cette fête. Pen- 
dant le mois de Marie 1869, deux, trois et même quatre d'entre elles 
s'approchent de la sainte Table, tous les jours, en l'honneur de la 
sainte Vierge. Le mois de Marie se fait ici avec un élan, une pompe 
et un empressement que plusieurs des meilleures paroisses de France 
pourraient nous envier. Des personnes qui ne mettent pas pour l'or- 
dinaire le pied à l'église, assistent régulièrement à ces saints exer- 
cices. Le mois de saint Joseph a été aussi bien célébré. Il y a eu une 
petite retraite, comme préparation à la fête. Le 19 mars, avait lieu la 
première communion d'une trentaine de personnes. » 

Le P. Lacomme écrivait de son côté, dans cette même année 1869, 
aux petits apostoliques de l'école d'Avignon : 

« Nos élèves sont de provenances diverses. Les uns viennent d'eux- 
mêmes, avec le consentement des parents, d'autres nous ont été 
donnés, d'autres ont été acquis par nous à prix d'argent. 

Ceux qui nous sont donnés sont nés d'ordinaire un jour néfaste, 
le mardi, par exemple; ou bien les parents leur ont reconnu un dé- 
faut de conformation, ou une marque qui fait présager quelque mal- 
heur pour eux-mêmes ; ou encore les sorciers, qui sont fort redoutés 
ici, ont jeté sur eux un mauvais sort. Ces enfants, étant condamnés 
à disparaître, nous sommes heureux si nous pouvons en recueillir 
quelques-uns. Il est même arrivé que, devenus entre le père et la mère 
un objet de litige, ils ont été livrés aux missionnaires par les parents 
eux-mêmes. 

Zanzibar est dans ces parages le grand marché aux esclaves. Les 
Arabes qui se livrent à cet odieux trafic en rapportent, à pleins bou- 
tres, des cargaisons humaines qu'ils vendent sur la côte Ouest de Ma- 



110 MADAGASCAR 

dagascar. Ces Africains sont achetés, soit par les Malgaches, qui sont 
très fiers d'avoir des esclaves, soit même par les blancs, qui, après 
dix ans de jouissance légale, sont tenus de leur rendre la liberté. 
C'est parmi ces pauvres exportés que nous avons l'occasion de rache- 
ter quelques enfants, à des prix comparativement assez élevés. 

Plusieurs de nos élèves nous sont venus dans des circonstances fort 
extraordinaires, que Dieu a fait surgir pour assurer le salut de ces 
pauvres âmes. Il y a quelques années, un négrier s'étant entendu 
avec un chef malgache pour faire son chargement à bon marché, se 
rendit avec lui sur la côte Nord-Est de Madagascar, en face d'un gros 
village dont la population était sans défiance. Pendant la nuit, le chef 
malgache sort des flancs du navire avec sa troupe, cerne le village 
endormi, et fait prisonniers bon nombre d'hommes, de femmes et 
d'enfants. L'éveil étant donné, le pirate ne pouvait plus espérer for- 
tune de ce côté-là : il revint sur la côte Ouest pour achever son 
chargement. Le commandant de Nossi-Bé envoya un vapeur à la 
poursuite du navire, qui fut capturé. Les Malgaches furent élargis ; 
mais les plus jeunes enfants, à la demande des parents, furent pla- 
cés dans nos écoles, quelques-uns s'y trouvent encore. Tous sont de- 
venus chrétiens; bonheur qu'ils n'auraient pas eu dans leur pays 
privé de missionnaires. 

Peut-être êtes-vous tentés maintenant de me demander quel est 
le savoir de nos écoliers malgaches. 

D'abord il est entendu qu'il ne sera pas question de latin ni de grec, 
pas davantage d'algèbre ni de géométrie . Mais, interrogez sur le ca- 
téchisme, depuis la première page jusqu'à la dernière, et l'on vous 
répondra. Ouvrez un livre, le premier venu, et vous trouverez plu- 
sieurs de nos élèves qui le liront couramment. Dictez-leur quelques 
phrases, non des plus complexes, et vous recevrez une copie assez 
bien écrite, sans trop de fautes d'orthographe. Vous pouvez leur de- 
mander une addition, une soustraction, une multiplication, même 
une division; ils vous donneront assez promptement la somme, le 
reste, le produit et le quotient. 

Si vous aimez le chant, venez assister à un de nos saluts. Après la 
première impression de curiosité causée par l'accent malgache, et 
par la dureté des voix, vous vous sentirez émus et attendris en re- 
connaissant des airs et des paroles que vous avez mille fois entendus 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 111 

en France. Sous la direction d'un ancien élève de l'école, nous avons 
organisé une musique instrumentale qui commence à exécuter pas- 
sablement quelques moreeaux. J'aurais voulu que vous eussiez été là, 
pour en juger, lorsque nous eûmes l'honneur d'être visités, il y a 
deux mois, par le commandant en chef de la station navale, et plus 
tard aux fêtes de Noël; vous auriez été émerveillés de voir des cor- 
nets, des trombones et autres instruments dont j'ignore même les 
noms, si bien ajustés entre ces grosses mains malgaches, qu'on serait 
tenté de ne croire propres qu'à tenir la bêche et la pioche. 

La bêche et la pioche, le rabot, l'aiguille et le ciseau, ils les ma- 
nient en effet tour à tour, ainsi que la plume, les instruments et les 
jouets. Chaque jour, matin et soir, il y a un peu de temps consacré 
aux travaux manuels, sans compter une journée entière par semaine, 
que l'on passe à la campagne, à sarcler le manioc, le maïs, les ara- 
chides, le café et d'autres productions utiles. Mais ce travail est une 
vraie récréation, surtout quand ils songent que le soir ils rentreront 
à l'établissement, chargés de cannes à sucre, ou de fruits dont ils 
pourront disposer à leur gré. 

Une école, une pension, un collège, cela suppose toujours des va- 
cances et des congés. Dernièrement, nos jeunes Malgaches avaient 
un jour de congé. Grâce à la bienveillance de M. le commandant 
qui nous avait prêté son grand canot, ils se rendaient à l'île Sakatia 
riche en gibier de toute sorte : oiseaux, fanihis (grosses chauves-sou- 
ris), chèvres et bœufs sauvages, cerfs même, rien n'y manque, outre 
les mille variétés de poissons qu'on trouve près du rivage. 

La journée fut magnifique, et les produits de la pêche et de la chasse 
furent abondants. Je vis rentrer le soir nos élèves chargés de poisson 
et de gibier, le tout couronné par une énorme chèvre sauvage que 
deux hommes avaient peine à porter. 

Je ne saurais passer sous silence l'anecdote qui suivit le congé. 
Dans la nuit, il y eut un grand orage à Hellville, avec des coups de 
tonnerre épouvantables, tels qu'il s'en fait entendre ici de temps en 
temps dans cette saison. La foudre tomba même sur le mât de pa- 
villon et aussi sur le mât du grand canot qui avait porté notre 
monde au lieu du congé. Le lendemain, grande rumeur parmi les 
Malgaches: « Cela n'est pas étonnant, disaient-ils, ils ont tué des vo- 
rom-baratra (oiseau du tonnerre)! » Ce qui était vrai. Or, c'est chez 



112 MADAGASCAR 

eux une opinion très enracinée que le tonnerre gronde alors, et qu'il 
frappe les endroits où se trouve même une plume de cet oiseau. » 

Ainsi parlait le P. Lacomme en 1869. 

Les écoles augmentèrent encore les années suivantes. Vers 1873 le 
nombre des garçons atteignit cent trente et le dépassa bientôt. Celui 
des filles ne fut pas de beaucoup inférieur. Et ces chiffres se main- 
tinrent à peu près de la sorte jusqu'à l'année 1879, époque de notre 
départ de cette Mission. Par ses écoles et ses ateliers Nossi-Bé rem- 
plaça donc alors la Ressource, ou fut du moins la plus parfaite image 
de l'établissement malgache, créé à Bourbon par le P. Jouen. 

En toute Mission, la fin de l'instruction donnée >ux indigènes est 
de former des chrétiens, dignes d'être inscrits un jour au rang des 
apôtres du Seigneur, ou de devenir du moins, par le sacrement de 
mariage, de bons pères et de bonnes mères de famille. Nossi-Bé au 
premier de ces points de vue peut revendiquer la gloire d'avoir donné 
àla Mission son premier prêtre malgache. L'enfant que M. Dalmond 
en 1846 avait envoyé tout jeune à la Ressource, le fils du chef Linta, 
Basilide Rahidy revenait, après une longue formation subie à la 
Ressource, à Tananarivo et en France, revoir son pays ; mais il reve- 
nait prêtre. Aussi quelle joie dans l'école et parmi tous les chrétiens 
de cette île, lorsque le 17 juin 1874, le navire qui l'apportait mouilla 
à Hellville. « Une foule de chrétiens, dit le P. Lacomme, parmi les- 
quels quelques-uns de ses parents sont venus l'attendre à la Mis- 
sion ou sur la jetée du rivage. Tous avaient revêtu leurs habits de 
fête. N'était-ce pas une fête, en effet, pour ce peuple, d'entendre et 
de voir cet ampijoro (prêtre), le premier que les îles malgaches aient 
jamais donné? Et c'était à Nossi-Bé qu'en revenait la gloire ! Beaucoup 
semblaient aussi se demander si, étant prêtre, il était encore Malgache, 
ou si, étant Malgache, il était vraiment prêtre. Ce qui est sûr, c'est 
qu'on l'a reçu avec autant de respect que d'amitié. 

Depuis le moment de son arrivée jusqu'au soir, les visiteurs ont 
afflué à la Mission. Ils ont pu se convaincre, à leur grande joie, que 
leur ancien prince, bien qu'il soit devenu vazaha (blanc, européen) , 
est resté Malgache, et que, loin d'avoir renié sa nation, il l'aime plus 
que jamais. Ce jour même, il est allé présider la prière du soir dans 
la petite chapelle du village de nos chrétiens. Vous pouvez penser 
avec quels sentiments il a été accueilli par les habitants, surtout par 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 113 

son frère et par son parrain, qui se trouvaient là. Sa vieille mère 
l'avait attendu longtemps à Nossi-Bé. Ne le voyant pas arriver le mois 
dernier, elle s'en était retournée chez elle. Elle va se hâter de revenir 
pour recevoir sa bénédiction. Toute la journée d'hier, les visites 
n'ont pas cessé. Après qu'il eut parlé en public, les Malgaches di- 
saient: « Tout le monde l'a compris. Et ce n'est pas seulement avec 
la langue et avec les lèvres qu'il parle, c'est surtout avec son cœur. » 

Pour les Malgaches, le P. Rahidy est à la fois ampanjaka (roi) et 
ampijoro (prêtre). Nos blancs aussi le voient avec plaisir ; ils s'éton- 
nent que de la race malgache il ait pu sortir un homme comme lui. 
Je suis persuadé que le passage du premier prêtre malgache fera 
beaucoup de bien par ici. » 

C'est ce qui eut lieu en effet. La vue du P. Basilide Rahidy développa 
singulièrement l'attrait que quelques élèves de l'école ressentaient 
déjà pour la vie sacerdotale. Deux de ses neveux, partirent bientôt 
après pour l'école apostolique fondée à Tananarivo vers cette époque. 
Un autre élève fut dirigé sur celle de Bordeaux. Sur ces trois enfants 
l'un se trouve encore aujourd'hui au noviciat de la Compagnie ; un 
autre est Frère des écoleschrétiennes. Le troisième, quittant les études 
cléricales, s'est marié à Nossi-Bé. Et c'est ordinairement ainsi, par la 
voie du mariage, que s'est terminée, à Nossi-Bé, aussi bien qu'à la 
Ressource et à Tananarivo, l'éducation des enfants de nos écoles. 
Comment pourrait-il en être autrement, à moins d'une grâce excep- 
tionnelle ? La sève sacerdotale ou religieuse ne vient bien ordinaire- 
ment que sur un terrain de foi antique et de mœurs pures. Il faut, 
chez un peuple barbare, former la famille, avant de former le prêtre. 
Heureux encore les missionnaires qui ne sont pas condamnés, comme 
ceux de Madagascar, à voir périr, sous le souffle de la superstition des 
ancêtres et du concubinage public, les fruits les plus précieux de leurs 
travaux ! si\e p. Lacomme n'eut pas toujours ce bonheur, il eut du 
moins celui de voir sortir du sein de ses écoles un grand nombre de 
ménages, qui unis à ceux de la Ressource, développèrent grandement 
le germe de paroisse établi déjà à Nossi-Bé par ses prédécesseurs. 

Écoutons-le rendre compte au directeur de la Sainte-Enfance, delà 

célébration de plusieurs mariages des enfants de son école en 1873. 

« Il y a quelques jours, dit-il, le 30 septembre, nous faisions, au sein de 

notre chrétienté, une fête de famille où présidait la religion aussi bien 

11 8 



114 MADAGASCAR 

que la gaieté et la simplicité, comme il convient en de pareilles occa- 
sions. .Nous formions quatre nouveaux ménages chrétiens, qui cou- 
ronnaient ainsi une éducation de plusieurs années, et venaient ap- 
porter à notre église un nouveau renfort. 

De ces quatre couples, deux étaient malgaches et deux makoas. Ces 
derniers, pauvres enfants arrachés du sein de leur famille et de leur 
pays par les Arabes, avaient eu le bonheur de tomber entre nos 
mains, échappant ainsi, comme par miracle, à une longue servitude, 
où il leur eût été bien difficile de connaître notre sainte religion et de 
se sauver. Mais avec nous, ils trouvaient la liberté des enfants de Dieu, 
l'éducation, l'instruction religieuse, et enfin la famille chrétienne. Ce 
n'est pas la science qui brille en eux, mais en retour, ils sont de bons 
cultivateurs, et ils seront, j'espère, d'excellents chrétiens. 

Les deux autres, qui sont malgaches, sont doués de plus d'intelli- 
gence que les Makoas. Aussi ont-ils acquis une certaine instruction 
primaire qui n'est pas à dédaigner. Ils sont même habiles dans la mu- 
sique instrumentale. Déplus, ils ont l'un et l'autre un métier qui leur 
procurera une facile existence, tout en rendant au pays de bons ser- 
vices. De leur côté, les Sœurs ont fort bien élevé leurs jeunes femmes, 
qui sont toutes de bonnes ou d'excellentes couturières. 

Ceux qui connaissent le petit mobilier qui suffît aux Malgaches 
pourraient s'imaginer que nous n'avons pas à nous mettre en frais 
pour établir ces ménages. Ils pourraient penser qu'une petite case, 
deux marmites en terre, une natte, quelques mètres de toile, etun peu 
de riz pour commencer à vivre, c'est tout ce qu'il leur faut, puisque 
telle est, en général, toute la fortune de leurs compatriotes. Mais il n'en 
est pas ainsi, parce que ces enfants ont été élevés dans d'autres condi- 
tions. En participant à notre civilisation, ils se croient en droit d'en avoir 
les avantages même matériels selon leur position ; et ils se regarde- 
raient comme un peu délaissés, si on ne les mettait tout d'abord 
dans une certaine aisance. Il y aurait aussi à craindre qu'en reprenant 
leur première condition, ils ne fussent exposés à reprendre en même 
temps des habitudes et des sentiments d'insouciance, qui ne sont que 
trop le propre des autres Malgaches. Il faut donc leur donner une pe- 
tite mais bonne case, un petit trousseau, quelques meubles qu'on a 
soin de leur faire faire à eux-mêmes, enfin une dot de quelques pias- 
tres, qu'on leur verse à mesure de leurs besoins. Avec cela, les voilà 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 115 

constitués en ménage parfait ; et alors, sans trop de sollicitude, ils se 
mettent à gagner leur pain de chaque jour, et à conserver par leur travail 
la position qui leur est faite. Mais revenons à notre fête de famille. 

Cette noce, puisqu'il faut l'appeler par son nom, avait attiré beau- 
coup de monde, comme on peut le comprendre. Là, chrétiens et 
païens, parents ou amis des mariés, parés de leurs habits de fête, se 
confondaient et faisaient cortège, tout empressés de faire honneur à 
ceux qui entraient, en ce jour, dans leurs rangs, et qui venaient dé- 
sormais se mêler à leur vie. La cérémonie fut aussi solennelle que 
possible. L'orgue, ou plutôt l'harmonium ne cessa de se faire entendre 
durant toute la messe. Mais ce qu'il y eut de plus édifiant, ce fut de 
voir s'approcher de la sainte Table tous ceux qui étaient l'objet de 
cette cérémonie, et plusieurs de leurs parents ou amis. 

Lorsque tout fut terminé à l'église, le cortège se dirigea vers le 
camp chrétien. Vous vous rappelez que le camp chrétien est un vaste 
emplacement de trois hectares placé au centre même d'Hellville, et 
où nous avons groupé, dès le commencement de la Mission, un cer- 
tain nombre de ménages, dans le dessein de les isoler de la contagion 
du mal. Au milieu du camp, une salle verte faite de feuilles de coco- 
tier attendait les nouveaux mariés. Après les félicitations d'usage et 
un peu de repos, vint le tour du festin qui devait être, bien entendu, 
approprié à la circonstance. Un riche Malgache aurait, en cette occa- 
sion, tué un ou plusieurs bœufs. Mais nous fûmes plus modestes, et 
cependant tous purent être satisfaits. 

On en était là lorsque tout à coup une explosion de joie se mani- 
feste dans toute l'assemblée. C'est la betsabetsa qui fait son appari- 
tion. La betsabetsa est la boisson obligatoire de toutes les fêtes mal- 
gaches. Les parents n'auraient pas cru traiter convenablement les 
conviés, si chacun n'avait pu tremper ses lèvres dans cette liqueur, 
vrai nectar pour eux, mais pour nous passablement insipide. Tous y 
participèrent avec joie et avec modération, comme il convenait. 

Feu après, encore une nouvelle explosion d'hilarité ; c'étaient les 
musiciens malgaches qui arrivaient, armés de leurs violons et de 
leurs tambourins. Ils venaient réjouir l'assemblée de leurs jolies 
quoique éternelles symphonies. Cent fois on les avait entendus jouer 
les mêmes morceaux ; et pourtant on les écoutait encore avec plaisir, 
tant ils sont industrieux à varier leur harmonie. 



îl(.i MADAGASCAR 

C'est dans ces divers exercices que la journée s écoula, et elle se 
termina religieusement par la prière du soir, dans la chapelle du 
camp chrétien, selon l'habitude de tous les jours. Le lendemain, j'eus 
la consolation d'entendre dire par des personnes compétentes que 
tout s'était très bien passé. Un Européen, exprimant l'opinion de plu- 
sieurs, disait : «Quel beau résultat vous obtenez ! C'est étonnant de voir 
comment vous avez pu former ainsi ces jeunes gens ! » Mais pour nous, 
sans songer aux peines dupasse ni aux joies du présent, nous étions 
uniquement préoccupés de l'avenir, et nous demandions à Dieu, de 
tout notre cœur, la persévérance de ces enfants que nous avions 
pu élever en son nom et pour sa gloire, grâce aux secours de la 
Sainte-Enfance, grâces aux pieuses libéralités des associés. » 

Ces fêtes dont le P. Lacomme vient de nous donner une idée, se 
reproduisirent chaque année jusqu'à la fin de la Mission. Les ména- 
ges étaient seulement en plus grand nombre. « Nos écoles, écrivait 
le Préfet apostolique en 1876, viennent de donner, comme tous les 
ans, leur contingent à la Mission. Quinze nouveaux ménages sont 
depuis peu au camp chrétien de la Batterie. » 

Et il ajoutait dans une autre lettre : « Que sont les fidèles qui for- 
ment la base et le noyau de nos chrétientés des Petites Iles et sur- 
tout de Nossi-Bé ? Ce sont des enfants élevés dans nos écoles et que 
nous avons établis à mesure que leur âge les appelait dans le monde. 
D'où viennent ces menuisiers, ces tailleurs, ces cordonniers, ces fer- 
blantiers et ces autres ouvriers que Ton voit partout au travail? Et 
ces couturières qui imitent si bien les ouvrages d'aiguille venus d'Eu- 
rope ? Ils sortent les uns et les autres des écoles de la Mission. Ce 
sont des enfants malgaches de diverses tribus, qui ont été élevés 
et formés dans ces écoles, soutenus en partiejpar l'œuvre de la 
Sainte-Enfance. 

Il est bien consolant de voir ces bons pères de famille, ces bonnes 
femmes de ménage que la religion a ainsi transformés, marcher déjà 
sur les traces de ceux que le christianisme a depuis longtemps civi- 
lisés. Il y a quelques années à peine toute cette population était adon- 
née à la superstition, plongée dans l'ignorance, abandonnée à des 
mœurs et à des habitudes fort libres. Maintenant nous y trouvons 
des familles chrétiennes qui se respectent, des hommes et des femmes 
oui savent lire, écrire et travailler, qui viennent à la messe le di- 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 117 

manche, accompagnés de leurs enfants, qui portent avec dévotion '.e 
scapulaire et la médaille, et qui s'approchent de la sainte Tahle à 
toutes les fêtes. Encore une fois tout cela est l'œuvre de nos écoles. » 

Avec ses écoles nombreuses et son camp chrétien, Nossi-Bé méri- 
tait de posséder la plus vaste et plus belle église des trois îles. Cette 
faveur lui fut enfin accordée par le gouvernement ; mais non toutefois 
sans difficultés. On dut en effet jusqu'en 1870 se contenter, malgré les 
réclamations énergiques du P. Jouen auprès du ministère, de la pail- 
lote proscrite par M. Théodore Ducos. L'administration avait bien, il 
est vrai, en 1860 commencé une église en pierre, afin de se mettre en 
règle avec les circulaires de Paris ; mais c'était tout. L'achèvement 
de l'édifice remis d'année en année semblait ne devoir jamais arri- 
ver. La protection toute -puis santé du général Pêne, envoyé en mis- 
sion extraordinaire dans les parages de l'océan Indien, triompha 
de ces lenteurs. Le 29 janvier 1870 l'église achevée fut livrée au 
culte avec toute la solennité possible, c'est-à-dire en présence du 
commandant, des officiers et des troupes en grande tenue, et au 
bruit du canon. « Cette église se compose, dit le P. Barbe, qui en a 
fait la description, d'une nef et de deux bas côtés soutenus par des 
colonnes. On y célèbre les offices religieux avec beaucoup de 
pompe. Chants, musique vocale et instrumentale, ornementation gra- 
cieuse, rien n'y manque surtout les jours de fête ; et les étrangers de 
passage à Hellville sont tout étonnés de trouver dans cette île encore à 
moitié sauvage les beautés si touchantes du culte catholique. » 

Il est temps maintenant de raconter quelque chose des travaux et 
des diverses excursions apostoliques entreprises par les missionnaires 
de Nossi-Bé, durant cette époque, soitau dedans, soit au dehors de l'île, 
pour la conversion des païens. Nous laisserons encore ici, selonnotre 
habitude, la parole aux acteurs de ces saintes expéditions. 

« Vous pensez peut-être, écrivait le P. Lacomme au P. Provincial, 
que nous évangélisons toute l'île de Nossi-Bé. Hélas! il s'en faut bien ! 
Nous ne sortons guère d'Hellville et de ses environs que pour des cas 
extraordinaires. Le travail abonde ici; et nous ne saurions en aller 
chercher ailleurs. Ce serait sacrifier un bien réel, pour en entrepren- 
dre un moins sûr, car nous ne pouvons pas suffire à tout. Cependant 
le champ est vaste, et il serait bien à propos de le cultiver. Mais où 
sont les ouvriers? 



118 MADAGASCAR 

Il y a quelques semaines, j'ai fait le tour de l'île, en m' arrêtant aux 
principales localités. C'était l'époque où les riz sont au grenier, épo- 
que par conséquent ou les Malgaches se reposent de leurs petits la- 
beurs. Aussi trouvai-je partout une belle population d'hommes, de 
femmes et d'enfants en grand nombre, n'ayant alors d'autre souci que 
celui de jouir paisiblement, à l'ombre du pavillon français, de leur 
récente récolte, en attendant les nouvelles semailles. En effet dans 
quelques jours nous les verrons s'élancer dans leurs pirogues, pour 
s'en aller à la Grande Ile faire leurs plantations annuelles. Or pour 
cela vous ne sauriez croire à quels excès de déprédations ils se livrent. 
Ils abattent, ils brûlent, ils pillent de toutes les manières les magni- 
fiques forêts qui couvrent les collines et les montagnes, après qu'ils 
ont épuisé les vallées. Que ce soit du sandal, du palissandre, de l'é- 
bène ou autres bois précieux, ils ne respectent rien, pourvu que le 
terrain soit à leur convenance. De là vient que toutes ces côtes, au- 
trefois vertes et riches de végétation, se dénudent peu à peu et ne lais- 
sent plus voir qu'une terre aride, à peine tapissée d'arbustes insigni- 
fiants. Quelquefois aussi une étincelle échappée allume de vastes incen- 
dies, qu'on ne peut plus comprimer, et qui se propagent jusqu'à ce que 
l'aliment vienne à leur manquer. J'ai été témoin d'un de ces spectacles 
qu'on serait tenté d'appeler magnifiques, si l'on n'en connaissait pas 
les terribles conséquences. C'est surtout pendant la nuit que cela pa- 
raît terrible et majestueux. Figurez-vous tout le flanc d'une montagne 
embrasé. Le feu, après avoir rapidement dévoré tout le petit bois et 
les herbes rampantes du sol, s'attaque aux gros arbres qu'il consu- 
me à leur tour. On voit alors la flamme s'élever par degrés jusqu'au 
sommet; et bientôt toutl'horizon est sillonné de mille torches arden- 
tes, qui jettent au loin une lueur sinistre, au milieu d'un frémissement 
qui glace. Les habitants d'alentour considèrent avec effroi le torrent 
dévastateur. Mais ils ne sauraient être que spectateurs muets et im- 
puissants, car rien ne pourrait l'empêcher de suivre son cours. Ces 
peuples n'ont pas de gouvernement bien intelligent. Les chefs locaux 
qui sont chargés do distribuer les terres, au nom d'un chef principal, 
que l'on appelle roi ou reine Ampanjaka sont les premiers à donner 
l'exemple, après avoir pris pour eux-mêmes le meilleur morceau. Et, re- 
marquez que les Hovas, qui prétendent s'op poser à l'exportation des bois, 
ne font rien pour empêcher ces dégâts irréparables, cespertesimmenses. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 



119 



Pour en revenir, mon R. Père, à ce que je vous disais de nos popu- 
lations malgaches, il nous serait facile de les évangéliser, soit ici, 
quand elles se reposent, soit à la Grande Terre, quand elles travail- 
lent, si nous étions un peu plus nombreux. Le missionnaire serait 
partout bien reçu, car ces pauvres gens n'ont aucun argument à nous 
opposer, nulle difficulté à nous faire. Je me trompe : pour un certain 
nombre, il est une coutume qui, sans les éloigner de nous, les em- 
pêche de se fusionner complètement avec les blancs: c'est l'usage du 
porc, que beaucoup de Malgaches ont faly (c'est-à-dire défendu par 
quelque vœu ou par la religion). Ils tiennent cela des Arabes qui 
fréquentent le pays, et qui cherchent ainsi à introduire leurs vaines 
observances, afin de se faire des partisans du Coran. Un jour pendant 
ma tournée, arrivé dans un gros village appelé Befotaka (c'est-à-dire 
beaucoup de boue, parce qu'il y a un bassin de terre à poterie), me 
voyant entouré d'enfants qui jasaient et m'interrogeaient de l'air le 
moins timide, je les sollicitais de venir avec moi, à l'école afin d'ap- 
prendre la prière et les taratasij (c'est-à-dire à lire et à écrire). « Nous 
ne pouvons pas, me répondirent-ils tous, car nous ne mangeons pas du 
cochon, et nous ne faisons pas usage de graisse. — Qu'à cela ne tienne, 
leur dis-je; on ne vous en donnera pas, mais on vous fera votre 
rou (potage) à part, avec du bœuf ou du poisson. — Non, non, cela 
ne se peut, on nous donnerait de la graisse qui est faly pour nous. » 
Impossible de leur tirer cette idée de l'esprit. Dans un autre vil- 
lage, du nom à'Ampirègne, bien connu des premiers missionnaires 
de Nossi-Bé, j'étais à peine descendu sur la plage que, hommes, 
femmes et enfants vinrent m'entourer pour me saluer et satis- 
faire leur curiosité. Après leur avoir dit d'où je venais et où j'allais, 
thème obligé chez eux, je causai quelque temps avec eux, et leur 
donnai des nouvelles des Pères qui les avaient évangélisés autre- 
fois. Hélas! ils s'en souvenaient à peine. Ils me montrèrent pour- 
tant la place de l'église, dont il ne reste d'autre vestige qu'un im-. 
mense tamarin qui l'ombrageait. Les quelques personnes qui avaient 
reçu la foi et le baptême avaient elles-mêmes émigré avec beaucoup 
d'autres. Comme nous causions : « Voilà des enfants charmants et 
nombreux, disais-je à ces Malgaches, pourquoi ne les confiez-vous 
pas aux Pères, qui les instruiraient? — C'est trop loin là-bas, à la 
Pointe, me répondirent-ils; viens plutôt ici faire l'école, et tu auras 



120 MADAGASCAR 

tous ces enfants. » Or pendant ces quelques mots, tous ces enfants, 
se croyant menacés dans leur liberté, et s'imaginant que j'étais venu 
les prendre, s'effacèrent en un clin d'oeil ; ils ne reparurent plus. C'est 
ainsi que nous avons à lutter, non seulement contre mille préjugés, 
mais encore contre cet instinct de la sauvagerie qui porte ces peuples 
à dédaigner les lumières de la vérité et le bienfait de la civilisation. 
Comme vous le savez, mon Révérend Père, nos efforts tendent surtout 
à instruire la jeunesse que nous voudrions toute voir dans nos écoles. 
L'expérience nous démontre en effet que ce ne sera que par une lon- 
gue et persévérante éducation, que nous pourrons implanter le chris- 
tianisme dans le cœur de ces hommes, trop plongés dans la matière. 
Mais les parents sont les premiers à nous soustraire les enfants; et ce 
n'est guère que quand nous allons faire le catéchisme dans leurs 
villages respectifs, qu'ils consentent à les laisser venir à la prière... » 
« A Saint-Joseph d'Ambodivanio, disait de son côté le P. Barbe, les 
conversions ne sont pas encore nombreuses. Saint Joseph, sous la 
protection duquel se trouve ce cher village, ferait bien de mettre la 
main à l'œuvre. Il se fait beaucoup prier ; sans doute nous ne per- 
drons rien pour attendre. Jusqu'à ce jour, quelques adultes et quel- 
ques petits enfants seulement ont été l'objet de ses faveurs et ont été 
baptisés. Je cite les faits. Un jour, j'entre par hasard dans la case d'un 
Arabe, (car il y en a à Nossi-Bé, et ce sont nos plus terribles ennemis) ; 
j'y trouve le père, la mère avec son petit enfant, et une vieille sorcière, 
occupée à faire ses diableries. L'enfant n'avait plus qu'un souffle de 
vie. Le père et la mère étaient dans la désolation. Ma présence inat- 
tendue les jette dans l'épouvante; car on est persuadé parmi les 
païens, que, si le prêtre catholique voit un malade et lui parle, cet 
infortuné mourra certainement. Aussi n'allez pas attendre qu'on vous 
invite à visiter un malade quelconque. On vous le cache, on le fait 
disparaître, s'il y a moyen. Interrogez les personnes du voisinage et 
demandez-leur où est telle personne malade ? — « Elle s'en est allée 
bien loin, bien loin, répondent-elles. » Ce n'est qu'un gros mensonge ; 
vous l'avez quelquefois à quatre pas de vous. Si vous n'entrez pas par 
surprise dans la case, on vous en ferme résolument la porte. Donc mon 
Arabe et les siens étaient fort embarrassés. Moi, sans me déconte- 
nancer, je leur dis : « Il n'y a pas de doute, cet enfant va mourir ; j'ai 
un remède qui lui fera du bien : voulez-vous me le lui laisser appli- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 121 

quer? » A cette proposition la mère saisit son enfant, le serre entre 
ses bras, et montre de tontes les façons qu'elle n'a que faire de mon 
remède. Le père semblait moins effrayé. Je m'adresse à lui et finis 
par obtenir son consentement. Je confère le baptême à la petite José- 
phine, et le lendemain elle était hors de tout danger. Depuis elle se 
porte parfaitement bien. Non seulement ses parents ne sont pas con- 
vertis ; mais encore ils refusent obstinément de me laisser voir la nou- 
velle baptisée . Que saint Joseph son patron en fasse un jonr une bonne 
chrétienne. 

Le second enfant baptisé et guéri comme Joséphine s'appelle 
Mathias. Un de ses parents, ancien élève de la Ressource, m'avertit 
delà maladie du pauvre petit Koto (c'était le nom malgache de l'en- 
fant). J'accours : il était expirant. Je lui donne aussitôt le baptême. 
Tout me faisait penser que dans quelques instants Mathias ne serait 
plus. Je le vis deux jours après ; il n'avait plus de trace de maladie. 
Sa famille, une des plus considérables du pays, parut un peu étonnée 
de cette guérison presque subite. Quelques-uns de ses membres sont 
venus quelquefois au catéchisme, et tout a été fini par là. 

Marie-Anne est le nom de la troisième. Je la rencontre sur le bord 
de la mer. Une fièvre brûlante la dévorait, La mère, quoique encore 
païenne, connaissait un peu notre religion. « Vous le savez, lui dis-je, 
le baptême guérit toujours l'âme des petits enfants et quelquefois 
aussi leur corps. Laissez-moi baptiser votre petite fille. » Après quel- 
ques hésitations, elle satisfait à ma demande. Je prends alors un peu 
d'eau de la mer, dans le creux de la main, et je donne la grâce de la 
régénération, à la petite Marie-Anne, qui, m'a-t-on dit, se porte depuis 
à merveille. Je ne l'ai plus revue : sa mère l'a emportée à la Grande 
Terre. Ce baptême ainsi conféré sur le bord de la mer me rappelait 
l'apôtre des noirs, le R. P. Claver qu'on nous représente ordinairement 
une coquille à la main, baptisant ses chers néophytes. Lui baptisait 
par centaines et par milliers: nous, un par un. Fasse ce vrai apôtre 
que nous l'imitions dans son zèle et dans ses succès ! 

Le nom du quatrième est Henri, fils d'un Arabe et d'une femme ma- 
koisedéjàbaptisée. Je l'avais vu plusieurs fois. Toutes mes démarches 
pour le baptiser avaient été inutiles. Je passais un soir près de la case. 
La mère y était seule avec son enfant qu'une forte esquinancie, accom- 
pagnée d'un gros rhume, menaçait d'étouffer à chaque instant. « Vous 



122 MADAGASCAR 

êtes chrétienne, dis-je à la mère : permettez-vous que votre enfant 
meure sans baptême? Donnez-moi de l'eau tout de suite et je vais le 
baptiser. » Je le baptise en effet. Quelques instants après, Henri n'ins- 
pirait plus aucune crainte sur son état. 

Enfin Laurent, le cinquième, est un Makoa d'une douzaine d'années. 
Depuis trois jours, il ne mangeait plus. Pas de sommeil et avec cela 
des souffrances atroces. On désespérait de sa vie. Comme il avait 
assisté plusieurs fois au catéchisme, je pus l'engager facilement à 
recevoir le baptême. Il m'en témoigna lui-même le désir le plus sin- 
cère. Pour le lui donner il me fallait la permission de ses maîtres qui 
ne semblaient pas trop s'en soucier. Je finis par triompher de leur 
résistance, en leur disant que le baptême pourrait bien guérir leur 
malade. Laurent fut baptisé. Le mieux s'est fait peu à peu, et il n'a 
plus aucune trace de maladie. A quelques jours de là, son maître lui- 
même fut attaqué d'une grave indisposition. Je lui propose le remède 
qui avait si bien guéri son domestique. Il n'ignorait pas ce dont je 
lui parlais : il avait appris la doctrine chrétienne. Il me répond car- 
rément qu'il n'en veut pas. L'heure de la grâce n'avait pas encore 
sonné pour lui. Il en est beaucoup d'autres qui lui ressemblent sur 
ce point. Ferait-on des miracles devant eux, plusieurs encore demeu- 
reraient insensibles. Quant aux adultes un peu âgés qui se convertis- 
sent, il est rare qu'ils ne conservent pas quelque chose de leurs 
premiers préjugés ou de leurs vieilles superstitions, ce dont il est si 
difficile de les désabuser complètement. 

Ceci me rappelle ce qui m'est arrivé, il n'y a pas longtemps, au 
moment où j'allais ondoyer un vieux Malgache auquel j'avais fait 
plusieurs fois le catéchisme, et qui avait eu des rapports fréquents 
avec des missionnaires. Après lui avoir fait l'instruction préparatoire, 
je me disposais à faire tomber sur son front l'eau régénératrice, 
lorsque je fus tout à coup arrêté par la contenance du vieillard. Il se 
tourna vers un chrétien de sa connaissance qui l'assistait, et d'un ton 
on ne peut plus sérieux : « Mon ami, lui dit-il, ne me trompe pas ; 
est-ce bien vrai que le baptême ne me fera pas mourir? » Il fallut 
toutes les protestations et les explications du chrétien, et une nou- 
velle instruction de moi pour le rassurer, et pour le convaincre que 
le baptême ne tue que le péché, mais qu'il fait vivre l'âme éternelle- 
ment, et ne peut faire que du bien au corps. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 123 

Tout dernièrement encore, je sortais de la maison vers le milieu 
du jour, lorsque je vis arriver deux femmes chrétiennes baptisées 
depuis peu. L'une, bien portante, marchait avec ardeur, et entraînait 
en quelque sorte sa compagne qui portait sur tout son extérieur les 
traits non équivoques de la fatigue et de la maladie. « Qu'y a-t-il 
donc, Agnès et Cécile, leur dis-je ? quel kabary avez-vous pour venir 
à cette heure-ici? — Le kabary que nous avons, répond Agnès, le 
voici : Cette femme s'est laissé persuader par les Malgaches qu'elle 
porte dans la tête un lolo ratsy (un démon), et pour cela elle a per- 
mis qu'on lui fît le tromba (sorte d'exorcisme diabolique). Mais moi je 
lui ai dit que le moyen de tirer ce lolo ratsy de sa tête, c'est de se 
confesser ; c'est pour cela que je ramène au P. Romani. » La pauvre 
Cécile avait déjà compris sa sottise ; elle en paraissait toute contrite. 
Le remède qu'elle venait chercher ne pouvait pas manquer d'être 
efficace. lien est aussi qui, quoique foncièrement chrétiens, n'ont pas 
le courage de suivre les préceptes de la religion, et se laissent en- 
traîner à leurs mauvaises inclinations. Mais aussi quelquefois Dieu 
donne des exemples terribles pour inspirer aux autres une crainte 
salutaire. C'est ce qui vient de nous arriver par rapport à un chré- 
tien de cette triste catégorie. Nous l'avions souvent invité à mettre 
ordre à sa conduite ; car il s'agissait pour lui ou de faire légitimer 
son maiiage avec la femme païenne qu'il avait prise, ou de se sépa- 
rer d'elle. Celle-ci ne voulait pas se faire instruire ni s'engager pour 
toujours ; et lui n'avait pas le courage de la quitter, au grand scan- 
dale des chrétiens. Hélas ! il est mort dans son péché, à moins qu'une 
tardive contrition, dont nous n'avons pas eu connaissance, ne soit 
venue à temps le réconcilier avec Dieu. S'en étant allé à la Grande 
Terre, selon la coutume des Malgaches, pour y récolter son riz, il a 
été mordu par un chien enragé qui lui a communiqué son mal af- 
freux ;peu de jours après, il est mort dans les horribles convulsions 
de la rage, loin de tout secours de la religion. Pourquoi ne sommes- 
nous pas plus nombreux? Un missionnaire pourrait accompagner et 
visiter nos Malgaches dans leurs résidences de la Grande Terre, où 
ils séjournent une partie de l'année, et où un bon nombre même ont 
définitivement ûxé leur demeure, comme je vous l'ai fait connaître 
dans une autre lettre. 

11 est certain qu'un des grands obstacles aux progrès de la Mission, 



124 MADAGASCAR 

c'est la difficulté de former des unions légitimes et durables. Nos 
Malgaches ne connaissent pas la perpétuité de ce lien sacré, lequel 
est toujours subordonné à leurs caprices. Leurs lois et leurs coutu- 
mes les autorisent à divorcer aussi souvent qu'ils le jugent à propos. 
C'est pourquoi le mot Mariazy (mariage) qui a pour eux la significa- 
tion d'union sans retour, au secours de laquelle les lois sont invoquées, 
ce mot, dis-je, en effraie un grand nombre qui préfèrent s'en tenir à 
leur fanambadiana malgache, lequel leur impose moins d'obligations et 
leur laisse plus de liberté. C'est là un des forts retranchements der- 
rière lesquels le démon s'établit, pour conserver encore son règne 
parmi ces peuples, et les tenir dans ses chaînes. 

L'eau de Saint-Ignace nous sert en bien des circonstances à triom- 
pher de sa tyrannie ; voici quelques faits assez récents : Laurent, dont 
je vous parlais tout à l'heure, a été un des premiers ainsi guéris. De- 
puis un temps immémorial, il avait aux jambes plusieurs plaies 
horribles et telles qu'on n'en voit point dans les climats froids et 
tempérés. Les Malgaches y avaient usé tous leurs remèdes et toutes 
leurs sorcelleries. Le pauvre enfant faisait pitié à voir ! J'avais tant 
entendu parler de l'eau de Saint-Ignace, que je résolus d'en faire 
l'essai sur cet infirme. On me le permit de grand cœur. Le mal 
paraissait à tous incurable, ou du moins fort long à guérir. Je 
donne mon remède : peu à peu les plaies se cicatrisent, le mal dis- 
paraît, et aujourd'hui Laurent se trouve parfaitement guéri. — Un 
homme, déjà avancé en âge, s'était dans une lourde chute presque 
cassé l'os de la jambe. Large plaie, suppuration abondante, douleurs 
continuelles et très aiguës, avaient été la suite de cet accident. Comme 
tous les malades il avait bien eu soin de se cacher toutes les fois que 
je passais devant sa case. Je le surpris cependant un jour. La jambe 
malade, impuissante aie soutenir, était tout amaigrie, et semblait se 
dessécher. « Voulez-vous essayer de mon remède ? lui dis-je. Si vous 
avez confiance en Dieu, vous guérirez. » Je tenais alors à la main un 
flacon de l'eau de Saint-Ignace. Je lui lave moi-même la plaie et toute 
la jambe, et je lui recommande d'en faire autant tous les jours, pen- 
dant quelque temps. Il me le promet. A trois jours de là, la plaie 
n'existait plus, la douleur s'en était allée, et le malade avait repris ses 
forces d'autrefois. — Un père de famille souffrait beaucoup des yeux. 
A certains jours, il ne voyait rien ou presque rien. La paupière sem- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 125 

blait morte et ce qu'on appelle blanc de Vœil s'était recouvert d'une 
couleur jaune et verdâtre. 

« Mon Père, me dit-il, est-ce que vous n'auriez pas un peu de ti~ 
sane pour me guérir? (Les Malgaches appellent tisanes tous les re- 
mèdes administrés par les blancs). — Oui, lui répondis-je, j'en ai une 
fort bonne. La prochaine fois que je viendrai, je vous l'apporterai. » 
L'eau de Saint-Ignace a fait ce qu'elle devait faire : elle a guéri radi- 
calement le malade. — Une femme semblait attaquée d'une phthisie 
pulmonaire fort avancée. Je l'invite à faire usage de l'eau de Saint- 
Ignace. Elle accepta volontiers. Avant une semaine, elle se trouva 
beaucoup mieux. Les forces lui revinrentpeuàpeu. Elle a depuis 
longtemps repris ses occupations ordinaires. Jamais elle ne s'est 
mieux portée. — Je pourrais encore raconter d'autres faits du même 
genre. Mais ceux-là suffisent pour montrer que saint Ignace, notre 
père, travaille toujours et partout avec ses enfants. Sans doute, il 
prépare ainsi lui-même les voies aux grandes conversions. Nous 
avons affaire à un peuple d'enfants. Il faut lui parler aux yeux, avant 
d'arriver à son cœur. Nous ne négligeons rien pour cela, et puis: 
quod possibilitas nostra non obtinet, nobis Josephi et Marise interces- 
sione donetur. 

Pour me rendre à Saint-Joseph d'Ambodivanio, je dois traverser 
un petit bras de mer. Ordinairement je fais ces trajets en pirogue. 
Mais quelquefois la mer est trop basse, et il faut passer à gué. Si 
nous autres Européens nous nous mettons ainsi à l'eau, nous savons 
d'avance ce qu'il nous en coûtera : plus d'un accès pernicieux a suivi 
cette imprudence. Donc à deux reprises différentes, j'ai cru devoir, 
par précaution, me faire porter par un noir, à califourchon sur ses 
épaules. La première fois, la chose se fit pour le mieux. La seconde 
fois, plus de la moitié du chemin était déjà fait, quand tout à coup 
mon noir s'enfonce dans une mare profonde et m'y jette avec lui. 
Parvenu de l'autre côté, j'ôte mes souliers et mes bas, et j'en ex- 
prime gaiement l'eau, comme aussi celle dont ma soutane était im- 
bibée. Puis je continue ma route. J'avais ce jour-là un grand enter- 
rement à ma chapelle de Saint- Joseph. Je prêche avec plus d'ardeur 
qu'à l'ordinaire, à cause de mon auditoire nombreux et imposant, et 
je fais le catéchisme comme de coutume. Ce n'est que le soir que je 
pus changer de linge. J'en ai été quitte pour une petite indisposition, 



126 MADAGASCAR 

et pour une fièvre assez bénigne qui n'a duré que quelques heures. 
Vous ne sauriez croire, mon Révérend Père, avec quelle attention 
les Malgaches écoutent la parole de Dieu. Je m'en suis aperçu dans 
plusieurs circonstances. Un jour, entre autres, je parvins à remplir 
d'hommes seulement notre pauvre église. Jamais à Nossi-Bé on 
n'avait vu un spectacle si beau et si saisissant. Je leur parlai pen- 
dant un petit quart d'heure: ici une des principales qualités de l'o- 
rateur est de n'être pas long. L'attention de ce peuple enfant est 
bientôt lassée. Jamais, j'ose le 'dire, il n'y eut auditoire chrétien 
plus attentif et plus recueilli. Par malheur les impressions ne res- 
tent pas. Ajoutez que ces gens-là sont insouciants et paresseux. 
Aussi a-t-on toute la peine du monde à les réunir dans les chapelles. 
Les uns viennent aujourd'hui, demain il vous en viendra d'autres, 
et les premiers auront à peu près disparu. Ceux-ci reviendront dans 
quelque temps, et ainsi de suite. Aussi ne faut-il pas perdre trop 
vite patience, pour conclure quelque chose de sérieux avec eux. » 

« Un des ennemis les plus tenaces que nous ayons à combattre, li- 
sons-nous dans la lettre d'un autre missionnaire, c'est sans contredit, 
les vieuxpréjugés elles petites superstitions dans lesquels ces peuples 
ont été élevés. De là vient qu'ils n'acceptent qu'avec méfiance la pure et 
sainte doctrine que nous leur proposons. Les sikily sont leur pre- 
mier maître et un des principaux obstacles à leur conversion. Sont- 
ils malades ? Vite ils recourent aux sikily, pour connaître la cause 
de leur maladie et le remède qu'il faut employer. Veulent-ils éclai- 
rer un doute ou savoir quelque chose de caché à leur esprit? Aussi- 
tôt les sikily sont en mouvement. Le sikily est une divination que 
l'on pratique au moyen des graines d'un arbre qui porte ce nom. 
Nos Malgaches y ont une foi sans bornes. Pour eux, les sikily ne se 
trompent jamais. C'est que Yampisikily, ou le devineur, qui a soin 
de se faire bien payer, donne toujours, sans hésiter, une réponse 
claire à ceux qui le consultent. Peu importent les conséquences ; les 
sikily ont eu leur effet; on trouve toujours moyen de les disculper, 
lorsqu'ils se trompent, ou plutôt, lorsque l'effet n'a pas été selon la 
réponse. 

Le tanghen est toujours en activité dans les lieux où les Hovas ne 
régnent pas absolument, même aux portes de Nossi-Bé. C'est le 
fruit d'un arbre, et un poison violent dont les Malgaches se servent 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 127 

pour exercer ce que nous appelons le jugement de Dieu. Ainsi, 
lorsque quelqu'un, soit par malice, soit de bonne foi, a été accusé 
d'un crime ou de sorcellerie, il faut qu'il se lave de cette imputation, 
sans quoi il serait déshonoré auprès de tout le monde, même de ses 
parents qui doivent rompre avec lui. En effet, s'il hésite à subir l'é- 
preuve, le chef de la famille fait placer devant lui un peu de tout ce 
qui sert au ménage, comme une marmite, un couteau, une cuiller, 
du riz, etc., et lui dit: «Prends cela, mon ami, tu as des bras, tu es 
bien portant, tu peux gagner ta vie ; va où tu voudras, puisque tu 
acceptes l'accusation. » La crainte d'être ainsi déshonorés et rejetés, 
fait que la plupart, ceux surtout qui se sentent innocents, acceptent 
volontiers l'épreuve et sont les premiers à la demander. 

Dernièrement, trois personnes de Nossi-Bé, un homme et deux 
femmes furent accusés d'avoir causé la mort de quelqu'un de leur 
famille. Eh bien! nous prendrons le tanghen, dirent-ils, et nous ver- 
rons si nous sommes coupables. Mais comme l'opération ne pouvait 
se faire prudemment à Nossi-Bé, ils partirent pour la Grande Ile, 
avec leurs accusateurs. Ils se rendent au lieu particulièrement ré- 
servé à ces épreuves, et dont les abords sont marqués parles nombreux 
tombeaux de ceux qui ont succombé. Là, on allume un grand feu; on 
fait cuire dans une marmite du riz en bouillie. Les patients sont as- 
sis sur une natte. Lorsque tout est prêt, le ministre du tanghen 
prend le redoutable poison, le pèse et le montre aux témoins afin 
qu'il soit bien constaté par eux qu'il donne à tous la même quantité. 
Les accusés l'avalent sans sourciller, car d'ordinaire les sikily leur 
ont dit qu'ils peuvent avoir confiance. Le point capital pour eux est 
de le vomir. A cet effet, on leur fait manger du riz en bouillie en 
très grande quantité, afin de forcer l'estomac à le rejeter. Mais il ar- 
rive souvent que l'estomac résiste à tous les efforts et retient le fu- 
neste poison, c'est ce qui est justement arrivé pour deux des accusés, 
un homme et une femme. Le tanghen n'a pas tardé à produire son 
effet. Leur corps s'est démesurément gonflé, les cheveux se dres- 
saient sur leur tête ; ils poussaient des cris de douleur et d'épou- 
vante que les autres prenaient pour des aveux de leur crime. Alors 
l'épreuve est finie; dans l'opinion des Malgaches, ils sont évidem- 
ment coupables. On les place sur le bûcher préparé d'avance, et les 
malheureux sont réduits en cendres. Quant à la femme qui a sur. 



128 MADAGASCAR 

vécu, son innocence est solennellement déclarée; on la célèbre en 
tirant force coups de fusil et en faisant de grandes libations. » 

Une des principales raisons pour lesquelles M. Dalmond et nos 
premiers missionnaires de Madagascar se fixèrent à Nossi-Bé, était, 
on s'en souvient, la proximité de la Grande Terre, et l'espérance de 
pouvoir d'Hellville s'élancer à la conquête des âmes sur le rivage op- 
posé. 

Sous la Préfecture du P. La comme, aussi bien qu'au début de la 
Mission toute la côte Nord-Ouest de la Grande Ile était censée être 
sous la protection de la France. « Cela n'empêche pas cependant, 
écrivait en 1869 le Préfet apostolique, que l'on n'y pousse le cri de 
guerre, sans demander permission à la France, et que de sanglan- 
tes discordes ne s'allument entre les peuplades diverses qui l'habi- 
tent, bien qu'elles appartiennent toutes à une même tribu, celle des 
Antankara ; mais le pays est morcelé et divisé, sous un grand nom- 
bre de chefs qui cherchent tous leurs propres intérêts, souvent aux 
dépens de leurs voisins . Comme il ne leur est pas trop facile d'en 
venir aux mains, ils s'arment de ruse et de finesse; et c'est pour eux 
une grande victoire lorsqu'ils ont pu attirer dans leur village et sous 
leur drapeau quelque sujet d'un autre chef. Quelquefois aussi ils 
cherchent à se réduire par la famine, en allant, dans les terres de 
leurs ennemis, détruire et ravager les champs de riz, ce qui est tou- 
jours suivi de représailles. Ces rivalités existent surtout entre les 
cantons gouvernés par des femmes soi-disant reines, qui, n'osant 
pas se prendre aux cheveux probablement, s'en prennent aux mois- 
sons de leurs rivales. Il ne se passe pas d'année, je crois, où il n'y 
ait de ces grands kabary, et où l'on n'apprenne que telle reine est 
allée avec sa bande arracher les riz de telle autre reine, etc. Cette 
année-ci, c'est Tsiresy (l'invincible), reine d'Ankify qui a opéré cette 
œuvre de destruction chez la reine Adiza, sa voisine et sa parente... 
Et le commandant de Nossi-Bé a dû intervenir pour les pacifier, ce 
qui n'est pas facile. 

Nossi-Faly vient de nous donner un spectacle bien plus tragique. Le 
roi de cette île est le jeune Xavier Rivolra que certains de nos Pères ont 
pu connaître à la Ressource, où, hélas ! il n'est pas resté assez longtemps 
pour se former au christianisme et au gouvernement. Aussi à peine 
installé sur le trône de son père, a-t-il oublié son devoir, et s'est-il 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 129 

abandonné sans réserve au caprice d'un mauvais sujet qui a capté 
sa confiance. Les missionnaires n'étaient plus là pour le conseiller 
et le préserver, et les admonestations qu'ils lui faisaient de Nossi-Bé 
ont été impuissantes à le retenir. Toutefois il nous est resté toujours 
fort affectionné et très attaché. Mais gouverné comme il est par un 
Arabe, il est incapable de prendre une bonne décision. Sous son gou- 
vernement, sa petite île est devenue le réceptacle des mécontents, 
et même de quelques échappés de prison de Nossi-Bé, qui ont été 
bientôt à redouter pour les braves gens du pays. Et, en effet, une 
nuit, quelques-uns de ces malfaiteurs sont venus assommer et dé- 
valiser la femme d'un traitant en l'absence de son mari; et le jeune 
roi, au lieu de venger ce crime, a eu la sottise de rester inactif et 
même de participer au butin. Aussitôt que le bruit en est venu à 
Nossi-Bé le commandant a fait agir la police ; les coupables ont été 
saisis, et le roi a été incarcéré avec eux, avec cette différence que, 
par honneur, on l'a mis au fortin, tandis que les autres ont eu le 
cachot en partage. 

Cependant l'emprisonnement d'un roi était quelque chose d'inouï 
pour les Malgaches de nos côtes ; et il était à craindre de voir s'éle- 
ver parmi eux, sinon des menaces, ils n'auraient pas osé, du moins 
des réclamations générales : cela n'a pas manqué. Le fameux Tsimi- 
haro, qui a joué autrefois un rôle important dans les affaires des 
Français avec les Malgaches, est arrivé de Nossi-Mitsio, où il règne, 
avec une bande de trois à quatre cents guerriers, sur une flottille de 
soixante belles pirogues. Nous avons vu ces embarcations s'avancer 
majestueusement et ayant en vérité l'air d'un cortège royal. Il faut 
dire toutefois que Tsimiharo n'était venu ainsi équipé qu'après en 
avoir demandé et obtenu la permission, et qu'on a eu soin de désar- 
mer tous ses guerriers avant de les laisser débarquer. Tsimiharo ve- 
nait en effet non pas attaquer, non pas menacer, non pas même pro- 
tester, mais tout simplemenVdemander grâce pour son neveu, Rivotra, 
qui est le fils de son frère. Cette grâce lui a été accordée quelques 
jours après, à condition qu'il réparerait le mal fait à un sujet fran- 
çais ; mais les coupables ont été jugés et condamnés, comme ils le 
méritaient. Voilà donc notre jeune roi réinstallé sur son petit trône. 
Aura-t-il profité de la leçon? Il le prétend ; car j'ai été le voir depuis ; 
il m'a assuré qu'il est devenu sage. 

h 9 



130 MADAGASCAR 

C'est le 10 avril 1866 que je lui ai fait cette visite. Le commandant 
de Nossi-Bé avait tenu à me donner sa baleinière afin de m'éviter la 
peine d'aller en pirogue, ce dont je lui ai été très reconnaissant. 
L'aspect de l'île de Nossi-Faly parsemée de villages, du moins dans 
une bonne partie de son étendue, est ravissant; et sa proximité de 
la Grande Terre d'où elle est à peine séparée, rend la position très 
avantageuse. Il est difficile de trouver un emplacement plus gai et 
mieux choisi que l'ancien emplacement de la Mission, si tristement 
abandonné deux fois,, la première fois en 1849, et la seconde fois 
lorsque la mort de Ranavalona I eut ouvert la Grande Ile aux mission- 
naires, forcés de courir au plus pressé, et de quitter ce champ stérile 
pour prendre enfin possession de la terre promise. Mon cœur s est 
serré néanmoins en voyant devant moi ces allées de manguiers plan- 
tés par nos Pères, et ces soubassements de maisons et d'église 
que l'herbe et les broussailles cachent en partie. Un traitant de Nossi- 
Bé avait acheté les trois beaux bâtiments de la Mission, et les avait 
transportés à Fascègne, sur son établissement de sucrerie. 

Rivotra m'a fort bien accueilli, et m'a demandé un missionnaire 
pour évangéliser ses sujets. J'ai visité une partie des villages voisins 
de sa demeure. Quelle indifférence partout! Je ne suis pas étonné 
que les Pères chargés autrefois de cette mission l'aient jugée stérile. 
Toutefois à la longue on peut espérer quelque chose ; car il ne faut 
pas ignorer que cette indifférence est partout le caractère des Malga- 
ches de la côte. » 

Le P. Lacomme revint plusieurs fois encore les années suivantes à 
Nossi-Faly. Ayant appris dans le mois d'août 1867, que Tsiminona, 
grand chef d'une partie de cette île, était gravement malade, il se hâta 
de partir pour aller le baptiser. « J'arrivai au village royal, nous dit- 
il, vers 6 heures du soir, et aussitôt je demandai à voir mon ma- 
lade. Après les pourparlers d'usage, je fus introduit, non pas dans sa 
case ordinaire, mais dans celle qu'on lui avait, selon l'usage de ces 
peuples, aménagée pour le temps de sa maladie. Tsiminona me 
reçut fort bien. Et comme la religion de Jésus-Christ n'était pas nou- 
velle pour lui, qu'il avait fréquenté les Pères, assisté souvent à leur 
messe et à leurs prières, il ne me fut pas difficile de l'instruire som- 
mairement, et de le baptiser ensuite, sur sa demande et à sa grande 
joie. Le lendemain il allait un peu mieux, il me témoigna sa re- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 131 

connaissance en m' offrant ses présents, du meilleur cœur possible. 

J'ai profité de mon séjour d'une semaine à Nossi-Faly pour visiter 
un peu cette île. 

Il n'y a en ce moment que dix chrétiens à Nossi-Faly. On pourrait 
en faire d'autres assez facilement, s'ils n'avaient pas une si grande 
horreur pour l'indissolubilité du mariage. Ce mot de mariage chrétien 
et indissoluble, si contraire à leurs idées, les effraie. 

On pratiqua pendant que j'étais là la cérémonie de la circoncision. 

La fête dura cinq à six jours. Elle se faisait dans une sorte d'enclos 
protégé par une palissade de feuilles de cocotiers et orné de drapeaux. 
On y buvait copieusement du rhum et de la betsabetsa. Un bœuf 
avait été tué. C'était une véritable orgie. Comment parler à ces pau- 
vres gens de religion dans de telles circonstances ? 

Nossi-Faly renferme le mahabo ou cimetière royal des rois saka- 
laves de la tribu des Bemazava, qui habitent la côte voisine de Ma- 
dagascar. Ce cimetière se trouve sur un beau plateau planté de 
manguiers fort épais, ce qui lui donne un aspect un peu sombre. Il 
est environné d'un grand nombre de cases, qui forment un gros 
village, dont tous les habitants sont des esclaves royaux préposés à 
la garde du cimetière. Le tombeau du roi Maka, souche de cette fa- 
mille, occupe le milieu de la rangée principale, composée de cinq 
tombeaux. C'est le plus gros de ces divers monuments tous en ma- 
çonnerie. Derrière cette première rangée de cinq s'en trouve une 
autre composée de trois tombeaux seulement. Un peu sur le devant 
du monument de Maka, on m'a montré celui de Tsimandroho, tué 
àTafondro vers 1851, pour s'être soumis aux Français. » Nous avons 
raconté sa mort dans cette histoire. « Deux tohitra ou rihana ou 
magasins à riz sont placés devant le groupe des tombeaux, pour re- 
cevoir le riz offert aux mânes de ces rois. A certains jours de fête, on 
prend de ce riz, et on en met un peu dans les sépulcres, en suivant 
certaines pratiques superstitieuses. Les gardiens mangent le surplus 
avec de grandes démonstrations de joie. Juste devant ces deux ma- 
gasins à riz s'élèvent deux grossiers belvédères où les Malgaches de 
l'endroit viennent prendre l'air et se reposer. Une palissade entourant 
les tombeaux et les magasins à riz le sépare du cimetière. Tout 
cela est assez mal tenu ; et on y entasse mille objets de superstition. 
Les Malgaches de ce village paraissent peu civilisés, et ma visite a 



132 MADAGASCAR 

semblé leur déplaire. Ils paraissent sombres, comme le lieu qu'ils 
gardent. 

Vers la fin de février 1868, j'ai refait un nouveau voyage à Nossi- 
Faly. On n'a eu que de pauvres nouvelles à me donner de Rivotra 
qui s'enivre habituellement. Comme je me reposais à l'ombre, je vis 
arriverprès de moi un homme un peu âgé, portant sur ses épaules du 
plomb, de la poudre et autres munitions d'un fusil. « Ou vas-tu 
comme cela, lui dis-je, et sans fusil? — Je me promène, répondit-il. 
— Mais pourquoi porter ainsi les munitions de ton fusil ? — Elles ne 
sont pas à moi. Le roi est ivre, et quand il est dans cet état, il veut 
frapper tout le monde. Afin d'éviter alors quelque accident, l'un 
s'empare de son fusil, l'autre des munitions, et nous allons nous 
promener. » Le lendemain, dimanche, Rivotra vint à la messe avec 
plusieurs des siens. Je lui parlai en particulier ; mais il ne voulut 
pas convenir qu'il s'enivrait. » 

Un autre roi du nord de Madagascar est aussi un des élèves de la 
Mission. Frédéric Lalahy occupait à Nossi-Bé un emploi modeste, 
et ne songeait nullement au trône lorsque une faction des Antankara 
vaincue par ïsimiharo, et pressurée par lui outre mesure, se réunit 
dans la plaine de Sambirano, sous le patronage de la reine Tsiresy 
afin de choisir un successeur à leur précédent monarque tué par les 
soldats de Tsimiharo. Leur choix tomba sur Frédéric, une députation 
lui fut envoyée à Nossi-Bé pour lui annoncer cette nouvelle. Frédéric 
refusa d'abord cet honneur. Mais pressé par de nouvelles instances, 
il courut se mettre à la tête de son nouveau peuple, et la guerre re- 
commença entre ses gens et ceux de Tsimiharo. 

Sans entrer ici dans le détail des hostilités, nous dirons de suite, 
avec le P. Lacomme, que cette guerre des Antankara tint en émoi 
tout le pays, depuis le cap d'Ambre jusqu'à Morontsanga, pendant 
un an. Mais le résultat le plus sensible fut une grande disette pour 
les deux partis, et par suite pour les peuples d'alentour. Dès le 
commencement de la guerre, les vainqueurs avaient brûlé et saccagé 
toutes les localités qui avaient appartenu à leurs ennemis; et les 
vaincus, dans leur fuite précipitée, ne pouvant emporter leurs pro- 
visions de riz, se tenaient cachés dans les forêts, vivant de racines 
et de fruits sauvages. C'était justement l'époque où il fallait faire les 
nouvelles plantations; mais ni vainqueurs ni vaincus n'avaient le 



SES HABITANTS ET SES MISSION AIRE S 133 

temps de se livrer à la culture, et leurs champs restèrent en friche. 

Lorsque vint plus tard le temps de la moisson, leurs greniers 
demeurèrent vides. 11 est vrai que le riz abondait dans les con- 

- voisines qui n'avaient pas été visitées par le fer de l'ennemi. 
Seulement, comme la guerre était toujours en suspens, chacun se 
hâta de vendre sa provision de riz, afin d'être délivré de toute sol- 
licitude à cet égard. La guerre n'est pas venue, mais bien la famine 
avec ses horreurs. Elle a sévi pendant plusieurs mois. «Aujourd'hui, 
ajoute le P. Lacomme, l'abondance revient avec la paix. Tous les 
maux passés semblent oubliés. Mais il reste dans le cœur des deux 
partis une grande animosité qui pourra éclater au premier jour, si 
i^s Hovas n'y mettent ordre. Ceux-ci de leur côté ont gagné du ter- 
rain, à la faveur de ces troubles : et. par le fait, il se trouvent éta- 
blis dans tout ce pays, où jusqu'ici ils n'avaient osé prendre pied. Ce 
ne serait pas un mal pour la Mission, si malheureusement les Hovas 
n'entraînaient partout après eux un protestantisme grossier, qui se 
propage autant par la terreur des maîtres que par l'appcàt de l'or. Sans 
cela, il y aurait avantage pour nous à être en rapport avec ce peuple 
dominateur, beaucoup plus apte, comme vous le savez, à recevoir 
1 Evangile, que ne le sont les autres tribus infectées de fétichisme ou 
de mahométisme, et dont le sentiment moral peu élevé nous offre 
uissi peu de ressources. Ainsi Tsimiharo, le héros de cette guerre. 
s est depuis longtemps livré aux arabisants qui fréquentent nos pa- 

-. Cependant il n'ose faire un pas sans l'avis de ses devins. C'est 
lui qui, après avoir offert aux premiers missionnaires de Nussi-Bé une 
bienveillante hospitalité dans son île de Nossi-Mitsio, leur tendit en- 
suite des pièges, et leur révéla toute sa duplicité. Quelquefois il nous 
vient visiter. Mais alors il affecte de beaux sentiments, comme pour 
nous faire oublier ses procédés d'autrefois. Il semble surtout prendre 
plaisir à contempler les statues et les images de la sainte Vierge, que 
abes lui ont appris à connaître et à vénérer, sous le nom de 
Marianou. Tsimatahotra qui affectait plus d'élévation et d'indépen- 
dance de caractère, n'était guère moins dévoué que Tsimiharo au 
culte des sorts. Le mety et le faly, c'est-à-dire, le permis et le prohibé 
jouaient un grand rôle dans son existence et le rendaient esclave de 
vains préjugés. Je me souviens encore que, peu de semaines avant 
la guerre, un naturaliste français, directeur du Musée de la Réuniorj. 



134 MADAGASCAR 

étant venu dans nos contrées pour y remplir une mission scientifique, 
s'était rendu à Mahavavy sur l'invitation amicale de Tsimatahotra 
dont il avait fait la connaissance à Nossi-Bé. Mais quelle ne fut pas la 
déception de notre voyageur, lorsqu'il reçut, de la part de Tsimataho- 
tra même, la défense de tirer un seul coup de fusil dans les limites 
de ses possessions, sous le prétexte que son moasy ou devin l'avait 
déclaré faly ou prohibé ; et force lui fut de se conformer à ce caprice 
superstitieux. Ce roi aussi s'est montré peu favorable aux missionnaires, 
en particulier lors de la fondation du poste de Nossi-Faly. Cependant 
j'ose croire que nous aurions été mieux partagés avec lui qu'avec le 
roi de Nossi-Mitsio. 

La reine Safy-Mozongo, qui gouverne une section de Sakalaves, 
voisins de Nossi-Bé, est pire encore. Avare, altière, absolue, elle 
rappelle en quelque sorte, quoique en petit, l'ancienne Ranava- 
lona des Hovas, par ses ineptes superstitions, et par les actes cruels 
qui en sont quelquefois les conséquences. Par exemple, l'épreuve 
du tanghen, abandonnée des Hovas, et généralement tombée en dé- 
suétude, Mozongo la maintient toujours, et la metsouvent en pratique, 
bien qu'au fond elle paraissa en rougir, car elle ne néglige rien pour 
en dérober la connaissance aux étrangers. C'est encore là un petit 
règne de la terreur que la civilisation chrétienne est appelée à faire 
disparaître. Mais qu'un missionnaire se présente dans une tribu 
semblable: tout dépend pour le succès de son œuvre de la contenance 
du chef. Si celui-ci approuve ou laisse faire, le missionnaire pourra 
avoir des auditeurs. Si le chef dit seulement faly, défendu, personne 
ne viendra l'écouter, tout le monde se tiendra sur la réserve, et le 
missionnaire devra attendre un meilleur temps. Lalahy, successeur 
de Tsimatahotra est chrétien et doué de bons sentiments et d'un 
caractère pacifique, tout résolu qu'il soit de poursuivre la guerre. 
Nous pouvons compter d'être bien accueillis, lorsque les circonstances 
nous permettront d'aller nous fixer dans sa tribu. Déjàil nous appelle 
de tous ses vœux. Mais, comme vous le savez, le besoin de consolider 
le bien que nous pouvons opérer ne nous permet de nous étendre 
que lentement et d'une manière proportionnée à nos ressources. Nous 
sommes donc obligés d'ajourner toujours. » 

Le P. Lacomme ne borna pas ses voyages apostoliques à la seule 
île de Nossi-Faly. Mais il entreprit assez souvent d'explorer les vil- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 135 

lages de la Grande Terre, en face de Nossi-Bé, soit pour aller à la re- 
cherche de quelqu'une de ses brebis égarées, soit pour se rendre 
compte du bien qu'on pouvait faire sur cette côte soumise au protec- 
torat trop nominal de la France. Rien de mieux, croyons-nous, si l'on 
veut avoir une véritable idée de ce pays sauvage, que de se mettre à la 
suite de l'intrépide Préfet apostolique, et de l'accompagner dans quel- 
ques-unes au moins de ses intéressantes expéditions. Et c'est à quoi 
nous convions maintenant nos lecteurs. 

« Dans le commencement de septembre 1867, nous dit-il, j'ai fait 
un voyage à Andrahibo, afin d'aller visiter les cinq chrétiens qui y 
sont, dont deux ménages. 

On ne peut arriver jusqu'à ce village qu'après avoir vogué deux ou 
trois heures au milieu d'une forêt de palétuviers, vrai labyrinthe de 
canaux étroits, d'où la barque qui s'y engagerait sans connaître le 
chemin se tirerait ensuite difficilement. Les moustiques en nuée in- 
nombrable nous ont dévorés, toute la traversée. Il y en a aussi dans 
les cases du village, où l'on fait une horrible fumée pour s'en garan- 
tir. Mon arrivée a fortement excité la curiosité des habitants. C'était 
la première fois, me dit-on, qu'un ampijoro (un missionnaire) se 
montrait dans le pays. Cependant la plupart de ces gens-là, les hom- 
mes du moins, nous avaient vus à Nossi-Bé. Andrahibo est moins un 
village qu'un ensemble de trois ou quatre villages situés au sein d'une 
vaste et magnifique plaine, fertile en riz et fort commode pour l'élève 
du bétail qui s'y trouve par grands troupeaux de bœufs. Les habi- 
tants paraissent tous dans l'aisance, et je ne suis nullement surpris 
qu'ils préfèrent ce séjour à Nossi-Bé, car ils y jouissent d'une par- 
faite liberté, et n'ont rien à redouter des tracasseries de la police. J'ai 
réuni mes chrétiens qui m'ont paru fort contents de ma visite. Nous 
avons transformé l'une de leurs cases en chapelle, et le lendemain di- 
manche, j'ai pu les rassembler tous de nouveau à la messe et à l'ins- 
truction, .auxquelles le roi d' Andrahibo a assisté avec un bon nombre 
de personnes. Un autre petit roi, père d'Augustin Bangala, qui fut 
autrefois notre élève à la Ressource, se trouve aussi dans ce village, 
mais pour y passer seulement avec tranquillité le reste de ses vieux 
jours. 

En allant visiter un village voisin, j'ai rencontré une femme octo- 
génaire à qui j'ai annoncé la parole de Dieu et qui l'a reçue avec 



136 MADAGASCAR 

plaisir. Je l'ai instruite alors de mon mieux, et lui ai conféré le bap- 
tême. 

A Ambaro, dans une fort misérable case, semblable rencontre 
d'un vieillard octogénaire. Je lui ai parlé de son âme, du ciel, de 
l'eau qui efface les péchés. lia demandé cette eau qui efface les pé- 
chés, et je l'ai alors baptisé. 

Enfin le lendemain retournant de la Grande Terre à Hellville, et 
passant par Tafondro, pour y voir un autre vieux et une vieille sa 
femme, que j'avais déjà essayé d'instruire, mais sans grand succès, 
tant l'âge leur a ôté toute mémoire, je les ai également baptisés, et 
c'est par là que j'ai terminé mon voyage. 

Vers la fin de septembre de la même année j'ai entrepris une nou- 
velle expédition sur la côte de la Grande Terre, en commençant par 
Ambaritelo, dont le chef est Ranavy, bon vieillard, oncie paternel du 
P. Basilide, et qui me reçut très bien. Ambaritelo, comme le dit son 
nom malgache {vario, île, telo trois), est la réunion de trois îles, dont 
la plus grande peut avoir une lieue de périmètre. On y voit encore 
des ruines d'un ancien établissement portugais, disent les uns, arabe, 
disent les autres ; mais assurément fort ancien, s'il faut en juger 
par les gros arbres qui poussent sur ces ruines. 

D'Ambaritelo je me dirigeai sur Andranira, village considérable, 
où commande le père d'un de nos meilleurs Malgaches chrétiens de 
Nossi-Bé. On y faisait malheureusement ce jour là le savatra ou cir- 
concision avec les libations ordinaires. « Je regrette, me dit naïvement 
le chef, de n'avoir pas été prévenu de ton arrivée: je me serais abs- 
tenu de boire. » Néanmoins, quoiqu'il eût déjà passablement bu, il se 
comporta très bien, et me fit loger dans une case neuve qu'il n'avait 
pas encore habitée, où je pus dire convenablement la sainte messe. 
Un ancien domestique du P. Neyraguet, en 1848, est venu me présen- 
ter son fils, jeune homme de vingt ans environ, me disant que le 
P. Neyraguet l'avait autrefois baptisé tout petit sous le nom d'Antoine, 
mais qu'étant venu lui-même à la Grande Terre, et son enfant l'y 
ayant suivi, personne n'avait pu l'instruire. J'ai trouvé deux autres 
chrétiens dans le même cas. » 

Le P. Lacomme visita ensuite Kongony et Kisomany et arriva à 
Passimena, résidence de la reine Safy-Mozongo, dont il nous a fait 
plus haut le portrait. « Je fus fort mal reçu par cette reine, qui se dit 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 137 

malade, et ne voulut pas me voir, raconte le missionnaire. Pas une 
seule volaille à acheter, dans le village. On n'en élève aucune, pour 
cette singulière raison, que la reine, voulant faire les présents d'usage 
aux étrangers, prend pour cela les volailles de ses sujets. Je n'ai pu 
même trouver les deux personnes que j'étais venu principalement y 
chercher, Pierre Bakary et sa femme Henriette, qui se sont séparés, 
après plusieurs années d'union. Ils se sont cachés l'un et l'autre, par 
la crainte de me voir. 

Toute cette population de la côte habitait autrefois Nossi-Bé. N'ayant 
plus dans notre île de terres à cultiver, ils ont été forcés de s'expa- 
trier. Du reste, ils jouissent généralement dans leurs villages d'une 
assez grande tranquillité. Personne ne les inquiète ; tandis qu'à Nossi- 
Bé on les requiert sans cesse pour des corvées. Ils craignent même 
d'y venir en passant vendre le riz, le bois ou autres objets de leur 
commerce, de peur d'être pris par la police pour quelque tâche 
nouvelle. J'ai été grandement affligé de l'état de nos chrétiens épar- 
pillés sur ce rivage. A part quelques-uns, ils vivent tous à la malga- 
che, c'est-à-dire dans le désordre. Il faudrait là un missionnaire 
évangélisant constamment cette côte de Madagascar depuis Nossi- 
Mitsio jusqu'à Mojanga. » 

« Vers le milieu de septembre 1869, écrit un peu plus loin le P. La- 
comme, j'ai profité de l'occasion que m'offrait M. Hardoin, traitant de 
Nossi-Bé, pour visiter Morontsanga, où depuis longtemps je désirais 
aller, afin de me rendre compte du pays, et des espérances que la 
Mission pouvait y avoir. M. Hardoin avait avec lui son fils Auguste, 
et je conduisais avec moi deux enfants de l'école. 

La ville de Morontsanga est assise sur une vaste plage à l'entrée 
d'une grande et belle baie. La population semble composée d'Arabes 
et de Ho vas. Les Sakalaves sont allés plus loin établir leurs villages. 
On y voit des magasins en pierre construits par les commerçants 
arabes. 

Notre débarquement se fit assez difficilement, le canot n'arrivant 
pas au bord. Beaucoup de monde nous regardait avec un air particu- 
lier de curiosité, mais à part une ou deux exceptions, personne ne 
vint à notre aide. C'était la première fois qu'un missionnaire posait 
le pied sur ce rivage depuis le P. Finaz qui, en 1860 ou 1861, y fit 
une apparition. Les douaniers hovas voulurent visiter nos malles. On 



138 MADAGASCAR 

était en plein air, sur le sable. Une foule de curieux arabes ou hovas 
se pressaient autour de nous à m' étouffer. Je déclarai que je n'ou- 
vrirais pas ma chapelle devant ces gens-là. Alors un douanier se mit 
à pousser et à culbuter tout ce monde, mais inutilement. Plus on 
les repoussait, et plus nombreux ils revenaient. On me conduisit 
alors avec ma malle dans la case, dite de la douane, et devant cinq 
ou six douaniers, qui parurent émerveillés, je fis voir les ornements 
de ma chapelle, linge, calice; et la visite ainsi finie j'allai prendre 
possession de la case qu'un homme de la douane avait déjà mise à 
ma disposition. 

De nombreux visiteurs ne tardèrent pas à venir m'y trouver, sur- 
tout lorsque j'eus commencé à montrer mes images d'Épinal et à les 
expliquer. Quelques femmes surtout semblaient me porter plus d'in- 
térêt, et se montrer plus satisfaites d'avoir un ampijoro. « Demain 
disaient- elle s, c'est dimanche ; on ne travaille pas ; on prie toute la 
journée. Tu viendras, n'est-ce pas, à la maison de la prière pour nous 
instruire? » 

J'ai vite compris que ce pauvre peuple qui suit la religion des mé- 
thodistes, ne connaît rien de ce qui sépare le protestantisme du ca- 
tholicisme. Le seul maître et docteur de l'endroit est un petit 
jeune homme fort aimable, qui sert de secrétaire aux autorités ho- 
vas. Dès que le commandant fut instruit de notre arrivée, il nous fit 
proposer de venir assister à la prière du lendemain, dans le temple 
de la citadelle, le temple de la ville étant devenu depuis peu la proie 
des flammes. Nous fîmes répondre simplement, que nous ne pour- 
rions monter chez lui que le lundi matin. 

Le dimanche je dis la messe dans ma case d'assez bonne heure, 
ayant pour seuls assistants, parmi les gens de la ville, un soldat 
hova, 8 e honneur, qui était venu me saluer dès mon débarquement, 
et se montrait heureux de me voir ; et de plus la propriétaire de la 
case que j'occupais, venue de grand matin pour visiter ses poules. 
Je vis presque tous les Hovas, vers 7 heures, se rendre au temple 
de la citadelle, et en redescendre vers les 11 heures en chantant 
en chœur leurs cantiques. Le soir un certain nombre est retourné 
de même au temple et en est pareillement descendu comme le ma- 
tin, au chant de leurs cantiques. Que ne sont-ils dans la vérité, me 
disais-je ? Ce serait si beau ! 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 139 

De la ville à la citadelle, il y a près de 3 kilomètres, dont 2 en 
plaine, tandis que le dernier offre un chemin escarpé avec de pro- 
fonds sillons creusés par les pluies de l'hivernage. 

Des porteurs nous ont fait, le lundi matin, franchir rapidement 
cette distance, lorsque nous sommes allés en filanjana, M. Hardoin, 
son fils et moi, faire notre visite au commandant. Déposés d'abord à 
l'entrée du rova, nous vîmes se lever devant nous deux baïonnettes 
croisées sur la porte comme pour en défendre l'entrée. Nous remon- 
tâmes alors en filanjana, et après nous avoir fait longer quelques 
minutes un précipice dans un chemin fort étroit, nous nous trouvâ- 
mes dans la cour, en face du palais, simple case en planches, un peu 
plus grande que les autres. Le rez-de-chaussée n'était qu'un haut 
soubassement. Une échelle de meunier nous conduisit à l'étage, et 
nous donna accès dans la salle de réception, par une sorte de trou 
faisant trappe. Trois personnages se tenaient debout autour d'une 
table couverte d'un sale morceau de hamina (toile blanche). Ils 
étaient habillés à la française et n'avaient aucune marque]distinctive. 
On me montra d'un geste celui des trois qui était le commandant. 
Les deux autres étaient le lefitra ou second commandant, et le chef 
ou capitaine de la douane. Après avoir touché la main à tous les 
trois, on s'est assis. Lekabary a commencé selon l'usage, de ma part 
d'abord (par l'intermédiaire d'Auguste Hardoin), en demandant des 
nouvelles de la reine de Madagascar, du premier ministre, de tous 
les Manamboninahitra ou officiers du royaume, et du commandant 
lui-même et des officiers qui l'entourent. Le commandant a répondu 
à ces questions en forme de kyrielle et a demandé à son tour des 
nouvelles de l'Empereur, du commandant de Nossi-Bé et des autres 
chefs ; puis on a parlé d'autres choses. 

Le commandant, âgé de soixante ans environ, est un bravehomme, 
très convenable et d'une bonne physionomie. Son second l'est 
beaucoup moins. Il m'a interrogé sur les catholiques, ayant appris, 
dit-il, que chez nous, pour se faire pardonner les péchés, il faut don- 
ner de l'argent ; et ainsi de plusieurs autres questions qui marquaient 
son peu d'élévation. Il paraît en effet que c'est un ancien esclave de 
la reine, qu'elle aurait élevé en dignité, on ne sait trop pour quel 
mérite. Il a assez bien la tournure d'un espion. Quant au capitaine 
de la douane, c'est un bon vieux sans distinction. A notre départ, ils 



140 MADAGASCAR. 

se sont levés tous les trois, sans faire un pas en avant. C'est l'éti- 
quette, à ce qu'il paraît. 

Le douanier maître de notre case me disait : « Que les Pères vien- 
nent ici, et je me charge de les loger longtemps et de les aider 
même à faire leurs maisons. » Le commandant aurait dit aussi, pa- 
raît-il : « Si les Pères viennent ici, nous irons à leur prière . » Mais il 
me semble qu'on ne peut pas trop compter sur ces dispositions. Le 
démon susciterait plus d'une difficulté si nous voulions nous établir 
en cette ville. Une partie de la population est d'ailleurs arabisante. » 

De Marontsanga le P. Lacomme, revenant à Nossi-Bé, passa à Am- 
baramahamay, et remonta le cours de cette belle et vaste rivière, près 
de l'embouchure de laquelle Andriansoly, dernier grand roi des Saka- 
laves, poursuivi par les Hovas, avait établi son dernier campement, 
quand il quitta Madagascar pour aller conquérir Mayotte, cédé plus 
tard par lui à la France. 

« On m'a montré au bord de la mer, raconte ici le P. Lacomme, 
une petite fontaine sous un rocher, entourée d'une palissade, et sur- 
montée d'un drapeau blanc. C'est la source où l'on puisait pour 
Andriansoly. Comme l'eau en est excellente, on avait toujours con- 
tinué à en prendre. Mais voilà que dernièrement un homme, à ce qu'il 
paraît, est mort après en avoir bu ; et l'on prétend qu'il avertit quel- 
qu'un en songe pour lui faire connaître que cette eau ayant servi à 
Andriansoly, ce roi se la réservait toujours, et qu'on devait la rendre 
faly. C'est pour en avoir bu malgré cela, disait-il, que lui-même 
était mort. La chose a été prise au sérieux. On a fait grand kabary, 
et il a été décidé qu'on ne puiserait plus del'eau dans cette fontaine. 
Voilà pourquoi la palissade tout autour. C'est grand dommage, car 
on ne peut avoir ailleurs, du moins à la saison sèche, qu'une mau- 
vaise eau pour boire. 

Dans les hauts de cette rivière, se trouvent plusieurs villages r 
dont les habitants cultivent le riz sur de grandes proportions. Je re- 
montai jusqu'au village même d' ' Ambaramahamay , situé à trois 
lieues dans l'intérieur, résidence du chef Ziza, âgé de quarante ans 
environ, et connu de tout le pays comme un fourbe, et un peu tyran. 
11 m'a reçu avec un grand air de contentement. Aussitôt que j'ai été 
assis sur la natte à côté de lui, tous ceux de sa parenté qui étaient 
présents, hommes, femmes et enfants, sont entrés et se sont accrou- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 141 

pis devant nous. La plupart n'avaient jamais vu un Père, car il n'en 
était jamais venu dans ce pays. Aussi me regardaient-ils avec cu- 
riosité. Ziza paraissait intrigué. Il voulait connaître le vrai motif de 
notre voyage chez lui. Il ne se contentait pas de la parole que je lui 
avais dite, à savoir que j'étais venu seulement le visiter. Enfin, pour 
répondre à ses désirs, je pris mon crucifix et je le montrai à l'assis- 
tance, en disant que j'étais un ampijoro, et que je venais leur parler 
du bon Dieu. Là-dessus je leur ai parlé un peu de la sainte Trinité, 
de Jésus-Christ et de la Rédemption. Mais j'ai bien vite compris que 
tout cela était peu compréhensible et peu intéressant pour eux. Les 
Ho vas avaient paru beaucoup mieux goûter cette doctrine. Ce qui 
m'a prouvé de plus en plus que notre sainte religion s'étendra bien 
lentement parmi les Sakalaves. 

Après un séjour de deux jours dans ce pays, nous repartîmes vers 
Nossi-Bé. Le vendredi soir nous arrivions à Ambévahy. On y était en 
train de faire un grand entourage sur l'emplacement royal qu'occupe 
seulement encore une misérable case. Pendant que les hommes 
travaillaient, les jeunes femmes chantaient, ou plutôt criaient en 
chœur pour les animer. Là se trouve une petite case entourée d'une 
palissade, et renfermant, dit-on, divers objets appartenant à la reine 
décédée. C'est une case faly, et où l'on prétend qu'habite l'âme de 
la défunte. Veut-on obtenir quelque grâce ou faveur céleste, les 
femmes doivent autour de cette case se réunir debout, une baguette 
à la main. La reine régnante, sur le seuil de la porte, tournée vers 
l'intérieur, les bras à demi recourbés en avant du corps comme pour 
recevoir quelque chose, fait la demande en chantant toujours sur le 
mêmerhythme, avec la même ritournelle ; et toutes les autres femmes 
la répètent en chœur en faisant un pas en avant, un pas en arrière, 
et en se dandinant. Cela dure longtemps et est grandement ennuyeux 
pour les blancs du voisinage. J'avoue que j'en ai été bien fatigué. 

Le samedi, je pris une pirogue, et je rentrai à Nossi-Bé en moins 
de trois heures, tant la pirogue était rapide sous l'action du taliho 
(vent du Sud). » 

Nous arrêterons là le récit des excursions du P. Lacomme sur la 
Grande Terre, et ne parlerons pas de son voyage à Mojanga en avril 
1875. A peu de chose près Moronsanga et Monjanga se ressemblent. 
Voir sur la côte un seul poste nova, avec son commandant, son lefitra 



142 MADAGASCAR 

ou espion protestant, son chef de la douane, et son jeune secrétaire, 
pris assez souvent parmi nos élèves catholiques, son temple où tous 
les Hovas du moins venus de l'Imerina sont forcés de se rendre le 
dimanche, c'est voir tous les postes de ces parages. Notre visite à 
Morontsanga nous dispensant donc de celle de Mojanga, revenons 
au plus tôt à Nossi-Bé, et après avoir admiré les efforts tentés par 
le P. Lacomme, afin d'établir, soit à Hellville, soitsur les terres voisines 
de son île, le règne du Seigneur, voyons-le aux prises avec de nou- 
velles difficultés. 

Dieu éprouve ceux qu'il aime. A ce compte les missionnaires de 
Madagascar peuvent tous se flatter d'être inscrits parmi les plus chers 
amis du Seigneur. Je ne sais pas cependant si l'on pourrait trouver 
pour un autre point de cette Mission, dans le court espace de sept 
années, autant d'épreuves réunies que celles dont fut frappée la Préfec- 
ture apostolique de Nossi-Bé, du 2 mars 1871 au 28 octobre 1878, ou 
pour mieux dire jusqu'à sa cession aux Pères du Saint-Esprit. Essayons 
d'en donner un rapide aperçu. 

On était à l'époque des désastres de la France. Déjà se préparaient, 
par les soins des sinistres héros de la Commune, les amas de pétrole 
et de matière inflammable qui devaient consumer Paris. Deux jeunes 
sauvages à Nossi-Bé, inspirés sans doute parle même esprit qui diri- 
geait à Paris les Rigault et les Ferré, et profitant du congé du jeudi, 
quand tous les Pères, maîtres et élèves étaient à la campagne d'Am- 
pombilava, excepté un Frère et cinq enfants malades, se glissèrent 
dans le dortoir construit en bois et en feuilles du pays, et y mirent le 
feu. C'était 3 heures du soir. La brise soufflait avec force, et por- 
tait les flammes dans la direction de la maison des missionnaires et 
des autres bâtiments. Tout fut consumé. De la maison en pierre, ré- 
sidence des Pères, il ne resta que les quatre murs ; des classes, du 
hangar, de la menuiserie, des magasins et de la petite chapelle do- 
mestique annexée aux ateliers, un monceau de cendres. Les mission- 
naires sans abri, sans provisions, sans vestiaire, avec une centaine 
d'enfants qu'il fallait cependant nourrir et loger, s'arrangèrent comme 
ils purent. La charité vint à leur secours. 

Ils commençaient à peine à respirer qu'un nouveau fléau fondit sur 
eux. Le P. Lacomme nous raconte lui-même ses malheurs: 

« Nossi-Bé, 22 mars. — Après l'incendie, je disais; Il est rare qu'un 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 143 

malheur arrive seul. Attendons-nous à d'autres désastres ; tenons- 
nous prêts. Je ne croyais pourtant pas être si bon prophète de mal- 
heur. Or, dans la nuit du 18 au 19 mars, pendant que nos enfants 
reposaient tranquillement dans leur nouveau dortoir, l'un d'eux, le 
plus grand, est tout à coup saisi des douleurs terribles du choléra, 
et il meurt dans la journée. Aussitôt les écoles sont licenciées. Le 
choléra s'était manifesté à bord du stationnaire le Labour donnais, 
quelques jours auparavant, et l'on avait eu l'imprudence de porter 
ces malades à l'hôpital. C'est de là que le mal nous est venu, car notre 
dortoir estcontiguà l'hôpital. Je vais habiter à notre compagnie d'Am- 
pombilava, avec les quarante enfants qui nous restent. Mais le choléra 
passe de chez nous au camp chrétien et dans tous les environs. En quel- 
ques jours, les victimes se multiplient au point que les hommes de la 
geôle ne suffisant plus, on prend une charrette du génie, traînée par 
des bœufs ; et les cadavres, accumulés sur ce triste corbillard, sont 
jetés dans des fosses communes. Nous avons perdu dix enfants, sans 
compter ceux qui auront péri dans leur fuite avec leurs parents. Si 
vous saviez comme notre âme est affligée ! Ce sont les meilleurs que 
la mort nous a pris, et je pleure en vous parlant d'eux. Quant à nos 
chrétiens de la Batterie, ils ont été décimés si rapidement, que les 
autres, malgré leur charité pour les malades, ont pris la panique et 
se sont tous enfuis. 

A Ampombilava, nous n'avons perdu que les deux enfants qui fai- 
saient les commissions d'Hellville ; nul des autres n'a été malade. 

Voilà où nous en sommes, vivant dans la résignation sans doute, 
mais aussi dans la plus grande affliction. C'est une terrible épreuve 
pour notre Mission. Dieu qui nous abat de la sorte nous relèvera ; que 
son saint nom soit béni à jamais ! Bon courage quand même. » 

Un mois après, le P. Lacomme écrivait de nouveau : 

« 20 avril. — Je suis toujours à la campagne, exerçant l'office d'in- 
firmier plus que toute autre chose. Le choléra ne nous a pas atteints 
ici ; mais, en revanche, les fièvres sont tombées sur nous comme la 
foudre. Depuis trois semaines, il ne se passe pas de jour où trois, 
quatre et jusqu'à sept enfants ne soient atteints. Pas plus tard 
qu'hier, il y en avait six. Et moi, de faire donner des tisanes, des 
cataplasmes, de l'eau sédative, du linge à changer, de la quinine, et 
le plus souvent faisant par moi-même une partie de ces choses. Si 



144 MADAGASCAR 

encore il n'y avait que les enfants de malades, nous poumons suffire 
à la besogne ; mais le P. Chervalier, mon compagnon, est tombé à son 
tour ; le P. Chanut, qui venait le remplacer, est tombé encore après 
lui. Le F. Savignac, retenu à la Pointe (ambulance créée pour les 
chrétiens), ne pouvait venir à notre aide. En ce moment, le P. Cher- 
valier et le P. Chanut sont à l'hôpital en ville. 

Le choléra a presque disparu ; partout on se tient sur le qui vive. 
Des mesures sévères sont prises pour en prévenir le retour. Ainsi 
Hellville, qui a perdu la moitié de ses habitants par la mort ou par la 
fuite, est environnée d'un cordon sanitaire. Nul de ceux qui ont fui ne 
peut y rentrer jusqu'à nouvel ordre. Rien de plus triste, rien de plus 
navrant que ce pauvre Hellville !... On y voit partout les traces du 
choléra. Ah ! que le bon Dieu vous préserve de voir jamais ce fléau 
fondre sur vous ! Ce n'est pas sans raison que l'Église nous fait dire : 
A peste, famé et bello libéra nos, Domine! De la peste, de la famine et 
de la guerre, délivrez-nous, Seigneur. Depuis ma dernière lettre, nous 
avons perdu encore deux enfants de l'école chez leurs parents. L'un 
d'eux était un enfant accompli ; nous le regrettons beaucoup. Notre 
cuisinier aussi a succombé. Je ne connais pas encore le nombre des 
chrétiens morts. Le P. Romani est tombé de faiblesse dans la cour de 
l'hôpital, et il est assez gravement malade. Le P. Barlet tient bon, et 
]e P. Galtier ne sort pas de l'ambulance de la Pointe. 

Jusqu'à présent, le choléra nous a empêchés de faire quelque chose 
pour relever les ruines de la Mission. Nous n'avons pas même de case 
où mettre les provisions, ni d'hommes pour faire une case. » 

Trois mois se passèrent dans ces angoisses. Enfin le 17 novembre 
le P. Lacomme adressait encore à son supérieur la lettre suivante. 

« Le calme est rentré dans les esprits, et la confiance dans les 
cœurs. Nos chrétiens dispersés çà et là ont reparu les uns après les 
autres ; nos œuvres ont repris peu à peu leur cours ordinaire ; et, à 
l'heure présente, la Mission a repris la marche qu'elle avait avant 
toutes ces épreuves. Nos fêtes sont aussi belles et aussi pieuses 
qu'autrefois ; nos écoles ont vu combler leur vide par de nouvelles 
recrues . Nos rapports avec les infidèles sont même devenus plus fré- 
quents et plus intimes, à cause du rapprochement nécessaire entre 
nous, provoqué par une commune affliction, car le choléra a frappé 
indistinctement sur les uns et sur les autres. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 145 

Il n'est qu'une chose dont nous ne sortions pas encore. Ce sont les 
ruines causées par l'incendie. Après avoir relevé ce qui nous est absolu- 
ment indispensable, nous attendrons des circonstances plus heureuses 
pour avoir le reste. Mais nous acceptons sans nous plaindre cette néces- 
sité, et nous bénissons le Seigneur en tout temps : sachant bien que 
les épreuves sont, dans son économie divine, comme le cachet dont 
il marque ses œuvres, pour les faire prospérer, quand il lui plaît. 

Dans le terrible fléau qui nous a si cruellement éprouvés, nous 
avons eu la consolation de constater les bons effets du christianisme 
sur ceux de nos fidèles ou de nos enfants que nous avions élevés dans 
la religion. La foi a semblé dominer tous leurs autres sentiments. 
Non seulement la plupart s'étaient mis en règle avec leur conscience, 
dès l'apparition du redoutable ennemi, mais encore aussitôt qu'ils se 
sentaient frappés, leur première pensée était d'appeler le Père pour 
se préparer à bien mourir. Je pourrais citer, de presque tous, des 
traits édifiants, qui montreraient clairement que les missionnaires ne 
perdent pas leur temps, en travaillant au salut de ces peuples, alors 
même que les catéchumènes ne se pressent pas nombreux autour 
d'eux. Mais il suffira de s'arrêter à quelques-uns. 

C'est d'abord un bon père de famille, le brave Raphaël un de nos 
plus anciens élèves. Après avoir soigné avec le plus généreux dé- 
vouement ceux de ses voisins atteints du fléau, il fut saisi lui-même, 
simultanément avec sa femme et un jeune garçon de neuf ans. Aus- 
sitôt recueillant toutes ses forces, il m'écrivit ces mots : « Adieu, mon 
Père, je m'en vais, je quitte cette terre ; priez pour mon âme. Je 
vous laisse mes enfants qui vont devenir orphelins ; je vous les recom- 
mande. » En effet, quelques heures après, il succombait avec sa 
femme et son enfant malade, et nous laissait deux jeunes orphelins 
que nous avons adoptés. 

Dans une autre case, Marie-Claire semblait oublier toutes ses souf- 
frances pour épancher son cœur dans les plus tendres sentiments reli- 
gieux : « Mon Dieu, disait-elle, je vous aime de tout mon cœur, je crois 
fermement, j'espère en votre miséricorde. Sainte Vierge, venez à 
mon secours : je regrette de ne vous avoir pas assez aimée et assez 
servie par le passé. Vous êtes ma mère, car je suis congréganiste... » 
Et alors, avec une onction admirable, elle répétait son acte de consé- 
cration. Et puis : « Je suis contente de mourir ; mon Dieu, que votre 
n 10 



146 MADAGASCAR 

volonté soit faite ! f Adieu, ma Mère, disait-elle à la supérieure des 
Sœurs de Saint-Joseph qui venait la visiter, adieu, adieu ; au revoir 
au ciel, je suis contente de mourir! » Et cependant elle voyait à côté 
d'elle son tout jeune enfant et son mari désolé. Mais elle ne pensait 
plus qu'au ciel, où elle ne tarda pas à s'envoler. Son mari la suivait 
deux jours après en nous léguant un nouvel orphelin. 

Quelle pitié aussi de voir ailleurs un petit enfant de trois ans se 
cramponnant à sa mère mourante, pendant que son père expirait d'un 
autre côté ! Comme notre cœur se fendait à l'aspect des angoisses de 
cette mère laissant ainsi sans appui et sans soutien l'objet de son 
affection ! Mais elle se consolait en songeant que la Sainte-Enfance 
allait devenir la mère de son petit Calixte. Et c'est, en effet, ce qui est 
arrivé. 

Qui n'eût été édifié en voyant la piété tendre et affectueuse d'une 
fille de l'école, âgée de onze ans seulement et mourant dans sa famille. 
Au milieu de ses convulsions, on l'entendait réciter ses prières avec 
une expression de foi peu ordinaire. Une joie toute céleste brillait 
sur sa figure. « Eh bien, Cécile, lui disait-on, vous êtes donc contente 
de mourir? — Oh! oui, je suis contente de mourir ; je vais voir la 
sainte Vierge! Ah! donnez-moi la sainte Vierge, je veux l'avoir dans 
mes mains... » On lui présente une de ses images. « Non, dit-elle, 
plutôt la statue. » Elle la prend, la serre dans ses bras, la presse sur 
ses lèvres, et, après l'avoir embrassée cent fois avec les sentiments 
de la plus admirable piété, ne la laisse retomber qu'en rendant le der- 
nier soupir. 

La petite Albertine, enfant de dix ans, tout imprégnée encore des bé- 
nédictions du baptême, se voyait mourir sans crainte comme sans re- 
gret. Avec quelle affection, elle aussi serrait dans ses mains une pe- 
tite statue de saint Joseph qu'elle avait demandée pour sa consolation! 

Avec quel accent de vraie piété et d'amour elle prononçait 'd'elle-même 
les doux noms de Jésus, de Marie et de Joseph qu'elle n'a cessé de ré- 
péter jusqu'à ces derniers moments. « ma mère, disait-elle à la 
bonne sœur qui la soignait, je suis contente d'aller au ciel. Ne me 
quittez pas jusqu'à ce que je sois partie ; je veux mourir auprès de 
vous. Vous remplacez ma mère qui est loin d'ici; oui, oui, vous êtes 
ma mère. » Et lorsque la bonne sœur accablée de fatigue, semblait se 
reposer un peu, Albertine alors comprimait ses souffrances pour ne 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 147 

pas troubler ce court repos. Bientôt après les anges, jaloux de posséder 
une âme si candide, l'emportèrent dans leurs régions célestes. 

Un de nos garçons de dix ans environ se mourait à l'insu de nous 
tous, au sein de sa famille encore païenne. Lui-même n'était pas 
encore baptisé. Mais sa conduite irréprochable et son instruction 
devaient lui mériter prochainement cette grâce. A la première nouvelle 
qui nous vint de son état, le P. Romani accourut. Il était temps; car 
la vie allait s'échapper. Ce cher enfant reçut avec la plus vive foi le 
baptême qu'il désirait de tout son cœur. Ce qu'il y a de remarquable, 
c'est qu'il voulut le nom de Louis de Gonzague qu'il méritait bien en 
effet de porter. Il expira dans la joie des élus. 

Je ne puis passer sous silence le jeune Guibert, enfant de seize ans, 
ravi par les Arabes dès l'âge le plus tendre à l'intérieur de l'Afrique, 
et que la divine Providence avait conduit àNossi-Bé. Enfant privilégié 
entre tous les enfants de ce pays, il semblait né pour la vertu. D'une 
conduite exemplaire, on le voyait souvent à la sainte Table ; et son 
caractère égal et serviable le mettait à la disposition de tout le 
monde, sans qu'on remarquât en lui le moindre signe d'impatience. 
Les malades surtout n'avaient qu'à se louer de sa mansuétude et de 
sa fidélité à les servir. Aussi jamais aucune plainte ne s'élevait contre 
lui. Chacun l'aimait, chacun l'estimait. Un tel enfant n'était point 
fait pour vivre longtemps sur cette terre de péché. Le fléau est venu, 
et la voix du Seigneur l'a appelé à lui, de crainte peut-être que le 
mal ne vînt à fausser la droiture de son esprit, et à corrompre la pu- 
reté de son cœur. » 

Trois ans plus tard, en 1874, la variole qui avait ravagé Tananarivo 
et tout l'intérieur de la Grande Ile s'abattit sur la côte Ouest de 
Madagascar. Mille précautions furent prises pour préserver Nossi-Bé. 
Elles furent inutiles. 

« Quand le Seigneur veut entrer quelque part afin d'y exercer sa 
justice, disait en 18751e P. Lacomme, tous les moyens humains sont 
impuissants à l'arrêter. Nous avons donc la variole. 

Les Malgaches indigènes, surtout les Makoas et les Comoréens qui 
habitent le pays sont atteints de ce terrible mal et beaucoup succom- 
bent. Il est vrai aussi qu'ils ne font rien pour s'y soustraire; au con- 
traire ils semblent tout faire pour l'attirer sur eux. Ils refusent 
d'abord obstinément de se laisser vacciner. Pour eux, Dieu sait ceux 



148 MADAGASCAR 

qu'il veut prendre, c'est à son courroux qu'il faut essayer d'échapper. 
On les a vus ensuite se livrer à toutes sortes de superstitions plus ab- 
surdes, je dirai plus abjectes les unes que les autres, si bien que 
l'autorité locale a dû intervenir. Les Malgaches sensés en gémissaient 
eux-mêmes. On les voyait s'en aller nombreux sur une colline, au 
coucher du soleil, et là, appeler par leurs cris et leurs gestes un vent 
propice qui emportât bien loin les miasmes pestilentiels dont le pays 
est infecté. Ils se réunissaient encore en grand nombre, les femmes 
surtout, autour d'un arbre fady (qu'ils tiennent pour sacré), et là par 
des cris, et surtout par des gesticulations plus sataniques qu'humaines, 
ils conjuraient le malin esprit, auteur de tant de maux, de les laisser 
en paix. Enûn, le culte des ancêtres devait avoir son tour dans cette 
lugubre manifestation de sentiments païens. En effet, des bandes 
d'indigènes, ayant à leur tête les principaux personnages du pays, se 
sont rendus au Mahabo, ou tombeaux des rois, afin d'invoquer leurs 
mânes qu'ils vénéraient à l'égal de Dieu. Les ampamoriky ou sorciers 
leur avaient dit que là certainement ils trouveraient le remède à 
leurs maux, moyennant une offrande de bel argent qu'ils y déposeraient. 
Chacun donc s'est imposé généreusement, et l'offrande a été faite au 
Mahabo. Mais ni leur argent, ni leurs amulettes, ni leurs mille sima 
grées n'ont pu conjurer le cruel fléau ; tout a été inutile. La variole 
continuait ses ravages et multipliait ses victimes. 

Une des dernières a été une reine sakalave, du nom de Momaka, 
sœur de Safy-Mozongo, et fille du roi Andriansoly qui céda Mayotte à 
la France. Cette reine qui résidait à la Grande/Terre, vis-à-vis de Nossi- 
Bé, a eu le sort de beaucoup de ses sujets. Mais tandis que ceux-ci 
étaient ensevelis en toute hâte, comme des pestiférés, elle, en sa 
qualité à'Ampanjaka a eu des funérailles avec tous les honneurs 
royaux. 

Quand elle a eu rendu le dernier soupir, on est venu demander au 
commandant de Nossi-Bé la permission de l'ensevelir à Nossi-Comba 
où se trouve le Mahabo de la famille. L'autorisation a été donnée. 
Mais le commandant, ayant su que leur usage est d'immoler quatre 
hommes, et de les ensevelir avec le roi mort, a aussitôt envoyé la 
police pour empêcher une pareille iniquité. M. le chef du service 
administratif s'est rendu lui-même sur les lieux. Mais tout était à peu 
près fini quand il est arrivé. Il lui a été impossible de savoir si le 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 149 

sacrifice humain s'était fait. Les Sakalaves ont protesté et nié. Tout 
le monde cependant croit qu'il a eu lieu, selon leur usage. 

Voici comment on m'a raconté cette horrible coutume qui rappelle 
les temps barbares d'avant le christianisme : Aussitôt que le souverain 
a rendu le dernier soupir, on désigne quatre hommes, pris dans des 
familles qui sont destinées à ce triste honneur. On les soigne parfaite- 
ment ; on les lave chaque jour ; et quelques hommes bien armés les 
gardent à vue, afin qu'ils ne s'échappent pas. Quand le jour de l'en- 
terrement est venu, (c'est ordinairement un mois après), ces quatre 
hommes bien habillés, bien parés, accompagnent le corps du roi. 
Arrivés au lieu de la sépulture, on creuse une grande, large et pro- 
fonde fosse. D'après les uns on les y fait descendre vivants; ils s'y 
couchent à terre sur le dos, reçoivent sur leurs bras le cercueil royal 
et lui servent de lit funèbre. On les recouvre aussitôt de terre; et les 
voilà ensevelis tout vivants. Selon d'autres, on les tue avant, et l'on 
étend leurs corps au fond de la fosse avant d'y déposer le corps du roi. 
Ces ensevelissements se font toujours la nuit. 

Il est d'usage aussi que les rois ne doivent pas mourir comme de 
simples sujets, d'une mort naturelle. Aussi, lorsqu'on les voit à 
l'agonie, on leur fait une incision au gosier, pour hâter leur mort de 
quelques minutes. On dit qu'il y a un couteau destiné à cela et bien 
conservé. Mais revenons à nos chrétiens. 

Jusqu'ici, nous n'avons qu'à rendre grâces à Dieu pour la protec- 
tion toute spéciale dont le Seigneur a entouré la Mission. Il est 
vrai que quelques-uns de nos fidèles ont été frappés, et que six ont 
succombé. Mais la portion est bien petite comparée à ce que les 
infidèles ont souffert. Quant à nos écoles, un seul garçon a été 
atteint; il s'est heureusement guéri, comme si Dieu voulait nous 
faire comprendre par là, que le fléau est à notre porte, et qu'il pour- 
rait entrer avec sa permission, malgré tous nos préservatifs. Nous 
n'avons pas manqué en effet de prendre les moyens surnaturels et 
humains que la foi et la raison conseillent. Tout en ayant soin de 
faire vacciner les enfants des écoles, nous avons fait des prières pu- 
bliques, et une procession dans les rues d'Hell ville, afin d'attirer sur 
nous la protection de la sainte Vierge et des saints, et la miséricorde 
de Dieu. 

Au moment où j'écris, la maladie a perdu de son intensité. Mais elle 



150 MADAGASCAR 

dure depuis plus d'un an. Le commerce s'en est passablement ressenti, 
soit parce que les bras manquent aux travaux et que par suite des ri- 
zières entières ont été abandonnées, faute de monde pour moissonner 
le riz ; soit encore parce que les navires qui accostent ici passent sans 
communiquer, sous peine d'être mis en quarantaine à Mayotte, à 
Tamatave et ailleurs, surtout à Maurice et à la Réunion. » 

Nous avons bien le droit de ranger au nombre des épreuves 
multiples qui fondirent sur Nossi-Bé, à l'époque dont nous parlons, 
les tracasseries odieuses dont les missionnaires furent victimes, de 
la part d'un certain administrateur, radical outre mesure, et se mon- 
trant plus que de raison irrité de la pacifique influence exercée par 
la Mission sur la petite population de l'île, spécialement sur la classe 
des engagés mozambiques. Cet administrateur était-il véritablement 
jaloux de cette influence, ou n'affectait-il de faire la guerre aux Pères, 
que pour mériter les bonnes grâces du parti avancé? Nous n'exami- 
nerons pas cette question, pas plus que nous ne voulons entrer ici 
dans le détail des accusations formulées par lui contre la Mission, au 
sujet du refuge, qu'elle offrait, disait-il, à tous les noirs venant de la 
Grande Terre, ainsi qu'aux mauvais conseils qu'elle leur donnait 
pour leurs engagements, l'emploi de leur journée du dimanche, 
etc., etc. Il'alla même si loin dans cette voie d'hostilité contre nous, 
qu'il dépassa tous ses prédécesseurs, et osa, au mépris de tous les 
règlements et de la plus vulgaire justice, condamner un des mis- 
sionnaires à quinze jours de prison, sur la frivole imputation d'avoir 
aidé de ses conseils un pauvre Mozambique à tromper les recherches 
de la police. Il est vrai que le commandant supérieur de Mayotte 
le blâma de tant de zèle, et lui reprocha d'avoir gravement outre- 
passé ses pouvoirs. Mais le mal était accompli. 

Voici, du reste, comment le P. Lacomme parlait au Directeur de 
l'œuvre do la Propagation de la Foi, des engagés mozambiques, 
prétexte ou occasion de cette épreuve. 

« Depuis quelque temps surtout, des catéchumènes se présentent 
sans cesse. Ce sont particulièrement des Makoas, hommes et femmes, 
esclaves libérés qui fuient la grande île de Madagascar où l'on 
s'obstine à les garder encore, malgré l'émancipation qui leur a été 
accordée, et qui viennent se réfugier à Nossi-Bé, où ils espèrent 
trouver une plus franche liberté. Ils viennent à nous, nous suppliant 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 151 

de ne pas les rejeter. Pourrions-nous les repousser, alors qu'ils n'ont 
devant eux que cette alternative ou de retourner à leur esclavage, à 
la grande île de Madagascar, ou de tomber ici entre les mains d'en- 
gagistes intéressés qui ne leur laisseront aucun répit, soit pour 
devenir chrétiens, s'ils le veulent, soit pour pratiquer leur religion, 
s'ils sont déjà baptisés? Telle est, en effet, la condition de ces 
pauvres Makoas. 

C'est pour leur épargner cette dure alternative que nous les gar- 
dons auprès de nous au catéchuménat, en qualité d'engagés ou de 
domestiques, partageant leur temps entre l'instruction et le travail, 
jusqu'à ce qu'ils soient mis à même d'être fixés dans le pays comme 
chrétiens. Un village entier, le village de Tanandava, a été ainsi 
comme créé par ces pauvres fugitifs ; et c'est, avec le camp chrétien, 
la meilleure portion de notre troupeau. » 

On le voit, les sentiments d'hostilité contre cette nouvelle œuvre 
du P. Lacomme ne pouvaient donc avoir d'autre mobile, dans le 
commandant particulier, qu'un trop grand désir de faire montre 
d'esprit anticlérical, et de satisfaire aux injustes prétentions de 
certains blancs, brûlant d'avoir pour leurs terres un plus nombreux 
personnel d'engagés dits volontaires, mais qui subissaient en réalite 
chez eux un esclavage plus dur que celui qu'ils supportaient à ia 
Grande Terre. 

Nous réservons, pour l'histoire de la fin des Petites Iles, le récit 
des dernières épreuves que le P. Lacomme eut à y endurer, jusqu'à 
leur cession aux Pères du Saint-Esprit. 



CHAPITRE XXII 

La politique du premier ministre Rainilaiarivony. — Progrès de la Mission ca- 
tholique sur la côte orientale et dans l'Imerina. — Le commandant du d'Assas 
— Le P. Finaz à Fianarantsoa. — - Difficultés de tous les jours. 

(1870-1877) 



Le chapitre xx e de cette histoire nous a montré une sorte de révo- 
lution politique et religieuse s accomplissant à Tananarivo en 1868, 
si toutefois l'on peut donner le nom de révolution à la manifestation 
naturelle d'événements historiques, contenus en germe dans des 
principes déjà posés. Qu'est-ce en effet que cet établissement officiel 
de la religion anglaise et des mœurs britanniques à Madagascar en 
1868. sous le nom de religion de la reine ; qu'est-ce que cette in- 
fluence prépondérante donnée alors à l'élément anglais, à l'exclusion 
de l'élément français, désormais systématiquement refoulé et tenu 
à l'écart, sinon la conclusion logique, nécessaire, des divers traités 
secrets, conclus par l'Angleterre avec les chefs de la nation nova, à 
partir de Radama I jusqu'aux ministres assassins de Radama II, et 
au tout-puissant époux de Ranavalona II? Le Cabinet britannique par 
ses agents officiels ou officieux, par ses Farquhar et Hastie, Ellis et 
Packenham, et les ministres missionnaires de la Société de Londres, 
avait si bien manœuvré, qu'il en était venu à enserrer les trop cupi- 
des conducteurs de la politique nova, dans une sorte de réseau inex- 
tricable, tissu de bons offices accordés spontanément d'une part, et 
de promesses secrètes dûment signées de l'autre. Au point où les 
chefs s'étaienl ainsi laissé mener, ils devaient se soumettre au cou- 
rant protestant et britannique, ou s'exposer à être renversés par les 



MADAGASCAR, SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 153 

conspirations anglo-hovas de ce parti, comme il était arrivé à l'infor- 
tuné Radama. 

Rainilaiarivony voulut éviter ce sort. Jl comprit, selon le mot du 
Rév. Sibree, que la religion anglaise implantée dans le pays, 
était devenue une force qui ne pouvait plus passer inaperçue, et 
avec laquelle il fallait compter. Plutôt que d'en être la victime, en 
essayant de lutter contre elle, il préféra plier de bonne grâce, et lui 
soumettre en même temps le trône et les sujets. Il se contenta donc 
de la consolation futile qu'on lui offrait, de paraître diriger le tor- 
rent, et d'être le premier, après la reine ; tout en se rendant d'ail- 
leurs parfaitement compte, que ce mouvement politique autant que 
religieux finirait par l'entraîner, ainsi que tout le pays, là où il n'eût 
pas voulu aller. Tel est, selon nous, le principal motif, qui porta ce 
ministre à se jeter dans les bras des Anglais. Rainilaiarivony n'est 
point en effet et ne fut jamais un protestant convaincu. La passion 
du sectaire ne l'entraîna point à persécuter le catholicisme. Nous 
pensons même que si l'ambition de régner, la cupidité, et d'autres 
influences de cette espèce ne l'eussent pas égaré, il eût peut-être pré- 
féré la France à l'Angleterre, le catholicisme au protestantisme. Mais 
impuissant à remonter le cours du fleuve protestant anglo-hova, il 
se laissa aller à la dérive, et n'eut d'autres soucis que celui d'éviter 
les écueils cachés, contre lesquels pouvait trop tôt se briser sa fra- 
gile nacelle. Indiquons les principaux de ces écueils. Les connaître 
c'est apprendre en même temps pourquoi, au sein d'une Église d'État 
aussi barbare que celle de Madagascar, et dirigée d'ailleurs par des 
fanatiques tels que les missionnaires de Londres, la religion catho- 
lique fut en partie tolérée, et put même, à certains moments, réali- 
ser les progrès merveilleux dont nous avons déjà raconté l'origine. 

Le premier des écueils contre lequel menaçait de faire naufrage la 
politique de Rainilaiarivony, était l'absorption progressive de la puis- 
sance hova par la puissance britannique sa redoutable protectrice. Le 
ministre eût donné contre ce récif en suivant en tout et pour tout 
les idées des méthodistes, et en détruisant outre mesure, par crainte 
de déplaire à ses maîtres, soit les usages de ses nationaux, soit même 
l'influence française, contrepoids naturel de l'influence anglaise. 
La cupidité et la crainte lui avaient sans doute fait accepter bien des 
clauses secrètes, par lesquelles il s'engageait à l'introduction exclu- 



154 MADAGASCAR 

sive dans le pays de la civilisation britannique, c'est-à-dire de la reli- 
gion et de l'éducation protestantes, de l'abolition de l'esclavage, etc. 
Mais l'exécution de ces clauses devait être poursuivie avec discrétion, 
différée le plus possible, ou même éludée en partie, selon la mau- 
vaise foi ordinaire aux barbares, principalement en ce qui pourrait 
provoquer, dans une trop large mesure, le mécontentement général 
de la nation, deuxième écueil de la politique de Rainilaiarivony. Le 
troisième n'était pas moins à craindre. C'était la mauvaise humeur 
des Français. On pouvait bien sans doute violer leur traité, en plus 
d'une clause, celles par exemple qui réglaient la liberté de la reli- 
gion et l'instruction, considérées bien à tort par certains politiques, 
comme d'un ordre inférieur ; mais il ne fallait pas néanmoins pousser 
les choses à l'extrême, et en arriver à se mettre la France sur les bras, 
dans le présent ou l'avenir. Une guerre avec la France ne conduirait 
à rien de bon, puisque l'indépendance nationale des Hovas, base de 
tous les intérêts anglais à Madagascar, en ferait seule les frais. Loin 
donc de la politique, toute cause de rupture avec la France. Ce troi- 
sième écueil une fois évité, il n'était rien qu'on ne pût se permettre 
avec les sujets de cette nation. Pas de faveurs, pas même de justice 
pour eux. On devait les annihiler. Ainsi l'exigeait l'Angleterre protes- 
tante, maîtresse du pays, et inspiratrice de Rainilaiarivony. Telle 
fut aussi de fait la tâche dont le premier ministre essaya de s'ac- 
quitter, en restant dans les limites signalées par les trois écueils 
que nous venons d'indiquer. 

JXous ajouterons qu'il s'en acquitta plutôt par ses agents que par 
lui-même. C'était plus sage. Voilà pourquoi nous l'avons déjà vu, et 
nous le verrons encore, conserver en apparence toutes les formes de 
la plus juste neutralité, et se montrer prodigue de bonnes paroles à 
toutes les plaintes des missionnaires ou des consuls français. Nul 
n'excella plus que lui à promettre pleine et entière liberté à ceux 
dont par ses agents, il faisait en sous-main confisquer toute la li- 
berté. 

« Généralement le premier ministre, lisons-nous dans une lettre 
d'un missionnaire protestant en 1867, se confine dans le fond de son 
palais, et tous les principaux officiers sont autour de lui comme au- 
tant de pattes de chat. Ils sont obligés au péril de leur vie d'exécuter 
ses instructions, tandis qu'il affecte de ne rien savoir, et met ainsi à 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 155 

couvert sa responsabilité. De là vient que personne ne peut démontrer 
que le premier ministre soit coupable ; et il a soin pour son compte de 
se donner toujours pour l'homme le plus innocent, le plus inoffensif, 
et partant le plus injustement accusé du monde. Pourvu qu'on ait 
envie de représenter sous couleur de rose l'état des choses à Madagas- 
car, on trouvera toujours facilement de quoi excuser le premier mi- 
nistre, et sauver sa responsabilité, en imputant à ses subordonnés 
ce qui proprement n'appartient qu'à lui seul... Premier ministre, tel 
est son titre : mais son pouvoir diffère peu de celui d'un despote 
absolu. » Vainement le digne M. Laborde essaya-t-il mille fois de s'at- 
tacher Rainilaiarivony par les liens de la reconnaissance. De telles 
natures échappent aux attraits de cette noble vertu. La peur seule les 
subjugue. Contre la peur des agissements anglais, dominante en son 
âme, l'unique remède était la peur du canon français. Ce remède, un 
seul homme, le commandant Lagougine l'employa; et il en fut blâmé 
par certains patriotes français. 

Mais n'anticipons pas sur les événements que nous devons racon- 
ter , et reprenons la suite des progrès de la Mission dans les campa- 
gnes de Tananarivo, vers les commencements de l'année 1870. 

« Laissez-moi vous raconter en peu de mots, mandait alors le P. Del- 
bosc aux scolastiques de Vais, une petite affaire qui vient de se pas- 
ser, et dans laquelle j'ai été à la fois témoin et acteur. Le Fandroana 
était terminé, et la reine s'était rendue selon l'usage à la ville sacrée 
d'Ambohimanga, accompagnée d'un nombre considérable de ses 
sujets. 

Or parmi ceux qui formaient le cortège obligé de Sa Majesté, se 
trouvaient aussi de nos chrétiens. Les laisser sans messe le dimanche, 
pendant que les protestants auraient ce jour-là leurs réunions les 
plus solennelles dans l'intérieur de la ville et même du palais, me 
parut un danger pour leur foi, auquel je devais les soustraire. Je ré- 
solus donc de partir d'Imerimandroso assez à temps vers la fin de la 
semaine, pour m'établir en dehors de la ville en camp volant, et ac- 
complir le dimanche en leur présence, tous nos exercices ordinaires 
de religion. Je prévins de ma résolution le premier ministre et le gou- 
verneur d'Ambohimanga, qui n'eurent pas l'air de s'y opposer et me 
donnèrent même de bonnes paroles. Sans plus de retard une maison 
en dehors des fortifications est mise à ma disposition par son proprié- 



156 MADAGASCAR 

taire, et je m'y rends un samedi matin, avec le F. Souche pour tout 
préparer. Comme la case était trop petite, et que du reste le maître 
du logis commença dès notre arrivée à avoir peur, nous nous insta- 
lâmes dans la cour. Quelques rondins plantés en terre , quel- 
ques bambous et des zozoro, pour nous mettre à l'abri du soleil, 
firent tous les frais de notre installation. C'était bien simple et bien 
primitif, et cependant cela porta ombrage. Un rapport fut fait par 
l'ennemi, et la colère éclata en haut lieu. Le rapport disait que les 
Français faisaient une maison à Ambohimanga sans autorisation, et 
même contre la volonté du propriétaire. Une lettre m'arriva donc ce 
jour-là même à 11 heures de la nuit. En voici la traduction litté- 
rale. 

Ambohimanga 29 Alahamady, (1 er mois de la lune de l'année 1870). 
Au Père. 

« Voici ce que nous disons : nous apprenons que vous faites une 
maison sur un emplacement des soldats : et comment pouvez-vous 
faire une maison ici dans la ville qui nous est confiée, sans nous en 
informer selon ce qui a été convenu ? Cependant ni la reine ni les 
grands ne s'opposent aux conventions que vous pouvez faire avec les 
maîtres des emplacements. Ambohimanga est une ville, dont la garde 
nous est confiée, et vous faites cela, et vous ne nous avertissez 
nullement , et cependant nous n'avons encore vu ni Français , ni 
Anglais louer un emplacement, ou faire une maison ici à Ambohi- 
manga ; car la terre ici à Ambohimanga est sous une loi particu- 
lière, et même les habitants ne peuvent y faire une maison sans 
nous en prévenir. Nous sommes donc très étonnés que vous fassiez 
une maison, car pas même celui qui se donne pour le maître de l'em- 
placement, ne nous a prévenus et ne nous a rien dit. Et vous surtout 
qui êtes un étranger, vous faites une case sans nous en prévenir 
nullement: nous sommes très étonnés d'une pareille conduite de vo- 
tre part. Donc nous vous demandons ceci : Quel est l'homme, qui vous a 
autorisé à faire une maison ici, et qui sciemment nous l'a laissé 
ignorer, foulant ainsi aux pieds les lois à.' Ambohimanga? Adieu, que 
Dieu vous assiste ! 

«Signé: Rainimarotafika 14 me honneur, officier du palais, gouver- 
neur d' Ambohimanga. » 

Cette jolie lettre avait été rédigée au palais, et au milieu de la plus 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 157 

grande agitation. On dit que c'est Rianandriantsilavo et Ravoniriahitri- 
niarivo qui avaient chauffé tout le monde, même la reine et le pre- 
mier ministre. Ma réponse fut courte, mais polie ; au lieu de riposter 
à toutes ces colères, je dis simplement au gouverneur qu'on l'avait in- 
duit en erreur, que la maison incriminée était tout simplement un abri 
qui serait démoli le lendemain, et je tins parole. Car immédiatement 
après la réunion du soir, tout fut jeté à terre. Mais le but de tout ce 
tapage était manqué, grâce à Dieu et au sacré Cœur, auquel je m'é- 
tais fortement recommandé ; grâce aussi aux prières que faisaient 
pour cela nos chrétiens de Tananarivo. Au lieu d'empêcher en effet 
notre réunion, comme le voulait l'ennemi de tout bien, elle fut des 
plus belles et le matin et le soir. Deo grattas. » 

Le P. Delbosc continua de revenir, chaque dimanche, à Ambohi- 
manga, tant que la cour y prolongea son séjour. Seulement par la 
suite, afin d'éviter de nouvelles difficultés, il s'éloigna des maisons 
et éleva une tente en plein champ pour lui servir de chapelle. 

« Cependant, poursuit le P. Laffont, ce fait a eu un grand retentis- 
sement, et a déchaîné toutes les colères jusque dans les plus hauts 
sommets du camp ennemi. Depuis ce fameux jour de la prière ca- 
tholique aux portes & Ambohimanga, il y a eu une recrudescence de 
persécution, non pas au grand jour et à découvert, (nos Hovas sont 
trop habiles pour cela), mais sous terre et sans trop de bruit, de ma- 
nière à ce que le premier ministre et la reine n'aient pas l'air de se 
douter des menées hypocrites. » Un mot ajouté ici à cette remarque 
du P. Laffont fera mieux comprendre la cause de cette recrudescence 
de persécution dont il parle avec raison. Nous le tirons du Teny Soa, 
journal des Indépendants, paraissant alors depuis quatre annnées déjà. 

« Le 29 janvier 1870, dit ce journal, un ordre royal fut annoncé 
aux grands et au peuple dans les termes que voici : « Par la grâce de 
Dieu, une année nouvelle nous a été donnée. Montez donc tous, vous 
qui êtes unis dans une même foi et une même prière avec votre 
souveraine, et venez prier avec moi à Ambohimanga. » 

En conséquence le 30 janvier, tout le peuple des campagnes, uni 
dans une même prière avec la reine, se rendit à Ambohimanga. Il y 
eut plusieurs discours le matin et le soir. A la réunion du soir, après 
les chants et les prières, Rainilaiarivony, premier ministre, se leva 
et dit : « Je n'avais pas l'intention de parler, mais à la vue de cette 



158 MADAGASCAR 

multitude ainsi réunie, ma charité s'est émue, et je me suis levé. 
Rappelez-vous la parole lue ce matin par nos amis dans les dix com- 
mandements : Ne vous faites pas d'autres dieux en ma présence. Nous 
ne devons pas prier les hommes, quels qu'ils soient, ni adorer les 
images. Il faut prier Jésus-Christ seul... Souvenez- vous encore de ce 
commandement : Suivez (sic) votre père et votre mère. Or Ranava- 
iomanjaka qui a été élue de Dieu pour être votre père et votre mère 
vous appelle et vous dit : Venez tous, vous qui êtes unis avec moi 
dans une même foi et une même prière, venez prier avec moi. Est-ce 
que cet appel n'est pas une bonne chose? Sans doute. Mais quel est 
le sens de cet appel? Le voici : Le Seigneur m'a donné à vous, et 
vous à donnés à moi. Je ne vous laisserai donc pas aller au mal. Puis- 
siez-vous prier avec moi sur la terre, afin que nous ayons même hé- 
ritage dans le ciel. Est-ce que vous laisserez votre reine ? Pensez-vous 
qu'il soit bon de ne pas observer le commandement : Suivez votre 
père et votre mère, afin que vous viviez longtemps ? » Tel est, pour- 
suit le Teny Soa, le sens des paroles de Rainilaiarivony. On chanta 
alors, et la reine ordonna ensuite au premier ministre de porter en- 
core à la connaissance de son peuple les paroles suivantes : 

« C'est moi Ranavalomanjaka qui vous ai appelés en ma présence. 
Je vous ordonne de ne pas vaquer les dimanches à d'autres occupa- 
tions, si ce n'est celle de la prière, car telle est la volonté de Dieu. 
— A moi la terre, dit ensuite la reine. Or la volonté de Dieu est que 
vous et moi nous marchions ensemble. » Tous les chrétiens alors, 
conclut le Teny Soa, furent dans la joie et remercièrent la reine. » 

Après un pareil discours, s'appuyant, comme la plupart des dis- 
cours hérétiques, sur la parole de Dieu sciemment faussée, ou cor- 
rompue, les chrétiens protestants avaient en effet mille raisons de 
remercier la reine. Comment, à moins d'user d'ordres impératifs, en 
complète opposition avec la liberté des cultes stipulée par les traités, 
pouvait-elle pousser plus efficacement son peuple, si timide, si es- 
clave, à la religion des Indépendants ? 

« Il vous sera facile maintenant, poursuit le P. Laffont, de comprendre 
quelle est notre position ici. Extérieurement et officiellement le gou- 
vernement hova maintient la liberté des cultes stipulée dans le traité. 
Le premier ministre souvent interrogé a toujours répondu dans ce sens. 
Ce ne sont là, il est vrai, que des paroles, mais des paroles dont nous 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 159 

nous servons dans l'occasion et auxquelles nous donnons le plus de 
retentissement possible. Du reste nous portons toujours avec nous le 
texte du traité et du discours de la reine, où se trouve garantie la 
liberté des cultes. Immédiatement au-dessous de la reine et du premier 
ministre, dans la famille même de celui-ci, se trouvent des Manambo- 
ninahitra, des Lehibe, des grands, qui sont nos plus ardents ennemis. 
Ceux-là soudoyés par l'or des protestants sont infatigables dans leur 
haine contre les catholiques; ils ne prennent même plus déjà le soin 
de cacher leurs menées ; ils envoient leurs aides de camp, et quel- 
quefois ils vont eux-mêmes dans les centres les plus populeux de la 
province d'Imerina pour grossir leurs rangs et dégarnir les nôtres ; 
ils s'adressent de préférence aux nobles, aux Andriana, aux chefs 
des villages, persuadés que, si ces grands personnages viennent dans 
leur parti, ils entraîneront beaucoup de monde après eux. Voici quel- 
ques-unes des paroles prononcées par ces audacieux prosélytes du 
mensonge : 

« La reine est protestante ; donc tout Malgache qui aime la reine 
doit être protestant comme elle. Les catholiques sont censés se sé- 
parer de leur souveraine ; ils sont comme étrangers dans le royaume ; 
ils perdent leurs droits pendant leur vie ; et à leur mort, ils ne seront 
pas enterrés dans le tombeau de leurs ancêtres. Que des esclaves, 
des femmes et des enfants se mettent du côté des Français, on le com- 
prend et on le tolère ; mais pour les Andriana et les Lehibe, c'est 
autre chose. Il sont parents de la reine et doivent faire comme elle. 
D'après la coutume de leurs ancêtres ils sont unis à leur souveraine; 
et du moment où ils s'en séparent, ils peuvent être regardés comme 
des rebelles. Que sont du reste ces Français par lesquels, vous ca- 
tholiques, vous vous laissez séduire ? Souvenez-vous du complot qui 
avait pour but de détrôner notre vieille reine ; souvenez-vous de la 
charte Lambert, qui livrait notre pays aux étrangers ; souvenez- 
vous surtout de l'affreuse indemnité de 1.200.000 francs, qu'on vous 
a forcés de payer. Voilà l'œuvre des Français. Malheur à vous, Mal- 
gaches, si vous les écoutez! venez avec nous, venez avec la reine, 
avec le premier ministre et tous les grands du royaume ; car il n'y a 
chez les Français que la lie du peuple. » Voilà leur langage d'après 
les rapports de nos chrétiens. 

Placée dans cette situation difficile, notre mission catholique mar- 



160 MADAGASCAR 

clie quand même : grâce à Dieu si nous perdons du terrain sur un 
point, nous en gagnons sur un autre, et en dernier résultat nous ne 
reculons pas, mais nous avançons toujours un peu. Ainsi nous avons 
eu des défections dans la province du Nord, capitale Ambohimanga, 
qui est plus travaillée par les hérétiques, que tout le reste de la pro- 
vince. Mais en revanche.le Sud, qui était comme endormi dans l'indiffé- 
rence, s'est réveillé depuis quelques semaines, et nous console autant 
aujourd'hui, qu'il nous affligeait parle passé. Si le chef iïAmbohitsoa 
fait défection avec l'une de ses filles ; à deux lieues de là, Ambohija- 
naka magnifique village, s'est rangé sous nos drapeaux. C'est comme 
sur un champ de bataille, il y a des points ou l'ennemi triomphe, 
mais sur d'autres il est repoussé. Je puis vous dire qu'en définitive 
la victoire est en ce moment au parti catholique, malgré les pertes 
essuyées au milieu de la lutte. » 

L'inauguration de la procession du saint Sacrement dans les belles 
allées de notre campagne d'Ambohipo, et celle du 15 août, en l'hon- 
neur de la sainte Vierge, dans le vaste champ^de manœuvre à Maha- 
masina datent de cette époque. Des lettres des PP. Caussèque, Laf- 
font et Limozin nous en fournissent une ample description ; il nous 
suffira de les transcrire ici. 

« Nous avions choisi, pour le rendez-vous de la grande procession 
du très saint Sacrement, Ambohipo, à cause de sa proximité de la ca- 
pitale. Dès 8 heures du matin, les Malgaches accouraient de toutes 
parts, bien que la procession n'eût été annoncée que pour 1 heure 
de l'après-midi. Le plus grand nombre est resté à jeun jusqu'à 3 
heures. Ces jeûnes prolongés ne fatiguent point le Malgache, dont 
l'estomac est des plus souples; il mange fréquemment lorsqu'il est 
dans l'abondance, et se prive sans peine dans la disette. 

Ratahiry était parmi les assistants. Ce prince a beaucoup perdu 
de son prestige; il se montre réservé, froid avec les Pères, et ne pro- 
met plus de réaliser les espérances qu'on avait fondées sur lui, lors- 
que, sous le règne de Rasoherina, il suivait les classes de nos écoles 
chrétiennes. On a tout fait pour les corrompre moralement, lui et sa 
sœur, et on n'y a que trop réussi. S'ils se disent toujours catholiques, 
ils n'en ont ni le baptême, ni la foi, ni les mœurs surtout. 

Les protestants avaient aussi envoyé leurs espions à Ambohipo ; 
mais leur active surveillance n'a eu d'autre résultat que de leur ap- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 161 

prendre, de la bouche même de leurs adeptes étonnés, que la prière 
des catholiques est plus belle que celle des protestants. 

A 1 heure, la procession sortait de l'église. Les femmes, sur deux 
longues lignes, ouvraient la marche ; venaient ensuite les petites 
filles des Sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny, qui chantaient des canti- 
ques, les Frères des écoles chrétiennes, avec leur fanfare, et enfin 
les hommes. Devant le dais, vingt huit enfants, vêtus de blanc, por- 
taient des oriflammes, et trente-quatre enfants de chœur, avec l'en- 
censoir ou la corbeille de fleurs, exécutaient les diverses figures aux- 
quelles ils avaient été parfaitement exercés. Le Rév. P. Finaz portait 
le Saint Sacrement; à ses côtés, notre excellent consul, M. Laborde, 
soutenait un des bras du dais ; cet exemple a excité dans tous nos 
ehrétiensle pieux désir de mériter le même honneur. Le Rév. P. Jouen, 
Préfet apostolique, presque toujours souffrant, suivait le dais, porté 
en palanquin. Après avoir fait le tour du jardin et défilé le long du 
cimetière, la procession s'est arrêtée en face de l'église, où était élevé 
un magnifique reposoir. Ce fut alors un beau spectacle. Plus de qua- 
tre mille personnes étaient prosternées aux pieds de Notre-Sei- 
gneur chantant des hymnes à sa louange. Avant le Tantum ergo le 
Rév. P. Jouena adressé quelques mots aux fidèles. Il s'est inspiré de la 
présence de la tombe du P. Webber, premier missionnaire de Mada- 
gascar, pour réfuter les calomnies de l'hérésie. « Lorsque le P. Webber 
mourut, le protestantisme vous disait: La prière catholique est morte. 
Voyez aujourd'hui s'il a dit vrai. Le Père est mort, mais la prière 
qu'il vous a enseignée vit près de son tombeau, et y vivra toujours. » 
Après le chant du Tantum ergo, le Rév. P. Préfet apostolique a con- 
sacré de nouveau au Sacré Cœur l'île de Madagascar, les Pères mis- 
sionnaires, les Sœurs de Saint- Joseph-de- Cluny, et les Frères des 
écoles chrétiennes. 

Telle a été cette fête, la plus belle qui ait été célébrée jusqu'ici 
à Madagascar, en l'honneur du Dieu de l'Eucharistie. L'effet pro- 
duit a été excellent; les bons ont été fortifiés, et les timides en- 
couragés. Des fêtes semblables ont eu lieu à Ambohijanahary et à 
Fenomanana; partout le résultat a été des plus consolants. De jour 
en jour le mouvement vers le catholicisme s'accentue davantage ; 
c'est en vain que l'hérésie sème son ivraie stérile, et s'efforce, au prix 
de l'or, de pervertir les âmes en les éloignant du missionnaire catho- 
lique. » 

11 11 



162 MADAGASCAR 

Quelque éclatant qu'eût été le succès de la procession de la Fête- 
Dieu à Ambohipo, il devait être dépassé par celui de la procession 
du 15 août. Écoutons le P. Limozin : « C'est l'immense champ de 
manœuvre de Mahamasina qui est devenu, sans que personne y ait 
trouvé à redire, un champ de triomphe pour notre Mère du ciel. Tous 
nos Pères et Frères étaient là. Alternativement les Pères, les Frères 
coadjuteurs et les premiers de nos chrétiens, ont porté le brancard où 
reposait la statue de Marie, tenant dans les bras l'Enfant Jésus qui 
semblait bénir. La ville entière se trouvait autour de nous à Maha- 
masina, ou se tenait sur le vaste amphithéâtre à fer à cheval, qui se 
dresse jusqu'aux remparts de Tananarivo. Rien n'est venu nous dé- 
ranger, et je crois qu'au reposoir, on a pu entendre du haut du pa- 
lais la voix de nos Pères artistes chanter le cantique pour la Reine 
descieux. «Il fait bon, disaient les Malgaches, entendre ces voix de 
de blancs. »Cesblancs que vous connaissez bien, mon Révérend Père, 
et qui animaient les chœurs dans ce grand parcours de la proces- 
sion, c'étaient les PP. Gauchy, Caussèque, Nasses, Taïx, Laffont, 
Ailloud. Le vénérable P. Finaz officiait avec diacre et sous-diacre, le 
Rév. P. Jouen, trop infirme pour marcher, était porté en fdanjana, 
avec le surplis et l'étole, et suivait en compagnie de M. Laborde, 
notre consul. Toutes ces démonstrations extérieures, qui nous sont 
permises, offrent le grand avantage de laisser voir le développement 
du petit grain de sénevé, longtemps caché, mais qui finit par mon- 
ter et devenir un arbre. Oui, malgré tout et en dépit des déboires et 
des défections, ces classes nombreuses d'enfants des Frères et des 
Sœurs de Saint-Joseph, et tous ces groupes de catéchumènes, que 
nous entretenons avec tant de peines sur tant de points diffé- 
rents, arrivent à former une masse de bons chrétiens. Et à certains 
jours solennels, comme à celui du 15 août, on est tout heureux et 
tout étonné, de voir se produire avec éclat ce fruit de tant d'ennuis 
et de tribulations. 

Il est d'ailleurs un autre moyen de vous convaincre du mouvement 
qui se fait. Que ne pouvez-vous voir ces belles églises en pisé, en 
bois, ou même en terre, dont nous faisons de temps à autre la béné- 
diction avec un grand concours. Le P. Finaz en administre, je crois, 
pour son compte, une quinzaine ; le P. Delbosc huit ou neuf ; ainsi 
des autres. Que n'avons-nous donc un peu plus d'argent ! Imaginez 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 163 

qu'avec 4.000 francs, vous faites ici de grandes et belles églises. 
La main d'œuvre, en effet, ne coûte presque rien, et la matière 
moins encore, quand c'est du pisé ; surtout avec le dévouement 
de nos bons Frères coadjuteurs, rudes travailleurs, s'il en fut ja- 
mais. » 

« Pendant que les Frères bâtissent, ajoute enfin le P. Gauchy, les 
Pères missionnent de leur mieux, à la ville, ou à la campagne. Lors- 
que les rivières sont trop grosses, nous les passons à la nage ; car il 
y a en ce pays beaucoup de rivières, et pas de ponts. Tel Père a failli 
se noyer vingt fois avec une mauvaise pirogue, tandis que tels autre 
n'en étaient que plus frais après avoir passé à la nage. A l'exception 
des quatre Pères, qui desservent les quatre paroisses de Tananarivo, 
tous les autres sont dispersés dans les campagnes, et sont toujours 
très occupés, surtout le dimanche. Il n'en est pas un qui ne soit obli- 
gé de faire des frais de médecine ; et les Malgaches ont une confiance 
illimitée dans les remèdes que nous leur donnons. Ils sont couverts 
de mauvaises plaies ; et il faut commencer par guérir leur corps, si 
nous voulons leur inspirer de la confiance pour la prière. Pour ma 
part, je suis peut-être l'homme le plus ignorant pour le traitement 
des malades ; malgré cela, j'ai fait bon cœur contre mauvaise for- 
tune ; j'ai soigné une grande quantité de malades ; et ainsi j'ai pu 
donner près de cent trente baptêmes, et à des personnes adultes pour 
la plupart. Curate inftrmos, disait Notre-Seigneur à ses disciples. 
L'eau de Saint-Ignace nous est d'une grande ressource. Musique et 
médecine, zèle et patience, confiance et amour de Dieu : voilà l'avoir 
que doit posséder un missionnaire de Madagascar. Ici, sans musique 
pas de réunion considérable. Dans mon avant- dernière mission, j'ai 
pu garder quelques jours un petit harmonium, et tout le village 
assistait à toutes les instructions ; l'harmonium disparu, le nombre 
d'auditeurs diminua considérablement. Dans une de mes paroisses 
les chanteurs et les chanteuses ont chanté quatre heures sans respirer; 
tout près de nous il y avait un chœur de protestants. Ils ont été vain- 
cus par mes gens et obligés de se retirer. Puissions-nous toutefois 
remporter des victoires plus importantes que celle-là ! » 

Les provinces de l'Imerina ne furent pas les seules auxquelles s'c- 
tendit dès 1870 le zèle actif de nos apôtres. Depuis longtemps déjà le 
P. Jouen rêvait de placer une église catholique, sur le lieu même où 



164 MADAGASCAR 

l'intrépide M. de Solages tomba jadis martyr de l'intolérance héré- 
tique des missionnaires anglais, et du superstitieux paganisme de 
Ranavalona I. Andevoranto d'ailleurs était un des plus gros villages 
de Madagascar, et sa position au bord de la mer, sur le chemin de 
Tananarivo à Tamatave, en devait faire, dans l'esprit du Préfet apos- 
tolique, une position avantageuse sous plus d'un rapport. Le nombre 
si restreint des missionnaires de la Grande Terre, avant la conclusion 
du traité français, en 1868, puis l'essor inattendu des missions des 
campagnes, à cette même date, avaient seuls retardé l'exécution de 
ce pieux et utile dessein. Mais enfin le 19 juillet 1870, un mois envi- 
ron avant la fermeture du collège Sainte-Marie, l'ouverture de la ré- 
sidence d'Andevoranto devenait un fait accompli. 

A quelques pas du tombeau de M. de Solages, non loin des bords 
de la mer, les PP. Aubert et Landes s'établissaient dans une mo- 
deste case en ravinale , et attendirent en paix sous le toit de chaume 
l'achèvement de leur futur palais en bois, et de proportions non 
moins modestes que leur case d'emprunt. 

« Dès notre arrivée ici, écrivait le P. Landes au Rév. P. Cazet, nous 
nous sommes empressés d'aller visiter le commandant nova; il nous 
a très bien accueillis, et nous a fait présent de deux belles oies. Le 
lendemain samedi, nous sommes allés nous prosterner sur le tom- 
beau de M. de Solages, et nous l'avons prié de nous aider à continuer 
avec fruit les travaux qu'il avait commencés lui-même ; puis nous 
nous sommes mis à parcourir les cases du village, invitant les habi- 
tants à venir le lendemain à la messe catholique. Les enfants surtout 
se sont montrés d'abord un peu sauvages à notre aspect ; les plus 
petits s'enfuyaient à toutes jambes, ou se cachaient en pleurant dans 
les vêtements de leur mère; et c'était moi, paraît-il, qui leur inspirais 
cette frayeur, par ma grande taille unie à la circonstance que voici : 
comme je ne porte pas la barbe, et que le P. Aubert en a une très res- 
pectable, ces enfants me prenaient, non pour un blanc, mais pour un 
colosse de femme blanche. Le lendemain dimanche, il a fallu 
d'abord s'occuper de l'ornementation de notre case pour la messe. 
Grâce à notre pénurie, cela a été vite fait. Au-dessus de la mauvaise 
table qui nous sert d'autel, j'ai déroulé le tableau du Sacré-Cœur, 
don du Rév. P. Provincial à mon départ ; à droite et à gauche j'ai atta- 
ché quelque images d'Épinal fortement coloriées : et tout fut prêt 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 165 

Cependant les Malgaches se rendaient peu à peu à notre invitation de 
la veille, et j'ai compté cent cinquante personnes présentes au mo- 
ment de la messe. Le P. Aubert allait monter à l'autel, lorsque la 
cloche protestante se mit en branle. A l'entendre s'agiter on eût dit le 
tocsin. C'est pendant qu'elle faisait tant de vacarme, que nous avons 
l'ait l'ouverture de notre mission en chantant le Veni creator, puis 
j'ai servi la messe en surplis, tout en chantant des cantiques malga- 
ches. Vous pensez bien que parfois les répons de la messe souffraient 
quelque peu du chant, et réciproquement ; néanmoins on regardait et 
on écoutait attentivement. Les cérémonies de la messe, que la plu- 
part voyaient pour la première fois, captivaient surtout l'attention ; 
aussi la clochette hérétique a eu beau résonner encore ; elle n'a pu 
i'ai r e aucun vide dans nos rangs. A l'exercice du soir, nous avons eu 
plus de deux cents personnes, plus désireuses que le matin de voir et 
d'entendre des blancs parler malgache, et d'admirer aussi nos images. 
Les Épinal ont attiré les premiers regards, mais l'attention finissait 
par se fixer sur l'image du Sacré-Cœur, et depuis ce jour tous les 
dimanches à l'issue de chaque exercice, nous voyons entrer plusieurs 
personnes, pour contempler à loisir cette douce et attrayante figure 
de Notre-Seigneur. 

Le lundi matin, une quarantaine d'enfants tant filles que garçons, 
se sont présentés pour la classe. En me voyant professeur pour les 
deux sexes, je n'ai pu m'empêcher de penser aux écoles prônées par 
M. Duruy. Au moins à Andevoranto le frère et la sœur lisent dans le 
même livre, si toutefois l'alphabet peut se nommer un livre : mal- 
heureusement je n'en avais que quatre petits exemplaires, et encore 
où les placer ?*Les tables et les bancs sont chose inconnue ici; mais 
mes élèves ne voient là aucune difficulté : ils mangent chez eux par 
terre, ils dorment par terre, ils s'assoient par terre ; pourquoi n'étu- 
dieraient-ils pas aussi par terre? C'est donc ce qu'ils font; ils étendent 
par terre les quatre alphabets, et se groupent tout autour. Armé de 
ma baguette, et du haut de ma grandeur, je leur montre les pre- 
mières lettres. Le commandant hova a été si content de ma manière 
d'enseigner qu'il m'a confié son fils. Cet enfant paraît heureux d'être 
avec nous. Je ne sais s'il en est de même des autres élèves. Il y a en 
effet des hausses et des baisses fréquentes dans le nombre de mes 
enfant?. Nous espérons que ce petit bien se maintiendra et ira même 



166 MADAGASCAR 

en augmentant, grâce aux prières faites pour nous, et à l'interces- 
sion de M. de Solages auprès du Seigneur. » 

Deux mois ne s'étaient pas écoulés depuis l'installation de la ré- 
sidence d'Andevoranto, que la nouvelle du funeste conflit qui venait 
d'éclater entre la France et la Prusse arriva à Madagascar. L'occa- 
sion était trop belle pour que nos ennemis n'entreprissent point d'ex- 
ploiter aussitôt contre nous, au profit de l'hérésie, les éventualités 
probables de la lutte. Et nous devons à la vérité de dire" qu'ils ne 
manquèrent nulle part à leur tâche, rendue d'ailleurs de jour en jour 
plus facile par l'annonce de nos revers sans précédents. Les mission- 
naires catholiques, en prévision d'une diminution possible des allo- 
cations de la Propagation de la Foi, et des retranchements plus que 
probables de ses faveurs pécuniaires, que le gouvernement de la répu- 
blique allait faire subir à la mission de Madagascar, durent se bor- 
ner à consolider les postes déjà pris, et à n'entreprendre que les tra- 
vaux absolument indispensables. 

« Dix églises, écrivait le P. Caussèque à la date du 1 er octobre 1871, 
sont encore maintenant à terminer. Pour neuf d'entre elles, c'est le 
manque de fonds qui oblige de suspendre les travaux ; mais si la di- 
xième ne s'achève pas cela tient à d'autres causes que je crois 
devoir faire connaître. Comme le séjour de la cour à Ambohimanga 
se prolonge parfois des mois entiers, il était urgent de procurer, le 
dimanche, à nos catholiques, un lieu de réunion. L'année 1870, en 
pareille circonstance, on n'avait pu que dresser une tente aux por- 
tes de la ville, et ce fut sous la tente que les catholiques entendirent 
la messe, tandis que les protestants, invités par la reine, se ren- 
daient dans l'enceinte du palais pour leurs séances. Il y a plus d'un 
an d'ailleurs, qu'un prédicant anglais s'est établi dans un bel empla- 
cement très voisin d' Ambohimanga; le temple qu'il y a fait bâtir 
est devenu le lieu de réunion des habitants et des visiteurs protes- 
tants, et un chef-lieu de district religieux. 

Pour tous ces motifs, nos chrétiens étaient résolus de bâtir une 
église à Ambohimanga, et, chose inouïe dans les annales de la mis- 
sion de Tananarivo, de la bâtir à leurs frais. L'époque présu- 
mée de l'émigration royale approchait. C'était en janvier 1871. 
Nos catholiques se cotisent, et parviennent à recueillir la modeste 
somme de 15 à 16 piastres. L'emplacement choisi pour l'église se 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 167 

trouve dans un village appelé Manankasina, à vingt-cinq minutes 
d'Ambohimanga. Acheter les matériaux, les disposer en forme 
de case, ce fut l'affaire de quelques jours. L'édifice n'était pas 
splendide : quelques bois et quelques joncs, dressés pour former 
l'enceinte et jetés au-dessus pour former la toiture, en faisaient tous 
les frais. Il n'y avait pas de quoi exciter la jalousie des protestants. 
Mais c'était une église catholique, près d'Ambohimanga, la ville sa- 
crée dont l'entrée est interdite aux Européens; cela suffisait, d'autant 
plus que des hauteurs de la ville, la nouvelle case était parfaitement 
aperçue. 

La cour arrivait à Ambohimanga, le 19 janvier. Le dimanche 22, 
la réunion se fit dans la petite église encore inachevée. Le lendemain, 
les protestants venaient en renverser la toiture, et menaçaient de la 
démolir entièrement, sous prétexte que l'église était bâtie sur un ter- 
rain qui n'appartenait pas aux catholiques. Alors commença un pro- 
cès qui dure depuis bientôt un an, et dont l'issue est aussi incertaine 
que le premier jour. Quoique les parties aient déjà comparu plus de 
vingt fois devant les juges, et que les droits des catholiques soient 
évidents, rien n'a été décidé. Lettres des chrétiens, lettres de nos 
Pères aux officiers et au premier ministre pour demander que la cause 
soit jugée: tout a été inutile. L'église reste dans le même état, et les 
coupables ne reçoivent aucun châtiment. Cependant, l'église de Ma- 
nankasina, quoique ouverte à tous les vents, n'a cessé d'être un lieu 
de réunion le dimanche, pour les catholiques du village. Un des Pères 
d'Imerimandroso, résidence la plus voisine, est allé de temps en temps 
dire la sainte messe dans cette église, objet de tant de haines et de 
tant de persécutions. 

Les choses en étaient là, lorsque, le 10 août, il a plu à Sa Majesté d'al- 
ler passer un mois et demi à Ambohimanga. Le dimanche qui suivit 
l'arrivée de la reine dans sa seconde capitale, il y eut une belle réu- 
nion dans l'enceinte à demi détruite de notre petite église de Ma- 
nankasina. Les chrétiens d'Imerimandroso s'y étaient rendus en grand 
nombre. Il y eut plus de cent communions. Mais le triste état de la 
case en ruines faisait un pénible contraste avec la beauté de la 
cérémonie. Les chrétiens gémissaient en secret ; nul n'osait se 
plaindre. 

Une femme forma le projet de faire cesser cette situation déplo- 



168 MADAGASCAR 

rable. S'il y a des défaillances parmi nos Malgaches, il faut avouer 
qu'il s'y rencontre parfois des âmes fermes et énergiques. Telle est 
la chrétienne qui a déjà plaidé la cause de Manankasina et qui va la 
plaider encore. Par sa constance et par sa piété, elle nous console des 
nombreuses défections qui nous ont attristés dans sa famille. Que 
d'assauts n'a-t-elle pas eus à subir pour sa foi ! Elle a toujours tenu 
bon, et elle prie beaucoup; nous avons tout lieu d'espérer qu'elle 
persévérera. Elle est bien jeune encore ; elle ne paraît pas avoir plus 
de vingt-deux ans, et il y a plusieurs années qu'elle a été mariée au 
fils du premier ministre. 

Victoire (c'est le nom de la jeune chrétienne) s'est adressée au pre- 
mier ministre et lui a dit : « Nous sommes bien malheureux, nous 
n'avons pas d'église. Laissez-nous achever notre église de Mananka- 
sina. Si les catholiques perdent le procès, nous la détruirons ; si la 
cause est jugée en leur faveur l'église sera maintenue. — Faites votre 
église, » répondit le premier ministre. 

Victoire s'empresse de communiquer cette bonne nouvelle à nos 
Pères, et envoie cinq piastres pour faire à l'église les réparations né- 
cessaires. Les chrétiens, tout joyeux, se mettent à l'œuvre le 28 août ; 
mais voilà que, vers midi, les démolisseurs d'autrefois se présentent 
avec une assurance qui déconcerte les catholiques. Non contents de 
détruire les réparations qui viennent d'être faites, ils renversent com- 
plètement la case. 

A la nouvelle de cet attentat, nous avons craint un instant pour 
nos chrétiens ; mais le divin Maître proportionne la grâce à l'épreuve. 
Sans se décourager Victoire attend l'occasion favorable pour deman- 
der au premier ministre un de ses aides de camp qui ira lui-même 
présider à la reconstruction de l'église, et nos catholiques continuent 
à se réunir, comme par le passé, dans la tente qui est dressée le di- 
manche sur les débris de l'ancienne case. Tous sont décidés à pour- 
suivre le procès et à demander justice.» 

Le Seigneur ne pouvait rester insensible à tant de constance et de 
fidélité de la part de nos catholiques, si portés par leur nature et 
leur éducation à l'inconstance, et à la crainte des chefs ; et il se 
hâta de faire surgir le remède du milieu même de l'excès du mal. Un 
choc inattendu de la politique de Rainilaiarivony, contre l'un des 
éçueils signalés plus haut, celui de la peur du canon de la France, ar- 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 169 

rêta pour quelque temps le cours de la persécution, et permit aux 
catholiques non seulement de bâtir l'église de Manankasina, mais de 
prendre encore possession de plusieurs postes importants dans l'Ime- 
rina et aux Betsileos. 

Je résume en peu de mots l'histoire de ce fait capital pour la suite 
des progrès de la Mission à cette époque. 

Au moment où la République de 1871, par l'organe de l'amiral Po- 
thuau, diminuait d'abord de moitié l'allocation accordée aux écoles 
de Madagascar, pour la supprimer complètement en 1872, et expli- 
quait son intention par les termes suivants : « Cette subvention était 
justifiée, par l'action prépondérante que le gouvernement avait l'in- 
tention d'exercer sur Madagascar. Aujourd'hui qu'on a complètement 
renoncé à cette politique, la subvention n'a plus de raison d'être, et 
l'allocation totale disparaîtra en 1872 », au moment, dis-je, où la Ré- 
publique opérait ce retranchement, Dieu permit qu'elle envoyât, en 
qualité de commandant de la division navale de la mer des Indes, un 
homme au cœur vraiment patriotique, et d'une indépendance de ca- 
ractère qui n'avait d'égale que son indomptable énergie à défendre 
et soutenir, à ses risques et périls, tout ce qu'il croyait être le droit 
et les vrais intérêts de ses nationaux. Le commandant Lagougine 
ne tarda pas, dès son arrivée sur les côtes de Madagascar, à se met- 
tre parfaitement au courant de l'action exercée par les agents de 
l'Angleterre sur le gouvernement hova. « Les Français ne sont plus 
rien, disaient ces agents aux Malgaches ; la guerre a anéanti la puis- 
sance de la France. Elle n'a plus d'armée, plus de vaisseaux, plus de 
canons. » D'une pareille créance une fois adoptée, à la violation de 
tous les droits des traitants français résidant à Madagascar, et même 
aux voies de fait envers leurs personnes et leurs biens, le chemin 
était court. M. Ozoux, traitant de Fénérive, village situé sur la cote 
Est, à deux journées au nord de Tamatave, presque en face de Sainte- 
Marie de Madagascar, l'éprouva à ses dépens. 

Certaines difficultés relatives au commerce, s'étant élevées entre 
lui et les Hovas, le gouverneur de Fénérive n'avait pas craint de 
laisser ses gens se faire justice eux-mêmes de ce Français. Violation 
de son domicile, pillage de ses marchandises, poursuites menaçantes 
et voies de fait contre sa personne, rien ne manquait à cet attentat. 
A peine le commandant Lagougine en fut-il instruit, qu'il se trans- 



170 MADAGASCAR 

porta sur le cVAssas à Fénérive, et essaya d'abord d'arranger l'affaire 
à l'amiable avec le gouverneur de cette place. Mais celui-ci, prenant 
sans doute cette voie de douceur pour de la faiblesse, se refusa aux ac- 
commodements proposés. L'incident devint alors une affaire soumise 
directement au premier ministre. Rainilaiarivony devait, à la demande 
de M. Lagougine, casser aussitôt le gouverneur de Fénérive, et faire 
immédiatement telles et telles autres réparations exigées, sous peine 
d'un bombardement inévitable de la plupart des places fortes de la 
côte. Le commandant du d'Assas prenait en outre occasion de l'ou- 
trageuse violence faite à M. Ozoux, pour signifier au gouvernement 
de la reine, qu'il n'entendait nullement qu'on manquât aux autres 
clauses du traité stipulé avec la France, notamment à celles concer- 
nant la liberté du culte catholique et de l'instruction. « On m'a parlé 
en particulier, disait-il, de l'église de Manankasina'détruite par une 
odieuse violation de cette liberté. J'exige qu'elle soit rétablie. Partout 
où se trouve à Madagascar une église protestante, il faut qu'il soit 
possible d'y élever une église catholique. » Enfin comme frais des 
déplacements multiples occasionnés aux navires à vapeur de la sta- 
tion, par suite de ces affaires, M. Lagougine demandait une indem- 
nité de 20.000 francs immédiatement versée. 

Le commandant du d'Assas parlait si clairement, et paraissait si 
résolu d'en venir à l'action, au cas où ses représentations ne seraient 
point prises en considération par le ministre de la reine, que Raini- 
laiarivony fut obligé de s'exécuter, et de faire porter immédiatement 
à Tamatave au chef de la station, avec les 20.000 francs d'indemnité, 
que celui-ci alors refusa noblement, les meilleures promesses d'obser- 
vation du traité pour l'avenir, qui furent acceptées. M. Lagougine 
s'attendait à voir le ^ministre d'alors blâmer son énergie excessive, 
et son initiative personnelle qui s'inspirait avant tout de l'amour de 
la patrie. Nous croyons savoir que cette récompense ne lui manqua 
pas. Mais si quelque chose put, en ce moment, le consoler de ces 
blâmes immérités, c'est le concert unanime d'éloges et de justes 
actions de grâces, s'élevant à sa gloire de tous les points de Mada- 
gascar où résidait quelque Français. Longtemps les intérêts de la 
France, et ceux de la Mission catholique en particulier, vécurent de 
la peur salutaire inspirée aux Hovas par le seul nom de Lagougine et 
du cfAssas. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 171 

Avons-nous besoin d'ajouter ici que la construction de la chapelle 
de Manankasina s'opéra alors sans difficultés, et qu'au 17 janvier 1872, 
c'est-à-dire deux ou trois mois à peine après ces événements, l'église 
se relevait fièrement de ses ruines? Nos lecteurs, sans que nous le 
disions, l'auraient suffisamment compris. Mais cette résurrection fut 
précédée ou suivie de bien d'autres conquêtes. 

« Nous désirions vers ce temps-là, ajoute le P. Caussèque dans son 
rapport de juillet 1872, établir la Mission dans quelques autres 
centres principaux autour de Tananarivo, d'où nous étions systéma- 
tiquement exclus. Grâce à Dieu, ce vœu est en partie aujourd'hui 
réalisé. Nous n'avons plus la douleur de voir fermés à notre zèle les 
bourgs importants qui entourent la capitale. Dans toutes les direc- 
tions, le cercle de fer qui nous enlaçait est brisé. A l'Ouest, nous 
avons fondé, le 1 er octobre dernier, trois nouvelles résidences : une à 
Ambohimanarina, une autre à Ambohitrimanjaka, et une troisième à 
Ambohidrapeto. Ces trois bourgs représentent une population de 
plus de 25.000 âmes. 

Une autre résidence vient d'être établie à Naméhana, au Nord. 
C'est un poste des plus importants, sur la route d'Ambohimanga. Il y 
a, à l'Est de Tananarivo, à une heure de distance, un bourg de 8.000 
à 9.000 habitants, c'est Alasora. Depuis deux ans, on ne cessait de ré- 
péter que jamais les catholiques n'y entreraient. Nous y sommes 
pourtant. L'emplacement est acquis. Dès que nous aurons des res- 
sources, il y aura là un établissement catholique complet. 

Enfin, le Sud n'est pas dépourvu de conquête : on fait une réunion 
le dimanche à Nosizato dans une case malgache. 

Ainsi, des hauteurs de Tananarivo, nous avons la consolation de 
voir la croix plantée sur tous les points importants qui entourent la 
capitale. Il ne manque, pour compléter le plan d'occupation projeté 
l'an passé, que deux conquêtes : celle de la ville même d'Ambohi- 
manga, et celle de la capitale des Antsihanaka dans la province du 
Nord. On s'occupe activement d'Ambohimanga. Si l'ennemi du salut 
n'avait soulevé des difficultés inattendues, le poste serait déjà établi. 
Nous y serons bientôt, je l'espère, et ce sera grâce à la générosité et 
au zèle industrieux de l'excellente chrétienne, dont je vous ai déjà 
parlé, Victoire, la belle-fille du premier ministre. En somme, nous 
comptons depuis l'an passé trente nouvelles réunions, dont quatre 



172 MADAGASCAR 

résidences, Fianarantsoa, chez les Betsileos, Ambohimanarina, Ambo- 
hitrimanjaka et Naméhana, dans l'Imerina. » 

« Fianarantsoa, dit le P. Lacombe, l'un des fondateurs de cette mis- 
sion avec le P. Finaz, est une ville située à huit journées de marche 
au sud de Tananarivo. Elle est la capitale de toute la province des Bet- 
sileos, et le siège du gouverneur général, qui a sous ses ordres plu- 
sieurs autres gouverneurs particuliers. 

Quelques-uns de nos adhérents qui avaient voyagé dans le pays 
des Betsileos et visité Fianarantsoa, capitale de cette contrée, avaient 
à plusieurs reprises engagé le Rév. P. Préfet apostolique à y envoyer 
des missionnaires. 

Le gouvernement malgache qui, tout en sauvant les apparences, a 
toujours plus ou moins contrecarré, autant qu'il l'a pu, la mission 
catholique, était à cette époque plus mal disposé que jamais ; aussi 
le Rév. P. Finaz, désigné pour explorer le pays, ayant demandé un 
passeport, ne put l'obtenir après un mois d'attente. Il partit malgré 
cela, le 26 septembre 1871, se confiant entièrement en la Providence 
qui ne lui fit pas défaut. » 

La relation du voyage du P. Finaz aux Betsileos, malgré quelque 
longueur, nous paraît si édifiante, et remplie de tant de détails inté- 
ressants au point de vue des mœurs et de la connaissance du pays, 
que nous nous reprocherions de ne pas en reproduire ici la plus 
grande partie. Ne semble-t-il pas d'ailleurs qu'il fût dans les desti- 
nées de ce vénérable Père d'être comme une sorte de précurseur pour 
les autres membres de la Mission ? Envoyé en effet le premier par le 
P. Jouen aux Petites Iles, il monte aussi le premier à Tananarivo et 
évangélise le premier les provinces de l'Imerina, jusqu'au moment 
où il est envoyé de nouveau le premier à la conquête des Betsileos, 
région aussi éloignée de Tananarivo que Tamatave peut l'être de la 
capitale. Nous pensons qu'à ce titre seul il mériterait encore d'être 
écouté. Voici donc comme il parle de son voyage. 

« Il m'a été enfin donné de porter la lumière de l'Évangile chez les 
Betsileos, tribu qui occupe le territoire situé à huit journées au Sud 
de Tananarivo dans l'intérieur de l'île. Depuis bien longtemps déjà, 
nos regards s'étaient tournés vers ces peuples, et nous appelions de 
nos vœux les plus ardents le jour où il nous serait permis de les 
évangéliser. L'heure marquée par la Providence a enfin sonné, et je 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 173 

suis parti le 26 septembre 1871 pour Fianarantsoa, leur capitale. J'y 
arrivai le 5 octobre, après huit jours d'un voyage dont voici les prin- 
cipaux incidents. 

Dès le lendemain de mon départ, vers 11 heures du matin, je 
parvins à Ambohimanatrika. Pendant que mes hommes préparaient 
le riz, je sortis du village et m'avançai dans la campagne, cherchant 
un abri contre les ardeurs du soleil. Quelques ruines s'offrirent à 
moi au milieu de ces plaines déboisées. En m'y rendant j'aperçus sur 
un tertre voisin couvert de chaume une sorte de tanière dont l'ou- 
verture, sombre et basse, m'aurait fait soupçonner le voisinage 
de quelque hôte incommode plutôt que la présence d'un être hu- 
main. Cependant je vis tout à coup s'avancer vers moi une pauvre 
femme au regard triste, au maintien abattu, qui, d'une voix d'une 
indicible douleur, me demanda l'aumône pour sa fille ; en même 
temps elle me montrait l'ouverture du terrier, et m'apprenait que 
dans ce tombeau, sa fille , dévorée par la lèpre, repoussée des 
hommes, et hideuse aux regards de tous, avait été obligée de s'ense- 
velir vivante. Elle seule, sa mère, s'intéressait au sort de l'infortunée, 
elle seule la visitait. La voilà, me dit-elle, regarde ! En effet, sur le 
bord de l'antre, je vis apparaître une sorte de spectre, qui semblait 
n'avoir plus rien d'humain que la démarche et la pose, et qui se ca- 
chait dans les hautes herbes. Vous pouvez comprendre avec quel 
plaisir je fis ma petite aumône. Mais j'avais un bien autre trésor à 
offrir à la pauvre lépreuse. Je m'ap roche d'elle et je lui parle de ses 
souffrances, de Dieu, de son âme, du ciel ; du Père qui est dans les 
cieux et qui l'aime d'un amour incomparable, elle que tout le monde 
repousse ; de son âme immortelle qu'elle peut revêtir d'innocence et 
enrichir de mérites ; de sa patrie céleste, où bientôt elle pourra jouir 
d'une félicité sans mélange. 

La pauvre enfant tout attendrie, mais d'une voix sépulcrale que 
j'entends à peine, me remercie avec effusion et me supplie de lui en- 
seigner ce chemin de la patrie bienheureuse. Je l'instruis sommai- 
rement, et je demande de l'eau pour la baptiser. Il n'y en avait plus 
dans son misérable réduit. Elle court au ruisseau, et remonte avec 
tant de précipitation, qu'à peine arrivée au sommet de la colline elle 
est saisie d'un violent accès de toux et d'une telle douleur au côté 
que je la crois à ses derniers moments. 



174 MADAGASCAR 

La crise ne fut pas longue, et je la vis bientôt revenir à la vie. Le 
saint baptême en fit sur-le-champ un enfant de Dieu, et la Mère de 
douleurs, que je lui donnai pour patronne, put offrir à son Fils une 
âme nouvelle régénérée dans le précieux sang. Marie la lépreuse a 
tout le corps couvert de plaies, les pieds et les mains rongés par 
la maladie, la figure affreuse à voir. Mais qu'elle doit être belle 
aux yeux des anges, et que brillante sera sa couronne dans l'éter 
nité! 

Le lendemain, à deux lieues d'Ambohimanatrika, je rencontrai une 
autre lépreuse. Elle était établie au bord de la route, sous un tas 
d'herbes sèches. Elle ne peut entrer dans son misérable réduit qu'en 
rampant ; et une fois là, elle doit rester ou accroupie ou couchée sur 
la terre humide. Plus malheureuse encore, s'il est possible, que la 
pauvre Marie, et d'ailleurs plus âgée, elle n'a personne pour la 
nourrir ou pour la visiter. Nul n'ose approcher d'elle ; et, de loin seu- 
lement, elle demande l'aumône au voyageur qui lui jette en passant 
quelques morceaux de manioc. J'ai été assez heureux pour pouvoir 
lui faire la double aumône de quelques pièces de monnaie et du sa- 
crement de la régénération. Elle a été baptisée sous le nom de José- 
phine ; je l'ai laissée bien souffrante, mais armée de résignation et 
soutenue parla grâce du sacrement. 

Je fis dans cette même journée, la rencontre de trois ou quatre 
mille Borizano Betsileos, porteurs de chaux pour le palais de la 
reine. Ils viennent d'Antsirabé, pays calcaire, à une trentaine de 
lieues de la capitale. Ils sont conduits par des officiers, et munis de 
leurs tentes de campement, de leur riz, de leurs marmites et de 
tous les autres accessoires, le tout à leurs frais, bien entendu, puis- 
que c'est une corvée imposée par la reine. 

Le dimanche, 1 er octobre, après avoir dit la messe dans la case où 
j'avais reçu l'hospitalité, je poursuivis ma route. Il faut remarquer, 
en passant, que l'hospitalité est un devoir sacré chez le Malgache et 
le droit incontesté du voyageur. On arrive dans un village, on entre 
dans la première case venue, soit pour y prendre son repas, soit 
pour y passer la nuit, et nul n'y trouve à redire. Vous pouvez même, 
en votre qualité de blanc, c'est-à-dire de grand personnage, faire 
déloger poliment la famille, ce que ne manquent jamais de faire les 
officiers hovas ; mais le missionnaire, loin d'exiger strictement son 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 175 

droit, offrira plutôt quelques pièces de monnaie, et cela suffira pour 
le rendre maître de la case, tant que durera son séjour. 

Je partis donc et, après trois heures et demie de marche, mes por- 
teurs me déposaient à Alarobia, presqu'en face d'un temple protes- 
tant; car, dans ces contrées se sont ^depuis longtemps établis, à la 
faveur du gouvernement et à l'aide d'abondants subsides fournis par 
l'Angleterre, les apôtres de l'erreur; ! et quels apôtres! A Alarobia, 
c'était un jeune homme qui commençait à savoir lire son alphabet. 
Aussi dès que les gens ^du village m'aperçurent, ils se groupèrent 
autour de moi et écoutèrent avidement les paroles de paix et de 
vérité que je leur apportais au nom de Jésus-Christ. 

Le lendemain, à Ambositra, étrange .et douloureux spectacle. Je 
vois un grand nombre d'étrangers et de Malgaches tous endiman- 
chés. Qu'était-ce donc? Il s'agissait, le croiriez-vous ? de célébrer la 
fête du Lohavolana (nouvelle lune), établie au ^commencement du 
mois par les protestants pour la manducation du pain en mémoire 
de la cène. De tous les environs les principaux adeptes doivent se 
réunir au lieu indiqué; mais surtout les chanteurs et les chanteuses, 
tous gens plus ou : moins salariés, doivent être fidèles au rendez- 
vous. Il y aura en effet, en ce jour solennel, beaucoup de chants. Le 
soir on distribuera aux seuls dignes et purs un peu ^de pain de ma 
nioc assaisonné de vin d'ananas, rougi avec le suc de la belle-de-nuit: 
ce sera le souper du Seigneur, tel que le comprennent les Indépen- 
dants, et qu'ils l'ont imposé partout aux plus nobles et plus dignes 
deleuis ouailles dans tout Madagascar. Pour la plupart des Malga- 
ches, ces réunions sont une véritable corvée, dont le but (ils le voient 
et le disent) est toujours de leur soutirer quelque argent au profit des 
ministres. Les sommes ainsi recueillies parmi les 315,231 Malgaches 
fréquentant les prêches en 1870, ont été selon le Temj Soa, de 
90,135 francs. La loi du rendez-vous est inflexible, et la sanction en 
est sévère ; jugez-en. En passant près d'un temple, nous avons vu 
des hommes s'élancer dans la campagne en criant : « Tue-les! tue- 
les » Nous avons cru tout d'abord qu'il s'agissait de quelques vo- 
leurs que dans ce pays on traite sans quartier. Point du tout : c'é- 
taient des fidèles qui ne s'étaient pas rendus au temple ce jour-là et 
qui s'enfuyaient à toutes jambes. On ne les tuera pas sans doute ; 
mais ils seront battus d'importance, c'est l'usage. 



n6 MADAGASCAR 

Nous traversions, le lendemain, un pays pierreux et stérile, où les 
habitants sont pauvres, et l'argent a une plus grande valeur. Jugez- 
en par ce seul fait. On nous offrait de belles volailles à sept centimes, 
soixante-douze pour 5 francs ! A peine installé dans un village, 
les enfants m'entourent en foule, et je leur apprends à chanter. Peu 
à peu les grandes personnes s'approchent et se groupent autour de 
moi ; on sait bientôt quelques cantiques. J'entonne : Le ciel en est 
le prix, traduit en malgache; il est enlevé avec entrain. Après ce 
petit exercice qui m'avait gagné tous les cœurs, j'enseigne le signe 
de la croix, les prières catholiques, les grandes vérités. Tout ce peu- 
ple m'écoutait avec avidité, et lorsque je dus me séparer de lui, il 
fallut absolument promettre de lui accorder quelques jours en re- 
venant de Fianarantsoa. 

Deux baptêmes signalèrent la journée du 4 octobre, et le 5 nous 
étions en vue de Fianarantsoa, capitale des Betsileos. La ville est 
située dans la plaine, au pied de hautes montagnes ; elle apparaît 
entourée de trois ou quatre enceintes de remparts, et dominée par 
son rova, sorte de château fort placé au milieu d'une vaste citadelle. 
Béni soit le Seigneur qui m'a conduit comme 'par la main jusqu'au 
terme de mon voyage ! Qu'il daigne poursuivre son œuvre, et dispo- 
ser ce pauvre peuple à recevoir la lumière ! 

Avant [de pénétrer dans la ville, je m'arrêtai t 'pour écrire, par po- 
litesse, au gouverneur. Une bonne réponse ne se fit pas attendre. 
Durant cette halte, des enfants, prévenus par mon catéchiste Ra- 
phaël, s'étaient empressés d'accourir. Ils me firent cortège. Aubas de 
la ville, la foule attirée par la curiosité, formait la haie des deux cô- 
tés, donnant des marques de bienveillante sympathie. Et c'est ainsi 
que je pris possession de la maison la plus grande que je pus trou- 
ver. 

Le lendemain, dans la matinée, le gouverneur me reçut officielle- 
ment au Rova, entouré de tout son état-major. Après les premiers 
compliments, il me demanda si je n'avais pas de lettre de recom- 
mandation. — Non, lui répondis-je. Ne croyez cependant pas que je 
sois assez mal élevé pour être parti sans prendre congé de Sa Ma- 
jesté. Je lui ai écrit et j'ai demandé une lettre pour vous ; mais la 
cour se préparait à se transporter à Ambohimanga, et ce sont sans 
doute les embarras des préparatifs qui m'ont privé de cette lettre. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 177 

Quoi qu'il en soit, voici mon passeport qui vous dit que vous ne 
pouvez pas me refuser l'hospitalité, dans votre ville. Et je lui pré- 
sentai le traité français. — Je connais cela, répondit-il, néanmoins 
ce n'est pas l'usage qu'on vienne de la métropole sans que j'en sois 
averti. Je vais écrire au gouvernement pour ma direction person- 
nelle, mais cela ne m'empêchera pas de vous recevoir avec tous les 
égards possibles. Et il m'envoya à la maison les présents de bien- 
venue, mouton, dindons, volailles, riz. 

Le 14 octobre, dès le matin, j'ai pu installer, dans ma chapelle 
improvisée, la belle statue de Marie, genre Munich, sur un autel 
orné du mieux que j'ai pu, où j'ai inauguré aussi un tableau du Sacré- 
Cœur et un autre de Notre-Seigneur en croix. Sur les côtés se trouve 
étalé tout mon catéchisme en images. Tout cela donne à la maison 
de la prière catholique un air de fête que ne connaît en aucune façon 
le froid protestantisme. 

Dimanche 15 octobre, les places de ma chapelle furent prises de 
bonne heure. Aux alentours la foule se pressait, et ne discontinuait 
pas d'assiéger la porte et les fenêtres. C'est à peine si je pus trouver 
quelques instants pour grimper à mon rihana ou galetas, et respirer 
un peu. On continuait pendant ce temps à parler dans la chapelle à 
ma place, et à faire prêcher les statues et les tableaux. L'hérésie fré- 
missait dans son temple désert. Le soir, au milieu d'une foule qui 
n'était pas malintentionnée, il me fut facile de constater la présence 
de certains mauvais esprits. Soudain un grand tumulte se fait enten- 
dre au dehors. Ce sont des cris, des vociférations et des menaces. 
Impossible de sortir pour voir par moi-même à qui j'avais affaire; la 
foule était trop; compacte, et se pressait encore plus autour de moi 
en entendant le bruit du dehors. Le calme finit cependant par se ré- 
tablir. Mes gens avaient tenu bon, et empêché l'exécution du complot 
que voici • u ne s'agissait de rien moins, d'après ce que j'ai su plus 
tard, que d'envahir ma chapelle, de briser la statue de la sainte 
Vierge placée sur l'autel, de déchirer toutes les images et d'épouvan- 
ter ainsi mes adhérents. Le principal meneur du complot était un 
certain Rainisoaseheno, 11 e honneur, officier du gouverneur de Fia- 
narantsoa, et qui fut nommé peu après, en récompense sans doute 
de son zèle, commandant d'Ambohimandroso, l'un des principaux 
postes des Betsileos. Quoi qu'il en soit, ce Rainisoaseheno n'ayant^pu 
u 12 



178 MADAGASCAR 

alors réaliser son brutal dessein, qui lui fut inspiré parles mission- 
naires anglais ses dignes maîtres, s'était contenté lui et les siens de 
renverser en partie l'entourage de mon modeste établissement, et 
d'en ébranler la porte et les fenêtres. Quelques jours après, un des 
missionnaires anglais, irrité sans doute de voir que la statue et les 
images attiraient toujours chez moi des flots d'admirateurs, se plaça 
à la fenêtre de ma chapelle et s'écria en montrant du doigt ces objets 
de notre culte : «Pourquoi n'a-t-onpas brûlé toutes ces idoles lorsque 
la reine, il y a deux ans, ordonna de brûler publiquement les sampys 
et autres amulettes superstitieuses? » 

La voix de l'ennemi lui-même venait de se faire entendre. Mais ces 
misères dont le méthodisme anglais était l'auteur, ainsi que beaucoup 
d'autres qu'il serait trop long de rapporter ici en détail, n'empêchè- 
rent pas l'œuvre de la grâce. » 

« Les adhérents tinrent bon, dit le P. Lacombe, et le P. Finaz n'hé- 
sita pas à demander un missionnaire à Tananarivo pour l'aider à fon- 
der la Mission* d'une manière stable et définitive. Il écrivit aussi au 
premier ministre dont il était connu, afin d'obtenir la cession d'un ter- 
rain ; et M. Laborde, consul de France, fut prié d'appuyer sa demande. 
Le Rév. P. Cazet, Supérieur général de la Mission, accéda aux désirs du 
P. Finaz, et le 21 novembre 1871, je partais de Tananarivo avec le 
F. Chossegros. Nous arrivâmes à Fianarantsoa le 29 au matin. La 
veille, le gouverneur avait reçu une lettre du premier ministre qui 
ordonnait la cession du terrain demandé et autorisait, j en termes très 
convenables, la prière catholique chez les Betsileos. Le sens de cette 
lettre avait été bientôt connu dans toute la ville ; aussi quand nous 
limes notre entrée, le lendemain matin, une masse de population nous 
accueillit au bazar, et nous suivit jusqu'à la résidence du P. Finaz. 
Mon premier devoir fut de célébrer la sainte messe pour le salut de 
ce peuple que je venais évangéliser. Nous allâmes ensuito visiter le 
gouverneur qui nous reçut en grande cérémonie. 

Le bazar ou marché de Fianarantsoa est une place assez vaste, qui ter- 
mine la ville du côté du Nord. Le P. Finaz avait jeté son dévolu sur le 
côté extrême Nord de cette place pour l'établissement de la Mission. 
On ne pouvait en effet mieux choisir; mais serait-il possible d'obtenir 
ce terrain ? C'est ce que nous tentâmes dès le lendemain. Nous allâmes 
donc faire une seconde visite au gouverneur, et traitâmes la question 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 179 

qui ne fut pas tranchée ce jour-là. Pour moi, qui étais encore peu au 
fait de la diplomatie malgache, je crus qu'il faudrait renoncer au bel 
emplacement que nous avions demandé. Mais le P. Finaz ne se dé- 
couragea pas, il négocia habilement l'affaire ; les difficultés furent 
aplanies, et le 8 décembre, nous étions mis en possession du terrain 
que nous occupons maintenant. 

L'augmentation du nombre des élèves, surtout des jeunes filles, 
nous fit songer à demander à Tananarivo le secours des Sœurs de 
Saint-Joseph. Mais il fallait auparavant leur préparer un logement 
convenable. La divine Providence y avait pensé avant nous, et avait 
voulu qu'un magnifique terrrain, vaste et fertile, fût abandonné par 
son propriétaire, heureux d'en retirer quelque argent. Ce terrain, 
juste en face du nôtre, n'en est séparé que par la grande route. A l'une 
des extrémités, on a construit la maison des Sœurs, et un grand bâ- 
timent qui, outre les classes nécessaires, abrite près de cent jeunes 
filles pensionnaires. Elles montrent un entrain admirable. Un bon 
nombre d'externes viennent chaque matin se joindre à elles. 

Une église provisoire en bois avait été construite sur le premier 
terrain concédé ; c'est là qu'eurent lieu les premiers baptêmes. 

La secte protestante des indépendants, jusqu'à ce jour maîtresse 
absolue du pays, vit avec colère le catholicisme lui disputer les âmes, 
et elle entra à pleines voile* dans la voie de la persécution. Ici, 
comme partout, plus que partout peut-être, le protestantisme s'est 
montré odieusement intolérant. 

Tous les ressorts possibles ont été mis en jeu, pour empêcher le 
succès de la cause des missionnaires. « Je voudrais bien me faire ca- 
tholique, me disait naguère un officier, 10 e honneur, mais je serais 
perdu. » 11 ajouta : « Nous étions un jour à causer chez R...,un tel et un 
tel s'y trouvaient, (c'étaient quatre principaux officiers du pays). Nous 
avons longtemps discuté sur le protestantisme et sur le catholicisme, 
et à la fin, nous sommes tous tombés d'accord, que le catholicisme 
seul est vrai. Alors l'un d'entre nous a dit : « Eh bien ! qui passe le 
« premier? Je le suis. .. Nous verrons ce qu'on nous fera. » Tous nous 
avons reculé. C'est qu'en effet nous ne savons que trop ce qui nous 
arriverait; publiquement peut-être on n'oserait rien nous dire, mais 
on a tant d'autres moyens secrets ou détournés de nous persécuter ! » 
Il y a huit à neuf ans, ajoute le P. Lacombe, qu'a eu lieu cette con- 



180 MADAGASCAR 

versation ; elle fait parfaitement connaître de quel degré de liberté 
jouit la religion catholique à Madagascar et en particulier chez les 
Betsileos du Sud. Tout ce qui est un peu dans les honneurs est rivé 
à la secte ; le menu peuple seul est autorisé non pas en droit, mais 
de fait à se faire catholique. Tant il est vrai que partout, il est bien 
difficile aux grands de suivre le chemin du ciel ! 

La persécution plus ou moins sourde, qui n'a pas cessé de se faire 
sentir, a donc été un obstacle sérieux aux progrès de la vérité dans 
notre province, toutefois nos efforts n'ont pas été tout à fait stériles. 
Le 11 septembre 1872, le P. Delbosc délégué par le Rév. P. Préfet apos- 
tolique pour visiter notre mission naissante, nous promettait d'ap- 
puyer notre demande d'augmentation de personnel. Et, en effet, nous 
reçûmes bientôt un certain nombre de^ Frères et de Sœurs. Celles-ci 
produisirent une si heureuse impression sur les femmes et les jeunes 
filles de Fianarantsoa, qu'on put croire un moment que toutes allaient 
venir à leur école. Mais un certain Ratovo, officier du gouvernement 
et protestant, se promit bien de calmer cet enthousiasme. Le diman- 
che suivant, il prêcha dans les trois temples de la ville, et il pro- 
nonça toute espèce de diatribes et de calomnies contre le catholi- 
cisme ; puis, il menaça de châtiments les pères et les mères qui nous 
confieraient leurs enfants. Un certain nombre fut effrayé et s'abs- 
tint. » 

Donc pas plus à Fianarantsoa que dans l'Imerina, les réclamations 
énergiques de M. Lagougine n'avaient mis un terme à nos difficultés. 
L'action du digne commandant du d'Assas avait bien fait disparaître 
les obstacles qui empêchaient le char de la Mission d'opérer sa mar- 
che en avant; mais le frein du méthodisme restait toujours appliqué 
à ses roues, et y faisait sentir son injuste pression avec plus ou moins 
de puissance, selon les occasions. « Nous n'avons pas eu la consola- 
tion de trouver jusqu'ici à Madagascar un seul village, qui n'ait été 
mordu par le serpent de l'hérésie, écrivait le P. Caussèque dans le 
rapport cité plus haut. Tous les points importants sont occupés par 
un bataillon de salariés du protestantisme, chefs de réunions, prê- 
cheurs, maîtres d'école, gardiens de temples, etc. L'intérêt leur tient 
lieu de zèle, et l'assurance de l'impunité les rend capables de toutes 
les injustices. Chaque village devient presque de la sorte une citadelle 
inexpugnable à la prière catholique. Comment y pénétrer? La Pro- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 181 

vidence heureusement permet que de fois à autres la rivalité ou l'en- 
nui de donner de l'argent tourne quelque Malgache vers le mission- 
naire. Le Père est appelé ; mais, à peine a-t-il paru dans le village, 
qu'il est suivi par une bande d'espions, qui examinent toutes ses dé- 
marches et prêtent l'oreille à toutes ses paroles. Dès qu'il a été bien 
reconnu que nous voulons y établir une maison de prière, le bataillon 
des salariés est sur pied, et la lutte commence. Or, voici la tactique 
des ennemis. 

Ils déclarent à celui qui nous offre sa case ou son terrain une guerre 
à outrance. Promesses, menaces, mauvais traitements, tout est mis 
en œuvre pour l'éloigner de nous. S'il persiste, le terrain qu'il 
nous offre est disputé. Le plus souvent ce terrain est la propriété in- 
divise de plusieurs Malgaches. Alors voilà les prêcheurs en campa- 
gne pour corrompre un des propriétaires, et obtenir de lui qu'il s'op- 
pose à la cession du terrain. Le refus d'un seul suffît pour rendre la 
transaction impossible. S'il arrive qu'il n'y ait qu'un seul propriétaire, 
ou bien que tous les propriétaires soient inébranlables dans leurs 
bonnes dispositions, nos ennemis ont un expédient en réserve qui 
leur réussit toujours : c'est celui des juifs déicides. De faux témoins 
sont produits qui assurent que ce terrain est à un des leurs. Le ter- 
rain se trouve ainsi en litige ; et, si le propriétaire indigné veut pas- 
ser outre et bâtir la maison de prière, on la renverse. Il faut donc 
plaider, et nos pauvres adhérents se trouvent lancés dans un inter- 
minable procès. Permettez-moi de vous raconter un fait qui est pos- 
térieur au 2 décembre 1871. 

On appelle Ambohitrimanjaka (montagne souveraine) un coteau 
qui s'élève, comme une île, du milieu des rizières, à deux heures à 
l'ouest de Tananarivo. Les habitants, au nombre de 8.000 à 10.000 
ont formé plusieurs villages sur cette île d'un diamètre de 2 à 3 
kilomètres. Là, comme partout, la population déserte les hauteurs 
trop arides, pour descendre près des champs où le riz croît en abon- 
dance. Le groupe de cases le plus considérable se trouve sur le flanc 
de la colline vers le Nord-Est. On l'appelle Fiakaranaou montée. C'est 
là que nous avons planté le drapeau de la Croix. Mais que de luttes ! 

Je ne parle pas des faits antérieurs au 8 décembre. Je ne dirai pas 
comment le prêcheur méthodiste de l'endroit m'enleva une belle case 
que l'on m'avait prêtée, ainsi que le terrain que j'avais fait niveler 



182 MADAGASCAR 

pour une église provisoire, et qu'il planta de manioc sous les yeux du 
F. Souche. Je ne dirai pas non plus la frayeur de mes nombreux 
adhérents, qui tous m'abandonnèrent à l'exception de deux, qu'on 
tint plusieurs jours enchaînés pour les punir de leur fidélité au prêtre 
catholique. Il était permis de s'attendre à tout cela ; le premier mi- 
nistre n'avait pas encore parlé. Mais il ne sera peut-être pas inutile 
de raconter ce qui s'est passé, même après les paroles solennelles 
prononcées par le premier ministre le 8 décembre, dans l'intérieur 
du palais, devant les officiers et une foule nombreuse. 

L'emplacement choisi en premier lieu restait toujours planté de 
manioc, et le propriétaire attendait en vain qu'un officier vînt l'ar- 
racher. On m'offre un autre emplacement plus vaste. Il n'a qu'un 
propriétaire ; impossible donc qu'il y ait contestation. De plus, les 
quatre murs d'un jardin dans l'enclos pouvaient, avec une toiture, 
être facilement couverts en chapelle. J'accepte. 

Le 18 décembre, je me rends sur les lieux avec le F. Souche et des 
charpentiers, afin de présider moi-même à l'érection de la nouvelle 
église. Les bois étaient déjà là. C'était l'affaire de quelques heures. 

Afin de faire les choses plus commodément, je fais porter l'unique 
chaise de la réunion sur le terrain même, et je m'assieds tranquille- 
ment à l'entrée du jardin, considérant les travailleurs. Les uns arra- 
chaient les pieds de patates, d'autres coupaient les bananiers, d'autres 
nivelaient. Les charpentiers achevaient d'ajuster les bois. Quelques 
adhérents, à côté de moi, causaient gaîment. « Les protestants sont 
vaincus, disaient-ils, le temple sera désert : tous vont venir prier ici. » 

Tandis que nos gens s'égayaient ainsi, je vois entrer dans l'enclos 
trois personnages enveloppés jusqu'aux yeux de leur longue toile 
blanche. Ils s'avancent gravement vers nous. Quelques hommes les 
suivent, entre autres les chefs du village. Un profond silence règne 
parmi notre monde. Car on a reconnu les trois prêcheurs de l'endroit, 
auteurs de la persécution récente. L'un d'eux, que ses longs favoris à 
l'anglaise feraient reconnaître entre mille, prend la parole. Il ne s'a- 
dresse pas à moi, car il a la consigne de ne chercher querelle qu'aux 
Malgaches ; mais il dit au maître du terrain, qui était là, qu'au nom 
des habitants d'Ambohitrimanjaka il le somme d'arrêter les travaux. 
« Car, ajoute-t- il,vous n'avez pas demandé la permission au peuple 
pour introduire ici la prière des Français. » 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 183 

Le propriétaire répond qu'il est maître chez lui, qu'il a la permis- 
sion de la reine et que cela lui suffit. 

Battu sur ce point, le prêcheur ajoute : 

«Le terrain ne t'appartient pas à toi seul; il y a d'autres proprié- 
taires. 

— Où sont-ils ? 

— Les voici, dit le prêcheur en montrant une jeune fille, de dix à 
douze ans, et un mendiant boiteux et idiot. Cette orpheline et ce 
pauvre ont des droits sur ce jardin, et ils nous chargent de les faire 
valoir. Ils demandent que ce jardin soit conservé, qu'il n'y ait pas 
d'église; car c'est ce jardin qui fournit à leur subsistance. » 

On conçoit l'indignation du propriétaire en entendant de tels men- 
songes. 

« Comment ! ce terrain, que j'ai reçu de mes pères et que mes an- 
cêtres possèdent depuis le règne d'Andrianampoinimerina, et qui ne 
nous a jamais été disputé ni sous Radama I, ni sous Ranavalona I, ni 
sous Radama II, ni sous Rasoherina, ni sous Ranavalona II, notre 
reine en ce moment, tout Ambohitrimanjaka en est témoin, ce ter- 
rain serait la propriété d'une orpheline et d'un mendiant ? Pourquoi 
n'ont-ils pas réclamé jusqu'ici ? Aujourd'hui que nous appelons les 
catholiques qui sont aimés de la reine, vous venez réclamer, vous 
osez parler de pauvres et d'orphelins. Allez, menteurs ! » 

J'écoutais en silence ce singulier débat. Cependant les charpentiers 
continuaient leur œuvre. Ils avaient déjà dressé une colonne. Les 
trois prêcheurs les interpellent : 

« Vous, Malgaches, nous vous défendons de travailler ; ce terrain est 
en litige. 

— Nous sommes des salariés, répondent les ouvriers, nous faisons 
ce qui nous est commandé . 

— Vos noms? 

— Interrogez les blancs, qui nous paient ; nous n'avons pas à vous 
répondre. 

— Eh bien, nous allons renverser l'église. » 
J'intervins alors. 

« Malheur à vous, si vous touchez à l'église. Le premier ministre a 
dit de la faire ; nous la ferons. Si nous avons tort, montez à Tanana- 
rivo ; il y a des juges. C'est à eux et non pas à vous de décider. 



184 MADAGASCAR 

— Nous savons, répondit le prêcheur, d'une voix hypocritement 
radoucie, que les Pères sont les amis de la reine ; nous vous respec- 
tons vous et tous les autres Pères, les Frères et les Sœurs ; mais ceci, 
est une affaire de Malgaches. 

— C'est notre affaire, repli quai- je ; me voici avec un Frère prési- 
dant aux travaux. Nous sommes venus exprès de Tananarivo avec des 
ouvriers pour faire l'église. Si vous la renversez, je me déclare per- 
sonnellement offensé, et je dirai à Tananarivo que, contrairement à 
la loi du royaume, vous vous êtes érigés en juges, sans avoir reçu 
aucune mission de la part de la reine. » 

Ces paroles les rendent soucieux; ils restent un moment sans rien 
dire, et regardent d'un œil farouche les travaux qui se poursuivaient 
activement. Bientôt nous les voyons se retirer à quelques pas plus loin 
et s'asseoir par terre pour délibérer. Le conseil dura plus d'une heure. 
Il était déjà près de 2 heures de l'après-midi. Nous n'osions ni 
quitter le poste, ni interrompre les travaux tant que les ennemis 
étaient encore là. Enfin ils se lèvent et viennent vers nous avec la 
résolution que donne le crime déjà consommé dans le cœur. Évi- 
demment ils avaient calculé les conséquences de leur acte : ils étaient 
sûrs de l'impunité. 

« Nous détruisons l'église », disent-ils. 

Et aussitôt chacun d'eux court vers la construction. Tous les ouvriers 
s'enfuient épouvantés. Le F. Souche et moi nous essayons de défen- 
dre les colonnes. Je tenais celle du milieu. Le prêcheur aux longs fa- 
voris s'approche; il la saisit, mais il n'ose la renverser. C'est dans ce 
singulier tête-à-tête que j'ai eu l'avantage de m'entendre dire ces 
douces paroles : 

« Vous, je vous respecte, car vous êtes ami delà reine. » 

Je ne sais ce que j'ai répondu ; je pensais au baiser de Judas. Ce- 
pendant les trois colonnes que nous ne pouvions défendre étaient 
déjà renversées; la lutte devenait inutile. Nous cédons à la violence. 
Quelques instants après, pendant que nous essayons de prendre un 
peu de nourriture dans l'enclos voisin, le bruit des dernières colon- 
nes qui tombaient nous apprenait que le crime était consommé. 

Qu'est-il arrivé pour cette affaire? Après bien des démarches, nous 
avons eu gain de cause, puisque l'église est debout et que le saint sa- 
crifice y est offert tous les jours depuis le mois de février. Mais les 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 185 

démolisseurs, qui ont agi en véritables brigands, quelle punition ont- 
ils reçue? Aucune. Ils sont encore à Ambohitrimanjaka avec le titre et 
les appointements de prêcheurs. Ces hommes, qui mériteraient de 
porter les fers le reste de leurs jours, sont chargés comme par le passé 
de faire prier, d'instruire et de moraliser leurs frères. 

Je me trompe, il y a eu une réparation. Le 28 janvier, qui était un 
dimanche, après le service au temple, le prêcheur aux longs favoris 
s'est rendu, avec toute l'assemblée protestante, dans l'enclos qui avait 
été le théâtre de son exploit. Là il a tendu la main au maître du terrain 
en lui disant : 

« Vivons désormais en paix, tu peux faire ton église. » 

Nous serions infinis, s'il fallait enregistrer ici tous les faits du genre 
de ceux dont le P. Gaussèque vient de nous entretenir. « Si l'on con- 
sidère, disait un protestant anglais de passage à Tananarivo, l'oppo- 
sition que les Jésuites rencontrent dans ce pays, on sera vraiment 
surpris et étonné qu'ils ne désertent point. C'est une preuve, s'ils ne 
le font pas, de leur indomptable énergie et de leur infatigable persé- 
vérance. » Ce voyageur entrait ensuite en de plus longs détails sur 
«la persécution systématique mise en usage par le gouvernement 
pour forcer toutes les familles un peu considérables à suivre la reli- 
gion que la reine a décidé devoir être la religion de Madagascar » ; et 
après avoir cité quelques traits saillants plus où moins semblables à 
ceux que nous avons rapportés, il concluait, par les paroles suivantes, 
dans lesquelles il formule son appréciation personnelle, sur la poli- 
tique de Rainilaiarivony au sujet de la religion : « Ce ne sont là que 
quelques faits entre beaucoup d'autres prouvant que le gouverne- 
ment emploie tous les moyens afin de supprimer une religion et d'en 
établir une autre. Le premier ministre sait très bien que les convertis 
catholiques sort sous la juridiction de leurs prêtres, et il n'aime pas 
qu'ils soient soumis à qui que ce soit, si ce n'est à lui-même. » 

Cette opinion du protestant anglais sur le motif qui a poussé Rai- 
nilaiarivony à la persécution peut avoir quelque fondement ; nous 
estimons toutefois quelle n'est pas la vraie. La peur des agissements 
du parti anglais auquel le premier ministre donna d'ailleurs plus d'un 
gage, soit par paroles soit par écrit, et en recevant ses dons, aussi 
compromettants que ceux des Grecs aux Troyens, la peur, dis-je, fut le 
grand mobile de la conduite de ce ministre envers la religion catho- 



186 MADAGASCAR 

lique. Nous avons déjà dit que lui-même ne se fit jamais ostensible- 
ment persécuteur, et se montra toujours prodigue de bonnes paroles. 
Nous devons ajouter, pour être juste, que pendant les trois ou quatre 
années qui suivirent 1871, les bonnes paroles furent de temps à autre 
suivies de quelques bons actes, dont nous devons lui savoir gré, alors 
même que la seule politique les eût inspirés. C'est ainsi qu'au moment 
où la Mission, par suite du retrait de l'allocation gouvernementale, 
se trouva dans la détresse, le premier ministre auquel on s'adressa 
consentit à lui prêter la somme de 3.50') francs ; et qu'un peu plus 
tard, à l'imitation de ce qu'il venait de faire en faveur des protestants 
anglais, en leur confiant l'éducation d'un de ses fils, il remit au Rév. 
P. Cazet Antoine Randrava un autre de ses enfants, pour être élevé en 
France, selon que l'entendrait le Supérieur général de la Mission. Cette 
dernière mesure eut pour la religion les plus heureux résultats, soit 
parce qu'elle rassurait les esprits des Malgaches au sujet de la liberté de 
la prière, soit surtout parce qu'elle nous valut une série de procédés 
plus équitables, de la part du gouvernement hova, tout le temps du 
moins qu'Antoine Randrava resta entre nos mains avec les deux 
autres jeunes Malgaches autorisés à l'accompagner en France. 

« Ainsi, au mois de juin 1872, dit le P. Caussèque, notre église 
d'Ambohimanarina fut complètement dévalisée pendant la nuit. Tous 
les ornements et les vases sacrés furent enlevés en même temps que 
les petites fournitures classiques. Rien d'étonnant du reste; les vo- 
leurs n'avaient eu à percer qu'une petite paroi en joncs du pays 
(zozoro), pour pénétrer dans l'église. Nous fîmes prévenir la reine. La 
réponse ne se fit pas attendre. Le premier ministre écrivit à l'instant: 
« J'envoie chercher avec le plus grand soin les objets volés. » Et 
un juge et des officiers se rendirent sur les lieux pour faire des recher- 
ches jusqu'à ce que tout eût été retrouvé. 
Le P. Laffont, chargé d'Ambohimanarina, écrivait à ce sujet: 
« Nous avons eu hier soir une troisième convocation du peuple. 
Les envoyés de la reine avaient pour mission : 1° de s'assurer si tous 
les objets volés avaient été retrouvés, ce à quoi j'ai répondu affirma- 
tivement; 2° de remercier, au nom de la reine, les chefs et le peu- 
ple pour leur zèle dans cette affaire ; 3° de recommander la garde du 
voleur toujours garrotté ici, dans la case de ses parents, qui sont caution 
pour lui, en attendant que l'on ramène les complices. De nombreux 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 187 

courriers sont partis dans toutes les directions pour faire une battue 
dans l'intérieur de l'île, et des ordres ont été donnés, paraît-il, aux 
commandants hovas des côtes, pour ne pas laisser échapper les cou- 
pables qui voudraient s'enfuir par mer... Cette affaire a été tout à 
l'honneur de la prière catholique et des missionnaires : tout le monde 
a vu que la reine et le premier ministre nous protégeaient, ce dont 
beaucoup doutaient encore. 

« Le voleur est toujours enchaîné en attendant que les complices 
soient trouvés ou que la reine prononce la sentence. » 

« La vérité nous oblige cependant d'avouer, ajoutait un peu plus 
bas le P. Caussèque, que jamais la plus légère punition n'a été infligée 
à nos injustes persécuteurs. » Il en fut de même, dirons-nous ici à 
notre tour, du voleur qui fut bientôt oublié, et de ses complices qui 
ne furent pas retrouvés. La Mission dut se contenter de ce qui avait 
été fait. 

« Je voudrais pouvoir annoncer à nos amis d'Europe, lit-on à la fin 
du même rapport, dont nous allons reproduire presque intégralement 
les dernières pages, que cette machine du protestantisme présente 
des signes de désorganisation, et que, malgré sa belle apparence et 
ses proportions colossales, elle ne tardera pas à crouler; mais il y 
aurait témérité à parler ainsi. Ce n'est pas que la secte n'éprouve de 
temps en temps quelque échec. Il n'y a pas toujours entente parfaite 
dans les réunions protestantes ; parfois la dispute y prend un carac- 
tère assez vif. Témoin un temple à demi brûlé, que l'on voit sur la 
route d'Ambohimanga, et, auquel, dans l'ardeur de la lutte l'un des 
partis rivaux a mis le feu. On ne s'entend pas davantage dans les 
conciliabules tenus à Tananarivo tous les six mois, sur les questions 
de doctrine et de discipline. 

Ce qui est peut-être plus important, ce sont trois faits qui ont paru 
produire quelque impression dans les régions officielles, et diminuer 
un peu cette faveur dont le protestantisme est entouré, et qui fait sa 
principale force. 

1° Pendant plusieurs mois, les protestants se sont vantés d'avoir, 
par leurs prières, obtenu à Sa Majesté une grâce extraordinaire, 
un héritier, qu'elle désirait vivement; l'événement leur a donné un 
démenti sanglant. 

2° Une famille anglaise était montée à Tananarivo, vers Noël, pour 



188 MADAGASCAR 

donner des représentations équestres. Les ministres anglais avaient 
tellement prévenu la reine et le premier ministre contre les exercices 
du cirque, que cette pauvre famille se vit tout refuser dès le début, 
et se trouva réduite à la dernière extrémité. Le père tomba malade et 
mourut de douleur. Il était catholique; nous l'assistâmes à ses derniers 
moments. Son enterrement donna lieu à une belle cérémonie, à la- 
quelle prirent part nos chrétiens de Tananarivo. Pas un Anglais n'y 
parut, si ce n'est un quaker, maître d'école. 

Les autres membres de la famille, au nombre de neuf, étaient pro- 
testants, à l'exception de deux jeunes gens d'origine irlandaise. Tandis 
que les ministres anglais délaissaient complètement leurs malheureux 
compatriotes, nous leur avons prodigué, avec le concours des Sœurs 
et de M. Laborde, tous les secours que réclamaient leur maladie et 
leur profonde misère. Bientôt la mère et deux de ses filles ont de- 
mandé à embrasser une religion qui enseignait à pratiquer si bien la 
charité. Cette grâce leur fut accordée, ainsi qu'à leurs enfants, après 
deux mois d'instruction. Il ne restait qu'an protestant dans la famille; 
lui aussi, avant de partir, a voulu être admis dans l'Église catholique. 
En changeant de religion, ces Anglais étaient sûrs d'irriter contre 
eux les ministres protestants, leurs compatriotes, et ils s'exposaient 
à ne jamais obtenir l'appui du gouvernement. Mais Dieu a protégé 
ses serviteurs. Les préjugés répandus contre eux sont tombés. Auto- 
risés presque officiellement à donner leurs représentations dans l'en- 
clos du neveu du premier ministre, ils ont bientôt payé leurs dettes. 
De plus, leur dernière séance a eu lieu dans l'enceinte du palais, en 
présence de toute la cour, et la reine leur a fait remettre une somme 
considérable pour leur voyage. Ils sont repartis, bénissant Dieu de 
les avoir conduits par la tribulation au sein de la véritable Église. 

3° Les Anglais ont un hôpital à Tananarivo; c'est le seul qui existe. 
Jusqu'ici, nos catholiques, qui s'y faisaient porter, pouvaient être as- 
sistés par le prêtre. Le docteur Davidson nous avait laissé à cet égard 
toute latitude; mais le docteur Mackie, son successeur, prétend nous 
traiter tout autrement. Nous avions entendu parler des intentions 
hostiles de ce dernier. Pour nous assurer du fait, après avoir vaine- 
ment demandé une audience, nous lui avons adressé une lettre. Il 
répond : « Les hôpitaux en Angleterre, étant généraux, sont ouverts à 
des gens et des ministres de toutes les religions. Cet hôpital-ci est 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 189 

essentiellement protestant, bâti et entretenu avec l'argent des pro- 
testants. Les catholiques y seront les bienvenus. Je ne puis pas, en 
conscience, vous inviter à venir les voir. En même temps, je ne puis 
pas non plus vous exclure tout à fait, lorsque des gens de votre reli- 
gion sont ici et désirent votre visite ; mais je ne puis pas permettre 
qu'aucune cérémonie ou sacrement ou prière quelconque ait lieu dans 
l'intérieur de l'hôpital. » 

D'après cette réponse, nos malades catholiques sont mis dans l'al- 
ternative de renoncer complètement à l'hôpital, ou de s'exposer à 
mourir sans les derniers sacrements. Cette détermination, qui, nous 
le savons, a été prise en commun par quelques ministres anglais, a 
excité l'indignation des protestants les plus haut placés. Puisse-t-elle 
hâter la création d'un hôpital catholique, œuvre indispensable pour 
contrebalancer ici l'influence anglaise et protestante ! 

Quoi qu'il en soit de l'impression produite par tous ces faits, tant 
que le protestantisme sera la religion d'État à Madagascar, il conti- 
nuera de prospérer, et nous ne serons que le petit troupeau, pusillus 
grex. 

Voici la liste de nos principales œuvres, pendant les neuf mois qui 
viennent de s'écouler, c'est-à-dire depuis le 1 er octobre 1871, jusqu'au 
1" juillet 1872; 

Baptêmes d'adultes, 1.467; baptêmes d'enfants, 478; premières 
communions, 757; confirmations, 556; mariages, 230 ; malades se- 
courus à la Mission, 19,099 ; malades visités à domicile, 4.343'; livres 
sortis de notre imprimerie : une grammaire malgache, un catéchisme 
de controverse, plusieurs livres pour les écoles. 

Dans la ville même de Tananarivo, nous avons huit écoles fré- 
quentées par 274 garçons et 519 filles ; les autres écoles, dans la 
campagne, comptent 441 élèves des deux sexes. 

Dans ce tableau ne sont pas comprises les œuvres de Tamatave, 
d'Andevoranto et de Fianarantsoa. 

Le personnel de la Mission est ainsi composé : à Tananarivo ou 
dans les environs, 19 Pères, 9 Frères coadjuteurs, 4 Frères des écoles 
chrétienne, 12 Sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny ; 

A Tamatave et Andevoranto (côte orientale), 4 Pères, 1 Frère coad- 
juteur, 3 Frères des écoles chrétiennes, 4 Sœurs de Saint-Joseph-de- 
Cluny ; 



190 MADAGASCAR, SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 

A Fianarantsoa (province du Sud), 3 Pères et 2 Frères coadjuteurs. 

Il y a actuellement dans la Mission 74 lieux de réunion ainsi ré- 
partis : 9 églises définitives, 9 en construction, 23 églises provisoires ; 
les autres sont de simples cases malgaches. 

Malheureusement un violent cyclone qui s'est abattu sur Tamatave 
le 13 mars dernier a renversé la belle église en bois que le P. Faure 
avait fait élever il n'y a pas encore longtemps ; et notre église pro- 
visoire d'Andohalo à Tananarivo menace ruine. Il faut la rebâtir au 
plus tôt, et il conviendrait qu'elle ne fût pas trop inférieure à l'un 
des neuf temples que les protestants possèdent dans la capitale. » 



CHAPITRE XXIII 

Mort du P. Jouen et de plusieurs autres missionnaires. —Fermeture de la 
maison d'Andevoranto. — Nouveau Préfet apostolique de la Grande Terre et 
nouveau Supérieur général de la Mission. — La résidence du Sacré-Cœur à 
Maurice. — Conquête du poste d'Amhohimanga. — École apostolique. — 
L'œuvre des prisonniers et des lépreux. — Le Resaka. — Voyage de la reine 
Ranavalona II chez les Betsileos. — La Mission sur la côte orientale. 

(1872-1874.) 



Si la fin de l'année 1871 et les débuts de 1872 avaient vu une aug- 
mentation notable dans les postes de la Mission, il en fut autrement 
pour le personnel des missionnaires. Jamais peut-être aucune autre 
époque ne compta parmi eux des morts en plus grand nombre, que 
celle qui s'écoula depuis le mois de mai 1871 jusqu'au mois de 
juin 1873. Notre intention étant de composer à part un récit succinct 
de la vie et des travaux de tous nos ouvriers évangéliques morts à 
leur tâche dans la mission de Madagascar, nous nous bornerons, pour 
la plupart de ceux dont nous devons parler ici, à une simple énumé- 
ration de leurs noms et des dates de leur trépas. Le premier en tête 
de cette liste nécrologique est le P. de Longevialle tombé victime peu 
de temps après son arrivée à Nossi-Bé d'une fièvre pernicieuse qui 
l'enleva presque subitement le 5 mai 1871. Un mois plus tard, le 2 juin 
à l'hôpital militaire de Saint-Denis, s'éteignait doucement dans le 
Seigneur, le P. Cotain, le premier Supérieur et le dernier survivant 
de cette petite troupe d'avant-garde, qui sous la conduite de M. Dal- 
mond, vint en 1844 travailler à la mission de Madagascar, au nom de 
la Compagnie de Jésus. Le vénéré P. Cotain, homme juste et droit 
par excellence, fut regretté de tous ceux qui le connurent; mais plus 



192 MADAGASCAR, SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 

spécialement des Frères et des élèves de l'école chrétienne de Saint- 
Denis dont il fut, pendant les douze dernières années de sa vie, l'in- 
comparable aumônier. Entre la tombe du P. Cotain, premier Supé- 
rieur des missionnaires de la compagnie de Jésus à Madagascar et celle 
du P. Jouen qui lui succéda immédiatement, aucune autre tombe ne 
se place dans les annales de la Mission. « Oubliant, dit un journal 
de Maurice, qu'il était au déclin de sa vie et qu'un surcroît de fatigues 
bâterait sa fin, le P. Jouen, pressé par son zèle, quitta Tananarivo au 
mois d'août 1871, pour se rendre à Maurice. Il se rappelait l'accueil 
qu'il avait reçu des Mauriciens dans ses jours de détresse, et venait 
quêter parmi eux les secours que la France dans ses malheurs ne 
pouvait plus fournir à sa chère Mission. C'est à ce souvenir du cœur 
que Maurice doit l'honneur d'avoir reçu le dernier soupir de ce vail- 
lant apôtre. » Quêter pour l'achèvement de la petite église gothique 
d'Ambavahadimitafo, dédiée à Notre-Dame-du-Sacré-Cœur, et dontles 
travaux restaient suspendus faute de ressources, fut en effet le mo- 
bile qui porta le P. Jouen, malgré ses infirmités, à entreprendre le 
voyage de Port-Louis où il se rappelait avoir fait en 1865 une collecte 
fructueuse. Mais en 1871 la Providence permit qu'il ne vînt dans cette 
île que pour y passer plusieurs mois, cloué sur son lit de douleur, et 
y terminer enfin, le 4 janvier 1872, sa laborieuse existence, à l'hôpital 
construit pour les enfants de la France, parla Mère Augustine, fonda- 
trice de la Congrégation duBon-et-Perpétuel-Secours. Six mois après 
le P. Jouen, le 12 juillet de la même année, à Port-Louis un autre 
fondateur d'une mission plus petite, mais non moins pénible, le 
P. Puccinelli, appelé de l'Inde avec le P. Roy pour l'évangélisation 
des Indiens à Maurice, rendait aussi, dans la paix, son esprit au Sei- 
gneur, pendant que cinq jours plus tard, le 17 juillet sur le rivage de 
Tamatave le P. Pages expirait de son côté, emporté par la fièvre unie 
à cette redoutable maladie de foie, qu'un voyage en Europe avait 
bien pu arrêter pendant quelque temps, mais non guérir entièrement. 
Chacun des deux mois suivants de cette terrible année devait avoir 
sa victime. Le 27 août à Tananarivo et le 4 septembre en France 
dans notre résidence de Toulouse, deux âmes bien précieuses sans 
doute aux yeux du Seigneur, quittaient ce monde pour s'envoler au 
ciel. Ce fut d'abord l'âme toute bonne et simple du P. Etienne Layat, 
ce catéchiste dévoué de M. Dalmond sur la terre de Sainte-Marie 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 193 

de Madagascar, qui, devenu ensuite prêtre dans la compagnie de Jé- 
sus, s'usa vite dans les travaux de la mis sion de la Ressource et de la 
Grande Terre, et alla rejoindre au sein de la gloire son premier Pore 
et maître, le même mois que lui, mais à vingt-cinq ans d'intervalle. 
On peut dire que le P. Louis Richard qui s'éteignait à Toulouse, expi- 
rait martyr de sa charité pour les lépreux de l'île Bourbon. C'est en 
eflet au service de ces pauvres gens, dans une mission qu'il leur don- 
nait, et afin de gagner à la foi le plus rebelle d'entre eux, qu'il offrit 
au Seigneur d'être atteint de son mal, si par ce moyen, il pouvait ob- 
tenir le plein triomphe de la grâce sur ce cœur obstiné. Exaucé mais 
lépreux, le P. Richard dut, par ordre de ses supérieurs et des méde- 
cins revenir en France, où le reste de sa vie ne fut plus qu'une lente 
agonie offerte, pour le triomphe de la plus grande gloire de Dieu et 
le salut des âmes dans l'univers entier, et tout spécialement dans la 
mission de Madagascar. 

Le F. coadjuteur Bacon et le P. Combet appartiennent aux morts 
de l'année 1873. Tous les deux finirent leur vie, l'un le 13 février, 
l'autre le 24 juin, sur cette même île de Sainte-Marie de Madagascar, 
si difficile à transformer en île des saints, malgré tant de tombes de 
Lazaristes, de prêtres séculiers, de Sœurs de Saint-Joseph et de Jé- 
suites, creusées' dans son sol stérile, et réclamant pour ses enfants 
la grâce du Seigneur. 

Toutes ces pertes d'hommes et ces vides dans le personnel, dont 
plusieurs étaient considérables, et pouvaient à peine être comblés par 
les nouveaux envois de France, ne contribuèrent pas peu à la ferme- 
ture du poste d'Andevoranto. La Mission dans ce village important 
de la côte Est n'avait pas produit ce qu'on en espérait. Le principal 
obstacle au bien se trouvait inséparablement uni à l'un des princi- 
paux motifs qui l'avaient fait choisir comme centre de Mission. Ande- 
voranto, lieu de passage de tous les voyageurs qui allaient de Tama- 
tave à Tananarivo, ou qui poursuivaient simplement leur course dans 
la direction du sud, jusqu'à Mahanoro, Mahéla et Mananjary, était 
une ville tout entière livrée aux boissons alcooliques et à la débauche 
et où la prière et l'instruction ne pouvaient en conséquence que trou- 
ver le plus médiocre accueil. Les PP. Aubert et Landes s'en aper- 
çurent bientôt, par le vide presque complet qui s'opéra dans leur 
chapelle et leur école improvisées. Pas plus que la résidence catho- 
n 13 



194 MADAGASCAR 

lique, le temple protestant ne réunissait la foule, pourtant si considé- 
rable dans ce village. Chacun restait chez soi, nonchalamment établi 
près de l'indispensable tonneau de mauvais rhum, seule vraie divinité 
du lieu, non moins chérie du maître de la case, que des nombreux 
chalands arrivant, à chaque instant de la journée, du Nord, du Sud et 
de l'Ouest, pour goûter à prix d'argent quelqu'une de ses dangereuses 
faveurs. Puisqu'on n'avait qu'un nombre fort restreint d'ouvriers 
apostoliques , ne valait-il pas mieux les employer là où les mois- 
sons jaunissantes réclamaient impérieusement leur présence, plutôt 
que dans ces champs inféconds des côtes de Madagascar, dévorant 
avec les semences qu'on leur confiait les laboureurs eux-mêmes. Le 
Rév. P. Cazet en jugea sagement ainsi, et la fermeture d'Andevoranto 
fut résolue. Depuis quelques mois déjà le P. Landes, remplacé dans 
son poste par le P. Montbelley, se trouvait à Tananarivo, où il était 
arrivé à point, afin de s'occuper de la paroisse d'Ambavahadimitafo, 
laissée vacante par la mort du P . Layat. Tamatave réclamait un 
missionnaire successeur du P. Pages : le P. Aubert y fut placé. Quant 
au P. Montbelley, trop faible de santé pour le climat dévorant de Ma- 
dagascar, il reprit le chemin de Saint-Denis. La maison et l'église 
d'Andevoranto furent confiées à des gardiens. Mais un an après cette 
fermeture, le sanctuaire et la maison élevés près du tombeau de 
M. de Solages devenaient la proie de l'incendie. On rebâtit plus tard 
sur leurs ruines une modeste chapelle en rapaka couverte en joncs 
du pays ; mais Andevoranto restant toujours, malgré son accroisse- 
ment annuel, le village du dieu de la boisson et des mauvais plaisirs, 
la modeste chapelle fut laissée elle-même presque toujours vide de 
missionnaires. Et pourquoi les renverrait-on fixer leur demeure près 
d'un autel solitaire et dégarni d'adorateurs, alors que tant d'autres 
villages non moins populeux et plus zélés dans l'intérieur de l'île les 
appellent de tous leurs vœux ? 

Dès qu'on fut informé à Rome de la mort du Préfet apostolique de 
la grande île africaine, on "s'occupa de lui donner un remplaçant. Le 
choix de la Compagnie de Jésus, confirmé par les suffrages de la Pro- 
pagande, se porta sur le Rév. P. Cazet, Supérieur général de Madagas- 
car depuis 1864. Aucune nomination ne pouvait être plus agréable 
aux Pères et aux Frères de cette Mission, justes appréciateurs, pen- 
dant les huit années qui venaient de s'écouler, de toutes les qualités 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 195 

du nouveau Préfet apostolique. Quant aux fonctions de Supérieur gt 
néral, comme il était encore nécessaire qu'elles fussent séparées de 
celles de chacun des deux Préfets apostoliques de la Grande et des 
Petites Iles, la Compagnie de Jésus en chargea le P. de la Vaissiôre, 
par décret du 21 novembre 1872. 

L'un des premiers soins du nouveau Supérieur de la Mission fut de 
continuer à Maurice l'œuvre que son prédécesseur était en train de 
fonder, lorsqu'il fut appelé à la Préfecture apostolique de Madagascar. 
Depuis de longues années déjà les Mauriciens, charmés des prédica- 
tions de quelques-uns de nos Pères à la cathédrale de Port-Louis, dé- 
siraient leur offrir au centre de cette ville une maison qui pût leur 
servir de résidence, et où ils seraient en mesure de répondre plus 
facilement aux appels de plusieurs fidèles, qui les réclamaient comme 
modérateurs de leur conscience. Ces désirs déjà fort vifs du temps 
que les PP. Etcheverry, Laffont, de Régnon et Jenny faisaient à Port- 
Louis leurs conférences si suivies par les hautes classes delà société, 
se réveillèrent en 1870 et 1872 avec une nouvelle force, lorsque 
le P. Delmas parut dans la chaire de cette ville. Les difficultés 
qui jusqu'alors avaient empêché toute maison de ce genre sem- 
blaient avoir disparu; le nouvel évoque Mgr Scarisbrick se montrait 
en effet bienveillant pour cette œuvre, ainsi que quelques-uns des 
prêtres les plus respectables du diocèse; et les supérieurs majeurs de 
la Compagnie jugeaient qu'il ne serait pas inutile, avec le nouveau 
gouvernement de la France, de posséder un établissement pareil, en 
un pays anglais ; enfin une souscription, ouverte dans ce but par un 
certain nombre des familles notables de l'île, faisait presque la somme 
nécessaire pour l'achat de l'immeuble et les réparations les plus in- 
dispensables. LeRév. P. Cazet envoya donc à Maurice le P. Etcheverry, 
arraché à ses œuvres de Bourbon ; et la résidence du Sacré-Cœur 
commença dès lors à passer de l'état de projet à l'état de fait accom- 
pli ou en voie d'accomplissement. Nous laissons ici de côté une foule 
d'incidents sans importance relatifs à cette fondation, pour arriver 
de suite à la conclusion. 

Or la conclusion nous est donnée par l'extrait suivant d'une lettre 
du Supérieur, successeur du P. Cazet, qui inaugura lui-même cette 
maison. 

« Le jour de la fête du Sacré-Cœur 1873, nous avons inauguré notre 



106 MADAGASCAR 

nouvelle résidence, située au centre de la ville de Port-Louis. Mgr re- 
vécue du diocèse, nos principaux amis, tous nos bienfaiteurs avaient 
été convoqués. Ils vinrent au nombre d'environ trois cents et rem- 
plirent le rez-de-chaussée de la maison. Notre chapelle est bien pe- 
tite ; c'est une salle longue d'environ six mètres sur quatre de largeur, 
mais elle communique par cinq grandes portes à deux vastes salles 
attenantes à un cabinet, à un corridor et enfin à une varangue ex- 
térieure. Cette heureuse disposition permettra donc, dans les grandes 
circonstances, de faire participer au saint sacrifice et aux offices 
les personnes désireuses d'assister à nos fêtes. Lorsque les bienfai- 
teurs, qui nous ont acheté la maison, auront complété leur bonne 
œuvre, ainsi qu'ils le désirent, nous aurons la résidence distincte 
de la chapelle extérieure. Pour le moment nous commençons par 
le provisoire : pourquoi ne prendrions-nous pas exemple sur la 
France qui, depuis trois ans, est constituée en république provisoire, 
et n'attendrions-nous pas comme elle des temps meilleurs? L'instal- 
lation sest faite solennellement sans doute, mais simplement. Le jour 
même de la fête du Sacré-Cœur, à 8 heures, Monseigneur a célébré la 
sain-;) messe à la suite de laquelle j'ai prononcé une courte allocu- 
tion pour remercier Sa Grandeur, nos amis, nos bienfaiteurs, et 
expliquer aussi, selon le désir de Mgr Scarisbrick, le but de nos 
œuvres dans cette maison, à ceux qui ne le comprennent pas ou 
ne veulent pas le comprendre. La cérémonie s'est terminée par la 
bénédiction du très Saint Sacrement. La protection du divin Cœur nous 
est évidemment venue en aide en cette circonstance. Quatre jours 
avant le vendredi 20 juin, jour fixé pour l'ouverture de la nouvelle 
chapelle et de la résidence du Sacré-Cœur, notre habitation, d'ailleurs 
vaste et commode, présentait cependant de toutes parts un aspect dé- 
solant de vétusté et d'affreux désordre, dû au déménagement des an- 
ciens locataires, et aux réparations qu'on avait commencé de faire 
avant mon arrivée. Cependant les plus importants travaux restaient 
à achever. Il fallait tapisser trois grands salons, un corridor, un cabi- 
net devant servir de sacristie, élever un autel, trouver un tabernacle, 
Transporter des bancs et des chaises, en un mot improviser immédia- 
tement ces milliers d'objets et d'accessoires qui nous servent dans 
notre vie de tous les jours mais qui font absolument défaut dans un 
local vide. Nous nous demandions avec inquiétude, si nous pourrions 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 197 

convenablement faire des invitations, lorsque tout restait à faire pour 
recevoir les invités, et Notre-Seigneur lui même le premier, et le plus 
désiré de tous. 

Mais l'île Maurice est un pays où le dévouement est en proportion 
des ressources qu'on peut s'y procurer. Tous nos préparatifs ont donc 
été achevés au temps voulu. L'autel, les ornements de l'autel, voire 
même un baldaquin en damas rouge a été trouvé. D'excellentes ca- 
tholiques ont pris sous leur protection cette chapelle dédiée au sa- 
cré Cœur, et Font ornée, je ne dis pas seulement d'une manière con- 
venable, mais avec élégance. Le tableau du divin Cœur trônait à sa 
place sous le baldaquin. Des feuilles de palmistes entremêlées de 
bouquets et de fleurs, dissimulaient les peintures trop fraîches, or- 
naient ce qui était trop nu, et donnaient à tout un air de fête semblable 
à celui de nos distributions de prix dans notre ancien collège de Saint- 
Denis. Tous les assistants ont paru heureux de la cérémonie et de son 
ordonnance- Monseigneur nous a particulièrement témoigné sa joie, 
et s'est invité gracieusement à partager notre déjeuner. » 

Hâtons-nous d'ajouter que la chapelle de la résidence ne resta pas 
longtemps cette salie longue d'environ six mètres, sur quatre de 
large dont il est parlé dans la lettre ci-dessus. Grâce à divers aména- 
gements qui furent entrepris, faute de pouvoir construire à coté, la 
chapelle du Sacré-Cœur eut bientôt la grandeur convenable pour une 
modeste résidence, complémentaire de la résidence indienne de Saint- 
François-Xavier. On y fit longtemps dos conférences spéciales en fa- 
veur des messieurs, et d'autres pour les dames, où bien des préjugés 
opposés au progrès de la solide piété furent combattus avec succès. 
Mieux que personne le P . Etcheverry auquel ces heureux résultats 
sont dus en grande partie, ou bien les fidèles eux-mêmes pourraient 
renseigner le lecteur sur ie progrès opéré à l'île Maurice par cette 
petite chapelle du Sacré-Cœur. Mais nous ne les interrogerons pas sur 
ce point délicat, pressé d'ailleurs que nous sommes de revenir à l'his- 
toire de la Grande Ile, notre véritable Mission, dont nos autres Mis- 
sions dans ces mers ne sont que des annexes ou clés dépendances. 

Les débuts de l'administration du nouveau Préfet apostolique de 
Madagascar furent bénis du Seigneur. Le Rév. P. Cazet n'avait pu en- 
core se mettre en devoir de quitter Bourbon pour Tananarivo, que la 
nouvelle de la glorieuse conquête d'Ambohimanga lui était annoncée. 



198 MADAGASCAR 

Le P. Caussèque dans son rapport pour 1873, rendant un compte 
fidèle du fait d'Ambohimanga, aussi bien que de nos autres progrès, 
c'est à lui que nous allons en emprunter le récit abrégé. 

« Depuis le 1 er juillet 1872, dit-il, nous n'avons conquis que dix 
nouvelles stations. Mais parmi ces conquêtes, il en est une qui en 
vaut cent : c'est celle de la ville d'Ambohimanga. Pour en apprécier 
l'importance, il suffit de se rappeler ce qivTa été déjà dit de cette se- 
conde capitale de Madagascar. 

Que de fois nos catholiques ne nous ont-ils pas répété que si notre 
prière pouvait s'établir dans Ambohimanga, il n'y aurait plus de dif- 
ficulté pour l'introduire dans le reste du royaume. Nos ennemis le 
savaient bien ; voilà pourquoi ils faisaient si bonne garde autour de 
la ville sainte, comme ils l'appellent. Enfin, après bien des luttes, la 
place est emportée. Grâces soient rendues au Cœur de Jésus et au 
Cœur immaculé de Marie qui ont exaucé notre ardente prière. 

Après Dieu, c'est à Victoire, la belle-fille du premier ministre, que 
revient l'honneur de cette conquête. C'est elle en effet qui, par sa 
générosité et ses sages conseils, a su aplanir toutes les difficultés et 
ménager le succès de l'entreprise. Nous avons en elle une preuvebien 
frappante de ce que peut le christianisme pour transformer les âmes. 
A propos de l'affaire d'Ambohimanga, elle a laissé tomber ces belles 
paroles: « L'argent passe, mais la prière ne passe pas. » Elle a agi 
en conséquence. Quiconque connaît le caractère des Malgaches ne 
peut s'empêcher de crier : Digitus Dei est hic. 

Cependant, pour être juste, il faut ajouter que dans cette circons- 
tance le gouvernement malgache nous a soutenus au delà de toute 
espérance. La veille du jour fixé pour la première réunion à Ambohi- 
manga, le premier ministre nous fit prévenir qu'il écrirait au gou- 
verneur de cette ville, afin que tout se passât paisiblement. La lettre 
fut portée en effet, à son adresse : aussi l'inauguration de la prière 
ne rencontra-t-elle aucune opposition ; et elle eut lieu le dimanche 
15 septembre, fête du Saint-Nom-de-Marie. 

Je m'étais rendu la veille à Imerimandroso, afin d'inviter les chré- 
tiens de cette excellente paroisse à me prêter le concours de leur pré- 
sence et de leur voix. Une cinquantaine d'entre eux répondirent à 
mon appel. Nous arrivâmes à Ambohimanga vers 8 heures du 
matin. La ville proprement dite est bâtie sur un énorme rocher, 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 199 

dont les bords escarpés forment presque tout autour un rempart na 
turel. On se demande comment sur ce sommet aride ont pu pousser 
tant d'arbres touffus, dont les branches dérobent la vue des maisons 
et feraient croire à l'existence d'une forêt. Un peu plus bas et tout 
autour de la ville, on voit des groupes considérables de cases ; ce sont 
autant de villages, que nous appellerons faubourgs. C'est là que se 
trouvent les trois temples protestants, dans lesquels les habitants 
d'Ambohimanga sont convoqués tous les dimanches depuis plusieurs 
années. 

D'ordinaire, la réunion du matin ne commence que vers 10 heures. 
Mais, en notre honneur, sans doute, dès 8 heures les temples 
étaient déjà remplis. En passant devant la porte du Nord, j'envoyai 
saluer le gouverneur et lui fis exprimer mes regrets, de ce que l'éti- 
quette, qui interdit aux Européens l'entrée de la ville sainte, né me 
permettait pas d'aller le visiter moi-même. C'est à côté de la porte de 
l'Est que nous devions nous rendre. Nous passâmes à côté du temple 
du ministre anglais Sibree. J'entendis des éclats de voix d'un orateur 
très animé. J'ignore quel était le sujet du discours et quelle impres- 
sion il produisit sur l'auditoire. Mais ce que je sais, c'est que bien des 
têtes se tournèrent pour voir passer le Père à cheval, et le cortège 
assez respectable dont il était suivi. Quelques instants après, nous 
arrivons devant une case malgache fort modeste. Au bruit des pas du 
cheval, la porte s'ouvrit et un homme qui ne paraissait pas rassuré 
s'avança pour me serrer la main. C'était notre adhérent qui avait 
consenti à céder son emplacement pour la prière, et qui, depuis deux 
jours subissait des assauts terribles, à cause de cette démarche. L'in- 
térieur de la case avait été tapissé de nattes ; quelques images d'É- 
pinal en faisaient toute l'ornementation. La salle pouvait contenir 
une centaine de personnes: elle fut bientôt remplie par les chrétiens 
qui m'avaient accompagné, et quelques adhérents de la ville. La réci- 
tation du chapelet, coupée par le chant des cantiques avec l'accom- 
pagnement obligé de l'harmonie-flûte, et quelques mots d'édification, 
tels furent les commencements de la chrétienté d'Ambohimanga. De- 
puis ce moment les réunions du dimanche ont toujours été présidées 
par un Père. Voilà bientôt dix mois que le P. Delbosc y réside. Nous 
y avons bâti une grande case en pisé, dont le rez-de-chaussée sert de 
chapelle, et le premier étage d'habitation. 



200 MADAGASCAR 

Les écoles y sont tenues comme ailleurs par un couple chrétien de 
nos élèves de Tananarivo. Peu à peu l'emplacement, trop petit dans 
le principe, a été agrandi par l'acquisition des terrains continus. 
Quand nous aurons des fonds, nous élèverons là un sanctuaire 
proportionné à l'importance de la ville. Il sera dédié à Notre-Dame- 
des-Victoires, afin de perpétuer le souvenir du prodige opéré par la 
Vierge immaculée. C'est en effet un vrai prodige que cette conquête. 
Pour la première fois le gouvernement est intervenu dès le commen- 
cement, et il a étouffé toutes les oppositions suscitées depuis. Sans 
cette intervention providentielle, Ambohimanga nous était fermé 
pour de longues années. 

Comme il importe beaucoup au bien de la Mission de cultiver les 
bonnes relations qui existent entre les Pères et le premier ministre 
depuis que celui-ci a envoyé un de ses fils en France, leRév. P. Préfet 
apostolique saisit toutes les occasions de les rendre plus intimes. 
De là quelques faveurs insolites dont nous citerons seulement les 
principales. 

Le 8 mai, jour fixé pour la pose de la première pierre de l'église de 
l'Immaculée-Conception, Sa Majesté daigna se faire représenter à la 
cérémonie religieuse par quatre officiers du palais, parmi lesquels 
Ravoninahitriniarivo 15 e honneur et neveu du premier ministre. Les 
envoyés de la reine, non contents de prendre la parole à la bénédiction 
faite en plein air, ont voulu ensuite, quoique protestants, pénétrer 
dans l'église provisoire, et assister au brillant salut qui suivit immé- 
diatement. 

Cette année, encore pour la première fois, les représentants de la 
reine sont venus honorer de leur présence l'exercice littéraire donné 
par les élèves des Sœurs à la fin de l'année scolaire ; ils étaient au 
nombre de quatre. C'est Radriaka, fils du premier ministre et 15 e hon- 
neur, qui a porté les paroles de Sa Majesté : elles étaient des plus 
flatteuses pour les Sœurs et leurs élèves. Après la séance, l'on visita 
la salle où étaient exposés les ouvrages à l'aiguille exécutés par les 
enfants; tout fut enlevé pour le compte de Sa Majesté qui paya 
largement. 

Quelques jours après avait lieu à l'école des Frères des écoles chré- 
tiennes une séance analogue. Les années précédentes, en pareille 
occasion, la reine n'avait envoyé que deux officiers. Cette année, il 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 201 

en est venu huit, entre autres le neveu du premier ministre, 15 e hon- 
neur, dont il a été question plus haut. Parlant au nom de la souveraine, 
il a dit combien elle était enchantée de l'enseignement donné par les 
Frères, et combien elle était heureuse de voir ses sujets à une si 
bonne école. Quand l'exercice fut terminé, il félicita les élèves de leurs 
progrès, et tirant de sa poche dix piastres bien comptées, il les leur 
remit en disant : « Voici un petit encouragement pour vous exciter à 
correspondre aux soins de vos maîtres. » Cette somme fut convertie 
en un bœuf gras, que l'on tua dans la ferme d'Ambohipo durant la 
semaine de Pâques. Les élèves s'y rendirent en grand congé, fanfare 
en tête. Le donateur y vint aussi. Tandis que les élèves dépeçaient le 
bœuf sur le gazon, celui-ci déjeunait avec les Pères et les Frères des 
écoles chrétiennes : ce fut une bonne fête de famille. On dit que ce 
jour-là notre convive était attendu pour l'inauguration d'un temple 
protestant, mais qu'ayant à choisir entre les deux invitations, il avait 
mieux aimé faire honneur à celle des élèves catholiques. Que présa- 
gent ces témoignages inaccoutumés de bienveillance, accordés par le 
gouvernement aux Frères des écoles chrétiennes et aux Sœurs 
de Saint-Joseph-de-Cluny? Rendra-t-on justice aux mérites de ces 
maîtres si dévoués et si capables? Verrons-nous bientôt les enfants des 
grands rentrer dans leurs écoles, pour y recevoir, comme autrefois, 
cette éducation solide et chrétienne qu'ils savent si bien donner, ici 
comme partout ailleurs? Hélas! ce qui se passe autour de nous ne 
nous permet pas d'espérer encore un revirement si désirable. Quoi 
qu'il en soit, nous sommes heureux de constater que les Frères et les 
Sœurs sont à la hauteur de leur sublime mission, qu'ils nous ont rendu 
d'immenses services en formant des maîtres et des maîtresses d'école, 
dont plusieurs sont à l'œuvre, et qu'ils préparent pour l'avenir des 
éléments précieux qui hâteront la conversion de Madagascar. » 

Mais quels éléments peuvent être plus précisux pour la conversion 
d'un peuple que ces espérances de vie religieuse ou de vocation sacer- 
dotale, commençant à se montrer parmi ses enfants? Que ne font pas 
tous les vrais missionnaires pour les faire naître dans leurs écoles, les 
conserver et les développer dès qu'ils apparaissent? Le Hév. P. Cazet 
ne négligea pas cette partie si importante de son ministère. Sachant 
fort bien que la vie sacerdotale aussi bien que la vie religieuse ne 
prennent guère naissance qu'au milieu d'une atmosphère tout impré- 



202 MADAGASCAR 

gnée de foi et de piété chrétiennes, loin du souffle empesté des pas- 
sions, il ne recommanda rien tant aux dignes maîtres et maîtresses 
chargés des écoles, que le soin de veiller sur les enfants de leur pen- 
sionnat, et de promouvoir le plus possible au milieu d'eux l'esprit de 
foi et de piété. Congrégations diverses en l'honneur de la sainte 
Vierge ou des saints, associations pieuses propres à réveiller le zèle 
et à stimuler l'esprit de sacrifies, choix d'un nombreux personnel 
d'enfants de chœurs, avec costumes et cérémonies du culte, tels que 
n'en possèdent pas certaines cathédrales d'Europe, chants de la 
grand'messe et des vêpres chaque dimanche, le P. Cazet employa 
tout pour faire surgir dans le cœur des jeunes Malgaches la vocation 
apostolique, au cas où Dieu l'y aurait déposée en germe. Quelle ne fut 
pas sa joie lorsqu'il crut enfin l'apercevoir? Il s'empressa alors d'ex- 
pédier vers l'école apostolique d'Avignon deux enfants des plus intel- 
ligents et sur lesquels il comptait le plus. Mais le climat d'Europe a 
des rigueurs terribles. L'un des deux jeunes gens qu'il envoya à 
Avignon, pris d'un mal de poitrine, incurable en ces contrées trop 
froides, fut condamné à revenir en son pays. Et l'autre mourut quel- 
ques années après, comme un ange, à l'école apostolique de Bor- 
deaux. 

Gomme le gouvernement malgache où même les parents refusaient 
d'ailleurs à d'autres enfants l'autorisation de partir, le Rév. P. Cazet 
fonda sur place une école apostolique. « C'est le 24 octobre 1873 que 
nous ouvrîmes, dit-il, sous le patronage de saint Raphaël et des 
SS. Anges, notre petite école apostolique. Bien modestes sont les 
débuts si nous ne considérons que le nombre. Mais, pour une œuvre 
si délicate, si difficile dans le milieu où nous sommes, c'est moins la 
quantité que la qualité qui a dû fixer notre choix. 

« Nous avions déjà des postulantes malgaches, qui désiraient se 
consacrer à Dieu dans la congrégation de Saint-Joseph-de-Cluny. Fasse 
le ciel qu'elles persévèrent dans leur généreuse résolution? Leur 
nombre s'est accru; il y en a six en ce moment, et une septième ne 
tardera pas à rejoindre ses compagnes. 

« Depuis le commencement de l'année dernière, le cours de latin 
fait pour les apostoliques a été étendu à toute la classe supérieure 
des Frères. C'est le P. Cassagne qui est chargé de ce cours, où nos 
vives aspirations pour un clergé indigène aiment à voir le germe 




Prisonniers malgaches ou Gadralava. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 203 

naissant d'un petit séminaire. Du reste, nos Malgaches saluent avec 
bonheur les prémices de ce clergé, dans le P. Basilide Rahidy, ancien 
élève de la Ressource, à Bourbon. Sa présence et son éloquence, plus 
que tous nos encouragements, diront à ses compatriotes qu'ils peuvent 
comme lui aspirer non seulement à la science et à la vertu, mais à 
la dignité sacerdotale elle-même. » 

Revenons maintenant au rapport cité plus haut. Le P. Caussèque 
en consacre la fin au récit de l'origine de deux œuvres aujourd'hui 
florissantes, et qui datent de cette époque, l'œuvre des prisonniers 
et celle des lépreux. 

« Les prisonniers à Madagascar ne sont pas, dit-il, renfermés jour 
et nuit, comme ceux de notre pays, entre quatre hautes murailles 
qu'ils ne sauraient franchir. Chargés autour du cou, des reins et des 
pieds, d'énormes anneaux de fer reliés entre eux par des barres de fer, 
tous ces infortunés, au nombre d'environ deux cents, passent la nuit 
rélégués dans un enclos, à un quart d'heure de la ville. Deux mau- 
vaises cases leur servent alors de demeure. Le jour venu, il leur est 
permis de circuler dans la capitale et d'y travailler pour y gagner leur 
vie : car le gouvernement ne fournit que le logement. 

Le plus souvent, ils portent des pierres pour les grands de Tanana- 
rivo. Ceux qui n'ont point de parents pour leur venir en aide sont 
bien malheureux. 

Jusqu'à présent ils étaient aussi délaissés au moral qu'au physique. 
Mais depuis trois ou quatre mois, le P. Landes, qui est chargé de 
l'église de Notre- Dame-du-Sacré-Cœur, va les visiter à domicile. 
Quelques prises de tabac assaisonnées de bonnes paroles lui ont 
gagné tous les cœurs. Deux ou trois fois par semaine, il les réunit 
dans leur enclos, leur enseigne le catéchisme et leur apprend des 
cantiques. Malheureusement, bon nombre d'entre eux sont absents 
au moment de ces visites. Afin de procurer les secours spirituels à 
ces infortunés, si dépourvus de biens temporels, le P. Landes a eu 
la bonne idée de les inviter à se rendre dans son église le dimanche. 
Il leur a dit qu'il ferait une réunion exclusivement pour eux. 

Les autorités, prévenues de cette mesure, n'y ont fait nulle opposi- 
tion. La première réunion des prisonniers, dans l'église de Notre-Dame- 
du- Sacré-Cœur, a eu lieu le dimanche 24 novembre 1871,. à midi. Il y 
eut quarante assistants : pendant les deux heures que dura l'ensei- 



204 MADAGASCAR 

gnement du catéchisme et des cantiques, leur tenue fut excellente. 
Depuis, les réunions ont été plus nombreuses; elles ont eu jusqu'à 
soixante- dix prisonniers. 

A ce propos, on rapporte une parole d'un prêcheur malgache. Il 
aurait dit, en voyant les prisonniers ou galériens entrer dans notre 
église : « C'en est fait; cette maison de Dieu est déshonorée pour tou- 
jours. » Voilà comment les protestants entendent l'Évangile et les 
œuvres de miséricorde. 

Un des condamnés disait au P. Landes : « Le ministre anglican a 
demandé au premier ministre la permission de nous instruire ; mais 
il lui a été répondu que les Pères étaient chargés des prisonniers. » 

Qu'en est-il de cette réponse? Je l'ignore. Mais il est certain que, de- 
puis que nous allons visiter la prison, les indépendants et le ministre 
anglican y sont allés aussi. 

C'est le Rév. P. delà Vaissière qui a inauguré l'œuvre des lépreux,en 
1872, lorsqu'il était chargé de la chrétienté de Naméhana. Un jour, 
comme il se rendait à la station d'Ilafy, il entendit ses porteurs par 
1er entre eux des malheureux atteints de la lèpre, et se montrer, à 
quelque distance du chemin, l'enclos, où par ordre de l'autorité 
étaient relégués les lépreux des environs. Le père enjoignit alors aux 
porteurs d'aller de ce côté. Ce qu'ils firent, en se récriant contre 
cette idée, qu'ils trouvaient bizarre. Déposé à quelque distance de 
l'enclos, le missionnaire s'avança seul vers les lépreux. Mais à la vue 
de la robe noire, tous s'enfuirent d'abord, et se blottirent dans les 
misérables huttes qui leur servaient d'habitations. Mais le Père les 
rassura. « Ne craignez pas, leur dit-il, je suis votre ami, votre père. » 
Ces douces paroles attirèrent les pauvres infirmes ; ils sortirent peu 
à peu de leur tanière. Les plus hardis s'approchent du missionnaire : 
bientôt tous sont réunis autour de lui. Ils étaient une vingtaine. La 
rosée ne tombe pas plus douce sur une terre desséchée, que les pa- 
roles du Révérend Père sur ce nouvel auditoire. Dans cette première 
entrevue, une nouvelle chrétienté était fondée. « Celle-là ne m'échap- 
pera pas, disait le P. de la Vaissière ; j'irai là sans concurrent, et 
j'aurai les auditeurs assidus. » Son espérance n'apas été trompée. De- 
puis lors il allait instruire les lépreux toutes les semaines, à la grande 
stupéfaction des Malgaches, qui ont ces sortes de malades en horreur 
et n'osent pas s'en approcher. Parmi ces nouveaux catéchumènes, il 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 205 

se trouva une femme qui savait lire : elle fut érigée en institutrice. 
Quand le P. de la Vaissière fut appelé à Bourbon, les lépreux possé- 
daient une partie du catéchisme et plusieurs cantiques. Le P. Taïx 
Henri, qui lui succéda, continua cet apostolat, et il avouaitque de tous 
ses postes celui-là lui avait donné le plus de consolations. 

Au mois de février 1873, continue le P. Caussèque, je fus envoyé à 
Ambatofotsy pour préparer des baptêmes; j'eus occasion de voir 
souvent les lépreux ; ils étaient suffisamment instruits. Avec quelle 
attention ils écoutaient la parole de Dieu ! Je n'oublierai jamais les 
deux scènes dont j'ai été témoin dans cette enceinte de la douleur et 
de la misère. 

Un dimanche après la messe que je venais de célébrer à Ambato- 
fotsy, un de nos chrétiens les plus haut placés, un 12 e honneur, aide 
de cjàamp du premier ministre, s'approcha et me dit tout bas : « Je 
désire aller visiter les lépreux. — Bien, lui dis-je, nous irons ensem- 
ble. » Tous nos adhérents demandèrent à nous accompagner. Paul, 
c'est le nom de l'officier, avait amené ses enfants et ses esclaves, 
chantres distingués de la chrétienté d'Antsahamarofoza dont il est le 
chef. Nous traversâmes le village en chantant. Quand nous fûmes 
arrivés auprès des lépreux, l'officier dit à ses chantres : « Chantez ce 
que vous avez de mieux, pour réjouir ces frères affligés. » Ce qui fut 
exécuté. A leur tour, les lépreux récitèrent les prières et le catéchisme 
et chantèrent leurs cantiques. Après cetexer cice qui avait pro- 
fondément ému l'assistance l'officier se détacha de la foule, 
et tandis qu'un de ses esclaves déposait aux pieds des malades 
une corbeille de pêches bien choisies, il prononça ces paroles : 
« Nous venons vous visiter, vous nos parents: soyez pleins de con- 
fiance en Dieu, et il ne vous abandonnera pas. Si vous écoutez les 
enseignements du Père, vous recevrez le royaume du ciel. Nous vous 
offrons les fruits de la terre, c'est peu de chose, mais c'est la marque 
de notre amour pour Jésus-Christ et pour vous. » — Veloma! » s'écriè- 
rent les lépreux, c'est-à-dire, vivez longtemps, monsieur, que Dieu vous 
protège. Ainsi se passa cette visite toute spontanée de la part d'un de 
nos chrétiens. C'est probablement la première fois que dans Madagas- 
car, les lépreux étaient l'objet d'une pareille attention. Je me retirai 
bénissant Dieu de ce que l'esprit de charité pénétrait dans le cœur 
de nos chrétiens. Telle est la répugnance que les Malgaches éprouvent 



206 MADAGASCAR 

pour les lépreux, que je n'aurais jamais osé leur proposer ce qu'ils 
venaient d'accomplir de leur propre mouvement. Mais là ne devait 
pas se borner leur zèle pour des frères malheureux. 

Ce qui venait de se passer me fit espérer qu'on pourrait donner au 
baptême des lépreux un peu de solennité ; cependant, n'osant pas 
encore risquer une innovation, je me contentai d'annoncer dans les 
stations voisines que cette cérémonie aurait lieu dimanche 9 février 
à une heure du soir. Ce simple avis suffit. Nos chrétiens vinrent en 
foule de Namehana, d'Ilafy et d'Antsahamarofoza. La nouvelle s'étant 
répandue jusqu'à Tananarivo, je vis arriver dès le matin plusieurs 
chrétiens de la capitale. M. Laborde envoya un de ses aides de camp 
avec une large aumône pour les nouveaux baptisés. S'il n'avait déjà 
été engagé pour une confirmation dans les postes de l'Est, le Rév. P. 
Préfet apostolique serait venu lui-même présider la cérémonie. Mais 
le P. Taïx, qui tenait beaucoup à être de la fête, se garda bien de 
manquer au rendez- vous. Nous partîmes ensemble de la case de ré- 
union d'Ambatofotsy. Une foule immense nous suivait comme en 
procession et en chantant des cantiques. Un bon nombre de protes- 
tants se joignirent au cortège et nous accompagnèrent jusqu'à l'en- 
clos où devait se faire la cérémonie. 

Au pied du seul arbre qui ombrage leur pauvre bourgade, dix-neuf 
catéchumènes dont sept hommes et douze femmes, rangés en demi- 
cercle, accroupis et cachant sous quelques lambeaux les tristes effets 
du mal qui les ronge, tels sont les héros de cette fête. Le P. Taïx 
Henri est assis sur un petit tabouret au centre du demi-cercle tenant 
l'harmonie-flûte et accompagnant les chants. J'étais debout à ses 
côtés revêtu du surplis et del'étole. Tout autour nos chrétiens au nom- 
bre de plus de trois cents, se serrant tellement près de nous et des 
catéchumènes, que nous devions les faire écarter, et au loin un cer- 
cle de curieux très considérable, tel était le spectacle que présentait 
ce jour-là l'enclos ordinairement si délaissé des pauvres lépreux. 
Ceux-ci firent les premiers frais de la cérémonie en récitant les 
prières et le catéchisme. L'assurance avec laquelle ils répondaient à 
toutes les demandes excitait l'admiration, mais leur chant fit couler 
bien des larmes. Qui n'aurait été ému en entendant ces infortunés 
chanter avec autant d'entrain et d'harmonie que dans nos bonnes réu- 
nions des campagnes ? De leur côté les chrétiens priaient et chan- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 207 

taient de tout leur cœur, pour faire honneur à leurs nouveaux frères. 
Bientôt l'eau sainte coulait, et ces dix-neuf délaissés du monde étaient 
élevés au rang d'enfants de Dieu et de l'Église. 

On dit qu'un des protestants témoins de cette scène s'écria : « Il 
n'y a que la vraie religion qui puisse inspirer tant de charité, et pous- 
ser ainsi les blancs à s'approcher de ceux que le monde repousse 
avec horreur ! » 

Les nouveaux chrétiens persévèrent dans leurs bons sentiments. 
Ils sont visités fréquemment par le P. Bregère: mais il n'y a là d'au- 
tre église que la voûte du ciel. L'expérience nous apprendra ce qu'il 
convient de faire pour ces membres souffrants de Jésus-Christ. 

Ambohimanarina possède aussi une petite chrétienté de douze 
lépreux. C'est le P. Laf font qui l'a fondée et la cultive. Déjà cinq 
chrétiens en sont partis pour un monde meilleur.» 

Aux deux œuvres des prisonniers et des lépreux dont le P. Caus- 
sèque vient de nous raconter les modestes commencements, ajou- 
tons celle dont le Rév. P. Cazet lui-même entretenait les directeurs de 
la Propagation de la foi dans les termes suivants : 

« Le Resaka est le nom d'une petite publication mensuelle, que la 
Mission vient d'entreprendre cette année. 

Depuis près de dix ans, outre la profusion des bibles et traités de 
toute sorte provenant des imprimeries protestantes de Londres ou 
de Tananarivo, les Indépendants publient une feuille périodique. 
Nous y avions pu constater jusqu'à ces derniers temps, à l'endroit du 
catholicisme, une modération relative. Mais, soit changement de ré- 
dacteur, soit dépit à la vue des progrès de notre sainte religion, les 
allures de ce journal mensuel intitulé Teny Soa (bonnes paroles) se 
sont brusquement modifiées. Ce n'était plus, comme autrefois, par 
des allusions plus ou moins tranparentes qu'il s'attaquait au catho- 
licisme, c'était par l'insulte parfois grossière et par l'invective hugue- 
note assaisonnée comme toujours de force calomnies. Que faire, sur- 
tout dans les circonstances que nous traversons ? Laisser démolir 
pièce à pièce l'édifice de notre foi, quand nos chrétiens n'ont aucun 
moyen de constater la vérité des principes attaqués et des faits calom- 
niés ; ou donner gain de cause à l'hérésie, en nous condamnant au 
silence, en face de tout le parti gouvernemental, qui lui est aussi fa- 
vorable qu'il nous est hostile ? 



208 MADAGASCAR 

La difficulté était sérieuse. Nous ne voulions pas engager en pure 
perte une de ces polémiques, qui n'amènent d'ordinaire que de nou- 
velles attaques, de nouvelles insultes de la part de l'hérésie. Laissant 
donc de côté les personnalités et même les questions de détail, il fut 
résolu qu'on porterait la lutte sur le principe fondamental : l'unité 
de religion. Comme la forme dialoguée va bien aux Malgaches, le 
P. Caussèque, dès le mois de janvier 18*74, commença à faire paraître 
une série d'examens raisonnes, dont l'intelligence est rendue saisis- 
sante par un dialogue plein d'intérêt. Les interlocuteurs sont des 
Malgaches qui causent en famille, sans passion, mais avec le désir 
sincère de connaître les différentes religions qui se disputent leurs 
pays. Catholicisme, luthéranisme, anglicanisme, quakérisme, dissi- 
dents de l'église anglicane, sont passés en revue. Allusions populaires, 
comparaisons locales, vieux proverbes malgaches d'un rare bon sens, 
dont on est friand à Madagascar, tout cela a été mis en œuvre. La 
grande figure de l'unité et de l'immutabilité catholique se détache, 
et brille plus éclatante aux yeux qui cherchent la lumière. Malheu- 
reusement ce n'est pas encore le grand nombre. Néanmoins le coup 
a porté et il a été senti. De vaines récriminations, de folles escar- 
mouches, des mensonges et des mensonges, c'est tout ce que le 
parti a opposé jusqu'ici à cette discussion si calme, et, aux yeux des 
Malgaches eux-mêmes, si triomphante. Grâces à Dieu, le but princi- 
pal, est donc atteint, et par ce moyen, quelques bonnes vérités arri- 
vent, tous les mois, à l'oreille des grands. » 

« L'an dernier, continue le Riv. P. CazetJ'avais offertà la reine un 
Père et un Frère pour accompagner une expédition dirigée contre les 
Sakalaves. Je pensais qu'il y aurait là une ample moisson d'âmes à 
recueillir. Mais cette offre ne fut pas acceptée. Quelque temps après, 
dans le courant de juillet, on annonça une expédition d'un autre 
genre : il s'agissait pour la reine de Madagascar d'un voyage de trois 
mois dans la province des Betsileos. Or, quand le souverain de Mada- 
gascar voyage, il emmène à sa suite de 30 à 40,000 personnes. Les 
nombreux chrétiens qui devaient faire partie du cortège royal dési- 
raient ardemment avoir un Père avec eux. Ce désir, transmis au pre- 
mier ministre, fut accueilli favorablement. Le P. Delbosc, si connu 
et si estimé des Malgaches, fut désigné pour cette importante mis- 
sion. » 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 209 

La relation du voyage de Sa Majesté ho va, écrite jour par jour par le 
P. Delbosc lui-même nous a paru fournir assez d'intérêt aux Euro- 
péens, même après d'autres récits du même genre déjà publiés dans 
cette histoire, pour trouver place dans ce chapitre. La voici donc à 
peu de chose près. 

« Ce fut le 31 juillet 1873 que la reine se mit en route. Dès le matin, 
les tentes avaient été dressées au milieu de la place de Mahamasina, 
où les troupes font l'exercice. Prévenu à la dernière heure, je n'avais 
pu y faire porter la mienne. Mais notre excellent consul, M. Laborde, 
qui faisait partie du cortège royal en qualité de « père de la reine et 
du premier ministre », eut la bonté de mettre une tente à ma dispo- 
sition. J'y passai la nuit. 

Le lendemain matin, 1 er août, dès 3 heures et demie, un roule- 
ment de tambour nous avertit qu'il fallait nous préparer au départ. 
A 5 heures, nouveau roulement de tambour : c'était le commande- 
ment de plier les tentes, d'expédier les paquets et de se mettre en 
route. 

En disant : route, j'ai employé un mot impropre. On ne peut donner 
ce nom à une sorte de chemin impraticable à n'importe quel véhi- 
cule. Ne cherchez donc point de fourgons pour les colis de la reine et 
des particuliers. Les fourgons, c'étaient les épaules des Malgaches. 
Pour ma part, j'en avais dix, M. Laborde en avait cinquante, et il 
n'était pas le mieux monté. Tel grand officier avait, pour le porter lui, 
sa famille et tout l'attirail qu'un Malgache riche traîne à sa suite, 
une troupe de quatre à cinq cents esclaves. Je ne parle pas de la 
reine. Elle avait toutes les populations mises en réquisition. Ces pau- 
vres gens devaient porter les poteaux, les tentes, l'ameublement du 
palais royal ambulant, les provisions de bouche, les canons et leurs 
munitions. 

Tous les matins, depuis le camp jusqu'à l'étape suivante, le chemin 
était encombré d'une cohue de palanquins et de gens à pied portant 
des paquets. La reine laissait partir en avant la multitude, son palais 
et ses bagages, et se mettait en marche avec sa petite escorte. Ordi- 
nairement, vers 9 heures, un coup de canon annonçait le départ 
de Sa Majesté. Tout le long de la route, la musique, le tambour, la 
grosse caisse et les chants accompagnaient la reine. C'était à nous 
rendre sourds. 

n H 



210 MADAGASCAR 

Nous partîmes donc le 1 er août, et nous allâmes camper au bord 
d'une rivière appelée Sisaony, à 5 ou 6 lieues au Sud de Tananarivo. 
Là, des tentes furent dressées dans le même ordre quà Manama ! 
sina, ordre qui, du reste, sera scrupuleusement suivi pendant toute la 
durée du voyage . 

Voici, sommairement, la description de notre camp. Au milieu, un 
carré fermé par une palissade; c'est le rova ou palais ambulant de 
la reine. Dans l'intérieur, se trouvent les tentes royales. Tout autour 
de ce carré, un grand espace, aussi déforme quadrangulaire, où veille 
une double ligne de gardes. Cet espace, à son tour, est fermé par les 
tentes des grands officiers, et ensuite par celles des soldats. Aux qua- 
tre points cardinaux,, quatre rues tracées au cordeau ; aux quatre an- 
gles, quatre autres rues moins larges. Toutes conduisent hors du 
camp. Que de fois je les ai suivies pour aller voir des malades ! Sur 
le parcours, j'entendais souvent: «Bonjour, mon Père; entrez, ve- 
nez nous voir, nous allons vous faire cuire le riz, » et autres formules 
de politesse malgache. Quelques-uns de nos chrétiens avaient eu 
l'idée de placer une croix au sommet de leurs tentes. Aux yeux de 
tous, c'était un signe non équivoque de catholicisme. 

Le samedi 2 août, nous arrivâmes au pied d'une montagne appelée 
Iharanandriana. C'est là que je dus m'installer pour dire, le lende- 
main, la messe à nos chrétiens. Le dimanche, dès le matin, soit pour 
avoir plus d'espace, soit pour n'être pas trop près des protestants, 
j'enlevai ma tente et la transportai en dehors du camp. 

A 9 heures, on se réunit. M. Laborde et quelques personnes de 
sa suite, trois dames d'honneur de la reine, dont une princesse royale, 
et leur suite pénétrèrent sous ma tente où la chapelle portative avait 
été installée. Au dehors, plus de trois cents catholiques assistèrent 
au divin sacrifice. 

Le lundi 4 août, nous restâmes campés au même endroit. La reine 
avait à expédier un gouverneur dans sa nouvelle résidence. Le len- 
demain, à 3 heures et demie, le tambour nous réveilla comme 
d'habitude. 

A mesure que nous avancions vers le Sud, nous approchions de la 
montagne d'Ankaratra, la plus haute de Madagascar, (2.600 mètres 
d'élévation) et célèbre par ses orages. Mais, à cette époque de l'année 
nou« n'avions à redouter ni les orages ni les éclats de la foudre ; nous 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 211 

avions à craindre le froid. A défaut de thermomètre, qui descendit à 
5° centigrades, mes mains et mes pieds glacés m'auraient averti du 
voisinage de cette montagne. Nous ne la franchîmes pas, nous la 
tournâmes à l'Est. 

Le mercredi, 6 août, nous campâmes au milieu de la plaine de Ha- 
zolava. Elle peut avoir 40 kilomètres en tous sens. La terre noire 
semble dire qu'il n'y manque que des bras pour la rendre fertile. Une 
rivière la traverse, et comme l'eau n'a presque pas de pente, elle fait 
une multitude de circuits avant de la quitter. Mais, pas un arbre sur 
les bords. A l'exception de quelques coins de terre, cette plaine est 
complètement inculte. Sur la rivière, se trouve une des nombreuses 
chrétientés desservies par le P. Roblet. Lorsque j'y passai, en septem- 
bre 1872, pour me rendre à Fianarantsoa, on y bâtissait une église. 

Le dimanche, 10 août, j'eus trente communions à la messe. De- 
puis le vendredi, nous étions dans le désert. Plus loin, à l'Ouest, se 
trouve la mission des luthériens de Norvège. Ils vinrent, au nombre 
de sept, accompagnés des populations des environs, saluer la reine 
qui les reçut sur une estrade, en dehors de l'enceinte du palais. 

Le 13 août, nous étions au bord du Mania. C'est l'une des deux 
grandes rivières que l'on traverse en allant de Tananarivo à Fiana- 
rantsoa. L'autre, qui est tout près de Fianarantsoa, s'appelle Mat- 
siatra. Jusqu'ici, nous avions franchi à gué les nombreux cours d'eau. 
Le Mania, plus profond, et, dit-on, peuplé de caïmans, se passe ordi- 
nairement en pirogue; mais pour nous, à cause du nombre, c'était 
un mode impraticable. On avait donc jeté un pont sur la rivière. 

Voici comment s'improvise un pont à Madagascar. On forme des 
piles de pierres sèches. D'une pile à l'autre on jette des troncs d'ar- 
bres non équarris, et, en travers des troncs, les branches qu'on leur 
a enlevées. Enfin, sur les branches, on étend une couche de terre. Le 
pont construit sur le Mania avait trois piles, et 2 mètres de largeur. 
C'est là qu'il s'agissait de faire passer les 50.000 hommes qui for- 
maient la suite de la reine. Dès notre arrivée, le mercredi, nous 
trouvâmes les deux têtes du pont gardées par des soldats. Le pont 
avait été fait pour la reine, il fallait que personne n'y passât avant 
elle. 

En effet, le jeudi matin, 14 août, le programme fut changé. Au lieu 
de faire partir tout le monde en avant comme à l'ordinaire, on nous 



212 MADAGASCAR 

consigna, et la reine quitta le camp la première avec sa petite escorte. 
Lorsqu'elle arriva à la tête du pont, chacun, même la reine, mit pied 
terre. Il fallait adresser à Dieu une prière publique. Ce fut un prédi- 
cant qui porta la parole au nom de Ranavalona et de son peuple. 
Quelle fut cette prière? Je ne saurais le dire. Une trop grande distance 
me séparait du prédicant. 

La prière finie, le palanquin royal s ébranle, et, précédé de quelques 
soldats de la garde et d'un canon, il se met en marche, pendant que 
la musique joue l'air de la souveraine. Le premier ministre était en 
avant, à pied et chapeau bas. Après la reine passèrent M. Laborde, 
consul de France, le vieux Rainingory, chef des noirs, quelques sol- 
dats et les personnes du cortège royal. Je me faufilai à la suite de 
quelques parents du premier ministre. 

Arrivée de l'autre côté, la reine prit place sur un fauteuil, et, pen- 
dant six heures et demie que dura le passage, elle ne quitta point sa 
place. Sur l'autre rive, le premier ministre, entouré des grands offi- 
ciers, veillait lui-même à l'ordre qui fut parfait jusqu'au bout. Il n'a 
eu à déplorer que quelques chapeaux tombés à l'eau ou emportés 
par le vent. 

Le jour de l'Assomption, j'eus la consolation de pouvoir célébrer 
la messe. Peu de personnes y assistèrent. Comme pour nos Malgaches 
protestants c'était un jour de travail, beaucoup de nos chrétiens 
avaient été, dès le matin, pris par leur service. Sept personnes seu- 
lement y communièrent. 

Quant à moi, je priai de tout mon cœur la reine du ciel d'obtenir de 
son divin fils la conversion de cette terre, où coulait pour la pre- 
mière fois le sang d'un Dieu. En 1869, à pareil jour, je disais la messe 
pour la première fois aussi, à Imerimandroso, village à 5 lieues de 
Tananarivo, et aujourd'hui l'une de nos chrétientés les plus floris- 
santes, dont l'église est placée sous le vocable de l'Assomption. 

Ce même jour, la reine reçut les cadeaux de la province que nous 
traversions, appelée Vakinankaratra. Ces cadeaux consistaient en huit 
mille mesures de riz, en bœufs, moutons et volailles de toute espèce. 
Ces pauvres gens apportaient ces provisions de loin. Depuis plusieurs 
jours, ils suivaient le camp, logeant sous la tente ou dans les villages. 
Comme tous les jours nous étions en marche, on n'avait pas trouvé 
le temps de recevoir leurs provisions; ils en restaient chargés et les 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 213 

portaient d'étape en étape. C'est l'usage à Madagascar, quand le sou- 
verain voyage, que les populations des contrées par où il passe four- 
nissent ainsi des provisions de bouche, qui sont distribuées aux gens 
de sa suite et surtout aux soldats. 

Depuis notre départ de Tananarivo, aucune distribution n'avait été 
faite. Les soldats, avec leurs provisions ou avec leur argent, avaient 
dû se suffire. Il faut ajouter que notre camp était une véritable ville 
ambulante. La reine avait emmené tous les corps de métiers : char- 
pentiers, menuisiers, forgerons, ferblantiers, cordonniers, tailleurs, 
etc. Nous avions un immense bazar, fourni de toute sorte de provi- 
sions de bouche, et surtout de riz et de viande. Les marchands 
avaient en abondance des bœufs, des porcs, des moutons, des vo- 
lailles : ils prenaient lee devants et marchaient la nuit, et, à l'arrivée 
du camp, le bazar était installé. 

Dans ces circonstances, les grands officiers sont les premiers mar- 
chands; ils ont des aides de camp et des esclaves qui font le commer- 
ce pour leur compte. On cite un gros personnage qui, en 1845, dans un 
voyage de la reine Ranavalona I, faisait vendre son riz, tandis que 
ses esclaves mouraient de faim. Ce personnage est encore vivant. Il 
est exilé sur la côte. 

Le samedi, 16 août, le Rév. P. Cazetnous rejoignit. Il venait de Ta- 
nanarivo et allait à Fianarantsoa visiter la Mission. Il poursuivit sa 
route le jour même. Vendredi, samedi et dimanche, nuits très fraîches. 
Dans la nuit du dimanche, le thermomètre descendit à 4° 1/2 centi- 
grades. 

Le mercredi, 20 août, nous passâmes près d'une haute montagne 
où se trouve une carrière d'ardoises. C'est là que la reine s'approvi- 
sionne pour couvrir le temple en pierre bâti dans l'enceinte du pa- 
lais. Le transport de ces ardoises se fait, comme tout autre transport 
à dos d'homme. On réunit quelques milliers de Malgaches que l'on em- 
mène à la carrière. Là, ils prennent chacun un paquet des ardoises, 
extraites par d'autres Malgaches également réquisitionnés, et se diri- 
gent sur Tananarivo. Leur nourriture reste, selon l'usage, à leur charge. 
Mais, à leur arrivée, ils recevront de la reine un remerciement ac- 
compagné d'une distribution de viande. 

Le 21 août, nous entrâmes dans une plaine, appelée Andemaka, si- 
tuée dans le voisinage d'une forêt, la première que nous ayons ren- 



214 MADAGASCAR 

contrée depuis le départ de Tananarivo. Le lieutenant du gouverneur 
de Fianarantsoa, suivi d'un détachement, y vint saluer la reine et 
prendre ses ordres. Cet officier est un vieux soldat, aujourd'hui 13* 
honneur, c'est-à-dire d'un degré au-dessus des maréchaux malgaches 
qui ne sont que 12 e honneur. Tout vieux et tout goutteux qu'il est, il 
dansa devant la reine, avec ses officiers, pour témoigner sa joie de 
voir sa souveraine en bonne santé. Sa visite finie, on le congédia, et 
et il nous précéda à Fianarantsoa. 

Le lendemain, je fus témoin d'un simulacre de combat, où l'on sup- 
posait que le camp devait être surpris par l'ennemi. Pour jouir à mon 
aise de ce spectacle, j'allai m'asseoir sur une hauteur. A un coup de 
trompette, un silence de mort se fait dans ce camp tout à l'heure si 
amimé. C'était une ruse pour attirer l'ennemi. Quelques instants 
après, la trompette se fait de nouveau entendre, mais à demi-voix. 
Instantanément, l'aspect change : une fourmilière de soldats sort de 
toutes les tentes, et chacun de courir à son poste. Les uns gardent 
les principales avenues et se groupent autour de la tente des offi- 
ciers de l'état-major; les autres se rangent en ligne tout autour du 
camp, prêts à recevoir l'ennemi. En même temps, les sentinelles 
avancées abattent leurs tentes et disparaissent, probablement pour 
laisser à leurs camarades la facilité de charger l'ennemi tombé dans 
l'embuscade. La même manœuvre recommença trois ou quatre fois, 
au grand étonnement des spectateurs et au grand contentement de la 
reine. Lorsque tout fut fini, Ranavalona II monta sur son estrade. Les 
officiers et les soldats se rangèrent devant elle, et les serments de 
bravoure et de fidélité commencèrent. 

Le 30 août, nous passions le Matsiatra, grande et belle rivière à 
quelques heures seulement de Fianarantsoa. Sa largeur, à l'endroit 
où nous la traversions, pouvait être de 130 à 140 mètres. Un pont, 
dans le genre de celui que j'ai décrit au passage du Mania, avait été 
jeté; mais il avait vingt-deux arches, et de chaque côté, à hauteur 
d'homme, un garde-fou en bois. En tête de ce pont on avait planté 
deux longs poteaux ; au sommet, un homme était solidement gar- 
rotté. Cet homme avait été pris la veille volant de la toile, et on 
l'avait ainsi exposé pour servir d'exemple. 

Nous vîmes, à quelque distance du pont, un caïman qui se chauf- 
fait au soleil. Un des fils du premier ministre lui envoya une balle. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 215 

Il ne mourut pas sur le coup. Cependant il fut blessé assez griève- 
ment pour que, dans la soirée, on pût emporter son cadavre. 

Nous longeâmes encore quelque temps la rivière, puis nous plan- 
tâmes nos tentes dans une plaine située à une heure de la capitale 
des Betsileos. 

Le lundi 1 er septembre, vers 9 heures du matin, nous vîmes ar- 
river les missionnaires de Fianarantsoa. Ils venaient présenter leurs 
hommages à la souveraine, c'étaient les RR. PP. Finaz, Lacombe, 
Abinal et Faure, accompagnés de R. M. Télesphore, supérieure des 
Sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny, à Fianarantsoa. Le Rév. P. Cazet ar- 
rivé de Tananarivo pour la circonstance se trouvait à leur tête. 

Aussitôt après leur arrivée, M. Laborde fit prévenir la reine qui 
nous donna audience. Nous nous acheminâmes vers le palais avec 
M. Laborde. Radriaka, fils aîné du premier ministre, fut notre intro 
ducteur et maître de cérémonies. 

La reine nous reçut en plein air. Dès qu'elle fut assise sur son es- 
trade, la troupe lui rendit les honneurs militaires. Nous la saluâmes 
et lui adressâmes un discours, dont voici la traduction littérale : 

« Vivez de longs jours, madame ; soyez exempte de tout malheur, 
vivez longtenps dans l'amour de vos sujets. Vous vous promenez 
dans votre royaume, et vous êtes arrivée dans ce pays qui est à vous; 
c'est pour vous une source de contentement et de joie, et nous ve- 
nons vous faire le hasina. En vous faisant ce hasina, nous prions 
Dieu de vous accorder sa protection et de longs jours au milieu de 
votre peuple. 

«Après avoir fait ce hasina, nous vous demandons des nouvelles de 
votre santé. Comment vous portez-vous ? Comment va la fatigue du 
voyage? » 

Lorsqu'elle eut répondu, nous continuâmes : 

« Vivez de longs jours, Madame, soyez exempte de tout malheurj 
vivez longtemps dans l'amour de vos sujets. En ce qui concerne 
l'enseignement de ce qui peut faire le bien de votre peuple et lui 
donner la sagesse, comptez sur nous, Madame ; mais surtout, pour 
ce qui est d'étendre le royaume de Dieu dans vos États, croyez que 
nous ne négligerons rien de ce qui sera en notre pouvoir. » 

Et nous prîmes congé de Sa Majesté. 

Le vendredi, 3 septembre, nous nous transportâmes à Bendambo, 



216 MADAGASCAR 

petite plaine située au Nord-Est de Fianarantsoa et qui touche pres- 
que à la ville. Le lendemain était le jour fixé pour l'entrée solennelle 
de la reine dans la capitale des Betsileos. 

Pour l'entrée de la reine à Fianarantsoa, toute la pompe possible 
fut déployée. Il fallait frapper les Betsileos et leur montrer que les 
Hovas, leurs vainqueurs, sont vraiment un peuple de géants. La 
reine, enveloppée dans un manteau jaune, la tête ornée de sa magni- 
fique couronne, et protégée par le grand parasol rouge, était portée 
dans un riche palanquin doré. Autour d'elle, les chanteuses, la mu- 
sique militaire et des danseurs. Un peu en avant, se trouvait la nou- 
velle milice, et, au milieu d'elle, le premier ministre, monté sur le 
caisson d'un canon. 

Ce canon est un canon Armstrong que le gouvernement a acheté 
en 1872. Il fallait en apprendre la manœuvre. Un sergent anglais fut 
envoyé de Maurice, et l'on forma une nouvelle milice composée de 
jeunes gens appartenant aux premières familles. Ces jeunes gens, au 
nombre de soixante, sont habillés à l'européenne. Les uns sont au 
service du canon Armstrong, les autres sont armés d'une sorte de 
fusil à aiguille. 

Nous avions six canons; mais le canon Armstrong n'étant pas por- 
tatif, on l'avait, par réquisition, fait traîner tout le long de la route, 
depuis Tananarivo. Plus d'une fois, cependant, il arriva que cette 
tâche fut dévolue aux jeunes canonniers, et l'on vit les neveux de la 
reine s'atteler à cet engin de guerre à côté de simples plébéiens. A 
l'entrée de la ville, tout le monde fit halte, et la reine fut reçue par 
les autorités. Après les discours d'usage, le cortège se remit en mar- 
che jusqu'au palais du gouvernement situé au sommet de la ville. La 
reine y passa la nuit. Elle voulait même y faire son séjour habituel, 
mais, sur l'avis de la cour, elle se décida le lendemain à rentrer au 
camp. 

Nous voilà donc campés au pied de Fianarana. Nous y resterons 
jusqu'au 9 octobre. Un mot sur l'aspect que présentait alors Fiana- 
rantsoa et ses alentours. 

C'est du haut du Kianjasoa que M. Laborde, le P. Finaz et moi pûmes 
contempler ce spectacle. Kianjasoa est une montagne au Nord de 
Fianarana ; c'est l'ancien Fianarana où réside encore le seigneur de 
l'endroit. La hauteur barométrique nous donna pour Kianjasoa, 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 217 

1,305 mètres d'élévation au-dessus du niveau de la mer; à Fianarana 
nous avions 1,298 mètres. 

Au bas de la montagne, se déroulaient notre camp et treize autres 
camps formés par les populations accourues des quatre points cardi- 
naux, et qui pouvaient, ensemble, s'élever à 200,000 âmes, tandis que, 
en temps ordinaire, Fianarana n'en compte pas plus de 20 à 25,000. 
Rien de plus pittoresque ni de plus varié que la physionomie et les 
costumes de ces diverses peuplades. 

Le Betsileo se drape dans une toile faite d'écorces d'arbre et de fil de 
bananier. Il ne la lave jamais ; de temps en temps, il y passe de l'huile 
pour l'assouplir. Le Bare est armé d'un fusil et d'une lance ; des balles 
et une corne de bœuf remplie de poudre sont suspenduesà sa ceinture. 
Que le Hova ne le rencontre point dans un chemin écarté ; il aurait 
affaire à un adroit tireur; car un Hova pour le Bare, comme pour le 
Sakalave, est un gibier de bonne prise. 

Les Betsileos ont d'étonnantes coiffures. Ils imitent et inventent à 
merveille; on dirait de vrais bonnets, des fougères, des peignes, des 
côtes de melon, des coquilles, etc. Et tout cela sans autre soutien que 
la chevelure. 

Le Bare entoure sa tête de boucles de cheveux assez semblables aux 
pommes de terre nouvelles. Pour les confectionner, ils emploient une 
pommade faite de graisse de bœuf, de fiente de vache et de cendres. 

A un deuil royal, les Betsileos, hommes et femmes, sont obligés de 
se raser la tête; mais ils conservent soigneusement leurs tresses; et, 
à l'expiration du deuil, ils les rajustent si habilement aux nouvelles 
pour en grossir le nombre et le volume, que vous croiriez que les ci- 
seaux n'ont jamais passé sur leurs têtes. Les femmes Betsileos mettent 
à haut prix leur chevelure. Un de nos missionnaires, voulant s'en 
assurer, proposa à une jeune femme de lui payer ses cheveux 4 
piastres (20 fr.) Une réponse négative ne se fit pas attendre. Le Père 
insiste, la femme finit par dire: 

« Si vous m'en donnez 100 piastres (500 fr.) peut-être vous les cé- 
derai-je. » 

Le Betsileo ne fait pas uniquement de la toile d'écorce d'arbre ou de 
fil de bananier; il en fabrique une autre, rayée, partie soie et partie 
coton. Mais il aime mieux la vendre que de s'en servir. Les Hovas ne 
craignent pas de la lui payer cher. Il fait encore une autre étoffe 



218 MADAGASCAR 

toute en soie du pays, dont il se sert dans les grandes circonstan- 
ces. 

Les premiers jours du campement se passèrent sans incident remar- 
quable. Des visites de la ville au camp et du camp à la ville ; tel était 
notre train de vie. Cette monotonie fut rompue le mardi, 9 septembre, 
par une salve de vingt et un coups de canon. Quel en était le motif? 
Une lettre venue du camp de Ravoninahitriniarivo, neveu du premier 
ministre. 

Le 5 juin 1873, Rainimaharavo 16 e honneur, et Raivoninahitriniarivo, 
15 e honneur, avaient en effet quitté Tananarivoà la tête d'une armée, 
et étaient allés venger la fierté nationale récemment blessée par la 
perte d'un canon que les Sakalaves avaient pris, à la barbe des Hovas. 
Nos deux héros étaient partis avec des instructions très précises, dont 
la première était de reprendre le canon perdu. Une fois en route, les 
deux chefs se séparèrent. Rainimaharavo s'avança dans l'Ouest, et son 
fils, Ravoninahitriniarivo, se dirigea vers le Sud. C'était en l'honneur 
de ce dernier qu'on tirait le canon. Qu'avait-il fait? A en croire son 
rapport, il avait, sans coup férir, soumis plusieurs provinces, cinq 
chefs étaient venus déposer dans ses mains leur soumission à la reine. 
Quelques jours après, le 2 octobre, une lettre du même général fit 
connaître la soumission, toujours sans coup férir, d'une autre grande 
peuplade, une salve de vingt et un coups de canon annonça encore 
au public cette bonne nouvelle. 

Pendant que le fils triomphait ainsi dans le Sud, le père était battu 
par les Sakalaves, les soldats, qui avaient survécu à la défaite, étaient 
décimés par la chaleur, les maladies et la faim. Ordre lui fut donné 
de rentrer à Tananarivo, où il arriva quelques jours après la reine, 
avec une poignée de soldats qui pouvaient à peine se tenir debout. 

A Fianarantsoa, la reine reçut elle-même solennellement la soumis- 
sion de plusieurs peuplades, représentées par cinq, dix, quinze et jus- 
qu'à quarante députés. Dans ces circonstances, le premier ministre ne 
manqua jamais d'exhiber aux nouveaux sujets de Ranavalona le fa- 
meux canon Armstrong. 

Le mardi 16 septembre, j'allais, avec M. Laborde, faire une excur- 
sion au rocher de Tongoa,à deux heures à l'Est de Fianarana. Du côté 
oriental, le Tongoa est presque inaccessible ; on grimpe le long du ro- 
cher, au moyen de quelques échelons que les gens du pays y ont dis- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 219 

posés. Au sommet, nous trouvâmes une petite plate-forme sur la- 
quelle est bâti le village appelé aussi Tongoa. 

De Tongoa, nous poussâmes plus loin dans l'Est, et, après une 
marche d'une heure, nous nous retrouvâmes aux bords du Matsiatra, 
la belle rivière que nous avions déjà traversée. Nous vîmes les piles 
d'un pont resté inachevé. Il avait été commencé sous le règne de 
Ranavalona I, et devait servir au passage des armées. Mais, en 1861 
la mort de la reine suspendit les travaux, et depuis lors, ils 
n'ont jamais été repris. Ici, à la mort du souverain, tout travaille 
cesse. 

Le 23 septembre, dès le matin, nous vîmes la population affluer de 
toutes parts pour se grouper sur la place du palais. Les soldats en 
armes prirent leurs postes, et à 1 heure et demie, le grand parasol 
rouge se montra. Aussitôt la reine est acclamée par la foule ; la mu- 
sique joue, le canon gronde. Le kabary va commencer. La reine se 
lève et prononce un discours, dont voici le résumé : 

« Je remercie mon peuple de son respect pour sa reine et de l'em- 
pressement qu'il a montré pendant le voyage; — le camp appelé 
jusqu'ici Bendambo portera désormais le nom de Tsianolondroa (qui 
n'a pas deux maîtres) ; — on va vous proclamer les lois. » 

Le code des lois à l'usage des Betsileos se compose de cent dix-huit 
articles. La lecture en fut faite alternativement par le fils aîné du 
premier ministre et par deux jeunes gens secrétaires du palais. 

Des délégués de chaque caste vinrent ensuite prononcer des discours 
dont le thème se résumait ainsi : « Vivez longtemps, ô ma souve- 
raine, soyez exempte de toute contrariété, vivez heureuse au milieu 
de votre peuple. Vous venez de nous donner des lois ; nous vous en 
remercions, nous sommes très contents, comptez sur nous pour leur 
observation. Si même quelqu'un venait à les transgresser, ne soyez 
point en peine, nous nous chargeons nous-mêmes de ramener à l'ordre 
les prévaricateurs.» Et l'orateur se tournant vers le peuple : « N'est- 
ce pas cela? » Un formidable « C'est cela », prononcé par la multi- 
tude, termina le discours. 

Parmi les cent dix-huit articles du code des Betsileos, il en est un 
qui nous intéresse, d'une manière spéciale, car il consacre la liberté 
religieuse. 

La liberté religieuse existait bien de droit, pour les Betsileos comme 



220 MADAGASCAR 

pour tous les habitants de la Grande Ile, puisque Ranavalona II l'avait 
proclamée à son avènement au trône. Mais à Madagascar comme 
ailleurs, les faits ne sont pas toujours conformes au droit, et l'argent 
est tout-puissant. La liberté fut bien vite confisquée au profit de la 
secte protestante. S'agissait-il de bâtir un temple ou une école? 
Aussitôt, tout le monde était mis en réquisition : soit pour faire des 
briques, soit pour amener le bois de la forêt, ou pour la maçonnerie, 
la charpente, etc. 

On avait dit et répété tant de fois : « La reine ne supporte pas les 
catholiques, » qu'il fallait obtenir, de la reine elle-même, une protes- 
tation publique contre ces insinuations perfides. Nous demandâmes 
simplement que la souveraine voulût bien répéter à Fianarana la 
parole prononcée à Tananarivo lors de son couronnement. Le premier 
ministre, à qui notre demande avait été formulée par M. Laborde, ne 
voulut rien promettre, sans cependant rien refuser. 

Comme on l'a vu, la reine, dans son discours, ne dit rien de la 
liberté religieuse ; mais la parole que nous lui avions demandée, nous 
l'entendîmes dans le texte même des lois. C'était, mot pour mot, la 
phrase prononcée à Tananarivo; il y est dit : « La religion ne doit 
être ni contrainte ni entravée. » C'est la traduction littérale du texte 
malgache. Cela nous suffisait; c'était même plus que nous n'avions 
demandé. Au lieu d'une simple déclaration royale, nous avions un 
texte de loi. 

Le 1 er octobre, eut lieu la présentation àlareinedes enfants deséco- 
les. Les écoles protestantes furent introduites à 11 heures. Vers 4 heu- 
res, notre tour arriva, et nos élèves, au nombre de cent trente environ, 
furent introduits. LeRév. P.Lacombe, Supérieur à Fianarana, s'avança 
vers la reine pour lui présenter ses élèves et accompagna cette pré- 
sentation du hasina traditionnel. Après le P. Lacombe, un élève de 
la classe des garçons s'avança à son tour, fit le hasina et donna le 
toky. Donner le toky, c'est dire sous différentes formes : « Comptez 
sur nous, il n'est rien que nous soyons disposés à entreprendre pour 
vous faire plaisir. » Une petite fille, de l'école des Sœurs de Saint- 
Joseph- de-Cluny, fit aussi le hasina au nom de ses compagnes. 

Vinrent ensuite le chant, la lecture en malgache et en français, 
l'arithmétique, le catéchisme et l'exhibition des cahiers d'écriture. Les 
Sœurs eurent la bonne idée de faire offrir par deux petites filles deux 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 221 

magnifiques cache-nez, l'un pour la reine et l'autre pour le premier 
ministre. Des travaux à l'aiguille furent montrés à la reine qui les 
examina attentivement et en fut très satisfaite. Après des remercie- 
ments adressés aux missionnaires et aux Sœurs, le premier ministre 
descendit de l'estrade et donna de l'argent aux élèves qui avaient 
présenté des cahiers d'écriture ; puis, se dirigeant vers le magasin 
aux toiles, il en distribua lui-même quelques brasses à chacun des 
élèves. 

Le jeudi suivant, nouveau grand kabary ordonnant aux parents 
d'envoyer leurs enfants aux écoles. 

Le jeudi, 9 octobre, après un mois et six jours de campement, 
nous quittâmes Fianarana et reprîmes la route de Tananarivo. 

Le retour n'eut rien de remarquable. Gomme la saison des pluies 
était proche, les étapes furent doublées. Le 28 octobre, à 9 heures 
du matin, nous arrivions à Mahamasina, que nous avions quitté le 
1 er août. 

Le camp est dressé comme au jour de départ ; j'en donne la descrip- 
tion telle que le représente la photographie qui fut tirée parleP. Roblet. 

Au centre une palissade carrée, formée par des madriers juxtapo- 
sés et fichés en terre, marque le rova ou quartier de la reine. Dans 
l'intérieur de cette enceinte il y a une douzaine de tentes, quelques- 
unes très spacieuses. Autour du rova, qui n'a qu'une porte donnant 
sur l'Ouest, quelques tentes et quelques lignes de soldats indiquent 
la place de la garde royale. 

Les tentes blanches sont celles des officiers ayant le titre de 12 e hon- 
neur, des dames de la cour ou des personnes riches. Les tentes des 
officiers de 10 e honneur sont couvertes d'une toile bleue. Les tentes 
plus nombreuses, dont la nuance tire sur le gris, appartiennent à des 
soldats venus des campagnes. 

Au Nord du rova, on aperçoit un groupe considérable composé de 
princes, de princesses et d'officiers supérieurs. Au milieu de ce 
groupe, s'élève la pierre sacrée sur laquelle fut couronné l'infortuné 
Radama IL A l'Ouest, dans les rizières, un autre camp est établi. 
C'est le camp du corps expéditionnaire, commandé par Ravoninahi- 
triniarivo, neveu du premier ministre, dont j'ai raconté les hauts 
faits. Il rentre, après une campagne de cinq mois, apportant la sou- 
mission de seize chefs sakalaves. 



222 MADAGASCAR 

A 5 heures de l'après-midi, le général victorieux fut reçu solen- 
nellement avec son armée par la reine, en présence des principaux 
officiers. Sa Majesté était assise sur l'estrade affectée aux grandes 
réceptions. La garde royale, rangée sur deux lignes en carré, à l'Ouest 
de l'estrade, entourait un espace considérable qui fut rempli par les 
deux mille soldats de Ravoninahitriniarivo. Une fanfare, arrivée fort 
à propos trois jours auparavant, célébra, par des airs français, le 
triomphe du vainqueur. 

Malheureusement la fête fut interrompue par un violent orage. En 
un clin l'œil, le camp fut dans un état impossible à décrire. Aussi, 
eûmes -nous le lendemain une exhibition d'un nouveau genre. Le 
temps s'étant remis au beau, chacun s'empressait d'étendre ses har- 
des au soleil. 

Le 30 octobre, la reine fit son entrée solennelle sur la place d'An- 
dohalo àTananarivo, selon le cérémonial usité en pareil cas. 

Il est midi. Trois fois de nombreux canons dont les hauteurs de la 
capitale sont couronnées ont annoncé l'arrivée dans sa capitale de 
Ranavalo-Man j aka. 

La multitude, accourue de tous les points de l'Imerina, est rangée 
avec beaucoup d'ordre dans l'amphithéâtre naturel qui entoure la 
place d'Andohalo, et à peine le grand parasol rouge a-t-il paru que le 
hoby ou murmure traditionnel s'élève de toutes parts. Arrivée au mi- 
lieu de la place, le reine descend de son palanquin sur une pierre 
enfoncée dans la terre, mais qui n'en est pas moins la pierre sacrée. 
Aussitôt, le premier ministre s'écrie : « Ranavalo Manjaka, tompo 
ny tany, la reine Ranavalona, maîtresse de la terre. » A ce cri, ré- 
pondent la voix des canons et l'air de la Reine, joué par trois fanfares. 
Puis, appuyée sur le bras du premier ministre, Ranavalona s'avance 
à pied vers l'estrade. Elle est vêtue d'une magnifique robe de satin 
blanc, richement brodée d'or et doni les longs plis flottants sont re- 
tenus par deux officiers. Une couronne d'or ceint son front. Bientôt, 
elle s'assied majestueusement sur le trône qui lui a été préparé. Au- 
dessus de sa tête, le grand parasol rouge tenu par un officier. Sa 
main est ornée d'un sceptre qui paraît être en ivoire. Le dôme étin- 
celant d'or qui surmonte le trône porte différentes inscriptions, entre 
autres, celle-ci : « Dieu est avec nous. » 

Parmi les personnages qui ont l'honneur de monter sur la plate- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 223 

forme, à côté de la reine, on distingue le premier ministre coiffé d'un 
bonnet de Betsileo et d'une sorte de blouse bigarrée, de la même ori- 
gine. Son costume fait un singulier contraste avec celui des autres 
officiers, tous habillés à l'européenne, en uniforme de général ou de 
maréchal. M. Laborde, consul de France, est à la droite de Sa Majesté. 
En face du trône, un cordon de grenadiers garde l'espace réservé 
aux orateurs. 

Lorsque les préliminaires de la réception furent accomplis, les ha- 
sina commencèrent. Les magistrats, restés en arrière durant le 
voyage, ouvrirent la joute d'éloquence. Les prédicants d'outre-Man- 
che les suivirent. A notre tour, nous vîmes les rangs des grenadiers 
s'ouvrir devant nous. Notre discours, rédigé par un homme expert 
dans le cérémonial et l'étiquette malgaches, était ainsi conçu : 

« Puissiez-vous, Madame, atteindre de longues années, soyez exempte 
de tribulations, vieillissez avec ceux qui vivent sous le ciel. 

« Gomme vous venez de vous promener dans votre royaume et dans 
vos terres, nous sommes joyeux et ravis de vous voir de retour en 
parfaite santé, grâce à la protection divine. Nous venons donc vous 
présenter le « hasina » et le vœu que nous formons en vous l'offrant, 
c'est que Dieu vous protège et que vous vieillissiez avec ceux qui vi- 
vent sous le ciel. » 

Ici l'orateur remet à un officier, qui est là pour la recevoir, la pias- 
tre réglementaire ; puis il continue : 

« Après avoir offert ce hasina qui est un hommage à Votre Majesté 
nous vous adressons une question : Comment allez-vous, Madame? 
Gomment va votre fatigue ? » 

Sa Majesté a daigné répondre : « Tsara hiany, bien. » Alors tous 
les missionnaires, les Frères des écoles chrétiennes et les Sœurs de 
Saint- Joseph-de-Cluny, unissant leurs voix à celle de l'orateur, pro- 
noncent tous ensemble la formule d'usage : 

« Puissiez-vous, Madame, atteindre de longues années ; soyez 
exempte de tribulations, vieillissez avec ceux qui vivent sous le 
ciel! » 

Les luthériens norvégiens ont fait le hasina après nous. Puis vin- 
rent Ips musulmans. 

Aux étrangers succédèrent les officiers chargés de garder Tanana- 
rivo et Ambohimanga. 



224 MADAGASCAR 

Aussitôt les discours terminés les clairons sonnent pour imposer 
silence. La reine est debout, elle va parler. Tous les regards sont 
fixés sur elle ; on prête une oreille attentive. 

La voix de Sa Majesté est claire et vibrante. Après avoir remercié 
les officiers chargés de la garde de Tananarivo et d'Ambohimanga, la 
reine annonce que tout son royaume est en paix. « Par conséquent, 
ajoute-t-elle, soyez sans crainte. Je suis le boulevard de vos biens, 
je suis le boulevard de vos femmes, je suis le boulevard de vos en- 
fants. Et quand je vous dis « ayez confiance », croyez à mes paroles ; 
car je suis la reine qui ne trompe pas {Ayidinantsimamitaka aho). » 
En achevant ces mots, elle agite son sceptre et s'écrie : « N'est-ce pas 
cela, vous tous, (mes sujets) qui vivez sous le ciel? » 

Un formidable izay (c'est cela), part du sein de l'immense multi- 
tude ; les canons grondent, les fanfares sonnent. 

Le premier ministre descendit alors dans l'arène des orateurs et fit 
le hasina, au nom de ceux qui avaient accompagné Ranavalona dans 
son voyage. Il se tourna ensuite vers les soldats et leur dit, en bran- 
dissant son épée^ au-dessus de sa tête : « N'est-ce pas cela, vous les 
cent mille hommes ? » Ce qui provoqua un long cri d'adhésion, sou- 
tenu par la voix des clairons et le roulement des tambours, et donna 
à l'orateur le temps de respirer. 

Remonté sur l'estrade, le premier ministre s'exprime ainsi : « Vous 
avez demandé à danser, en signe de joie. Eh bien, la reine vous le 
permet : dansez maintenant. » 

Nous payâmes notre tribut en agitant nos parasols et nos chapeaux. 
Mais, pour les Malgaches, ce fut une danse véritable, de cinq à dix 
minutes. Il n'y eut pas jusqu'aux vieilles matrones, attachées au ser- 
vice de la reine qui ne se prêtassent à cette cérémonie peu faite pour 
leur âge. L'air national vint mettre fin à ces ébats. A 3 heures, la 
séance était levée. 

M. de Ryschaud, gentilhomme russe, que son goût pour les voyages 
avait amené à Tananarivo et dont la Mission n'oubliera jamais l'ai- 
mable générosité, nous disait en se retirant : « J'ai voyagé dans les 
cinq parties du monde : je suis heureux d'avoir assisté à un spectacle 
aussi intéressant. » 

Il est à remarquer que, dans les discours officiels, pas un mot n'a 
été prononcé à l'adresse des Européens. Il n'y a eu qu'une seule pa- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 225 

rôle au sujet de la prière : « Craignez Dieu, » a dit le premier minis- 
tre. Tous les hommes d'État n'en disent pas autant. » 

Nos lecteurs entraînés par le récit du P. Delbosc à la suite de 
S. M. Ranavalona au pays des Betsileos, n'auraient sans doute qu'une 
idée fort incomplète de cette mission, si, à ce qui en a été dit déjà 
plus haut par le P. Lacombe, ils ne se hâtaient d'ajouter les détails sui- 
vants empruntés encore au rapport du Rév. P. Cazet pour l'année 1874. 

« La mission des Betsileos compte déjà six Pères, deux Frères coad- 
juteurs et trois Sœurs de Saint-Joseph. Fianarantsoa n'est en effet que 
le chef-lieu de ce district. Ambohimandroso près des Bares, Ambohi- 
maha sur la route de Mananjary et Fanjakana ont aussi des mission- 
naires à poste fixe ; et le nombre des localités qui nous appellent 
augmente toujours. Aux Betsileos, tout est à créer ; et il faut nous 
hâter ; car la pression qu'exerce la secte sur ces populations naïves 
et timides serait à peine croyable si nous ne l'avions vue de nos 
yeux. Chacune est comme parquée dans un temple et tenue de s'y 
rendre, absolument comme à la corvée du gouvernement, parfois 
d'une distance de 5 à 6 lieues. Je laisse à penser quel amour in- 
time de la prière doit inspirer une telle pression. Souvent ces pau- 
vres gens se rendent chez les Pères en sortant du temple. Si vous 
leur demandez pourquoi ils viennent de si loin, tous vous répondent 
invariablement : « C'est pour la corvée, » absolument comme pour 
les corvées imposées par leur seigneur ou par la reine. Les mêmes 
punitions sont réservées à ceux qui manquent à l'appel. 

A Fianarantsoa, chef-lieu de la province, la liberté religieuse a été, 
il est vrai, solennellement proclamée, comme loi du royaume, en face 
d'une foule immense, et cette proclamation a laissé une impression 
dont le pays se ressent, et dont notre Mission ne cesse de se réjouir. 
Toutefois de là à une liberté franche, loyale, générale, il y a loin. 

jNous avions presque compté, ajoutait le Rév. P. Cazet, pouvoir vous 
annoncer la prise de possession d'une station importante, celle du 
royaume d'Ikiongo, qui jusqu'ici a toujours refusé de se soumettre 
aux Hovas. Le P. Abinal, dans deux voyages, a déjà noué des rela- 
tions très utiles avec les chefs, mais ceux-ci persistent à poser au Père, 
comme préliminaires de tout arrangement ultérieur, des conditions 
tellement peu en harmonie avec notre profession religieuse et sacer- 
dotale, qu'il n'est pas probable qu'on arrive de si tôt à une solution. 
ii 15 



226 MADAGASCAR 

La Providence demande sans doute, qu'avant d'aller nous fixer sur 
les hauteurs du grand plateau, où réside cette immense population 
de l'Ikiongo, nous nous établissions plus solidement dans la province 
des Betsileos. 

Après ces lignes du Rév. P. Préfet apostolique, nous voudrions pou- 
voir, sans plus de retard, insérer ici ces pages à jamais glorieuses 
pour la Mission, dans lesquelles, M. l'abbé Mouton, a si dignement 
raconté le voyage de Mgr Delannoy au cœur de l'Imerina. Mais quel 
que soit le désir qui nous presse d'arriver au plus tôt à cet endroit le 
plus brillant de notre histoire, nous pensons que nous devons aupara- 
vant, avec le P. Chenay visiter la côte orientale de la Grande Ile, au 
Nord et au Sud de Tamatave, et donner ainsi préalablement une vue 
complète des travaux de nos missionnaires à Madagascar, à l'époque 
de ce voyage. 

Le P. Chenay parle d'abord de la ville de Tamatave. « Cette an- 
née a été bénie de Dieu, écrivait-il au P. Cazet, et nous avons 
eu bien des consolations dans notre ministère. Jamais à Tamatave 
les communions pascales n'ont été aussi nombreuses. Ce progrès 
religieux est dû, en partie, à l'émigration mauricienne. Elle nous a 
valu quelques bonnes familles qui continuent à Madagascar la vie 
chrétienne qu'elles menaient à Maurice. 

Il y a eu aussi des conversions, et nous avons lieu d'espérer que 
le bien continuera . La procession du très Saint Sacrement, et celle 
de l'Assomption, se sont faites avec beaucoup de solennité et de 
recueillement. 

Nous avons pu également cette année établir l'Œuvre de la Pro- 
pagation de la Foi, l'OEuvre de la Sainte-Enfance et le denier de Saint- 
Pierre. 

Les écoles confiées aux Sœurs de Saint- Joseph et aux Frères des 
écoles chrétiennes sont florissantes, et nous n'avons qu'à bénir Notre- 
Seigneur du nombre, des progrès, et du bon esprit de ces chers en- 
fants. » 

Nos lecteurs savent qu'au Nord et au Sud de Tamatave, se trou- 
vent, à deux, quatre, six, huit journées de marche, des ports de mer 
plus ou moins considérables, et où résident des négociants européens. 
Bien des fois le Préfet apostolique avait été sollicité soit par ces né- 
gociants, soit par les Malgaches catholiques qui sont dans ces villes, 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 227 

de leur porter les secours de la religion. Mais quelque légitimes que 
fussent ces désirs, le défaut de personnel ne lui avait pas permis de 
les satisfaire. Le P. Chenay alla enfin combler leurs vœux. 

Et c'est de cette visite qu'il rend compte en ces termes au P. Préfet 
apostolique. 

« Je vous parlerai d'abord, écrit-il, du voyage du Sud. J'ai visité 
successivement Mahanoro, Mahéla, Mananjary, Andevoranto et quel- 
ques autres points moins importants. 

Voici en résumé la situation de Mahanoro sous le rapport reli- 
gieux : il y a une centaine de catholiques, qui insistent pour avoir un 
Père au milieu d'eux ; plusieurs centaines d'esclaves qui appartien- 
nent à des catholiques, et qui, par l'influence de leurs maîtres, pour- 
raient facilement être initiés à nos saints mystères; enfin beaucoup 
de Betsimisaraka. Ces derniers détestent l'hérésie dont ils ne reçoi- 
vent que des vexations. On les force d'aller au temple protestant ; 
c'est une corvée sanctionnée par une bastonnade pour ceux qui man- 
quent au prêche ; les récidivistes sont condamnés en outre à marcher 
sur les genoux et sur les coudes dans un marais, ayant de l'eau fan- 
geuse jusqu'au cou ; et quelquefois au-dessus de leur tête, c'est ce 
qu'on appelle « piler le marais ». Cette cérémonie, qui est assaison- 
née de coups de fouet, se pratique aussi à Mahéla, à Mananjary, etc. 

Dernièrement le gouverneur Rainisopay avait invité à dîner une 
quinzaine de négociants. M. Maugras, capitaine de YAgricola, qui se 
trouvait avec eux, a plaidé chaleureusement notre cause. « Je 
compte, a-t-il dit au gouverneur, sur votre esprit de justice et de 
loyauté, pour obtenir de vous pleine et entière liberté et protection 
en faveur des Malgaches qui voudraient embrasser le catholicisme. 
Je vous demande en outre un terrain pour y bâtir une église. — 
Tant que je serai gouverneur de Mahanoro, a répondu Rainisopay, 
jp. protégerai également le catholicisme et le protestantisme ; et je 
promets de donner pour la construction de l'église le terrain que le 
Père choisira. » 

De son côté, M. Fourbon nous offre un grand magasin qui pourra 
d'abord nous servir d'église provisoire, et avec quelques réparations, 
il nous sera facile d'en faire l'église définitive. Ce magasin se trouve 
très bien placé près d'un camp de deux cents esclaves qui veulent 
être catholiques. 



228 MADAGASCAR 

iMahéla. — Nous arrivâmes à Maliéla le 5 novembre. A notre dé- 
barquement, on nous annonce que M. Liger père est gravement ma- 
lade. Nous allons immédiatement le visiter; le lendemain 6, je le con- 
fesse; je lui porte le saint Viatique et lui donne l'extrême-onction et 
le scapulaire. Depuis ce moment jusqu'à celui de sa mort, qui arriva 
vers midi, M. Liger ne s'est plus occupé que de Dieu, redisant les 
pieuses aspirations que je lui suggérais, baisant de lui-même avec 
amour l'image de Jésus crucifié. M. Liger, vous le savez, s'était cons- 
tamment montré l'ami de la Mission, et lorsque le P. Fournel et le 
P. Chanson s'établirent à Mahéla, il seconda leur zèle de tout son 
pouvoir, pendant leur trop court apostolat ; aussi Notre-Seigneur 
semble avoir voulu l'en récompenser en m'envoyant à Mahéla juste 
pour l'aider à mourir saintement. 

Mananjary . — La population de Mananjary est composée en grande 
partie d'Antambahoaka, d'Antaimoro, etc. On les dit plus énergiques 
que les Betsimisaraka ; les enfants sont nombreux. Le sud de Masin- 
drano, Mamorano, Fararano, Matatanana passe pour un pays très peu- 
plé, et, au jugement des négociants qui y vont souvent, il y aurait 
là des dispositions pour la vérité. 

Andevoranto. — Andevoranto continue à avoir sa réunion catholi- 
que. C'est Marie, pauvre petite esclave, qui en est l'âme. Elle fait 
chanter des cantiques et réciter le chapelet, et elle enseigne le caté- 
chisme. Chaque dimanche une vingtaine de personnes se réunissent 
dans la case de la princesse Juliette. Afmon passage, je les ai félici- 
tées et fortement encouragées à persévérer . Daigne Notre-Seigneur, 
qui a bien voulu conserver ce petit grain de sénevé, dans un terrain 
aussi ingrat, le faire germer et fructifier ! 

Voici quel a été le résultat de mes excursions au sud : 147 bap- 
têmes de petits enfants ; 64 baptêmes d'adultes ; 120 confessions, 80 
communions, 3 mariages, 2 extrêmes-onctions, 1 communion en via- 
tique. 

Il me reste, mon Révérend Père, à vous dire quelque chose de 
mon voyage au nord de Tamatave. 

A Foulpointe, M clle Julie fait chaque dimanche une petite réunion 
d'une dizaine de personnes ; cette réunion a eu pour résultat de pré- 
parer ces personnes au baptême. Et je dois le reconnaître, nulle part 
je n'ai trouvé les catéchumènes aussi bien instruits. Parmi ceux qui 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 229 

se sont confessés et ont communié, j'ai eu la consolation de voir Sta- 
nislas Rakotavoalavo, petit-fils du gouverneur. 

Fénérive a, sous tous les rapports, plus d'avenir que Foulpointe ; 
M. Soumagne, vice-consul de France à Tamatave, a obtenu la con- 
cession d'un terrain pour une église catholique. Ce terrain me paraît 
bien situé sous le double rapport de la salubrité et de la proximité 
des villages. Les chrétiens y sont nombreux, mais hélas ! ils se res- 
sentent plus encore qu'ailleurs de l'absence du missionnaire, et les 
postes du sud me paraissent bien mieux disposés que ceux du nord. 
Dans ces derniers, il y a eu 44 baptêmes de petits enfants, 13 baptê- 
mes d*adultes, 17 confessions, 12 communions, 1 mariage. 



CHAPITRE XXIV 

Monseigneur Delannoy évêque de Saint-Denis à Madagascar. 

(1875.) 



Les intéressantes lettres de M. l'abbé Mouton, sur le voyage de 
Mgr Delannoy à Madagascar au mois d'août 1875, feront tous les frais 
du présent chapitre. Ceux qui liront ces pages, écrites au jour le jour 
par M. l'abbé Mouton, avec un si incontestable talent, n'auront pas 
de peine à reconnaître en leur auteur un ami tout dévoué des mis- 
sionnaires de Madagascar, et un admirateur trop bienveillant de leur 
œuvre. Ils se tromperaient néanmoins s'ils pensaient que la bienveil- 
lante admiration du vicaire général de Mgr Delannoy l'eut poussé à 
altérer quelque peu la vérité en notre faveur, soit par aveuglement 
involontaire, soit par tout autre sentiment, indigne de son esprit si 
éclairé et si droit. 

On se rappellera d'ailleurs que dans ce qu'il raconte, il ne parle 
pas tant en son nom qu'au nom du prélat distingué à qui il servait 
de compagnon de voyage, et sous les yeux duquel sont passées tou- 
tes ses lettres, avant d'être livrées à la publicité. C'est donc en quel- 
que sorte un double témoignage, digne de toute confiance, si glorieux 
qu'il soit pour nous, que le témoignage rendu dans ce chapitre, par 
l'auteur du voyage de Mgr Delannoy à Madagascar, aux missionnaires 
de la Compagnie de Jésus sur la Grande Ile. A ce titre et à bien d'au- 
tres, il ne pouvait être question en un ouvrage comme celui-ci, 
d'omettre ces lettres ou de n'en donner que des extraits de médiocre 
étendue. Voilà pourquoi, les rapportant presque dans leur intégrité, 
nous en avons composé un chapitre tout spécial, qui sera lu du reste 
avec le plus vif intérêt. 



MADAGASCAR, SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 231 



Première lettre 

« Partis de Saint-Denis, à bordVde la Rance, dans la soirée du 10 août, 
et poussés, dès le lendemain, par une forte brise, nous arrivions en 
rade de Tamatave dès le vendredi, à 11 heures du matin. 

Nous avions à notre bord les RR. PP. de la Vaissière, supérieur de 
la Mission, Ailloud, curé de l'église de l'Immaculée-Conception, à 
Tananarivo, M. Soumagne, consul français à Tamatave, et le jeune 
Radilofera, fils du premier ministre de la cour malgache, qu'accom- 
pagne un jeune Hova, son secrétaire ; il revient dans sa famille, après 
un séjour de plusieurs années en France. Ce jeune homme, d'un es- 
prit intelligent, et surtout pratique et sérieux, catholique convaincu, 
n'a pas seulement appris la langue de notre patrie, il en a étudié 
l'histoire, les mœurs, la civilisation; il a apprécié les avantages que 
son pays trouverait à y participer un jour. Après avoir été reçu, 
avant son départ d'Europe, par le maréchal de Mac-Manon et le Sou- 
verain Pontife, il retourne à Madagascar, plein d'admiration et de 
reconnaissance pour la France et pour Rome. 

J'ai tenu à vous donner ces détails, parce qu'un jour peut-être ce 
jeune homme, appelé à exercer des charges importantes à la cour des 
Hovas, contribuera efficacement à la prospérité et à la véritable 
grandeur de son pays. Il descendit d'abord à terre avec M. le consul 
français, et chacun d'eux fut reçu avec les honneurs dus à son rang. 

On avait fixé à 3 heures la réception de Mgr Delannoy. Bien 
que le temps eût été pluvieux toute la matinée, une foule considé- 
rable, composée de traitants de Tamatave, de créoles et aussi de 
Malgaches, que l'on distinguait parfaitement à la blancheur de leurs 
lambas, couvrait la plage bien longtemps à l'avance. 

A3 heures, une procession, conduite par les RR. PP. Faure et 
Chenay, directeurs de la mission de Tamatave, auxquels s'étaient 
joints les PP. de la Vaissière et Ailloud, déjà descendus àterre, arriva 
sur le quai pour recevoir Sa Grandeur et la conduire, croix en tête et 
bannières déployéas, à l'église de Tamatave. Au même instant, Mon* 
seigneur descendait dans une embarcation où avaient pris place, à 
côté de nous, M. Esnault, commandant de la Rame, homme de cœur 



232 MADAGASCAR 

et d'esprit, qui avait été, pendant toute la traversée, d'une politesse 
et d'une bonté exquises à notre égard, et deux officiers du bord, tous 
trois en grande tenue. 

La Rancc avait tous ses mâts pavoises ; un bâtiment anglais, au 
mouillage, avait pareillement arboré ses couleurs et ses pavois. Tan- 
dis que nous nous avancions ainsi vers la plage, couverte d'une mul- 
titude de peuple, le canon du bord retentissait majestueusement, et 
annonçait à la Grande Terre (Tany-Bé) qu'un évêque catholique ve- 
nait la visiter au nom du Seigneur. 

M. Soumagne, consul français, se présenta le premier pour com- 
plimenter Monseigneur, et le fit en des termes pleins de noblesse et 
d'à-propos. 

Monseigneur lui répondit qu'il était heureux, en mettant le pied sur 
ce rivage, d'y trouver la France représentée, et de voir qu'à Mada- 
gascar, comme à toutes les extrémités du monde, elle se fait un de- 
voir d'honorer la religion catholique ainsi que ses ministres. 

Le jeune Radilofera s'avança ensuite pour complimenter Monsei- 
gneur au non des autorités malgaches et des catholiques indigènes 
tout à la fois. Je crois que vous serez heureux de connaître textuelle- 
ment ces paroles ; elles justifieront, j'espère, ce que j'ai dit tout à 
l'heure des bonnes qualités de ce jeune homme et des espérances 
qu'il fait concevoir : 

« Monseigneur, après avoir longtemps et ardemment désiré de voir 
un évêque catholique descendre sur notre terre de Madagascar, voici 
enfin nos vœux satisfaits, et notre patrie est honorée de votre pré- 
sence. Je parais devant vous comme représentant de l'autorité mal- 
gache et des chrétiens. Je suis heureux de pouvoir offrir à Votre 
Grandeur, en leur nom, nos hommages les plus respectueux et les 
plus affectueux. Soyez le bienvenu! vous dirons-nous, selon le style 
de la politesse malgache ; soyez protégé de Dieu ! que votre séjour 
au milieu de nous vous soit agréable! Quant à nous, Monseigneur, 
nous ne pouvons vous exprimer assez la joie et la reconnaissance de 
nos cœurs. » 

Monseigneur répondit que les hommages qui lui étaient offerts au 
nom des autorités de Madagascar ne pouvaient lui être présentés 
d'une manière plus honorable que par le fils du premier ministre ; 
que la chrétienté naissante de Madagascar ne pouvait elle-même avoir 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 233 

d'organe plus autorisé qu'un jeune homme dont la foi était aussi 
éclairée que sincère et profonde. « C'est au nom de vingt à vingt- 
cinq mille fidèles que vous venez de me parler, continua Sa Grandeur; 
je me reporte par la pensée au temps où la France ne comptait qu'un 
pareil nombre de chrétiens ; c'était alors un pays presque barbare. 
Eh bien, vous venez de le visiter; vous avez admiré ses grandeurs, 
toutes ses gloires. Or, ce qui a fait la France si grande, c'est avant 
tout la religion catholique, témoin ce mot d'un historien protestant: 
« Les évêques ont fait la France, comme les abeilles composent une 
ruche. » J'offre à Dieu les vœux les plus sincères pour cette grande 
île, et je crois n'en pouvoir former de meilleurs pour sa prospérité 
que de souhaiter qu'elle devienne bientôt une terre catholique. » 

Le cortège se mit ensuite en marche pour se rendre à la résidence des 
PP. Jésuites. Le parcours de dix minutes environ qui nous en sépa- 
rait était agréablement décoré de tentures et de feuillages. La chapelle 
des Pères, quoique assez spacieuse, était devenue beaucoup trop 
petite pour la foule qui s'y précipitait. Monseigneur donna la béné- 
diction du Saint Sacrement, et, bien que fatigué de la traversée, il 
ne put s'empêcher d'adresser quelques mots à cet auditoire avide de 
l'entendre, et lui dire combien il rendait grâces au Ciel de trouver 
sur cette terre, naguère encore toute païenne, un temple catholique, 
et de pouvoir bénir, sur ces bords africains, les enfants de la France, 
et tout spécialement ceux de son cher diocèse de Bourbon. 

Pendant qu'il parlait, les canons de la batterie de Tamatave ton- 
naient avec éclat et saluaient par quinze salves l'évêque catholique 
de Saint-Denis. A la sortie de l'église, nous trouvâmes une compagnie 
de soldats malgaches et une musique; le gouverneur de Tamatave, 
ayant appris que Sa Grandeur se proposait de lui rendre visite, les 
avait envoyés pour lui faire escorte. Nous nous rendîmes donc, ou 
plutôt l'on nous transporta sur des tacons (sorte de palanquins), chez 
M. le gouverneur, en compagnie de M. le consul français, des RR. PP. 
de la Vaissière, Ailloud, Faure et Chenay. Le fonctionnaire hova, 
entouré de ses officiers et de sa garde, nous reçut dans l'hémicycle 
ou enceinte du fort qui sert de cour d'honneur. Quand nous eûmes 
salué, en entrant, le drapeau des Hovas, on joua, après l'air national 
des Malgaches, l'air national de la France; puis le gouverneur nous 
introduisit dans ses appartements et nous offrit divers rafraîchisse- 



234 MADAGASCAR 

ments avec la meilleure grâce. On porta successivement la santé de 
la reine, du premier ministre et de Monseigneur. Sa Grandeur porta, 
à son tour, celle du gouverneur, en le remerciant de nouveau de 
l'accueil si solennel et si honorable qui lui était fait de la part des 
autorités malgaches. 

Nous fûmes ramenés à la résidence, par ordre du gouverneur, avec 
le même cérémonial et la même escorte. 

Dans la soirée, Monseigneur rendit également visite à MM. les 
consuls de France et d'Angleterre, et à la princesse Juliette, dont le 
dévouement à la France et à la mission catholique est aussi sincère 
qu'actif et intelligent. 

La journée était finie, Monseigneur n'avait qu'à se féliciter d'un 
accueil si sympathique de la part de tous. 

Le lendemain samedi, ce nous fut une diversion très agréable 
d'assister, avec MM. les consuls de France, d'Angleterre et des États- 
Unis, à la distribution des prix des Frères des écoles chrétiennes. 
Nous eûmes ainsi occasion de constater à Madagascar, comme à 
Bourbon, l'importance et l'efficacité des services rendus par ces 
laborieux et dévoués éducateurs de la jeunesse. 

Le lendemain dimanche, jour de l'Assomption, Sa Grandeur célé- 
bra la messe, et adressa, après l'Évangile, à la nombreuse assistance 
qui remplissait l'église, des paroles qui firent la plus profonde et la 
plus heureuse impression. Monseigneur rappela aux Européens et aux 
créoles résidant à Tamatave, qu'ils n'avaient point été amenés sur 
cette plage idolâtre sans un dessein particulier de la Providence, et 
qu'ils devaient, à l'exemple des anciens colons français du Canada et 
des Irlandais des États-Unis, se faire, par leur conduite, leur in- 
fluence, leurs paroles et leurs prières, les propagateurs de l'Évangile 
et les missionnaires de la véritable civilisation. 

Sa Grandeur donna ensuite le sacrement de confirmation à une 
soixantaine de personnes environ. 

A l'issue de la cérémonie, les nuages et les brouillards de la veille 
s'étaient dissipés comme par enchantement, et ainsi une magnifique 
procession, à laquelle toute la population assistait, heureuse et fière 
de suivre et de contempler un évêque, put se déployer à travers les 
rues et le long de la plage. Rien n'était plus touchant pour nous 
que d'entendre, sur cette terre il y a si peu de temps encore complè- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 235 

tement idolâtre, retentir les louanges de la Reine du Ciel, tour à tour 
dans la langue de l'Église et dans l'idiome si harmonieux et si mu- 
sical des Hovas. Bannières et oriflammes, aussi bien que chants et 
musique, rien ne manquait à la grâce et au charme' de cette proces- 
sion, et l'on se serait cru, selon la remarque de Monseigneur, à 
Bourbon, ou plutôt sur la terre de France. 

A midi, une gracieuse invitation des Pères avait réuni, à la 
résidence, autour de Sa Grandeur, MM. les consuls de France et 
d'Angleterre. 

Dans l'après-midi, nous avions, comme la veille, une véritable 
satisfaction, en assistant, avec une très nombreuse réunion, et en 
compagnie de MM. les consuls, à la distribution des prix chez les 
Sœurs de Saint-Joseph. Même surprise et même remarque que chez les 
Frères; ces femmes admirables, comme aimait à le proclamer Mon- 
seigneur, apportent à cette terre lointaine, dans les plis de leur robe, 
au prix de mille sacrifices et de mille fatigues, tous les biec faits de 
la civilisation et tous les trésors du Ciel. 

Bref, nous sommes plus que satisfaits de tout ce que nous avons 
vu à Tamatave, et nous nous préparons à partir demain, remplis de 
confiance et d'ardeur, pour Tananarivo. 

Ce matin, lundi 16, l'horizon s'éclaircit de plus en plus et le temps 
promet d'être beau pour notre caravane. Monseigneur reçoit à 
l'instant même, du gouverneur de Tamatave, une très aimable invi- 
tation à dîner pour lui et ses compagnons de voyage. Voici la 
traduction littérale de cette pièce, qui prouve en même temps la 
bienveillance avec laquelle les autorités malgaches ont accueilli 
Sa Grandeur : 

« Tamatave, Î6 août 4875. — A Monseigneur Delannoy et à ses 
compagnons : 

« Monseigneur, voici ce que j'ai à vous dire : Puisque, avec l'aide 
de Dieu, vous êtes arrivé en bonne santé à Tamatave, dans le 
royaume de Ranavalo Manjaka, reine de Madagascar, nous venons 
vous inviter à dîner à la batterie demain, à 3 heures de l'après- 
midi. 

« Vivez heureux, Monseigneur 

« Ainsi dit : Rainifiringa, quinzième honneur, officier du palais 



236 MADAGASCAR 

Rainitavy, treizième honneur, aide de camp du premier ministre 
et commandant en chef, ainsi que les officiers et les juges. » 

Notre temps était rigoureusement calculé et compté ; Monseigneur 
ne pouvait accepter cette invitation si polie et si cordiale. Il s'em- 
pressa d'écrire au gouverneur pour le remercier et le prier d'excuser 
son refus. A la réception de cette lettre, le gouverneur se rendit 
à la résidence : c'était pour rendre à Monseigneur, avant son départ, 
sa visite officielle, et en même temps lui exprimer son regret de la 
nécessité qui obligeait Sa Grandeur de partir, et le privait ainsi de 
l'honneur de la recevoir; mais il espérait qu'à son retour, Monsei- 
gneur voudrait bien le dédommager, en se rendant du moins alors 
à son invitation. On ne pouvait se refuser à des instances si réitérées 
et si sincères. Monseigneur promit donc de le satisfaire. Le gouver- 
neur est un homme intelligent, comme le sont en général les Hovas. 
Il a passé dix ans en Europe, comprend passablement le français, 
parle anglais très correctement, et a même quelque connaissance 
des langues classiques. 

Le chef hova, voulant pousser juqu'au bout la courtoisie, a fait 
savoir à Monseigneur qu'il a expédié des estafettes sur toute la route 
pour annoncer l'arrivée de Sa Grandeur. De plus, selon la coutume 
malgache, il lui a envoyé, à titre de présents, quantité de volailles 
de toute espèce. 

Tout à l'heure, à l'envi du gouverneur, un riche propriétaire, qui 
a des pacages à une dizaine de lieues de Tamatave, sur la route 
que nous devons suivre, est venu offrir à Sa Grandeur ni plus ni 
moins qu'un bœuf. Si notre itinéraire d'ici à Tananarivo nous pro- 
met douze jours de désert, du moins, comme vous le voyez, nous 
avons l'espoir ie ne pas manquer de vivres et de provisions.» 



Deuxième lettre 

« Tananarivo le 25 août 1875. 

«Nous partions de Tamatave le lundi 16 août, dans l'après-midi. Les 
consuls de France et d'Angleterre étaient venus saluer Sa Grandeur 



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SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 237 

au moment du départ. Notre consul voulut même nous accompagner, 
avec plusieurs traitants, jusqu'à une grande lieue de Tamatave. 

Nous commençons par descendre pendant trois jours vers le Sud, 
longeant constamment la côte, entre des lacs marécageux d'un côté 
et la mer de l'autre. Cette zone intermédiaire se compose d'assez 
bons pâturages parsemés, dans toute leur étendue, d'ombrages et de 
bouquets d'arbres qui lui donnent un aspect des plus gracieux ; mais 
ce n'en est pas moins, à cause des eaux stagnantes, le quartier géné- 
ral de la lièvre. 

Le mercredi soir, nous arrivions à Andevoranto, gros village situé 
près de l'embouchure de l'Iaroka, et rendu célèbre par la mort de 
M. de Solages, Préfet apostolique de l'île Bourbon. 

Nous fûmes très consolés de pouvoir profiter du temps qui nous 
restait, avant la tombée de la nuit, pour visiter sur la plage le lieu 
solitaire où l'on assure que reposent les restes de cet apôtre intré- 
pide qui, en 1832, avait abordé sur cette côte inhospitalière pour por- 
ter ensuite l'Évangile au cœur du pays Nous ne trouvâmes, en 

cet endroit, à côté d'une case abandonnée, qu'une croix de bois dans 
un petit enclos. C'est là, dit-on, que, gardé à vue par les ordres de 
Ranavalona I, qui voulait absolument lui fermer les portes de la 
capitale, il mourut dévoré par la faim et les fièvres du pays, ou peut- 
être même victime du poison. Cependant, à différentes reprises, les 
RR. PP. Jésuites, héritiers des généreux desseins de M. de Solages, 
ont fait faire des recherches sur le terrain, afin de découvrir sa pré- 
cieuse dépouille ; mais ils n'ont pu jusqu'ici y parvenir. Un sombre 
mystère continue d'envelopper la tombe de M. de Solages, ainsi que 
sa mort sur laquelle on n'a rien de très précis. 

En nous agenouillant sur ce rivage pour honorer d'un pieux sou- 
venir cet illustre apôtre, nous demandions à Dieu de glorifier un jour 
la cendre d'un si magnanime soldat de l'Évangile, et de faire revivre 
à jamais, dans la mémoire des hommes, celui à qui l'on avait cruel- 
lement refusé de vivre sur une terre à laquelle il venait prodiguer 
tous les biens de la vie future et de celle qui nous y conduit. 

A partir d' Andevoranto, l'itinéraire pour Tananarivo change com- 
plètement de direction et d'aspect ; c'est une ascension de huit à dix 
jours en ligne droite, vers l'Ouest, à travers un amphithéâtre non in- 
terrompu de montagnes ou de mamelons superposés et coupés à cha- 



238 MADAGASCAR 

que instant par des rivières torrentueuses toujours sans pont, à 
moins qu'elles ne soient infestées par des caïmans. Quand ces cours 
d'eau sont trop profonds ou grossis par les pluies, il faut, comme 
nous avions déjà fait plusieurs fois pour les lacs et rivières de la 
côte, les passer en pirogues, c'est-à-dire dans d'étroites embarca- 
tions faites d'un seul tronc d'arbre, et où la moindre distraction peut 
faire perdre l'équilibre et chavirer. 

Tananarivo forme, pour ainsi dire, le point central et culminant de 
ce système et de cet entassement continu de monticules et de plates- 
formes dont je viens de parler. Figurez-vous, pour y arriver, des sen- 
tiers impraticables et faits, ce semble, pour dérouter les voyageurs 
plutôt que pour les conduire : ici des escarpements et des précipices, 
là des trous et des fondrières qui deviennent des lacs de boue à la 
moindre pluie, et vous aurez une idée de la route royale qui mène à 
la capitale des Hovas. Le plus souvent, ce n'est qu'un étroit sentier 
sur lequel cependant se pressent et se foulent une multitude de pié- 
tons à moitié nus et armés de la sagaie : ils montent ou ils descen- 
dent avec de lourds fardeaux soit pour Tananarivo, soit pour Tama- 
tave, car ici tous les transports se font à dos d'homme et à force de 
bras. Quelquefois encore des files interminables de bœufs, qui se 
rendent à la côte pour l'embarquement, et auxquels il faut pénible- 
ment disputer le passage, se présentent à la traverse et compliquent 
l'embarras. 

Mais la partie la plus fatigante et la plus périlleuse de ce voyage, 
c'est la traversée de la forêt de l'Alamasaotra, qui dure trois jours. 
Nous avons eu six heures d'une pluie à verse lorsque nous étions au 
plus épais de ses impénétrables défilés : c'était affreux, et des Euro- 
péens ne s'en tireraient peut-être pas ; mais, grâce à nos porteurs, 
nous fûmes tout surpris, en dépit des heurts à droite et à gauche con- 
tre les arbres, d'en sortir sans accident. 

Il faut avouer que ces porteurs sont d'une force et d'une agilité in- 
comparables. Avec un voyageur sur les épaules, ils marchent, cou- 
rent, sifflent et chantent, et cela souvent pendant cinq ou six heures 
consécutives, sans s'arrêter un seul instant. Il est à croire que de pa- 
reils hommes, s'ils étaient disciplinés et formés aux exercices mili- 
taires, feraient de remarquables soldats, et je doute que les courriers 
des Persans, si célèbres dans l'histoire ancienne, eussent plus souple 
jarret. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 239 

Le Rév. P. de la Vaissière, l'intrépide et infatigable directeur de no- 
tre caravane, savait mettre de l'ordre dans ce régiment d'un nouveau 
genre, et réussissait parfaitement à nous installer dans la case du 
village réputée la plus confortable ; il n'avait pas, toutefois, le secret 
de nous y mettre à l'abri des incursions nocturnes de toute une 
armée de rats, et des morsures plus qu'incommodes d'insectes su- 
ceurs et parasites de plusieurs espèces. Mais l'on oubliait facilement 
le lendemain ces épisodes et ces incidents, qui avaient, du reste, le 
précieux avantage de nous égayer. 

Presque tous les jours, d'ailleurs, nous avions sous les yeux une 
scène pittoresque et intéressante : c'était la visite faite à Sa Gran- 
deur par les chefs de village, qui, prévenus de la part du premier 
ministre, venaient la haranguer et lui offrir des présents. Mais j'aurai 
occasion de revenir plus tard sur ce cérémonial. 

Le lundi 23 août, nous étions entrés dans la province de l'Ëmirne, 
dont le sol rougeâtre et les collines complètement déboisées sont 
d'un aspect sévère. 

Le mardi 24, nous approchions de Mantasoa, localité justement cé- 
lèbre, à 8 lieues de Tananarivo, et où se trouve la campagne de 
M. Laborde, consul français. C'était autrefois une ville ouvrière, une 
sorte de grand atelier national élevé par le génie d'un seul homme. 
Il y avait improvisé, comme par enchantement, l'application des 
principales inventions et industries modernes, jusqu'à la verrerie et 
à la fonderie des canons. Un acte du plus aveugle vandalisme, ins- 
piré à Ranavalona I par sa peur excessive de l'étranger, replongea 
tout à coup dans le néant une si magnifique création. Aujourd'hui, il 
n'y a plus que des ruines, mais des ruines pleines de majesté et de 
grandeur, comme celles de ces cités antiques dont les débris immor- 
tels semblent pleurer avec nous, selon l'expression du poète, et nous 
instruisent mieux que les pages d'histoire les plus éloquentes. 

Nous étions encore à 1 lieue de Mantasoa lorsque nous vîmes 
arriver à notre rencontre, porté en filanzana,\e Rév. P. Finaz. Il avait 
été député par le Rév. P. Cazet, Préfet apostolique et Supérieur de la 
mission de Madagascar pour venir au-devant de Sa Grandeur et lui 
faire une première réception dans la province de l'Émirne. Il était 
également chargé de nous faire les honneurs de la campagne de 
M. Laborde. On ne pouvait faire un meilleur choix pour ce double 



240 MADAGASCAR 

office que celui de ce vétéran, blanchi par ses labeurs et par ses mé- 
rites bien plus que par ses années. Il allait servir de guide et d'intro- 
ducteur au premier évêque catholique qui eût encore paru dans cette 
contrée, et c'était lui qui autrefois, en qualité de préfet apostolique, 
en avait le premier franchi la frontière, interdite aux missionnaires 
catholiques sous les peines les plus sévères, et y avait célébré la 
première messe. Ajoutez que c'était dans la maison même où il était 
chargé de nous recevoir, que ce fait mémorable s'était passé vingt 
ans auparavant. Quand il fut arrivé à quelques pas de Sa Grandeur, 
il se fit descendre de tacon et se jeta à ses pieds pour recevoir sa bé- 
nédiction. Monseigneur s'empressa de le relever et l'on s'embrassa 
avec effusion. 

Nous remontâmes en tacon jusqu'à la campagne de M. Laborde. 
Bientôt arrivèrent au-devant de nous, enveloppés dans leurs lambas 
éclatants de blancheur, les catholiques de Mantasoa et des environs : 
c'étaient les premiers que nous rencontrions dans la province 
d'Emirne, et, de part et d'autre, nous éprouvâmes un sentiment de 
joie et une impression de bonheur difficiles à rendre. Ils furent en- 
chantés de pouvoir nous faire cortège jusqu'à la campagne de M. le 
consul : nous entrâmes avec eux dans la chapelle, qui rappelait au 
P. Finaz le touchant souvenir que j'ai évoqué tout à l'heure. Mon- 
seigneur leur adressa quelques paroles de remerciement et d'édifi- 
cation interprétées immédiatement par le P. Finaz, et ils firent en- 
tendre à nos oreilles, pour la première fois sur la terre d'Emirne, les 
chants harmonieux de leurs pieux cantiques. 

Le soir, nous étions assis à une table des mieux servies, et nous 
retrouvions la France, avec une hospitalité digne d'un grand sei- 
gneur, au lieu de la simple natte étendue par terre qui, depuis dix 
jours, nous servait de chaise, de table et de lit tout à la fois. 

Le lendemain, nous célébrâmes tous le saint sacrifice de la messe ; 
outre qu'il y avait dix jours que nous étions privés de cette faveur, 
la pensée que nous touchions heureusement au terme de notre 
voyage et que nous offrions l'auguste victime à la même place où elle 
avait bien voulu s'immoler pour la première fois sur cette terre ido- 
lâtre, nous pénétrait d'une dévotion reconnaissante. 

Vers 9 heures, notre caravane se remit en route. Tous nos 
hommes étaient remplis d'ardeur et montraient une humeur plus jo- 



SES HABITANTS ET, SES MISSIONNAIRES 241 

viale encore que de coutume. C'est qu'ils avaient eu quelque part du 
confort dont nous avions joui nous-mêmes. En effet, M. le consul 
français, qui exerce l'hospitalité avec la générosité et la magnanimité 
d'Abraham, avait offert la veille un bœuf à Sa Grandeur, et c'était 
déjà, de sa part, le deuxième cadeau de ce genre depuis que nous 
avions quitté Andevoranto. Monseigneur n'avait pas manqué, cette 
fois comme la précédente, d'associer largement tous nos porteurs au 
partage de la victime. D'ailleurs ils étaient fiers de pouvoir nous 
signaler bientôt Tananarivo la Grande. En effet nous ne tardâmes 
pas à découvrir au loin, assiso comme un nid d'aigle au sommet de 
ces collines, cette ville mystérieuse qui, semblable à ces majestés 
ombrageuses et jalouses de l'Orient dont tout le génie politique con- 
siste à se rendre invisibles, avait voulu jusqu'ici rester inaccessible 
et, pour ainsi dire, inconnue à l'Europe. 

Bâtie de tous côtés en amphithéâtre, avec deux palais princi- 
paux qui la couronnent, celui de la reine et celui du premier mi- 
nistre, elle présente, à la distance de 3 ou 4 lieues, un aspect 
imposant. 

La magnifique rivière de l'Ikopa, qui, par son confluent avec le 
Betsiboka, porte ses eaux jusqu'au canal de Mozambique, se dé- 
roule à ses pieds comme une riche ceinture ; et les immenses ri- 
zières qui l'entourent de toutes parts fournissent, par leurs produits 
considérables et réguliers, un large tribut à son alimentation. Il y 
avait de cinq à six heures que nos porteurs, ou plutôt nos coureurs, 
nous emportaient à toute vitesse sous un soleil de feu, sans la moin- 
dre pause, et nous venions de franchir enfin la dernière butte ou 
plate-forme qui nous séparait de Tananarivo, pour descendre dans la 
vallée de l'Ikopa. Tout à coup de ces hauteurs nous distinguons 
dans le lointain, sur les bords de la rivière, des groupes considérables 
de personnes qui nous paraissaient en habits de fête : c'était le Rév. P. 
Cazet qui, averti par le Rév. P. de La Vaissière de l'arrivée prochaine 
de Monseigneur, venait au-devant de lui, en compagnie de plusieurs 
autres Pères, des élèves de l'école des Frères, de ceux de l'école 
apostolique et d'un bon nombre de chrétiens des environs, afin de 
préluder, pour ainsi dire, par cette réception plus familière, à la 
grande solennité du lendemain. Quel sympathique et cordial accueil 
de la part de l'excellent P. Cazet et de tous les siens ! Quels éclairs de 
« 10 



242 MADAGASCAR 

joie et de bonheur sur le front de tous ces chrétiens et de tous ces en- 
fants ! comme le cri de : Vive Monseigneur ! s'échappait avec énergie 
et avec amour du fond de leurs âmes émues ! Combien ils étaient 
heureux aussi de revoir le P. Ailloud après sa longue absence, et de 
se précipiter dans ses bras, comme des enfants affectueux et recon- 
naissants dans les bras d'un bon père. En un clin d'œil ces essaims 
nombreux d'enfants et de grandes personnes nous enveloppent de 
toutes parts, pour nous accompagner à travers la plaine, jusqu'à la 
maison de retraite des Pères, située une demi-lieue plus loin, au vil- 
lage d'Ambohipou. C'était là que nous devions faire notre dernière 
halte et goûter une seconde fois les douceurs d'un sommeil plus ré- 
parateur, afin de nous préparer aux fatigues et aux émotions du jour 
qui devait suivre. 

Monseigneur était à peine sorti de l'église, qui se trouve attenante 
à la maison des Pères, et où il avait adressé à cette foule, avide de 
l'entendre, quelques bonnes paroles , que M. le consul Laborde, 
accompagné de M. le chancelier Campan, de M. Edouard Laborde, 
ses neveux, et de plusieurs résidents français de Tananarivo, se pré- 
senta pour offrir ses hommages à Sa Grandeur et lui souhaiter la 
bienvenue. Nous fûmes enchantés de faire la connaissance d'un 
homme de tant de mérite et d'honnêteté, et de le remercier des mar- 
ques d'estime et de bienveillance dont il nous avait comblés dès 
avant notre arrivée. On régla l'heure et les principaux détails de 
l'entrée solennelle qui devait avoir lieu le lendemain, et M. le consul, 
ainsi que les Pères de Tananarivo, prirent congé de nous. 

Un grand fait, digne de prendre place au premier rang dans les 
annales de l'Église catholique de Madagascar, se préparait à notre 
insu : une aurore splendide annonça ce jour que le Seigneur allait 
faire et sembla transfigurer ces horizons déjà si beaux. Il avait été 
convenu que, vers 9 heures du matin, le cortège qui devait accom- 
pagner Monseigneur se mettrait en marche pour Tananarivo, située à 
2 milles environ de la campagne où nous avions passé la nuit. 
Longtemps avant le moment fixé, les Pères de Tananarivo, auxquels 
étaient venus se joindre, pour cette circonstance exceptionnelle, tous 
ceux qui occupent les différents postes de la province d'Émirne, 
étaient descendus. 

M. le consul, en grande tenue, escorté de M. le chancelier et de 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 243 

plusieurs autres personnes, arrivait également, et de tous côtés l'on 
voyait les catholiques accourir en foule. 

Voici l'ordre dans lequel on s'avança : nous étions tous, selon la 
coutume du pays, qui a déjà par elle-même quelque chose de grand 
et de majestueux, portés en filanzana ou tacon. Le P. Finaz, si ré- 
véré de tous, catholiques et protestants, et cette fois encore notre 
guide et notre introducteur, ouvrait la marche. Les RR. PP. Ailloud, 
de La Vaissière et Cazet, Préfet apostolique, suivaient. Je venais après, 
précédant Sa Grandeur, qui était portée sur un tacon recouvert de pour- 
pre et orné de franges d'or. Nous étions tous en habit de chœur. 
M. Laborde, derrière Monseigneur, marchait en tête de ceux qui sui- 
vaient le cortège. Deux immenses cordons de procession se dévelop- 
paient devant nous à perte de vue, et serpentaient, comme deux 
ûlets d'argent, à travers les campagnes. On estime qu'il y avait dans 
ce cortège, de dix à quinze mille catholiques. La vue de ces multi- 
tudes, qui, sous la conduite des Pères, espacés de distance en dis- 
tance, s'avançaient majestueusement drapées dans les plis de leurs 
étoffes flottantes [et étincelantes de blancheur, donnait à cette 
scène un cachet de grandeur antique qu'on retrouverait difficilement 
ailleurs. 

Bientôt ce grand spectacle, d'abord muet, s'anima et devint une 
sorte de drame. 

Des chants harmonieux et variés, chants pleins de majesté comme 
ceux de tout un peuple, commençaient à retentir de toutes parts et 
n'étaient suspendus un instant que pour céder la place à de vi- 
brantes et joyeuses fanfares. Cependant nous approchions de la ville, 
et déjà du haut de ses collines, on pouvait contempler cette paci- 
fique armée qui s'avançait. Quand on fut assez près pour apercevoir 
distinctement le palais, qui domine tout le reste, le cortège, confor- 
mément à un usage traditionnel et tout à fait de rigueur chez les 
Malgaches, s'arrêta. Tous ceux qui en faisaient partie descendirent 
un instant de tacon et se découvrirent, tournés du côté de la ville et 
du palais, tandis que l'air de la reine se faisait entendre. 

Nous n'étions encore arrivés qu'aux deux énormes pierres qui in- 
diquent l'entrée de la ville de Tananarivo, et nous commencions seu- 
lement à gravir ses premières rampes. En cet endroit les rues sont 
bordées d'une foule de plus en plus compacte qui permet à peine de 



244 MADAGASCAR 

s'avancer, et les terrasses et les murailles sont couvertes de peuple. 

Toute cette multitude se tient dans l'attitude la plus respectueuse, 
et paraît émerveillée du grand spectacle qu'elle a pour la première 
fois sous les yeux. On entend même des réflexions telles que celle-ci: 
mais cette entrée a quelque chose de plus majestueux que celle de 
la reine. Plusieurs aussi font entendre, à la vue du prélat, le mitse ra, 
petit bruit des lèvres qui indique, chez les Malgaches, le plus haut 
point de la satisfaction. 

Ce peuple sentait juste et comprenait d'instinct la grandeur du ca- 
ractère épiscopal et des honneurs qui lui étaient rendus. Ici ce 
n'était point, comme il se pratique à chaque rentrée de la reine 
dans sa capitale, une sommation de l'autorité qui avait formé le 
cortège et exigeait, avec le tribut de l'honneur, celui du hasina, c'est- 
à-dire de l'argent; mais c'était un triomphe pacifique comme celui 
du Sauveur au jour de son entrée à Jérusalem. Tout y était libre et 
spontané : l'amour et le respect faisaient seuls tous les frais de cette 
grande manifestation. Enfin, après trois heures de marche proces- 
sionnelle, nous touchions à la demeure du fils aîné du premier mi- 
nistre, dont la femme est une chrétienne de beaucoup de mérite et 
d'une grande piété. Là, Monseigneur devait quitter le camail et la 
barrette, afin de se revêtir de la cappa magna et de prendre la mître 
et la crosse. Les appartements étaient remplis d'officiers et de 
grands, de princesses et de dames des premières castes, presque 
tous gagnés par l'influence anglaise au protestantisme officiel, mais 
que le désir de voir de près l'évêque catholique avait attirés. 

Ici nous abandonnons les tacons, et le cortège, à pied mais tou- 
jours processionnellement, se dirige à travers de véritables haies de 
peuple, vers la célèbre place d'Andohalo. C'est sur cette place im- 
mense que se trouve la fameuse pierre sacrée où la reine est couron- 
née et où, au retour de ses voyages, escortée de son armée, de son 
peuple et de toute la noblesse, elle s'arrête un instant sous le grand 
parasol rouge, insigne par excellence de la dignité royale, pour ha- 
ranguer la multitude. 

Quelque chose de semblable, mais dans un ordre plus élevé, allait 
se passer sur ce forum, et, pour montrer combien la religion dépasse 
tout le reste, faire oublier un instant tous ces déploiements de la 
pompe et de la majesté royales. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 245 

Monseigneur traversait cette même place, précédé et suivi d'une 
multitude qui ne pouvait se lasser de contempler sur sa tête, sur 
ses épaules et dans ses mains, ce diadème, cette pourpre et ce scep- 
tre d'un nouveau genre. 

Arrivé à l'extrémité Ouest de la place, à l'endroit où se trouve le 
consulat de France, au-dessus duquel flottait notre pavillon, Mon- 
seigneur monta sur le perron extérieur, qui avait été orné pour lui 
servir d'estrade, et se retournant, la crosse en main et la mitre en 
tête, il s'adressa à cette immense assemblée à l'aide d'un interprète, 
le R. P. Caussèque. Il dit d'abord combien, à la vue de cet empres- 
sement respectueux et sympathique avec lequel il était accueilli, il 
se félicitait d'avoir entrepris un voyage dont on lui faisait oublier 
si tôt les fatigues. 

Il exprima quelle consolation c'était, pour son cœur d'évêque, de 
pouvoir contempler, au sein de la capitale de la grande île africaine, 
ce glorieux étendard de la croix, que plusieurs de ses prédécesseurs 
avaient eu la pensée de venir y planter eux-mêmes. 

Monseigneur encouragea ensuite les catholiques, qu'il compara, 
pour leur ferveur et leur union, aux admirables chrétiens de la pri- 
mitive Église, qui ne faisaient aussi tous qu'un cœur et qu'une âme. 
et qui ravissaient d'admiration les païens eux-mêmes. Il les remer- 
cia de l'édification et de la joie qu'ils lui avaient procurées en ce 
jour, qui serait certainement un des plus riches en souvenirs de 
toute sa vie. 

A la suite de cette allocution, dont les accents, sortis du cœur, re- 
tentirent avec éclat au-dessus de cette foule silencieuse et attentive, 
Monseigneur donna, pour terminer, la bénédiction solennelle. Il était 
1 heure de l'après-midi: la cérémonie n'avait pas duré moins de 
quatre heures. Nous venions d'assister à une scène grandiose et 
émouvante. Toute une ville, en grande partie, païenne ou protes- 
tante, s'était tue d'admiration et d'étonnement en présence d'un 
évêque catholique, suivi de prêtres et de pieux fidèles qui chantaient 
des hymnes et des prières. 

Cette entrée avait été une véritable ovation, un triomphe pour la 
foi catholique, et cette gloire, nous le sentions et nous en étions fiers, 
rejaillissait aussi sur le nom français; car ici Français et catholiques 
sont des mots synonymes, aussi bien qu'Anglais et protestant. On dit : 



246 MADAGASCAR 

« Je suis de la religion des Français ou des Anglais, » pour exprimer que 
l'on est catholique ou protestant, et l'influence des deux peuples est 
nécessairement en proportion de celle de la religion qui les représente. 

N'y avait-il pas eu cependant des vides dans ce cortège ? Où étaient 
ces intrépides soldats de Dieu, les Jouen, les Webber, et autres, qui, 
les premiers, avaient préparé de loin, au prix de tant de sacrifices, 
une si belle et si glorieuse journée? Mais non, ils n'étaient pas ab- 
sents. Il nous semblait les voir penchés au-dessus de nos têtes, as- 
sister au triomphe du haut du Ciel, comme des spectateurs privilégiés. 
C'est dans ces sentiments que nous nous rendîmes de la place d'An- 
dohalo à la résidence de l'Immaculée-Conception, qui n'en est qu'à 
quelques pas. Là, une hospitalité des plus cordiales et des plus em- 
pressées nous attendait. « S'il faut rendre grâces à Dieu en tout temps, 
disait le Rév. P. Cazet à Sa Grandeur pour lui exprimer sa reconnais- 
sance, nous le devons surtout en un pareil jour. » 

Ces paroles ne nous convenaient pas moins à nous-mêmes, et nous 
ne pouvions assez remercier le Seigneur de nous avoir ménagé une 
si grande consolation. 



Troisième lettre, 

« Tananarivo, 2 septembre 1875. 

« Je vous disais, en terminant ma dernière lettre, que l'on commen- 
çait à rendre des visites à Sa Grandeur quelques heures après son 
arrivée à Tananarivo, j'aurais dû ajouter, et à lui offrir des présents. 

Il faut savoir que les Malgaches sont pénétrés d'un sincère et pro- 
fond respect pour tout ce qui porte à leurs yeux le caractère de l'au- 
torité. C'est à ce titre que la reine, les grands ou léhibé, les parents, 
les ancêtres sont pour eux l'objet d'une sorte de culte, et que l'enfant, 
par exemple, appartient à l'aïeul beaucoup plus qu'au père lui-même. 

Or, Monseigneur leur apparaissait marqué du sceau d'une double 
distinction : pour les catholiques, c'était d'abord un Père ; mais, pour 
tous indistinctement, l'éclat de son entrée l'avait placé dans leur es- 
prit à la hauteur de tout ce qu'ils connaissaient de plus relevé dans 
leur organisation sociale. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 247 

Tel est le sentiment qui se traduisit bientôt de tous côtés de la ma- 
nière la moins équivoque et par une foule de témoignages. 

La reine s'empressa de donner l'exemple ; elle députa à Sa Gran- 
deur six honneurs ou officiers chargés de lui offrir, en même temps 
que ses souhaits de bienvenue, le grand présent traditionnel par ex- 
cellence, c'est-à-dire un bœuf, mais un bœuf vraiment royal, qui à 
Poissy n'eût pas manqué d'être couronné. Le premier ministre à 
son tour dépêcha à Sa Grandeur son fils aîné, accompagné de plu- 
sieurs aides de camp, et la harangue se conclut également par un 
bœuf très respectable. Les principaux dignitaires, bien que protestants 
suivirent cet exemple et vinrent faire visite à Sa Grandeur en lui of- 
frant aussi des présents. 

Je ne parle point des catholiques, qui accoururent en foule, avec des 
dons proportionnés à leurs ressources ; bref, pendant tout le séjour 
de Sa Grandeur à Tananarivo, ce fut non pas seulement, comme au- 
trefois pour les Hébreux dans le désert, une pluie de cailles et de 
perdrix, mais une véritable avalanche, le dirai-je..., de bœufs, de 
moutons, de riz, de fruits et de volailles de toute espèce. 

Et que faire de tant de biens à la fois, me demandez-vous ? Ah ! ce 
n'est pas bien difficile, quand on aie cœur généreux et qu'après avoir 
goûté soi-même le plaisir de recevoir de ceux qui sont si heureux de 
donner, on veut savourer à son tour le bonheur de donner et de faire 
des heureux. Il y aura toujours des pauvres parmi vous, a dit Notre- 
Seigneur : cela est vrai à Tananarivo, comme à Bourbon, en dépit de 
la richesse du sol, et ce que Monseigneur recevait d'une main, il le 
donnait de l'autre. Il ne voulait point, par exemple, renvoyer à jeun 
ces chrétiens admirables, ces femmes, ces enfants qui avaient quel- 
quefois fait plusieurs journées de chemin pour jouir un instant de sa 
présence et recevoir sa bénédiction ; et c'est alors surtout qu'on puisait 
largement aux greniers d'abondance et que l'on égorgeait les victimes. 
Cependant, Monseigneur ne voulait point rester en dette de politesse 
avec la reine de Madagascar. Après s'être enquis des us et coutumes 
du pays, il écrivit à la reine, dans le style et selon l'étiquette de la 
cour malgache, pour lui demander audience. Le lendemain, Ra- 
navalona II lui faisait savoir, par plusieurs grands officiers, porteurs 
d'une lettre, qu'elle serait très heureuse de le recevoir le même jour, 
à 4 heures. 



248 MADAGASCAR 

A l'heure indiquée, deux officiers vinrent prendre Sa Grandeur, à qui 
le Rév. P. Cazet, Préfet apostolique, le Rév. P. de la Vaissière et quel- 
ques autres Pères, le docteur Trottet et moi, fîmes escorte, tous por- 
tés en tacon jusqu'au premier poste qui garde les abords du palais. 
Là, deux honneurs nous reçurent, et ce n'est que sur leurs mots d'or- 
dre que s'abaissèrent les baïonnettes croisées qui nous barraientle pas- 
sage. Trois fois la même cérémonie se reproduisit, car il faut franchir 
trois énormes portes avant d'entrer dans la demeure royale, et cha- 
cune d'elles est défendue par une garde nombreuse. Après avoir 
traversé une vaste cour dont les tombeaux de Radama I ev et Rasohe- 
rina font tout l'ornement, et devant lesquels l'usage veut qu'on se 
découvre, nous montâmes un escalier et fûmes introduits dans une 
grand e salle richement décorée et garnie à mi-hauteur d'une galerie 
dorée. 

C'est là que la reine nous attendait, entourée d'un grand nombre 
d'officiers du palais et de nobles en grande tenue, de princesses et de 
dames d'honneur. Ranavalona II, richement habillée à l'européenne, 
était assise sur un grand sopha, la tête ceinte d'un diadème orné de 
pierreries et surmonté d'une aigrette. 

Quand Monseigneur lui eut offert ses hommages, il nous présenta 
à Sa Majesté, qui nous tendit la main à tous. La reine de Madagascar 
n'est pas douée, dit-on, de la facilité d'élocution si naturelle à son 
peuple : elle paraissait d'ailleurs un peu décontenancée en présence 
d'hommages si nouveaux pour elle, et à part quelques mots qu'elle 
nous adressa avec une bienveillance marquée, Sa Grandeur dut faire 
tous les frais de la conversation. Le prélat lui dit entre autres choses 
qui avaient leur portée utile : « Qu'il avait été heureux de constater 
chez ses sujets deux nobles sentiments: le respect de la religion et 
celui de l'autorité... » ajoutant: « Qu'elle pouvait compter en parti- 
culier sur la fidélité et la soumission des catholiques, qui regardent, 
avec saint Paul, l'autorité comme une émanation du pouvoir divin, 
à tel point qu'un protestant célèbre n'a pas craint d'appeler l'Église 
catholique « la plus haute école de respect qui soit au monde ». 

Il espérait donc qu'elle se montrerait toujours favorable à ses su- 
jets catholiques, en leur garantissant de plus en plus le libre exercice 
de leur foi dans ses États. » 

Avant de se retirer, Sa Grandeur, obéissant à un usage qui vous 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 249 

paraîtra sans doute singulier, mais que doivent observer invariable- 
ment tous ceux qui approchent de Sa Majesté, lui offrit le hasina, soit 
la triviale pièce de cinq francs, qu'un grand dignitaire, placé à la 
droite de sa souveraine, en qualité d'interprète, accepta ré vérencieuse- 
ment en son nom. 

La reine nous présenta alors de nouveau la main à tous, et les offi- 
ciers qui nous avaient introduits nous reconduisirent avec le même 
cérémonial que celui qui avait présidé à notre entrée ; les trois pos- 
tes abaissèrent de nouveau devant nous leurs baïonnettes, et nous 
remontâmes en tacon, faisant maintes réflexions sur ce mélange bi- 
zarre de civilisation européenne et de mœurs indigènes, dont ce pa- 
lais nous offrait l'image ou nous rappelait le souvenir. Cet édifice a 
une physionomie assez classique, et avec son triple étage de galeries, 
ferait bonne figure même à Paris ; mais il est l'œuvre de l'inexorable 
corvée, et beaucoup de ses pierres suent le sang. Ce palais, comme 
tous ceux que l'on bâtit à Tananarivo, a été apporté, tour à tour de 
la plaine ou de la montagne, à dos d'homme; car ici, comme l'écrivait 
un Père, il n'y a que des hommes de somme, et tel de ces blocs de 
granit a demandé à lui seul, pour être amené à travers les collines et 
les vallées, à la distance de plusieurs lieues, jusqu'à la plate forme où 
est assis l'édifice, la traction simultanée de plusieurs milliers de 
bras. 

Le premier ministre, qui est devenu en même temps l'époux de la 
reine depuis son arrivée au pouvoir, n'était point présent à la réception 
que je viens de rapporter. Il fit dire à Sa Grandeur que l'indisposition 
dont il souffrait depuis plusieurs semaines l'avait empêché d'y prendre 
part, et l'invita en même temps à un grand dîner auquel devait 
assister toute la cour. Il le donnait à l'occasion du retour de son fils 
Radolifera, à qui le maréchal-président avait bien voulu, à Paris, faire 
les honneurs de sa table. Le Préfet apostolique, le P. de la Vaissière, 
le P. Ailloud et moi étions compris dans l'invitation. Il y avait à ce 
festin au moins cinquante convives, de la musique à foison et des 
mets en surabondance, avec vingt sujets d'études de mœurs qu'il 
serait trop long d'analyser ici. 

Après trois heures, durant lesquelles nous avions surtout observé, 
il restait encore sur la table des plats homériques tout entiers. Comme 
nous savions que ces repas officiels durent quelques fois de dix à 



250 MADAGASCAR 

quinze heures, nous fîmes comprendre que nos forces ne nous per- 
mettaient pas de continuer plus longtemps. Nos raisons, présentées 
par M. le consul français, furent parfaitement agréées, et nous remon- 
tâmes en tacon au bruit des fanfares, essayant de nous faire jour à 
travers une foule épaisse de curieux qui stationnait sous les fenêtres 
et dans la rue. 

Mais Sa Grandeur n'était pas venue à Tananarivo pour se reposer 
et accepter des invitations. Aussi elle avait été très heureuse d'accéder 
à la proposition qui lui avait été faite par le Rév. P. Cazet, Préfet apos- 
tolique, de visiter les églises et les œuvres de la ville de Tananarivo, 
ainsi que les principaux postes de la province d'Émirne, tous conquis 
sur l'ennemi au prix de longs et de rudes travaux. 

Mais il devait y avoir, pour ouvrir cette série de visites de détail, 
une cérémonie générale où Monseigneur aurait le bonheur de voir 
réunis autour de lui, dans une prière publique et solennelle, tous les 
catholiques de la capitale et des environs qui pourraient y prendre 
part. Le jour de l'entrée solennelle, l'évêque catholique s'était révélé 
avec tout le prestige de son caractère, aux yeux émerveillés de tout 
un peuple . Il fallait aussi révéler en plein soleil le mystère le plus 
auguste de notre sainte religion. 

Une place célèbre de Tananarivo avait vu le premier acte, il fallait 
qu'une autre place, non moins historique, celle dite de Mahamasina 
fût le théâtre du second. C'est un vaste carré, situé à l'Ouest, au bas 
des rampes de la ville, et qui n'a pas moins d'un kilomètre de côté : 
aussi sert-il de champ de Mars. Il y a sur cette place, comme sur celle 
d'Andohalo, une pierre sacrée ; c'est une sorte d'ambon circulaire où 
la reine paraît le lendemain de son couronnement; c'est sur cette 
place que devait avoir lieu, le dimanche qui suivit l'arrivée de 
Sa Grandeur, la messe pontificale, solennelle. L'on avait estimé avec 
raison que l'église Saint-Joseph, qui se trouve en face de ce forum, 
eût été dix fois trop petite, et l'on avait obtenu de la reine, nonobstant 
le respect superstitieux qui de temps immémorial fait de Mahamasina, 
pour les Hovas, un lieu tout à fait réservé, la permission d'y célébrer 
l'office. 

Presque tous les Pères de la province d'Émirne étaient présents à 
Tananarivo ; il était donc facile de trouver tous les officiers de la 
messe pontificale. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 251 

On avait élevé devant la façade de l'église, à une grande hauteur et 
tourné du côté de la place, un autel et tout un avant-chœur, au-des- 
sus desquels flottait un immense vélum aux armes de Sa Grandeur. 
Vers 10 heures, Monseigneur descendit en fcacon à travers la ville, 
en habit de chœur et accompagné de ses diacres et archidiacres. Il fut 
reçu sous le dais, au son de la musique. Cette grande place, en face 
de l'autel improvisé, était couverte d'une foule de catholiques au 
moins aussi considérable que celle qui composait le cortège au jour 
de l'entrée solennelle. Un grand nombre de curieux, païens ou pro- 
testants, décrivaient à une distance respectueuse un cercle autour de 
l'assistance, assez rapprochés cependant pour voir et entendre. M. le 
consul français, en grande tenue, était présent sur l'estrade avec tous 
les agents du consulat. 

L'office se célébra avec toute la pompe que l'on pourrait déployer 
dans une cathédrale. Les chants et la musique, exécutés par le peuple 
tout entier, nous ravirent par leur harmonie et leur précision. C'est 
que les Malgaches ont des dispositions tout à fait extraordinaires 
pour la musique. Ils sont servis par une mémoire qui retient tout, par 
une oreille à laquelle rien n'échappe, et en général par un organe vocal 
aussi suave que puissant, de sorte que souvent, sans livre et sans 
instruments pour les guider, ils exécutent instantanément, et avec 
toutes les parties, les morceaux les plus difficiles. 

Quand la messe pontificale fut terminée, Monseigneur, du haut de 
l'estrade, et tourné vers le plus magnifique panorama de collines et 
de montagnes, de lumière et d'azur, que l'on puisse imaginer, voulut 
faire entendre en un tel jour à ce peuple fidèle la divine parole et cé- 
lébrer avec lui les miséricordes du Seigneur. 

Faisant allusion à ce vaste forum où il se trouvait, et qui avait été, 
dans le passé, témoin de tant d'horreurs et de cruautés, il leur parla 
d'abord du triste sort des peuples qui n'ont pas le bonheur de con- 
naître Dieu et de le servir. Il leur rappela ensuite la grandeur du 
bienfait de leur vocation à la foi, et la reconnaissance qu'ils devaient 
à Dieu, ainsi qu'à tous ceux qui avaient été, à leur égard, les instru- 
ments de ses miséricordes. 

Il leur expliqua comment ils devaient témoigner à Dieu leur 
reconnaissance pour le bienfait de la foi, par une fidélité cons- 
tante à en mettre en pratique tous les enseignements et à en garder 



252 MADAGASCAR 

le dépôt, fallût-il, pour cela, verser leur sang comme les martyrs. 

Cette journée devenait le complément de celle dont je vous ai ra- 
conté l'éclat dans ma lettre précédente. Les Pères et leurs ouailles 
étaient au comble de la joie. On comprenait que le déploiement de ce 
que la pompe religieuse a de plus auguste, sur une place si célèbre, 
autour d'un chef de la hiérarchie ecclésiastique, au vu et au su d'une 
capitale de 100.000 âmes, qui, du haut de ses palais et de ses terrasses, 
avait été présente, était une singulière affirmation de la vitalité du 
catholicisme à Madagascar, et une prise de possession solennelle et 
décisive . 

Pour ceux qui connaissaient l'histoire locale et se reportaient à 
vingt ans en arrière, quel contraste ! 

C'était sur cette place, réservée aux grands kabary, que tant de 
crimes avaient été résolus. C'est ici, nous disait le P. Finaz, témoin 
de toutes ces horreurs, qu'au mois d'avril 1857, la reine Ranava- 
lona I, déjà souillée du sang de plus de cent mille de ses sujets, fit tenir 
un nouveau conseil de mort, pour achever, disait-elle, de purifier son 
peuple. Elle avait fait publier auparavant dans ses Etats qu'elle ac- 
corderait une grâce générale à tous ceux qui avaient commis quelque 
faute, s'ils s'en reconnaissaient coupables en présence des juges, et 
qu'au contraire, ils seraient passibles de châtiments les plus sévères, 
s'ils étaient convaincus sans s'être révélés eux-mêmes. 

Bientôt, ajoutait-il, des listes nombreuses d'accusés, qui figuraient 
souvent pour des crimes imaginaires, avaient été dressées de gré ou 
de force ; l'on comptait d'ailleurs sur une amnistie complète. Mais, 
au jour où devait se conférer sur cette place fameuse l'indulgence 
plénière de cet étrange jubilé, 1.237 individus, de 1.445 qui s'étaient 
accusés eux-mêmes, furent chargés de fers par groupes de cinq ou 
sept attachés ensemble, et leurs femmes et leurs enfants, au nombre 
de plus de cinq mille, réduits en esclavage. 

Soixante-dix-neuf autres prévenus, qui avaient été dénoncés, fu- 
rent exécutés le même jour par différents supplices, aux divers 
abords de cette place, qui ne doit être souillée elle-même par la pré- 
sence d'aucun cadavre. 

Et il nous indiquait, à côté de l'église, l'atelier où avaient été for- 
gés tant de fers inhumains. En face, près d'un grand lac, il nous mon- 
trait l'endroit où ceux qui avaient été accusés de sorcellerie avaient 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 253 

été condamnés à périr sous des flots d'eau bouillante, versée par 
leurs femmes et leurs enfants. 

A gauche, c'était le lieu réservé au supplice de la lapidation, ail- 
leurs de la strangulation. 

Non loin du palais, se dressait la roche tarpéïenne, escarpement 
de 200 mètres, d'où les malheureux condamnés à se précipiter 
n'apercevaient au bas, pour les recevoir, que la pointe du sabre ou 
de la sagaie. 

En ce temps-là, le P. Finaz, à peine arrivé dans la province d'É- 
mirne, était encore obligé d'y vivre incognito, sous le rôle apparent 
de précepteur ; mais il y avait longtemps que les Méthodistes s'y 
trouvaient. Que faisaient-ils donc? Sans doute, ils laissaient parler la 
Bible, qui ne dit rien à l'oreille, selon la réplique d'un sauvage spiri- 
tuel, et ils ne se souciaient guère, pour un non licet, d'obtenir la 
réponse faite au saint précurseur. 

Je crois que de pareilles horreurs ne seraient plus possible aujour- 
d'hui en présence du catholicisme, qui respecte le pouvoir, il est vrai, 
mais qui sait garder, envers lui, la noble indépendance qui con- 
vient à des hommes libres et à des serviteurs de Dieu. Son influence 
directe ou indirecte pour adoucir les mœurs et tempérer l'applica- 
tion des lois a déjà été considérablement efficace depuis quinze 
ans. 

Cette manifestation de Mahamasina avait produit le meilleur effet 
sur toute la population. Tout le monde convenait qu'on ne pouvait 
déployer une pompe plus majestueuse et plus touchante. 

Au demeurant, les protestants étaient humiliés, et le catholicisme 
glorifié aux yeux de tout Madagascar, car ce qui se passe à Tanana- 
rivo a du retentissement d'un bout à l'autre ;du royaume. » 



Quatrième lettre, 

« Tananarivo, 9 septembre. 

« Vous vous rappelez que Monseigneur, sur l'invitation des RR. PP. 
Jésuites devait outre la visite des paroisses de la capitale, entrepren- 
dre celle d'un certain nombre de postes qu'ils desservent dans la pro- 



254 MADAGASCAR 

vince de l'Érmirne, et donner en plusieurs endroits le sacrement de 
Confirmation. Sa Grandeur commença par visiter les églises de Ta- 
nanarivo, qui sont au nombre [de quatre : l'Immaculée-Conception, 
qui est celle de la résidence, Notre-Dame-du-Sacré-Cœur, Saint- Joseph 
et le Sacré-Cœur. 

Sa Grandeur voulut célébrer la messe dans chacune de ces parois- 
ses, et partout adresser, à l'aide d'un interprète, des paroles d'édifi- 
cation et d'encouragement aux pieux fidèles toujours présents en 
grand nomble. Ces églises, bâties avec les aumônes de la Propaga- 
tion de la Foi, sont ce qu'elles doivent être : simples, modestes, 
assez spacieuses, ornées avec goût et entretenues dans un grand luxe 
de propreté par les;Sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny, auxiliaires labo- 
rieuses et dévouées de cette importante mission. Ces constructions 
sont en bois : seule, l'église [de l'Immaculée-Conception, devenue 
d'ailleurs trop étroite, se rebâtit en pierre en ce moment, de façon à 
ne point paraître trop mesquine, en présence des temples somptueux 
du protestantisme. 

Le P. Ailloud, qui en est curé, mais que sa santé avait rappelé en 
France l'année dernière, eut la pensée de solliciter la charité des fidè- 
les pour cette bonne œuvre. 

Rien n'est plus opportun d'ailleurs, que la reconstruction de cette 
église dans des proportions plus imposantes, car, placée au centre de 
Tananarivo, elle peut être appelée, dans un avenir prochain, à servir 
de cathédrale, lorsque le Préfet apostolique de Madagascar en sera 
devenu Vévêque, et que le P. Cazet ou quelqu'un de ses compagnons 
d'apostolat aura été condamnée revêtir les insignes de cette dignité ; 
car il n'y a que le glaive de l'obéissance qui puisse plier au joug de 
l'élévation ces âmes d'autant plus rebelles au fardeau des honneurs, 
qu'elles sont mieux faites pour le porter dignement. 

La paroisse de Notre-Dame-du-Sacré-Cœur est desservie par un 
Père jésuite, premier prêtre de race malgache. Admirez ici la puis- 
sance de l'Église : Dieu lui envoie son esprit, et, avec les fils de la 
gentilité, elle crée des hommes nouveaux et en quelques années 
elle renouvelle la face de la terre. Voulez- vous connaître le P. Ba- 
silide, dont il est ici question ? C'est le fils d'un petit prince des 
îles du nord de Madagascar : son visage d'ébène, son œil vif révè- 
lent au premier abord sa nature africaine et impétueuse ; mais 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 255 

l'Église, comme dit quelque part le P. Lacordaire, l'a jeté un jour sur 
le pavé de ses temples, et après lui avoir versé une huile sainte sur 
la tête et mis au cœur une devise sans pareille : Ad majorent Del 
gloriam, elle lui a dit : « Lève-toi et vole au salut de tes frères, » et 
il s'est relevé, prêtre, apôtre et conquérant des âmes. Le P. Basilide 
n'est pas inconnu à Bourbon ; il a été élevé à la Ressource, avec plu- 
sieurs jeunes Malgaches, qui ont également persévéré dans la pra- 
tique du christianisme et rendent aujourd'hui de bons services à 
la Mission, en qualité de mpampianatra, ou maîtres d'école et de caté- 
chistes. 

On se demande quelquefois quel est le meilleur moyen de coloni- 
ser, le voilà : c'est de commencer par cultiver les hommes avant de 
cultiver la terre. Semez de bons principes, si vous voulez faire fleu- 
rir des vertus. Bâtissez des écoles avant d'établir des comptoirs et 
des ateliers ; car il faut, comme disait saint François de Sales, que 
l'arbre croisse par les racines et non par les branches, et que la civi- 
lisation vienne du dedans et rayonne du centre à la circonférence. 

Le P. Basilide n'est point déplacé dans ce collège d'hommes dis- 
tingués qui composent la mission de Tananarivo. Sans compter 
qu'il est musicien au suprême degré, comme la plupart de ses com- 
patriotes, il a de plus rédigé, dans la meilleure forme, à l'usage des 
Français qui veulent apprendre sa langue, une grammaire très mé- 
thodique et très estimée. Mais ce bon Père n'a cure de mes éloges. 
Ce qui le préoccupe, à l'exemple de saint Paul, c'est le salut de tous 
ceux qui sont ses frères selon la chair, et en particulier de ceux que 
les tribunaux ont condamnés aux fers et dont je parlerai plus tard. 

Ce fut dans l'église Saint-Joseph, qui avait déjà été honorée par la 
célébration de la messe pontificale, qu'eut lieu la cérémonie de la 
Confirmation pour toutes les paroisses de la ville. Il y eut, à cette 
occasion, un concours extraordinaire de fidèles. 

A l'exemple du consul français, l'élite des catholiques de Tanana- 
rivo communia à la messe de Monseigneur, qui, après avoir distri- 
bué lui-même la sainte Eucharistie pendant cinq quarts d'heure, ad- 
ministra ensuite le sacrement de Confirmation à trois cent cinquante 
personnes. Il adressala parole à cette nombreuse et édifiante assemblée 
par l'intermédiaire d'un Père qui lui servait d'interprète, et, après 
avoir félicité ces fervents chrétiens et les avoir engagés à persévérer 



256 MADAGASCAR 

comme les premiers fidèles dans la fraction du pain de vie, il leur 
montra combien ils devaient s'estimer heureux de trouver, dans la 
lumière et dans la force dont ce sacrement est la source, un pré- 
servatif contre les subtilités de l'hérésie et les violences de l'infidé- 
lité. Il fit ressortir, en passant, la déraison des protestants, qui après 
avoir retranché de leur liturgie le sacrement dans lequel on reçoit 
le Saint-Esprit, prétendent néanmoins qu'il doit être à la disposi- 
tion de chacun d'eux, et osent affirmer, en dépit de leurs contradic- 
tions sans nombre, qu'il leur inspire en détail ce qu' il faut croire. 

Nous revîmes avec plaisir, en face de cette église de Saint-Joseph, 
la vaste place de Mahamasina, où nous avions été témoins quelques 
jours auparavant d'une si grandiose manifestation, et qui nous avait 
offert la veille un autre genre de spectacle. Je veux parler de la 
revue militaire que nous avions pu contempler à loisir, du haut des 
galeries delà résidence, comme de la plate-forme d'un observatoire. 

Il faut bien qu'au moins, en terminant et en passant, je vous fasse 
connaître, à titre de peinture de mœurs, quelques-unes des unités 
sociales, comme l'on dit en France, qui composent cette société en- 
core si mystérieuse pour l'Europe. 

Or, le soldat en est une des plus importantes ici, comme en tous 
pays. A Madagascar, il n'y a ni tirage au sort, ni conseil de révision 
qui président à l'organisation de l'armée ; c'est en dernière analyse 
la volonté seule du souverain qui désigne, dans chaque localité et 
dans chaque famille, quels sont ceux qui sont appelés à porter les 
armes. Quand ils ont été ainsi enrôlés, ils sont par cela même con- 
sacrés à la milice pour toute leur vie. Mais quelle solde ont-ils? 
Aucune ; parce qu'il n'y a ici ni taxes réglées, ni budget organisé. 
Tous leurs appointements consistent à recevoir de la reine, à chaque 
renouvellement d'année, sous forme de gratification, une pièce de 
toile moyennant quoi l'État se tient quitte à leur égard. Mais com- 
ment font ces malheureux légionnaires pour se nourrir eux, leurs 
femmes et leurs enfants, car ils peuvent se marier? A eux de déro- 
ber à cette fin tout ce qu'ils peuvent de temps aux exigences du 
service. En campagne ils ne sont pas plus heureux : ils ont à s'en- 
tretenir alors presque entièrement à leurs frais, c'est-à-dire qu'ils 
n'ont d'autre ressource que de marauder, et qu'à chaque expédition, 
ils sont plus décimés par la faim et par les maladies. Leur tactique, 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 257 

dit-on, est fort singulière, elle consiste à partager l'armée en deux 
corps d'importance à peu près égale, dont l'un garde le général, et 
l'autre exécute tous les mouvements agressifs ou défensifs. Ce n'est 
pas encore, je crois, la perfection du genre. Mais venez maintenant 
assister à un exercice militaire sur l'immense Champ-de-Mars de 
Mahamasina. 

Toute la garnison de jour de Tananarivo est là, au nombre d'environ 
3.000 hommes. Je dis la garnison de jour, car il y a une garnison de 
nuit beaucoup plus nombreuse et dont je parlerai plus tard. 

Les soldats ont les épaules couvertes de lambas blancs, ce qui de 
loin présente un magnifique coup d'oeil ; mais tous ont les jambes 
nues. 

Le fusil à pierre et une giberne composent tout l'équipement mili- 
taire. Les chefs tiennent à la main un sabre sans fourreau et etfectent 
de porter presque tous des costumes bourgeois européens ; c'est une 
bigarrure complète. Toute la manœuvre paraît consister dans la for- 
mation d'un vaste carré, au-dedans duquel se promène, remorquée 
par une musique assez maigre, une sorte d'état-major qui semble 
composer le comité d'inspection. 

Du haut de la résidence, et dès le commencement de la revue, 
nous voyons, comme dans un coin du tableau, les coups de fouet que 
Ton décharge sur les jambes nues de pauvres soldats et peut-être 
d'officiers eux-mêmes, car ceux-ci sont tenus responsables des ab- 
sences de leurs hommes. Vers la fin, de nouvelles corrections à coups 
de bâton sont administrées à plusieurs autres délinquants. Cette revue, 
qui a lieu tous les quinze jours et semble n'être vraie, sauf le détail 
disciplinaire dont je viens de parler, que dans le sens étymologique 
du mot, c'est-à-dire, n'être qu'un spectacle de parade pour les chefs 
et pour les soldats, et point du tout un exercice, dure néanmoins 
depuis 5 heures et demie du matin jusqu'à 1 heure de l'après- 
midi, sous les rayons d'un soleil toujours brûlant ici en toute saison, 
et sans qu'aucun de ces malheureux Régulus puisse se détacher un 
seul instant. Nous voyons, à la fin de cette parade, les chefs fiers de 
leur exploit, remonter majestueusement vers la ville pour aller, selon 
l'usage, présenter leurs hommages à la reine. 

Il y a cependant, nous disions-nous, pour enseigner ces belles ma- 
nœuvres et diriger les exercices militaires, un instructeur anglais 
ii 17 



258 MADAGASCAR 

mandé tout exprès de Londres ; et dès Radama, mort en 1828, l'An- 
gleterre s'était déjà chargée de ce soin. 

Quand on sait pourtant combien ces soldats sont en général intelli- 
gents, robustes et dociles, on serait tenté de croire qu'elle trouve plus 
avantageux de leur laisser croire qu'ils sont par nature des foudres 
de guerre et que la tactique et la stratégie n'ont rien à leur apprendre. 
Je crois qu'un sergent français les dresserait tout autrement et qu'un 
peu de furia francese réussirait beaucoup mieux auprès des Malga- 
ches que le flegme britannique. Chaque nuit, à Tananarivo, une autre 
troupe de soldats, beaucoup plus considérable, nous dit-on, se livre à 
un autre genre d'exercice et de revue plus étrange encore. Quand le 
canon de 10 heures a retenti comme un éclat de tonnerre dans les 
profondes vallées de l'ikopa, alors commence, dans toute la ville, et 
particulièrement autour du palais, un vacarme épouvantable ; une 
première nuit, l'étranger surpris se réveille en sursaut et se demande 
ce que signifient ces clameurs sinistres et lugubres. On lui répond 
qu'il n'y a rien de plus rassurant, que ce ne sont là que les mots 
d'ordre et les cris de ralliement de milliers !de soldats de garde, 
chargés de vociférer ainsi jusqu'au jour pour prouver comme quoi 
ils ne sont pas endormis. Je suis persuadé que les habitants de Saint- 
Denis ne s'accommoderaient guère de ce genre de patrouille et di- 
raient avec le poète : 



Est-ce donc pour veiller, qu'on se couche a Paris? 



Mais, sortons de Tananarivo pour quelques jours puisque d'ailleurs 
les nouveaux venus y sont exposés la nuit à d'affreux cauchemars, et 
allons à la suite de Sa Grandeur, visiter une quinzaine de bourgs ou 
villages dans l'Imerina. Le Rév. P. de la Vaissière, le Rév. P. Cazet et 
moi, cheminons à sa suite, tous quatre portés entacon, selon l'étiquette 
obligée des grands. Le temps au reste est splendide. Le ciel en cette 
saison est d'une pureté sans tache ; il fait frais et même froid le matin 
et le soir ; la preuve, c'est que l'on s'enrhume. Jamais pourtant, même 
la nuit, le thermomètre ne descend jusqu'à la glace. Les campagnes 
nous paraissent riantes et plantureuses. Les ananas y sont cultivés 
en pleine terre et croissent partout aussi abondamment que les navets 
et les potirons en France. Cependant les chrétiens ont été avertis de 
la visite extraordinaire qui leur est faite : tous ont revêtu leurs ha- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 259 

bits de fête ; ils attendent en foule dans les églises ce grand person- 
nage, seigneur et père, dont on leur a tant parlé, ou bien ils accou- 
rent au-devant de lui en masse et avec empressement. Je ne puis me 
rassasier de voir dans quelle attitude touchante, qui exprime tout à 
la fois le respect, la confiance et l'affection, ils contemplent Monsei- 
gneur. S'il parle, et il ne manque pas de le faire partout, ils sont sus- 
pendus à ses lèvres, et partout aussi ses paroles produisent les effets 
les plus salutaires. En plusieurs endroits, il y a sur-le-champ des re- 
tours à la foi catholique, de la part d'anciens apostats ; ailleurs, des 
hommes encore païens jusque-là, viennent offrir leurs enfants pour 
les faire baptiser, promettant d'embrasser eux-mêmes la foi, aussitôt 
qu'ils auront eu le temps de s'instruire. Dans quelques-unes de ces 
paroisses, Monseigneur donne le sacrement de Confirmation à de 
nombreux enfants ou adultes. 

Quand la cérémonie à l'église est finie, il y en a ordinairement une 
d'un autre genre qui commence au presbytère : c'est celle des offrandes 
ou présents. Je me suis engagé précédemment à vous en faire la des- 
cription, comme tableaux de mœurs assez curieux. Nous voici, par 
exemple, un dimanche à Imerimandroso, bourg considérable dont la 
population presque tout entière est catholique. Hier elle s'est portée 
presque à une demi-lieue de l'agglomération au-devant de Monsei- 
gneur; aujourd'hui elle assiste à la messe solennelle, pendant laquelle 
Sa Grandeur prêche et donne la Confirmation. Après la cérémonie 
une foule nombreuse se présente dans la cour du presbytère pour re- 
mercier le prélat, mais elle ne vient pas les mains vides. Il y a là 
d'abord un énorme bœuf, tout pantelant sur le sol, et attaché par les 
quatre pieds : c'est le présent des anciens ; vous voyez ensuite deux 
magnifiques moutons que peuvent à peine maîtriser quatre vigou- 
reux jeunes gens, qui les tiennent par les cornes : c'est l'offrande des 
écoles de garçons ; puis voici de timides colombes : c'est le don des 
jeunes filles. Je ne compte pas le surcroît, je veux dire maintes cor- 
beilles de riz et de fruits. Cependant les harangueurs ne paraissent 
pas encore. Il y a eu préalablement kabary, c'est-à-dire conseil entre 
les chefs, et c'est la discussion, tenue au sein de cette assemblée, qui 
a déterminé d'abord la nature et la valeur des présents; c'est encore 
le kabary qui fixe d'ordinaire le sens de la harangue dont on doit les 
assaisonner. Quand tout est réglé, les léhibé ou grands, s'avancent 



260 MADAGASCAR 

gravement, disposent leurs dons avec symétrie, puis enfin (c'est le cas 
de le dire) ils prennent la parole : il semble, en effet, qu'elle soit là 
comme un instrument toujours à leur disposition. Après quelques 
formules de politesse en forme d'exorde, et, sous ce rapport, le voca- 
bulaire malgache est très riche, l'orateur, car c'en est un, abandonne 
le lieu commun et traite le côté spécial de la question. J'ai compris, 
en ces occasions, la vérité de ce que l'on m'avait souvent affirmé, à 
savoir que les Malgaches sont naturellement éloquents. Ces improvi- 
sateurs ne sont pas embarrassés le moins du monde ; ils ouvrent la 
bouche, et la phrase coule sans la moindre hésitation ; pas un mot, 
pas une syllabe qui se fourvoie. Et ne croyez pas que ce soit un thème 
appris par cœur, car si besoin en est, ils répliquent à votre réponse 
sur-le-champ et avec la même faconde. 

On dit que leur habitude des kabary développe encore leur facilité 
naturelle d'élocution. Le fait est qu'il se rencontre parmi eux des 
hommes qui, n'ayant eu que très peu d'étude et de culture, parvien- 
nent à composer dans leur langue, d'ailleurs très souple et très har- 
monieuse, des discours justement admirés des Européens les plus 
connaisseurs, non seulement pour la richesse et la vivacité de l'ex- 
pression, mais encore pour l'élévation des pensées, la grandeur des 
images, et enfin ce mouvement qui caractérise principalement la vé- 
ritable éloquence. Il est à regretter que cette aptitude si grande pour 
la parole en attire quelques-uns au protestantisme, où chacun a le 
droit de se poser en prêcheur et de pérorer. Nous avons eu l'occasion, 
pendant le cours de ces visites, de voir de près ces chrétientés et de 
les apprécier. Ces néophytes nous ont étonnés, en général, par la vi- 
gueur de leur foi : c'est que rien ne les porte naturellement à em- 
brasser notre sainte religion, et qu'ils ne peuvent être catholiques que 
par choix et par conviction. Le libre exercice du catholicisme a bien 
été stipulé dans les traités, et l'on n'oserait pas le contester en prin- 
cipe; mais que de fois cette liberté est éludée dans la pratique! Que 
de pressions tracassières et d'agissements vexatoires en une foule de 
cas ! Que de privilèges au contraire réservés aux adeptes du protes- 
tantisme! L'exemple de la Cour qui s'est tout-à-fait protestantisée 
aepuis plusieurs années déjà, serait à lui seul, chez un peuple qui 
professe à un si haut degré le culte du pouvoir, le sujet d'une grave 
tentation. 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 261 

Combien de fois, d'ailleurs, les populations ne sont-elles pas émues 
par des bruits menaçants que l'on donne comme paroles de la reine. 
Ajoutez à tout cela les arguments sonores des sectes protestantes, 
qui distribuent ensemble, chaque année, en moyenne, plus d'un demi- 
million, et qui achètent à différents degrés un certain nombre d'âmes 
cupides chargées d'entraîner les autres, et vous comprendrez toute 
la force divine d'expansion qui doit se trouver au fond de ces âmes 
encore incultes, pour les porter à mépriser tant d'obstacles à la fois. 
Je ne parle point en outre de celui qu'elles rencontrent dans les mœurs 
publiques encore toutes païennes, en dépit du vernis pharisaïque 
dont le protestantisme essaye de les recouvrir. Eh bien, ce joug de 
la foi, si rude pour des cœurs hier encore incirconcis, ces chrétientés 
le portent d'une manière admirable. 

Combien de fois, en les voyant, et en calculant tous les obstacles 
qui pesaient sur elles, nous sommes-nous écriés : Miracle ! Le doigt 
de Dieu est ici ! Il n'y a que Dieu qui puisse ressusciter des âmes en- 
sevelies, comme celles-ci l'étaient, dans la corruption du paganisme 
et faire avec des pierres si dures des enfants d'Abraham si dociles 
et si fidèles. 

Monseigneur jugea bon, dans plusieurs localités où l'on avait 
quelquefois semé de fausses rumeurs, par mesure d'intimidation, ou 
exercé quelque pression officielle au détriment du catholicisme, d'af- 
firmer que les catholiques n'avaient rien à craindre du pouvoir, 
que la liberté d ailleurs avait été sanctionnée par les traités, que tout 
ce qu'on pouvait leur dire à rencontre était faux, et qu'il permettait 
qu'on citât ses paroles à ceux qui prétendraient le contraire. 

Outre les paroisses et les missions, Monseigneur voulait aussi vi- 
siter les œuvres ; elles ne sont pas encore nombreuses, parce qu'elles 
exigent beaucoup de conditions : un personnel considérable, du 
temps, des ressources abondantes ; mais celles qui sont commencées 
font concevoir les plus belles espérances. Ce ne sont encore que des 
grains de sénevé, il est vrai, mais qui promettent, si Dieu leur en- 
voie le soleil et la pluie, de devenir de grands arbres. 

C'est à la charité, avait dit Notre-Seigneur, que l'on reconnaîtra que 

vous êtes mes disciples . Il n'y a donc pas de meilleur moyen de par 

1er aux païens, soit pour les éclairer, soit pour les convertir ; et tout. 

véritable apôtre doit passer, comme son divin Maître, en faisant le 

ii 



262 MADAGASCAR 

bien et soulageant toute infirmité... Benefaciendo et sanando omnes. 
Ne vous étonnez donc pas si la mission de Madagascar, bien que rela- 
tivement récente encore, nous offre un exemple de plus, si je puis 
ainsi parler, de cette divine tactique de la charité. 

Il y a à Madagascar, comme à Bourbon, un certain nombre de mal- 
heureux infectés de la lèpre. Avant l'arrivée des Pères, les pauvres 
lépreux, bannis de la société et même de leurs familles, n'avaient 
d'autres ressources que de fuir la vue de leurs semblables, devenus 
leurs ennemis, et d'autre espoir que la mort. 

Le Rév. P. de la Vaissière, pendant qu'il exerçait le ministère apos- 
tolique dans la province d'Émirne, avait cherché à venir en aide à ces 
malheureux. Il les visitait souvent dans le lieu désert et abandonné 
où l'ordre de la reine et la répulsion publique les avaient rassemblés, 
ou plutôt internés, Le P. Brégère, qui dessert actuellement divers 
postes de cette partie de l'Émirne, a hérité de la charité et de la com- 
passion de son prédécesseur pour ces infortunés. 

Nous les avons trouvés réunis dans un espace circulaire, qui ne 
mesure guère plus de 30 ares de superficie. C'est là qu'ils habitent 
dans de misérables huttes, espèces de trous humides et malsains qui 
les laissent exposés aux intempéries des diverses saisons. Ils furent 
singulièrement touchés et surpris de voir Monseigneur au milieu 
d'eux.Sa Grandeur voulut leur faire bénir et fêter son passage, en leur 
distribuant quelques secours. Elle leur parla avec bonté, les engageant 
à s'attacher de plus en plus à cette religion qui, seule, les avait con- 
solés, et qui leur montrait le ciel comme le terme prochain de leurs an- 
goisses et de leurs souffrances. Nous apprîmes le lendemain qu'un de ces 
infortunés qui, debout encore avec les autres, avait entendu cette pro- 
messe, était allé en jouir dans le sein de Dieu. Qu'il est navrant pour les 
Pères de ne pouvoir, faute de ressources, soulager ces pauvres lépreux 
comme ils le voudraient ! Le P. Brégère cependant triomphait alors, à 
l'occasion d'un secours qu'une auguste mainlui avait envoyé de France, 
à l'adresse de ses enfants privilégiés. « Ce sera, disait-il, pour com- 
mencer a leur élever un asile, et même, s'il est possible, une petite cha- 
pelle. Plus tard, la Providence nous enverra peut-être des ressources 
pour leur procurer une partie du riz dont ils ont besoin et qu'ils ne 
peuvent trop souvent, hélas! aller mendier eux-mêmes. » En voyant 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 263 

cet abandon, je pensais aux lépreux de Bourbon, à qui les Filles de 
Marie, au nom de la colonie et de la religion, donnaient des soins si 
héroïques et si généreux, et je m'écriais : « Quand plaira-t-il à Dieu 
d'envoyer au milieu de ce désert d'autres anges de charité, et ce 
champ de douleur sera transformé en une sorte d'oasis, et les païens, 
témoins de tant de merveilles, s'écrieront : C'est ici la maison de 
Dieu sur la terre, car il n'y a que le Père des hommes qui puisse ac- 
cueillir ainsi les plus misérables d'entre eux! » 

Ah! si ces lignes pouvaient tomber sous les yeux d'une de ces per- 
sonnes dont la générosité est aussi grande que la fortune, et qui ce- 
pendant quelquefois laissent leur or improductif pour la vie éternelle 
parce qu'elles ne croient pas avoir sous les yeux des misères assez sé- 
rieuses à soulager, je lui dirais : Envoyez donc ici une partie de ce 
superflu dont vous ne savez que faire, et vous opérerez un bien cer- 
tain, considérable et immédiat. Vous serez mieux que philanthrope, 
vous serez apôtre et vous convertirez. Vous soulagerez ceux à qui 
Jesus-Christ, comme nous le voyons dans l'Évangile, n'a jamais re- 
fusé sa pitié. Plus heureux que Notre-Seigneur, vous ne serez point 
obligé de leur prêcher la reconnaissance. Tous rendront grâces au 
Dieu de l'Évangile, qui seul aura touché des âmes en leur faveur ; 
et ils iront d'eux-mêmes se montrer au prêtre catholique, qui, le pre- 
mier, les a retirés du dénûment et du mépris, où ils gisaient abattus 
sur cette terre idolâtre. C'est ainsi qu'autrefois tant d'illustres dames 
romaines, les Paule, les Marcelle, les Fabiola, non contentes de soi- 
gner les indigents, de leurs propres mains, de panser leurs blessures, 
envoyaient encore dans les pays étrangers des sommes considérables 
pour y bâtir des hôpitaux destinés à recueillir les malades et les in- 
firmes. 

J'ai honte de le dire, mais les enfants des ténèbres et les fils de 
l'erreur, qui, selon la parole de Jésus-Christ lui-même, sont souvent 
plus prudents à leur manière que les enfants de la lumière, sont 
aussi quelquefois à leur point de vue plus généreux. Les sociétés bi- 
bliques avaient déjà, depuis plusieurs années, élevé un hôpital à 
Tananarivo. Nous avons appris, pendant le séjour que nous avons 
fait, qu'une dame anglaise, qui dispose d'un capital considérable, en 
bâtit en ce moment un second. La Mission catholique, elle, n'a encore 
qu'un médecin sans hôpital... Par bonheur, les protestants, à qui le 



264 MADAGASCAR 

démon semble avoir donné tout l'or qu'il offrait à Jésus-Christ, et 
qui créent ainsi des hôpitaux comme par enchantement, n'ont pas 
encore réussi, comme on l'a si bien dit, à faire une véritable Sœur de 
charité, ou une véritable hospitalière... Jusqu'ici ils n'en ont produit 
que des contrefaçons grotesques, qui ont fait rire à leurs dépens.. 
Mais quel dommage, d'un autre côté, que, en bien des cas, certains 
catholiques ne comprennent pas mieux cette parole de l'Évangile : 
« Faites-vous des bourses qui ne vieillissent point et ne laissent point 
perdre l'argent qu'on y dépose », et cette autre : « Amassez-vous des 
trésors pour le ciel. » 

Combien je regrette qu'à Bourbon, où l'on apprécie si bien le sort 
des malheureux lépreux, l'abaissement des fortunes et la diminution 
des ressources ne permettent aucunement de faire un appel en faveur 
de ceux dont je viens de parler; mais, en vérité, si j'étais en Europe, 
je serais fier de recevoir l'aumône à leur intention et même de la 
demander pour eux. 

Il y a, à Madagascar, une autre catégorie d'êtres souffrants et dé- 
laissés : ce sont les malheureux condamnés aux fers, appelés dans 
la langue du pays : Gadralava ce qui signifie, continuellement en- 
chaîné. A une demi-lieue à peine de Tananarivo, se trouve un dépôt 
de ces infortunés. Les PP. jésuites n'ont pas manqué de chercher à 
recruter parmi eux des âmes pour le ciel, et ils y ont réussi. 

Or, ces pauvres condamnés, païens et chrétiens, participant à l'émo- 
tion générale produite par l'arrivée de Sa Grandeur, avaient voulu 
se cotiser afin de lui offrir eux aussi un présent bien modeste, qu'ils 
lui firent agréer par le P. Basilide dont j'ai parlé plus haut, et qui 
s'est fait leur aumônier. Monseigneur fut touché de ces sentiments si 
rares chez des forçats, et, sans qu'il en fût prié, promit qu'il irait les 
voir. 

Nous trouvâmes ces malheureux entassés, hommes et femmes, 
dans un misérable réduit qui les laisse exposés à toutes les injures 
de l'air. C'est tout ce que le gouvernement leur donne avec les chaî- 
nes. Et quelles chaînes ! Ils ont d'abord au cou un énorme collier de 
fer ; une barre aussi de fer y est attachée, et descend par-devant jus- 
qu'à la naissance des jambes. Là, deux autres barres sont fixées à la 
première, et vont se souder elles-mêmes à deux énormes anneaux, 
rivés au-dessus des chevilles. C'est avec ces chaînes si écrasantes 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 265 

qu'ils doivent veiller, dormir et même travailler, s'ils veulent se pro- 
curer, outre le vêtement, un peu de nourriture pour eux et leurs fa- 
milles. Encore la plus grande partie de leur temps est-elle confisquée 
par les corvées du gouvernement. C'est de 6 heures du matin à 6 
heures du soir qu'ils peuvent sortir de la prison pour vaquer à leurs 
pénibles travaux; il n'est point à craindre, au reste, qu'ils s'évadent, 
sous le poids d'une si horrible charge ; d'ailleurs, le bruit de leurs 
chaînes trahit leur moindre pas dans la rue et signale partout leur 
approche. Quand ils sont malades ils ne leur reste à attendre que ïa 
mort, à moins que la pitié de leurs compagnons d'infortune ne vienne 
à leur secours. S'ils meurent, on leur coupe la tête pour les dépouil- 
ler de leurs fers. Touchés d'un tel excès d'abandon et de misère, plu- 
sieurs Pères et Frères de la résidence de Tananarivo eurent la pen- 
sée charitable de s'occuper de ces malheureux, pour les consoler, les 
récréer autant que les instruire, et de leur consacrer pour cela les 
meilleures heures de leurs dimanches. La persuasion est entrée na- 
turellement dans leur âme par la voie de la douleur qui est bonne 
conseillère, et ils ont cru facilement qu'une religion qui fait tant de 
bien aux hommes ne pouvait être que fille du Ciel et de Dieu. Un 
bon nombre d'entre eux ont donc reçu le baptême. Mais leur qualité 
de criminels, ou du moins de condamnés, car il y en a plus d'un 
parmi eux qui ne sont que d'innocentes victimes, inspire l'horreur. Le 
P. Basilide, qui leur donne des soins si paternels et si dévoués, ne 
pouvait cependant, pour plus d'un obstacle, aller leur dire la messe 
le dimanche dans leur misérable installation. Il prit donc le parti de 
dire un jour à ses paroissiens de Notre-Dame-du- Sacré-Cœur : « Mes 
Frères, nous avons là de malheureux prisonniers. Ils inspirent de 
l'horreur à tout le monde, je le sais ; mais ils sont devenus chré- 
tiens et nos frères, par conséquent voyez et délibérez entre vous 
pour savoir si vous voulez leur fermer, le dimanche, la porte de la 
maison de Dieu. J'attendrai votre résolution. » 

Ils n'en eurent pas le courage ; les principaux s'étant rassemblés 
pour délibérera ce sujet furent d'avis qu'on ne pouvait point fermer 
la maison du Père commun à de pauvres enfants qui étaient mainte- 
nant ses enfants et leurs frères. Depuis lors on voit deux fois chaque 
dimanche, ces infortunés gravir les rampes escarpées de Tananarivo, 
et venir, à une demi-lieue de distance, sous le pdids de leurs fers et 



266 MADAGASCAR 

de la chaleur, assister aux offices du matin et du soir. Quels ne furent 
pas l'étonnement et la joie de ces malheureux captifs de voir Sa 
Grandeur descendre dans leur sombre repaire ! Il leur semblait qu'un 
rayon de bonheur y avait pénétré à sa suite, 

Monseigneur les fit approcher tour à tour, catholiques et païens, et 
il leur distribua à tous des vêtements, sans distinction. Un de ces 
prisonniers s'exprima d'une manière bien touchante au nom de tous 
ses compagnons d'infortune, et en particulier des catholiques, pour 
remercier Sa Grandeur de sa visite. Il finit en disant : « Monseigneur, 
depuis que par la charité des Pères, nous avons le bonheur de connaître 
Dieu et la véritable religion, il n'y a plus que nos corps qui soient 
enchaînés, nos âmes sont libres. » Il ne se doutait pas, le pauvre 
galérien, qu'en parlant ainsi, son âme touchée de l'Esprit-Saint, ren- 
dait un son sublime, et qu'il empruntait le langage inspiré de l'apôtre 
saint Paul quand il disait : « La parole de Dieu ne peut jamais 
être enchaînée. » Verbum Dei non est alligatum. Le P. Basilide, 
confirmant devant nous, par son exemple, ce que j'avais entendu dire, 
et ce que je savais déjà, de l'action oratoire des Malgaches, adressa 
quelques paroles des plus chaleureuses à ses enfants, et nous sor- 
tîmes de cette visite le cœur ému et les larmes aux yeux. 

Monseigneur ne pouvait manquer, avant son départ, de visiter des 
œuvres plus capitales encore, et du développement desquelles dépend 
essentiellement l'avenirdela Mission : je veux parler des écoles de gar- 
çons et de filles, tenues ici comme à Tamatave, les unes par les Sœurs 
de Saint-Joseph, et les autres par les Frères des écoles chrétiennes, 
sous la direction des RR. PP. jésuites. A Tananarivo, il n'y a guère, 
comme à Tamatave et dans les îles, mélange de diverses races : c'est 
le sang hova dont on distingue facilement les individus, à la physio- 
nomie douce et presque européenne, aux yeux intelligents, au teint 
olivâtre et à la chevelure noire et lisse. On nous proposa, comme le 
moment le plus favorable pour faire la visite des écoles, celui du con- 
cours ; ce nom est mieux donné ici qu'à Bourbon, car, à Bourbon on 
s'est contenté de distribuer les prix sous nos yeux; tandis qu'au contraire^ 
nous avons été témoins ici, dans les deux écoles, d'un véritable assaut 
de forces sur toutes les matières importantes. En quelques heures, 
tant chez les Sœurs que chez les Frères, nous avons vu, en présence du 
public, l'exposition et le développement fait par les élèves eux- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 267 

mêmes de tout un programme des plus complets. INous avons ap- 
plaudi en cette circonstance, pour les exercices de récitation et de 
mémoire, notamment sur l'histoire, la géographie et l'instruction re- 
ligieuse, de véritables tours de force. C'est un fait qui en étonnera 
beaucoup d'autres, comme il nous a étonné nous-mêmes, mais nos 
enfants de Bourbon et de France seraient vaincus par ceux de Tana- 
narivo, dans ces petites exhibitions et ces gracieux tournois du savoir 
élémentaire. Il n'y a point ici dans les classes, comme partout ailleurs, 
de ces lacunes ou queues, comme on les appelle vulgairement chez 
nous, et qui remontent quelquefois si près de la tête. Tous ces enfants, 
garçons et filles, sont doués d'une dose d'intelligence en rapport avec 
leur mémoire, et montrent de très grandes dispositions pour l'arith- 
métique et le calcul, comme pour tout le reste. Ils sont très avides de 
s'instruire, arrivent en classe de très bon matin, et beaucoup, après 
avoir franchi d'assez longues distances. Tous en général restent à 
jeun jusqu'à midi. Malgré ce déplacement, joint à la fatigue de l'é- 
tude, nous avons trouvé les filles réunies au nombre de plus de cinq 
cents, chez les Sœurs de Saint-Joseph, pour ce concours. Il y avait 
environ le même nombre d'élèves au concours des Frères. 

Ce qui nous a particulièrement étonnés dans ces exercices, pour les 
classes les plus avancées, ce fut d'entendre, non des élèves choi- 
sis à dessein, mais pris en masse, et placés en ligne répondre à tour 
de rôle à toute une longue série de questions sur l'histoire et l'ins- 
truction religieuse, en malgache et en français, avec une facilité pres- 
que égale. Bien que les Hovas, qui composent presque exclusivement 
la population de Tananarivo, soient, comme nous l'avons dit, très in- 
telligents, cependant il revient un mérite spécial à ceux et à celles 
qui s'occupent avec tant de dévouement de leur instruction, car il 
est avéré que les cours qui se font dans la ville par d'autres maîtres, 
sans excepter l'école du palais elle-même, dirigée par les Anglais, ne 
donnent pas, à beaucoup près, des résultats aussi satisfaisants. Et à 
ce sujet, remarquez ici en passant, une étrange particularité. Tandis 
qu'on accorde aux élèves qui sortent de cette école du palais, bien 
moins forts que ceux des Frères, de l'avis même des hommes du 
gouvernement, des diplômes qui, en les dispensant de la corvée, leur 
permettent d'enseigner dans les villes et les villages, en qualité, soit 
de maîtres, soit de prêcheurs, on les refuse impitoyablement aux 



268 MADAGASCAR 

élèves formés par les Frères quand ils les sollicitent à titre d'ins- 
tituteurs catholiques ou de catéchistes. 

Les Sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny ont dans leur maison princi- 
pale un commencement de noviciat. Ces jeunes filles ont été présen- 
tées à Sa Grandeur; leur air de modestie et de piété, les épreuves 
héroïques que plusieurs d'entre elles ont subies pour être fidèles à 
l'appel de la grâce et quitter leur famille, donnent tout lieu de croire 
qu'elles se distingueront dans cette belle famille de saint Joseph qui 
compte cependant tant d'âmes admirables et dévouées. 

Deux de ces postulantes ont été jetées, presque sans vêtements, sur 
la rue, par leurs parents, qui avaient déjà employé auparavant toutes 
sortes de moyens violents pour les ébranler; mais rien n'a été capa- 
ble de les faire renoncer à la foi catholique et à leur vocation. Une 
autre, beaucoup plus jeune, avait été soumise à des épreuves plus 
délicates et plus périlleuses encore, mais, marchant sur les traces de 
tant d'illustres vierges, qui ont vaincu le monde et la chair, elle n'a 
cessé de protester pendant trois mois contre une union que son cœur 
et sa foi repoussaient, jusqu'à ce qu'enfin elle remportât une victoire 
décisive. Voilà des faits admirables, et dont il serait bien difficile à 
des incrédules de rendre raison. Il n'y a véritablement qu'une influ- 
ence divine et surhumaine qui puisse, dans un pays, célèbre de tout 
temps par la dissolution des mœurs, principalement chez les femmes, 
faire croître en si peu de temps cette plante exotique et céleste que 
la terre n'a jamais su que flétrir et corrompre. Pour compléter et 
couronner l'enseignement des Frères à Tananarivo, les Pères jé- 
suites ont établi une école apostolique qu'ils dirigent eux-mêmes. 
Comme le nom l'indique, elle est destinée à recueillir les jeunes gens, 
chez qui l'on croirait remarquer des dispositions au sacerdoce. Elle 
n'existe que depuis deux ans à peine, et se compose actuellement 
d'une dizaine d'enfants ou jeunes gens de différents âges, depuis dix 
ans jusqu'à dix-huit. Nous avons voulu nous donner la satisfaction 
d'assister à leur examen de fin d'année, et nous les avons interrogés. 
Le croiriez-vous, les plus avancés, après deux ans d'étude seulement, 
traduisent César, Virgile, Xénophon d'une manière très courante, et 
ce qui complique singulièrement pour eux la difficulté de la traduction, 
c'est qu'ils sont obligés de faire cet exercice dans la langue française, 
qui est aussi pour eux une langue étrangère, de sorte qu'ils ont à 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 269 

'aire marcher ensemble l'étude des trois idiomes étrangers, c'est-à- 
lire celui du grec et du latin qu'ils traduisent, et celui de la langue 
rançaise dans laquelle ils traduisent. 

Nous avons eu, dans cet examen, une preuve de plus de l'intelli- 
gence rare des jeunes Malgaches hovas. Je me plais à espérer qu'un 
>on nombre de ces jeunes gens, qui donnent de si belles espérances, 
irriveront un jour au sacerdoce, et pourront ainsi travailler avec 
ruit au salut de leurs compatriotes. Nous avons entendu maintes 
ois les plus âgés d'entre eux faire en latin et en français les lectures 
lu réfectoire d'une manière à peu près aussi correcte et aussi aisée 
[u'on le pourrait faire dans un petit séminaire de France. Les Pères 
ésuites, pour ne pas rester inférieurs aux Anglais, qui ont ouvert à 
Tananarivo un collège où l'on enseigne le latin, font donner aussi 
ious la direction de l'un d'entre eux, dans les deux divisions que 
comprend la classe supérieure des Frères, des cours de latin par les 
leux élèves les plus forts de l'école apostolique. 

L'importance des écoles à Tananarivo, et en particulier de celles 
les Frères et du cours des apostoliques pour le succès de la Mission 
ît l'avenir de l'influence française, est d'une évidence frappante. 
Qu'est-ce que l'action de quelques commerçants isolés et confinés 
lécessairement dans les intérêts de leur négoce ; fussent-ils les 
aommes les plus estimables pour la conduite et L les plus honorables 
lux yeux des indigènes, ce qui n'est pas toujours le cas, auprès de 
ïette action quotidienne et incessante d'un enseignement scienti- 
ique et moral qui se donne à toutes les classes d'une société, et qui, 
^'insinuant, si je puis ainsi parler, par tous les pores, fait pénétrer 
jusque dans le plus intime de ses veines l'estime et l'amour du peu- 
ple éducateur, avec la connaissance de sa langue et de son histoire ! 
Si la France a encore quelque renom aujourd'hui à Madagascar, c'est 
principalement à ces écoles et à la Mission française si habilement 
dirigées par les RR. PP. jésuites, qu'elle en est redevable. 

L'école apostolique, en particulier, qui est nécessaire pour fournir 
un jour des auxiliaires aux apôtres de Madagascar, ne l'est pas moins 
pour recruter, en attendant, des instituteurs et des catéchistes. Ce 
point est d'autant plus important, que les maîtres et les prêcheurs 
protestants pullulent et pérorent partout, et que les Pères n'étant 
pas assez nombreux pour occuper beaucoup de postes à demeure, 



270 MADAGASCAR 

sont obligés, hors 'de la station centrale et principale, de ne faire 
pour ainsi dire que passer. Or, en leur absence et sous la pression 
multiple et permanente de l'hérésie, s'il n'y a pas au moins un ca- 
téchiste ou une école, l'homme ennemi jette quelquefois la nuit 
même, après que le père de famille a passé, la zizanie sur le bon 
grain, et en telle abondance qu'elle peut l'étouffer aussitôt. Ce n'est 
pas seulement aux catholiques, mais à la France tout emière et à 
son gouvernement que la mission de Madagascar, empruntant le lan- 
gage si célèbre de saint Vincent de Paul, pourrait dire en leur mon- 
trant ses écoles : « Elles vivront pour vous bénir et vous glorifier 
avec Dieu, si vous venez à leur aide ; mais elles mourront demain si 
vous les abandonnez. » 

Nous faisons les vœux j les plus ardents pour que le subside de 
15.000 francs, qui a été récemment accordé par le gouvernement 
français pour les écoles françaises de Madagascar, non seulement ne 
soit pas interrompu, mais soit encore augmenté s'il est possible. 
Louis XIV faisait autrefois des pensions aux savants étrangers. Des al- 
locations qui permettent à la France de remplir son rôle civilisateur 
et maintiennent son influence dans un pays qui s'est autrefois appelé 
la France orientale, ne seront point plus mal placées. Je ne sais quel 
est le but ultérieur des Anglais, mais outre l'influence qu'ils se sont 
constamment efforcés d'exercer sur le gouvernement, sous le rapport 
religieux depuis 1817, époque à laquelle ils ont commencé à s'établir 
à Madagascar, il est curieux de voir comment ils ont cherché à s'assi- 
miler le pays, et à y faire pénétrer leur langue et leurs usages. Au 
grand repas dont j'ai parlé dans une lettre précédente, j'ai remarqué 
que les grades de tous les dignitaires, ainsi que des chefs de l'armée, 
étaient traduits par des mots anglais. Le premier ministre se dit 
maintenant en malgache ; Pri?ne-Minister aussi bien qu'en Angleterre. 
Les commandements pour l'instruction des troupes se font en an- 
glais. J'ai été non moins surpris, l'autre jour, de remarquer, en par- 
courant le dictionnaire malgache -anglais du trop fameux ministre 
Ellis, que tous les noms géographiques des pays étrangers n'étaient 
pas autres, pour la langue malgache, que les mots anglais eux-mêmes. 
C'est ainsi que Suisse s'y rend par Swit-Zerland, Angleterre par En- 
gland, et que, sur ce point, les deux idiomes se confondent. J'ai 
trouvé ce procédé très habile, car, donner sa langue à un peuple. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 271 

c'est lui inoculer ses idées et sa vie la plus intime. Mais la France ne 
doit pas fermer les yeux sur une telle tactique, surtout au moment 
où, soit à tort, soit à raison, l'on prête à l'Angleterre le soin de se mé- 
nager l'occupation de toute l'Afrique orientale, au moins pour le cas 
où les Indes lui échapperaient. 

Cependant notre séjour à Tananarivo touchait à sa fin, et le pre- 
mier ministre, toujours malade, n'avait pu encore recevoir Sa Gran- 
deur. Ce ne fut qu'hier seulement, mardi 7 septembre, que M. le con- 
sul français vint de sa part informer Sa Grandeur que le premier mi- 
nistre, qui n'avait pu paraître lors de la réception au palais, et à qui 
les médecins avaient interdit depuis plus d'un mois toute réception, 
ferait volontiers une exception en sa faveur, et la recevrait le lende- 
main au palais de la reine à 10 heures du matin. Nous nous y rendî- 
mes en cérémonie, accompagnés de M. le consul, du Rév. P. de la Vais- 
sière, du Rév. P. Cazet,Préfet apostolique ; du P. Caussèque, du P. Ail- 
loud, et du docteur Trottet, médecin de la Mission. Le fils du premier 
ministre, Antoine Radilofera, nous faisait escorte à cheval, avec un 
aide de camp de son père. Le premier ministre nous reçut dans un 
joli pavillon élégamment meublé, avec cheminée à la française. On 
remarquait dans un angle de la salle un petit lit de repos, que sur- 
montait un baldaquin en tulle rose. Sur le lit, rehaussé de divers or- 
nements dorés, il y avait des coussins aussi brodés en or et marqués 
de la couronne royale. Le premier ministre est un petit homme sec, 
de quarante-cinq ans environ, figure régulière et douce, teint cuivré, 
moustache noire ; ses yeux fins et pétillants décèlent une intelligence 
vive et pénétrante; mais il se possède parfaitement, et, en habile di- 
plomate, il ne parle qu'à bon escient, après avoir tout entendu et 
pesé. On le dit d'une nature droite et sincèrement ami de la justice. 
Le premier ministre à Madagascar est beaucoup plus encore que le 
Prime-Minister en Angleterre. C'est une sorte de maire du palais, qui 
n'a pas moins de puissance ici que ceux qui portaient ce nom chez 
nos anciens rois. Il est, par tradition, d'une caste roturière, et repré- 
sente le peuple à peu près comme autrefois les tribuns à Rome ; mais 
le premier ministre actuel est de plus époux de la reine Ranava- 
lona II, qui lui a donné sa main après son couronnement. Il a eu le 
talent de se maintenir au pouvoir dans les conditions les plus diffi- 
ciles, et malgré toutes sortes de compétitions et de rivalités. Le pre- 



272 MADAGASCAR 

mier ministre, revêtu d'un costume de cérémonie, richement galonné 
et marqué en plusieurs endroits de l'emblème de la couronne, por- 
tait toutes ses décorations, dont une croix de commandeur en or. 

Il nous accueillit avec beaucoup d'aisance et le sourire sur les lè- 
vres. Monseigneur, après avoir offert le hasina de règle, présenta au 
premier ministre ceux d'entre nous qui lui étaient inconnus, et alors 
s'engagea la conversation. Le secrétaire d'État était présent comme 
à la réception de la reine, mais cette fois c'était Radolifera lui-même 
qui servait d'interprète. Monseigneur, après les compliments d'usage 
et les informations prises sur la santé du premier ministre, le re- 
mercia des marques de bienveillance qu'il avait bien voulu lui don- 
ner, ainsi qu'à moi, en nous faisant transporter par ses esclaves de- 
puis Tamatave jusqu'à Tananarivo. Il lui recommanda ensuite la 
mission des Pères jésuites, lui répétant ce qu'il avait dit précédem- 
ment à la reine, que l'Église catholique fait une profession expresse 
de rendre au pouvoir l'obéissance qui lui est due, et qu'au dire 
même de ses adversaires, elle est la plus grande école de respect 
qui soit au monde. Sa Grandeur ajouta: « J'attends, monsieur le mi- 
nistre, de votre équité et de votre bienveillance, que vous voudrez 
bien toujours faire observer fidèlement le traité conclu avec la 
France, lequel garantit la liberté la plus complète à tous ceux qui 
veulent faire profession du catholicisme. » Sa Grandeur ajouta 
encore : « Je compte me rendre en France l'année prochaine. Le 
gouvernement, instruit de mon voyage à Madagascar, ne manquera 
pas de me demander si, en effet, les traités sont respectés sous ce 
rapport. Rien ne sera plus efficace, pour vous concilier l'amitié de 
la France, que l'assurance que je désire pouvoir lui donner que les 
traités sont scrupuleusement observés de tous points. » 

Le ministre protesta de ses bonnes dispositions, dont il donnerait 
des preuves, quand sa santé lui permettrait de reprendre la conduite 
des affaires. Le premier ministre ignore sans doute que bien des fois 
par le passé, non seulement la balance n'a pas été tenue égale entre 
les catholiques et les protestants, mais que pas une seule fois peut- 
être, dans les divers litiges qui se sont présentés, les catholiques 
n'ont obtenu une complète justice. Bien qu'en aucun cas ils n'aient 
été provocateurs, ils n'ont jamais vu néanmoins leurs agresseurs 
les plus iniques, punis autrement que d'une manière négative et 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 273 

inefficace, c'est-à-dire par un simple désaveu. Il est inouï qu'on ait 
usé à l'égard de ces derniers de mesures répressives et pénales pro- 
prement dites. Monseigneur fit ensuite compliment au premier mi- 
nistre sur les honneurs que son fils avait reçus à Paris et à Rome. 
Instruit de l'honneur qu'avait fait à son fils le président de la Répu- 
blique française, en le recevant à sa table, il pria Sa Grandeur de 
vouloir bien, à l'occasion de son prochain voyage en France, le re- 
mercier en son nom et lui témoigner combien il avait été sensible 
à une telle marque de bienveillance. Monseigneur lui donna l'assu- 
rance qu'il s'acquitterait volontiers à l'égard du Maréchal-Président, 
de cette politesse ; que la marque d'honneur qui avait été accordée 
à son fils était, en effet, bien rare et bien précieuse. Monseigneur 
félicita en même temps le premier ministre sur l'avantage qu'avait 
son fils de parler maintenant si couramment la langue française, 
sur les excellentes qualités de ce jeune homme, que nous avions été 
à même d'apprécier, et sur l'impression favorable qu'il avait produite 
à Bourbon. Le premier ministre parut très sensible à ces divers com- 
pliments . Sa Grandeur termina en faisant des vœux pour l'améliora- 
tion de sa santé, et nous nous retirâmes très satisfaits de la manière 
dont les choses s'étaient passées. Pendant le cours de la conversa- 
tion, le premier ministre, un peu réservé d'abord, s'était épanoui, et 
nous avions pu juger suffisamment par nous-mêmes des différentes 
qualités qu'on lui attribue. Je citerai à l'appui, en terminant, un fait 
étranger à la réception, mais qui est bien connu, et qui peut donner 
aussi quelque idée de ce personnage. A Tananarivo, les moindres 
procès trament, ou plutôt sont traînés en longueur pendant des an- 
nées entières. Les juges, qui n'ont point d'autres honoraires que la pièce 
d'argent que les contestants sont dans l'usage de leur offrir départ et 
d'autre, chaque fois qu'ils se présentent devant eux, ont par cela même 
intérêt à éterniser les querelles et à les embrouiller, afin de pouvoir 
d'autant mieux pêcher en eau trouble, jusqu'à ce que l'un des deux 
plaignants fasse définitivement pencher la balance de son côté, en y 
jetant un poids d'argent que l'autre ne peut ou ne veut y mettre. On 
dit que le premier ministre, ennuyé devoir tant de procès pendants 
évoqua un jour à son tribunal les plus épineuses et les plus enchevê- 
trées de ces plaidoieries, et en expédia en quelques jours un nombre 
considérable, et avec une promptitude et une sagacité étonnantes, 
ii 18 



274 MADAGASCAR 

Il n'a manqué à de tels hommes, comme à plusieurs autres, avec 
lesquels nous avons eu des rapports, que de s'être trouvés plus rap- 
prochés du foyer de la civilisation et de la vérité, pour devenir des 
hommes tout à fait distingués, et même supérieurs. 

J'interromps ici la rude besogne d'annaliste et de chroniqueur, que 
je fais depuis ce matin, et que je fais si mal, j'en suis sûr. Les signes 
d'un prochain départ sont de moins en moins équivoques; il n'est 
plus seulement question de malle ou de valise comme ce matin, mais 
de visites d'adieu. Nous sortons dans un instant pour nous rendre 
chez M. le consul, et quelques personnes dont nous voulons prendre 
congé. Ce ne sera pas sans regret et sans émotion, mon cœur me le 
dit déjà, que nous nous éloignerons de Tananarivo. Tenez-moi quitte, 
je vous prie, pour aujourd'hui et même pour demain. A l'une des 
premières étapes du retour, je me propose, stans pede in uno, s'il le 
faut, de compléter ces notes et de vous raconter le départ. » 



Cinquième lettre. 



« Ankera-Madinika, 9 septembre 1875. 

« C'est hier que nous avons fait nos adieux à Tananarivo, et déjà nous 
en sommes à une journée et demie de marche. Elle a disparu à nos 
yeux depuis longtemps derrière les hautes montagnes de l'Ankova, 
mais son image nous accompagne, et nous emportons avec nous 
dans la mémoire du cœur mille souvenirs qui ne s'effaceront 
jamais. Nous allons entrer bientôt dans les sombres taillis de 
YAlamosastra. Voici notre caravane réduite au quart. Moins solen- 
nelle, elle n'en sera que plus expéditive et plus rapide. Mais soyons 
sobres de préambules, car au bivouac les minutes sont précieuses, 
surtout lorsqu'il faut écrire sur ses genoux ou sur une borne. 

Hier, donc à 1 heure, nous quittions la résidence de Tananarivo. . . 
Dès la veille, le bruit du départ de Sa Grandeur s'était répandu parmi 
les catholiques, et cette nouvelle y avait été accueillie comme un 
deuil public. Dans l'expression de leurs sincères regrets, ils 
s'écriaient : « Quoi, si vite 1 Mais pourquoi Monseigneur ne se fixe-t-il 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 275 

point parmi nous? » Un certain nombre d'entre eux vinrent nous faire 
une visite d'adieu, et voulurent absolument nous laisser, en guise de 
souvenir, diverses raretés ou curiosités du pays. 

Le premier ministre a eu la politesse d'envoyer aussi, par son fils, 
des présents pour Monseigneur et pour moi. 

Vous voyez que, sous plus d'un rapport, les coutumes malgaches 
ont quelque chose de patriarcal et d'homérique. On accueille les hôtes 
avec bonté à leur arrivée ; et on leur offre, au départ, des présents 
d'hospitalité, afin qu'ils ne se retirent qu'avec d'agréables impressions, 
et qu'ils ne craignent point de reparaître ; mais nous n'avions pas 
besoin de ces gracieux souvenirs, pour nous souvenir. 

Monseigneur, hier matin, avait, après la messe dite dans l'église 
de la résidence, donné la bénédiction du très Saint Sacrement, et 
adressé ces quelques paroles d'adieu et d'encouragement tout à la 
fois: « En présence de cette grande ville, livrée presque tout entière 
à l'hérésie et au paganisme, vous êtes peut-être quelquefois tentés 
de vous décourager en songeant à votre petit nombre relatif. Mais, 
mes frères, quand saint Pierre autrefois arriva dans cette grande 
ville de Rome, capitale de tout l'univers, qui comptait plusieurs 
millions d'habitants, il était seul, et de toutes parts environné d'idoles 
et de païens ; cependant un siècle après, un panégyriste chrétien 
pouvait dire avec orgueil aux empereurs romains : « Nous ne sommes 
« que d'hier, il est vrai, mais déjà nous remplissons vos places publi- 
« ques, vos tribunaux, vos armées. . . Nous ne vous laissons que vos 
« temples. » Je prie Dieu de vous multiplier à votre tour, et il ne man- 
quera pas de le faire si, comme les premiers chrétiens, vous êtes tous 
les ap ôtres de la prière, et si votre vie édifiante est une prédication 
continuelle du christianisme. » 

Ces paroles d'adieu de Sa Grandeur ne firent qu'aviver les regrets 
occasionnés par son départ, et plus d'une larme coula des yeux de 
ces bons chrétiens, qui comprenaient que cette bouche leur parlait de 
l'abondance d'un cœur, qui les aimait déjà d'un amour tout paternel, 
et ne se séparait d'eux qu'avec peine. 

N'avions-nous pas d'ailleurs en si peu de jours, sur cette terre à 
peine soumise aux premières influences de la grâce et de l'Évangile, 
rencontré des âmes vraiment sublimes? Il y a, au milieu de la cour 
protestante ou païenne de Tananarivo, quelques princesses ou dames 



276 MADAGASCAR 

d'honneur catholiques! Elles y brillent comme des lis parmi les 
épines. A leur tête, la princesse Victoire, belle-fille du premier minis- 
tre, commande l'estime et le respect de tous par une réserve, une 
dignité et une distinction qu'on remarquerait même en Europe. Seule 
avec Antoine Radolifera, dans la famille du premier ministre, à 
demeurer fidèle au catholicisme, elle en pratique assidûment tous 
les devoirs avec une constance que rien ne peut ébranler. Nous avons 
rendu visite à une autre princesse catholique, dont le mari et le 
père, tous deux autrefois premiers ministres, ont été successivement 
disgraciés et jetés dans les fers. Cette femme, d'une haute intelligence 
et d'une grande fermeté, voulut être baptisée avec son mari, au mo- 
ment où celui-ci partait pour l'exil, afin d'avoir, pour se consoler et 
soutenir son courage, les promesses de l'autre vie. Un jour, dit-on, pour 
la décider à passer au protestantisme, on vint lui offrir de briser les 
chaînes de son père et de son époux, à la condition qu'elle renoncerait 
à la foi catholique. Placée dans une alternative si cruelle, cette femme 
admirable, au milieu de ses enfants en pleurs, eut le courage de 
répondre : « Rien ne me serait plus doux que de sacrifier ma vie pour 
la liberté de mon père et de mon époux, mais Dieu me défend de 
leur sacrifier ma foi. . . Je ne puis accepter vos offres. » 

Cette femme, qui n'est pas moins distinguée par les qualités natu- 
relles de l'esprit que par sa vertu, apprit à lire sans aucun livre, uni- 
quement par l'audition des sons et l'inspection des mots dans les 
livres dont on se servait en sa présence. Puissiez-vous, âmes généreu- 
ses, trouver beaucoup d'imitatrices de vos vertus ! Par vos exemples 
admirables, vous prêchez à vos compatriotes avec les missionnaires 
de la manière la plus efficace. Vous aurez un jour part à leur récom- 
pense, comme vous aurez participé à leurs mérites. 

Cependant, les Révérends Pères, toujours si délicats et si exquis en 
fait de politesse et d'attention, aussi bien qu'en tout le reste, avaient 
voulu se réunir pour le départ comme pour l'arrivée de Monseigneur, 
de presque toutes les parties de l'Émirne, sauf des postes les plus 
éloignés, et ils avaient invité, à cette occasion, à un déjeuner d'adieu, 
M. le consul, M. le chancelier et le jeune Radolifera. 

Les agapes furent plus fraternelles et plus touchantes encore que 
toutes celles qui avaient précédé. De la part des Pères, quelques stro- 
phes improvisées, qui auraient fait honneur aux Muses les plus ce- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 277 

lèbres, nous rappelèrent d'autres petits chefs-d'œuvre de ce genre, qui 
nous avaient été servis, comme par accident et par forme de récréa- 
tion, quelques jours après notre arrivée. Nous nous souvînmes, fort à 
propos de cette parole de l'Ecclésiastique : Non impedias musicam... 
Ne faites point taire la musique, à plus forte raisonle poésie... Monsei- 
gneur, de son côté, exprima aux Pères, de la manière la moins équi- 
voque, tout ce qu'il garderait de doux et de précieux souvenirs de 
Madagascar, des missionnaires, de leurs travaux..., et les assura de 
l'intérêt qu'il ne cesserait de prendre à leur Mission, dont il avait pu 
constater de près l'importance et les résultats déjà si considérables. 

Cependant, l'heure du départ avait sonné, et il nous fallut monter 
en fîlanzana, accompagnés du P. Cazet, du P. Ailloud, de plusieurs 
autres Pères aussi en filanzana, et de quelques autres à cheval. Nous 
nous dirigeâmes, en traversant la ville, vers les bords de l'Ikopa. 
M. le consul, M. le chancelier, le fils du premier ministre nous fai- 
saient escorte, et quoiqu' aucune mesure n'eût été prise à ce sujet, nous 
fûmes bientôt environnés d'un véritable cortège, composé de l'élite 
des catholiques de Tananarivo, des Frères, des Sœurs et de tous les 
enfants des écoles. Ils nous firent ainsi la conduite jusqu'à une bonne 
lieue de la ville. Là, tous se jetèrent à genoux et demandèrent une 
dernière bénédiction, qui fut donnée et reçue de part et d'autre 
avec une émotion visible. C'étaient principalement les enfants des 
écoles qui nous quittaient alors, la discrétion ne permettant point à 
leurs maîtres et à leurs maîtresses de les laisser s'avancer plus loin, 
surtout pendant la pleine chaleur du jour. Mais d'autres groupes nous 
escortèrent beaucoup plus loin, à différentes distances, selon leurs 
forces. Les derniers nous suivirent encore longtemps des yeux, après 
nous avoir quittés. Ils se retournèrent plusieurs fois pour répéter 
tous ensemble : Vive Monseigneur ! Au revoir, Monseigneur! 

On ne pouvait rien voir de plus cordial et de plus touchant, et ces 
démonstrations si sympathiques s'accordaient bien avec celles qui 
avaient salué notre entrée. Bons chrétiens, nous disions-nous, en les 
regardant une dernière fois les larmes aux yeux ! Que Dieu bénisse 
vos cœurs si bien disposés, et vous accorde de croître et de vous 
multiplier ! 

Toutefois les bons Pères, charitables à l'excès, ne voulurent point 
nous lâcher de sitôt. Ils nous accompagnèrent presque tous jusqu'à 



278 MADAGASCAR 

Ambohipeno, paroisse catholique, dont la visite avait été réservée 
pour cette circonstance, et qui était rassemblée à l'église, en atten- 
dant Sa Grandeur. 

Monseigneur fut heureux de bénir ces chrétiens à leur tour, et de 
leur adresser, comme il avait fait partout, quelques paroles d'édifica- 
tion et d'encouragement. 

Il fallait bien se quitter enfin; nous embrassâmes, avec la plus cor- 
diale affection, le Rév. P. Cazet et les siens, leur exprimant à tous une 
dernière fois nos sentiments, d'ailleurs parfaitement lisibles sur nos 
visages, et nous nous dirigeâmes vers Ambohimalaza, où les Pères 
ont un commencement de paroisse avec un pied-à-terre où nous de- 
vions passer la nuit. Une bonne partie de cette excellente population, 
que nous avions trouvée réunie dans l'église, nous accompagna à la dis- 
tance d'une demi-lieue. Puis nous nous retrouvâmes, Monseigneur, le 
Rév. P. de la Vaissière et moi, seuls avec nos porteurs. Je me trompe, 
le P. Taïx, qui dessert la paroisse que nous quittions et le poste 
vers lequel nous nous acheminions, nous servait de guide et devait 
nous faire les honneurs de son postdam, si le mot ne le choque pas. 

Nous ne pouvons en médire, puisque, entre les charmes d'une gé- 
néreuse hospitalité, nous y avons goûté un doux sommeil, nous du 
moins, car le bon Père, ainsi que le Rév. P. de la Vaissière, trou- 
vant toujours très simple de s'oublier eux-mêmes pour ne songer 
qu'au prochain, avaient pris tous deux un billet de parterre pour la 
nuit, quelque part, sur une simple natte. De bonne heure nous étions 
debout, pour avoir la consolation de célébrer encore une fois au moins 
le saint sacrifice avant d'arriver à Tamatave. Mais déjà les Pères 
nous avaient devancés dans cette bonne action. Il n'y a encoie que 
deux familles catholiques dans cette localité. Elles voulurent assister 
à la messe de Monseigneur. 

Le P. Taïx, en homme habile, et toujours à la hauteur des diffi- 
cultés, déguisa parfaitement à nos yeux le dénûment de sa petite 
chapelle, en faisant parler harmonieusement, à nos oreilles ravies 
les touches d'un orgue-flûte, dont il s'accompagna pendant la messe 
de Monseigneur, pour chanter des cantiques en langue malgache. 

Après la messe, et avant de quitter le sol de l'Émirne, nous fûmes 
favorisés, pour terminer, du plus gracieux épilogue que l'on pût sou- 
haiter, et que je vais vous raconter dans toute sa naïveté : 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 279 

Une femme, mère de deux charmants petits enfants, dont le grand- 
père est un des prêcheurs protestants de l'endroit, et qui n'est 
encore elle-même que catéchumène, vint les présenter à Sa Gran- 
deur pour les faire baptiser. Elle paraissait bien sincère, et nous sa- 
vions d'ailleurs, par les renseignements du P. Taïx, que sa démarche 
était tout à fait désintéressée. Néanmoins ce baptême eût été un peu 
précipité. Une idée neuve nous passe alors par la tête ou plutôt par 
le cœur : si ces chers enfants, nous disions-nous, qui ne peuvent en- 
core être baptisés aujourd'hui, devenaient cependant nos filleuls par 
procuration, et si nous leur donnions nos noms dès maintenant, ce 
serait un souvenir de plus qui nous rattacherait à cette terre de Ma- 
dagascar, si chère à nos cœurs. Ce fut sur-le-champ une affaire réglée 
et entendue, et bientôt, sans doute lorsque nous serons rentrés à 
Bourbon, nous apprendrons qu'il y a, dans cette région si éloignée 
de nos yeux, mais si présente à notre affection, deux petits anges 
qui portent notre nom, qui nous aiment et prient pour nous, comme 
nous les aimons et prions pour eux. Grandissez, chers enfants, sous 
les bénédictions dont vous a marqués une main auguste ! Soyez de 
fervents chrétiens, sinon des apôtres, et si nous n'avons pas la con- 
solation de nous revoir sur la terre, demandez tous les jours au Sei- 
gneur que nous puissions nous revoir au ciel avec vos bons parents 
et une multitude de vos compatriotes. 

Nous embrassâmes avec tendresse ces deux chers enfants ainsi que 
le bon et zélé missionnaire, et nous nous éloignâmes, le cœur partagé 
entre deux sentiments bien divers : d'un côté, la peine que nous 
éprouvions de tourner le dos à un pays que nous n'avions pu nous 
défendre d'aimer dans les entrailles de Jésus-Christ, et de l'autre, le 
désir de revoir bientôt Bourbon, notre seconde patrie. » 



Sixième lettre 



« Sainte-Marie-de-Madagascai', 28 septembre 1875 

« Monseigneur avait promis, à son départ de Bourbon, de visiter 
aussi la chrétienté de l'île Sainte-Marie, et il y était vivement désiré. Sa 



280 MADAGASCAR 

Grandeur, s'oubliant elle-même, voulut être fidèle jusqu'au bout au 
programme qu'elle s'était imposé uniquement dans l'intérêt du bien. 
Nous partions donc pour Sainte-Marie le 24, vers 5 heures de l'après- 
midi. 

Le lendemain, vers 10 heures du matin, nous entrions dans la 
magnifique rade de Sainte-Marie, toujours paisible. A 11 heures, 
Monseigneur était reçu à terre avec les honneurs militaires. 

Le Rév. P. Cazeaux nous attendait au débarcadère avec les deux PP. 
Piras et Cros, pour nous conduire processionnellement à l'église, où 
Monseigneur donna la bénédiction du très Saint Sacrement. 

Dans l'après-midi, vers 4 heures, M. le commandant Vassal se pré- 
senta à la résidence pour rendre visite à Sa Grandeur, avec toutes les 
autorités civiles et militaires. 

Le lendemain, qui était dimanche, Sa Grandeur célébra la messe à 
laquelle assistaient M. Vassal, commandant de l'île Sainte-Marie, avec 
la plus grande partie des fonctionnaires ou membres de l'adminis- 
tration, ainsi que M. le commandant et les officiers de la Rance. Le 
soir, nous prîmes part, à l'hôtel du gouvernement, au tirage d'une 
loterie fort bien organisée, au bénéfice de l'orphelinat des jeunes 
filles dirigé par les Sœurs de Saint- Joseph, à la grande satisfaction 
de toute la colonie. 

Le lendemain Sa Grandeur administra le sacrement de Confirma- 
tion à un bon nombre d'enfants et d'adultes. Le mardi matin, c'est- 
à-dire aujourd'hui même, Monseigneur a offert le saint sacrifice de 
la messe à l'hôpital militaire. C'est dans cette maison que Mgr Dal- 
mond, Préfet apostolique de l'île Bourbon et premier évêque de 
Madagascar, est mort en 1847. Nous visitâmes, avec une émotion mê- 
lée de respect, la salle où il rendit le dernier soupir, et d'où il partit 
pour le ciel, chargé de mérites, et martyr de son dévouement, comme 
M. de Solages l'avait été sur la Grande Terre. 

Nous nous agenouillâmes aussi, en priant sur la pierre tumulaire 
qui recouvre les restes des soldats massacrés à Tamatave, lors de 
l'attaque du capitaine Romain-Desfossés, et dont les têtes étaient de- 
meurées si longtemps exposées sur le rivage. 

Mgr Delannoy avait donc eu, dans son voyage, la consolation de 
prier sur la tombe illustre de deux de ses prédécesseurs, avec les- 
quels il aura désormais un trait de plus de ressemblance, celui d'avoir 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 281 

travaillé comme eux à l'avancement du règne de Jésus-Christ dans 
le pays de Madagascar. 

Nous sommes sur la trace d'un troisième apôtre de ces contrées 
je veux dire de Mgr Monnet ; mais il ne nous est point possible de 
réaliser nos désirs et de pousser jusqu'à Mayotte et Nossi-Bé. 

Nous regrettons de quitter si vite l'oasis de Sainte-Marie. Nous 
n'avons pas été insensibles aux charmes de ses rivages si gracieux et 
bordés d'immenses et magnifiques allées de manguiers, à perte de 
vue. Nous avons été bien plus sensibles encore aux bienfaits de la si 
cordiale hospitalité que nous y avons reçue, et nous nous sommes 
édifiés au spectacle des vertus de ces admirables ouvriers évangéli- 
ques et de ces bonnes Sœurs de Saint-Joseph qui, soutenues par les 
exhortations et les exemples des Pères, ont le courage de mourir ici 
à petit feu et de s'immoler en détail sous ce ciel dévorant, pour tous 
les Européens, même les plus robustes. 

Il est 2 heures de l'après-midi... ; le temps est superbe. Nous 
nous embarquons dans quelques minutes. On nous promet que nous 
serons à Saint-Denis samedi prochain dans la matinée. » 



Septième lettre. 

« A bord de la Rance, 28 septembre 1875. 

«Nous voguons depuis plusieurs heures à bord de la Rance. Déjà 
nous sommes sortis du canal de l'île de Sainte-Marie, et nous voyons 
fuir peu à peu la belle et grande île de Madagascar. La mer d'azur 
scintille aux rayons du soleil, et nos voiles, rivalisant avec la vapeur, 
s'enflent au souffle d'un vent favorable. Le quart d'heure est on ne 
peut plus propice pour la réflexion et la rêverie . Placé entre Ma- 
dagascar qui s'éloigne et Bourbon qui s'approche, j'avoue que je suis 
encore tout entier aux impressions du passé, et que j'aime à m'y 
reporter en silence. Jetant un coup d'œil rétrospectif sur les deux 
mois qui viennent de s'écouler, je me demande, et bientôt vous me 
demanderez à moi-même, comme autrefois Notre-Seigneur aux Juifs, 
en parlant de saint Jean-Baptiste. « Qu'êtes-vous allé voir dans le 
désert? »c'est-à-dire sur la terre encore si peu connue de Madagascar. 



282 MADAGASCAR 

Quid exisiis in desertum videre? Des roseaux agités parle vent? Non, 
ce sont plutôt des chênes qu'aucune ftempête ne pourrait courber, 
des athlètes vigoureux qu'aucune force ennemie..., que ni la vie ni la 
mort ne sauraient séparer de la charité de Jésus-Christ. Qu'êtes-vous 
allé voir ? Des hommes vêtus mollement ? Non, ceux-là on les trouve 
dans les palais des rois... Ceux-ci habitent... grand Dieu! je les ai 
vus, non pas même dans des maisons, mais le plus souvent dans 
des huttes malpropres et malsaines, où ils ont à souffrir le jour et 
la nuit, de mille manières et en toute saison. Pour les missionnaires 
voyageurs, c'est ce qu'ils appellent la case-église, et quelquefois la 
case-écurie. La monture qui, dans ces excursions pénibles, est assez 
souvent le compagnon indispensable de l'apôtre, doit y trouver place 
aussi bien que l'âne et le bœuf dans l'étable de Bethléem. Dans les 
localités où l'on peut s'établir d'une manière plus fixe, les mission- 
naires commencent par loger leur divin Maître ; pour eux, ils s'en 
tireront comme ils pourront ; ils dorment ou ne dorment pas ; ils 
mangent ou ne mangent pas. L'essentiel, c'est que le royaume de 
Dieu s'étende, et qu'ils fassent l'œuvre pour laquelle ils ont été en- 
voyés. Mais encore une fois, qu'êtes-vous allé voir dans le désert ? 
Des prophètes ? Oui, et plus que des prophètes, d'autres précurseurs, 
dignes successeurs des Apôtres, marchant sur les traces de leur illus- 
tres devanciers, des Xavier, des Jean de Britto, des Silveyra ; et aux 
hommes du pouvoir qui hésiteraient encore à Madagascar, sur la 
question de savoir quelle est du protestantisme ou du catholicisme, 
le véritable religion, ils pourraient, comme Notre-Seigneur lui-même, 
répondre : « Allez dire à Jean ce que vous avez vu : Les aveugles 
voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds 
entendent, les morts ressuscitent, l'Évangile est prêché aux pauvres. 
Et bienheureux est celui qui, comparant notre pauvreté à la re- 
ligion d'or et d'argent des protestants, ne sera point scandalisé à 
cause de cela, et verra comment, d'un côté, la lettre pharisaïque 
tue les âmes ou les laisse mortes, et comment de l'autre, l'esprit 
et la grâce les vivifient et les ressuscitent. » Voilà quels sont les 
ouvriers qui travaillent à Madagascar, loin du regard des hommes 
et dont la main gauche ignore les merveilles qu'accomplit leur main 
droite. Voilà ceux qui feront de ce pays, en quelques années, si le 
Maître de la moisson les aide, une terre catholique, prospère et civi- 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 283 

Usée. Oui, civilisée, car les Malgaches, malgré leurs défauts, qui sont 
ceux de tous les peuples païens, ont des qualités naturelles rares et 
exceptionnelles, qui n'attendent que l'influence du ferment divin de 
la grâce pour s'épanouir en vertus surnaturelles et chrétiennes ad- 
mirables. Ils sont doux, hospitaliers, pleins de respect pour l'autorité, 
voilà pour le cœur ; intelligents, sérieux et amis de la vérité, voilà 
pour l'esprit. 

Mais Une faut pas se le dissimuler ; l'entreprise est rude. D'un côté, 
l'hérésie, riche et millionnaire autant qu'elle le veut, est partout : elle 
est au palais et même au pouvoir, puisqu'elle le tient en tutelle, et lie 
couvre d'un protectorat officieux, qui deviendra bientôt officiel, si la 
France laisse faire davantage. Elle est à l'armée, où l'uniforme, 
quand il existe, est anglais, où le commandement se fait en anglais, 
et où surtout l'officier instructeur en chef est anglais. L'hérésie est 
dans les temples et dans les écoles, qui couvrent Madagascar comme 
d'un immense réseau. Or, je le répète une dernière fois, afin que ceux 
qui ont des oreilles entendent, l'hérésie, c'est l'Angleterre, dont on 
connaît les faits et gestes, l'Angleterre, qui, selon l'expression imagée 
des Scythes à Alexandre, d'une main étreint déjà l'Asie, et de l'autre 
voudrait saisir aussi l'Afrique. 

De l'autre côté, il y a les ouvriers que j'ai dit, mais bien qu'ils se 
multiplient, en se portant chacun sur dix points à la fois, leur nombre 
est de beaucoup trop restreint. Qu'est-ce, pour un pays plus grand 
que la France, et peuplé de 5 à 6 millions d'habitants au moins, 
que le personnel que nous avons trouvé : une trentaine de Pères, une 
vingtaine, tout au plus, de Frères coadjuteurs, auxquels il faut ajouter 
une trentaine de Sœurs de Saint-Joseph et quelques Frères du Véné- 
rable de la Salle. 

Nous espérons que le gouvernement français, appréciant le dévoue- 
ment des missionnaires catholiques à Madagascar et l'honneur que 
le succès de leurs œuvres, qui n'ont toutefois aucun but politique, fait 
cependant rejaillir sur le nom français, ne manquera pas de continuer 
à favoriser en particulier leurs écoles. Le gouvernement, lui, qui ne 
doit point se désintéresser de la question politique et commerciale, 
ne peut mieux faire au profit de l'influence française. 

Certes, la terre de Madagascar a assez coûté à la France, depuis 
plus de deux cents ans, d'essais infructueux et de sang, pour qu'elle 



284 MADAGASCAR 

ne renonce pas à la gloire et à l'espérance nouvelle d'y faire pénétrer, 
avec sa civilisation et sa foi, le bonheur et la véritable liberté. Qu'elle 
accentue fortement sa volonté de voir le traité qui garantit le libre 
exercice delà religion catholique, fidèlement observé; c'est son droit, 
c'est son devoir, quand même ce ne serait pas son intérêt. 

La France a accordé aussi à la Mission une autre grande faveur, 
celle d'un médecin. Mais, en face du protestantisme qui entretient 
plusieurs médecins à Tananarivo, et qui commence à bâtir un second 
hôpital considérable, combien il serait à souhaiter qu'on pût prochai- 
nement ouvrir un établissement de ce genre, car un médecin sans 
hôpital et sans pharmacie est presque un soldat sans armes et sans 
avenir. 

Il nous reste, en partant, à remercier les Pères de Tananarivo de 
leur hospitalité, non seulement édifiante et amicale au delà de toute 
expression, mais amusante et instructive. 

Ginéas disait, en sortant du sénat romain, qu'il avait cru se trouver 
dans une assemblée de rois. Et moi je dirai, non pas que nous avons 
cru nous trouver, mais que nous nous sommes trouvés réellement 
dans un véritable collège d'académiciens, une société de gens de 
lettres, de publicistes, de poètes, d'historiens, de musiciens, de pein- 
tres et de décorateurs, de savants et de géographes, car ces bons 
Pères sont tout cela d'aventure et dans leurs moments de distraction, 
comme nous en avons été témoins plusieurs fois. L'un d'eux est un 
des correspondants assidus de M. Grandidier, ce savant consciencieux 
et éminent dont les études sur Madagascar promettent d'être si com- 
plètes et si intéressantes. Un autre publie un journal mensuel en 
langue malgache, le Resaka, créé pour riposter aux journaux pro- 
testants auxquels il ne laisse jamais le dernier mot. Pour le dire en 
passant, c'est de l'imprimerie de la Résidence qu'est sorti le meilleur 
dictionnaire en langue malgache, celui dont le P. Webber est l'auteur 
et qui est si recherché des protestants eux-mêmes. Un autre Père, 
enfin, scrute avec la patience persévérante d'un bénédictin, les 
mœurs, les coutumes, les lois et traditions historiques de Madagascar, 
et fait espérer sur cette matière un ouvrage tout à fait neuf, et du 
plus haut intérêt pour les ethnographes et les philologues en particu- 
lier. 

N'avions-nous pas raison de dire tout à l'heure que de pareils ou- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 285 

vriers, avec l'aide de Dieu, sans qui l'on ne peut rien, feraient en peu 
de temps de Madagascar une terre catholique prospère et civilisée. 
Nous voulons finir par cette consolante espérance. » 



CHAPITRE XXV 

Diverses réformes à Madagascar. — Lois relatives aux écoles et à la civilisation 
matérielle. — M. Parrett. — Fondation d'Ambositra. — Joies et tristesses. — 
Examens dans nos écoles. — Progrès divers des œuvres catholiques. 

(1876-1881.) 



Pendant que la France placée par M. Thiers sur le plan incliné du 
septennat Mac-Mahonien glissait insensiblement de la République ai- 
mable, libérale, et conservatrice, à la république persécutrice, intran- 
sigeante et ennemie de Dieu, une révolution analogue s'opérait à Ma- 
dagascar et poussait, degré par degré, le ministre Rainilaiarivony 
des plus hautes pentes de l'Eglise d'État a une série de réformes plus 
maçonniques que protestantes, dont le terme final devait être la ruine 
à courte échéance, au profit de la puissance britannique, de ce qui 
pouvait encore rester d'indépendance politique à la nation malgache. 
Que le ministre africain ait cherché à résister à ce mouvement de 
haut en bas qu'inspiraient à son pays les divers agents de l'Angle- 
terre, et qu'il se soit débattu contre leurs menées avec autant de sou- 
plesse qu'en mettait M. de Broglie à éviter en France les durs lacets 
de l'opportunisme ou des intransigeants, c'est un fait que tous ceux 
qui connaissent le fond du caractère malgache, en général, et celui 
de Rainilaiarivony en particulier, ne sauraient révoquer en doute. A 
qui persuadera-t-on en effet, que ce ministre se fût porté jamais de 
lui-même à troubler la paix de son gouvernement et la calme rou- 
tine des sujets de sa souveraine, pour le seul plaisir d'opérer des ré- 
formes prétendues civilisatrices? Mais Rainilaiarivony se trouvait, 
comme nous l'avons dit ailleurs, engagé par le lien des promesses 



MADAGASCAR, SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 287 

données et des présents reçus ; il y avait entre lui et l'Angleterre des 
traités conclus et signés ; on le pressait de les tenir et il pouvait en- 
trevoir le moment où s'il ne s'exécutait enfin, son cousin Rainimaha- 
ravo, pour prix de son zèle à soutenir la cause protestante recevrait 
la place qu'il occupait lui-même. Tels furent, croyons-nous, les vrais 
motifs qui le poussèrent à aller de réforme en réforme, jusqu'au 
problème épineux de l'affranchissement des esclaves, ou à d'autres 
mesures non moins impopulaires. Nous pensons même ne pas nous 
tromper beaucoup en attribuant les quelques actes de bienveillante 
impartialité dont il honora les missionnaires français à partir de 1872, 
autant aux efforts qu'il fit pour échapper à l'influence trop envahis- 
sante de l'Angleterre, qu'à la crainte du canon Lagougine. 

Mais en 1876, Lagougine n'était plus le chef de la station de la mer 
des Indes, la France pensait à rappeler les communards et à proscrire 
les Jésuites, et l'Angleterre, profitait de l'abaissement progressif de 
notre patrie, afin d'étendre plus que jamais son influence à Madagas- 
car, en exigeant avec plus d'instance de Rainilaiarivony l'exécution 
du traité britannique. Le premier ministre, plutôt que de se démet- 
tre, dut encore une fois se soumettre aux Anglais et se lancer bien 
malgré lui dans la voie périlleuse de toutes les réformes qu'ils de- 
mandaient. 

Examinons ici en peu de mots la suite de ces réformes, avant de 
raconter d'une manière sommaire, comment chacune de ces innova- 
tions fut observée par la nation hova, et à quels résultats pratiques 
ont été conduits de cette sorte, soit le peuple malgache, soit la 
nation britannique elle-même. 

Les missionnaires de Londres, après avoir établi à Madagascar 
comme religion de l'État la religion de leur patrie, cherchèrent en- 
suite le plus possible à revêtir le peuple malgache des autres habi- 
tudes anglaises, sous le spécieux prétexte de nouveaux progrès à ac- 
complir dans à la religion et la civilisation chrétienne. Déjà par leurs 
conseils l'observation pharisaïque du repos dominical avait été pres- 
crite à tous les sujets de la reine : on devait le dimanche s'abstenir de 
voyager, de passer en pirogues certaines grandes rivières, de rien 
vendre ni exposer dans les bazars. Les coups de bâton ou d'autres 
procédés analogues de la part des chefs, rappelaient au besoin les 
délinquants à l'ordre. Ces résultats obtenus, les missionnaires allé- 



288 MADAGASCAR 

guèrent bientôt le motif des convenances religieuses, afin d'obtenir 
que les principaux fonctionnaires du culte, prêcheurs ou mpitandrina, 
se construisissent des demeures plus belles que celles du commun 
du peuple. Les prêcheurs et mpitandrina n'arrivaient le plus souvent 
à ce résultat, qu'à force de rançonner et de pressurer leurs ouailles ; 
encore même les maisons ainsi construites restaient- elles de longues 
années inachevées. Mais qu'importait aux indépendants la misère du 
peuple? Leur but était atteint. Les édifices en construction n'in- 
diquaient-ils pas suffisamment que la civilisation marchait, grâce 
à eux et à leurs principaux adeptes ? 

Quelque chose de semblable se passa pour l'usage du vêtement 
européen. « Il y a quatre ou cinq ans, écrivait le P. Barbe, à la date 
du 20 février 1878, les Anglais ont essayé d'introduire tout d'un coup 
dans le pays une singulière innovation: tous les adeptes sans excep- 
tion, admis à la cène, devaient, sous peine d'exclusion, s'habiller à 
l'européenne. Nos Malgaches, toujours grands enfants, oni d'abord 
semblé mordre à l'hameçon. Pendant cinq à six mois, on ne voyait 
partout que pantalons, redingotes, souliers vernis, chapeaux de feu- 
tre, robes, crinolines, châles, fleurs artificielles autour de la tête. 
C'était à mourir de rire. Cette fureur irréfléchie et intempestive s'est 
bientôt calmée, et il n'est guère resté de tout cela que de fortes brè- 
ches produites dans les bourses encore très peu garnies. 

Les protestants, en grand nombre dans ces parages, ajoutait le 
P. Barbe, n'ont qu'un vernis de religion : le cœur n'a nullement 
changé. Le catholicisme seul peut opérer ici une transformation. 

L'armée ancienne n'est qu'un ramas d'hommes portant sabres et 
fusils. Aussi le gouvernement hova, sous l'inspiration des Anglais 
d'abord, de M. Laborde ensuite, désireux de contrebalancer l'in- 
fluence anglaise, a-t-il appelé des militaires anglais et français pour 
former ses troupes à l'instar de celles de l'Europe. Plusieurs corps 
d'armées sont créés à l'européenne. Il y a l'armée française et l'ar- 
mée anglaise. Le corps français formé par un sergent venu de France, 
était commandé par le fils du premier ministre, Antoine Randrava ou 
Radilofera, confié autrefois au P. Cazet pour son éducation. Nous ve- 
nons d'être témoins, ajoutait le P. Barbe, des évolutions du corps 
français. Vraiment ce n'est pas trop mal pour des commençants. 

Depuis trois ans encore, un Anglais a été chargé de régulariser 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 289 

un peu les rues de Tananarivo. Ces travaux d'embellissement ne 
sont pas très avancés. Ils s'étendent à peine encore aujourd'hui, depuis 
le temps qu'ils sont entrepris, sur une longueur de 1 kilomètre envi- 
ron. L'administration recommande partout la propreté dans les rues, 
sur les places, les chemins publics, et jusque dans les cours des par- 
ticuliers. On a créé une police, à qui on a donné des ordres en consé- 
quence. Mais presque rien ne s'est fait, ou ne se fera de ce qui lui a 
été et lui sera prescrit. » 

Cet extrait de deux lettres du P. Barbe, ajouté à ce que nous avons 
dit nous-même, montre clairement dans les agents de l'Angleterre 
un désir incessant de civiliser Madagascar et de faire du peuple hova 
une grande nation. Suivons-les donc avec sonrdans leur généreuse 
tentative, et arrivons de suite aux réformes plus sérieuses dont ils 
furent les inspirateurs. 

Le 5 février 1875, les missions catholiques publiaient d'après le 
Leeds Mercury la traduction d'un édit de la reine de Madagascar or- 
donnant l'affranchissement de tous les esclaves importés dans l'île, 
depuis la signature du traité conclu avec l'Angleterre en 1865. 

Voici le texte de cet édit : 

« Moi, Ranavalo Manjaka, par la grâce de Dieu et la volonté du peu- 
ple, reine de Madagascar et défenseur des lois de mon royaume, j'ai 
conclu un arrangement avec mes cousins d'au delà des mers, en 
vertu duquel il ne pourra pas être amené dans mon royaume des 
hommes d'au delà des mers pour devenir esclaves. 

« En raison de cela, j'ordonne que, s'il y a des Mozambiques venus 
récemment dans mon royaume, depuis le 5 juin 1865, année où la 
convention avec mes cousins d'outre-mer a été complétée, ils devront 
devenir isan ny ambaniandro (hommes libres). S'ils désirent demeu- 
rer dans ce pays, ils le pourront faire et feront partie de la population 
libre ; s'ils préfèrent retourner au delà des mers d'où ils sont venus, 
il leur sera loisible de le faire. Et si, parmi mes sujets, il y en avait 
qui voulussent cacher les Mozambiques amenés récemment comme 
esclaves et ne pas les affranchir pour en faire des hommes libres, 
ainsi que je l'ai ordonné, ils seront jetés dans les fers pendant dix ans. 
« Signé : Ranavalona, reine de Madagascar. 
« Contresigné : Rainilaiarivony, premier ministre et 

« commandant en chef de Madagascar. » 
« Tananarivo, 2 octobre 1874. » 

Il 19 



290 MADAGASCAR 

A en juger par le texte de cet édit, publié en Angleterre par les 
soins des méthodistes, les esclaves étaient en 1874 sur le point d'être 
affranchis, mais à cette époque les prêcheurs anglais avaient beau 
soulever cette question soit dans les temples, soit dans leurs écrits ; 
et le consul britannique anglais, appuyé par son gouvernement, la 
pousser avec vigueur auprès de Rainilaiarivony, le premier ministre 
promettait toujours, sans jamais en arrivera l'exécution. La popula- 
tion libre ne consentait qu'avec peine à perdre ses esclaves, et était 
effrayée de l'avenir. Enfin après trois ans de lutte stérile, le 20 juin 
1877, le premier ministre acculé dans ses derniers retranchements 
accorda aux agents de l'Angleterre ce qu'ils réclamaient avec tant 
d'importunité. Seulement comme le traité anglais ne parlait que des 
Mozambique s, l'émancipation fut accordée à cette catégorie d'esclaves 
uniquement, et non point aux autres. 

« Il s'est passé hier, à Madagascar, écrivait le Rév. P. Gazet au direc- 
teur des Missions catholiques le 21 juin 1877, un grand événement. 

Tous les esclaves mozambiques introduits ici depuis le règne de 
Radama I er , c'est-à-dire depuis environ soixante-dix ans, ont été 
proclamés libres. 

Malgré les traités qui interdisent la traite des nègres, malgré les 
croiseurs anglais qui sillonnent constamment le canal de Mozambi- 
que, les Arabes ont continué ce honteux trafic de chair humaine, et 
s'il faut en croire les chiffres publiés l'an dernier par des Anglais à 
Maurice, ils auraient introduit, même depuis la signature des traités, 
plus de huit mille Mozambiques chaque année. S'ils n'avaient pas trouvé 
auprès des Malgaches une grande facilité de vendre ces Africains, le 
nombre de ces malheureux importés aurait été moins considérable. 
Aussi, vivement pressés par les Anglais qui s'occupent de cette ques- 
tion avec tant d'intérêt, l'autorité locale s'est décidée à prendre une 
mesure radicale, et pour couper court à d'incessantes réclamations, la 
reine a affranchi tous les esclaves venus de la côte orientale d'Afrique- 

Le décret d'émancipation a été publié hier, avec la plus grande 
solennité. Tous les habitants de l'Imerina, hommes, femmes et en- 
fants, ont été convoqués, et c'est le premier ministre qui, entouré de 
toutes les autorités civiles et militaires, a lu et commenté, dans la 
vaste place d'Andohalo, le discours de la reine, en présence de cette 
multitude immense. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 291 

Après quelques courtes réflexions sur chacun des quatre règnes 
précédents, Sa Majesté s'exprimait ainsi : 

J'en viens maintenant à ce qui me concerne, moi Ranavalo Man- 
jaka: Peuple, c'est Dieu qui m'a donné le pays et le royaume ; car je 
succède aux douze rois et j'ai reçu une heureuse bénédiction des 
quatre derniers souverains, qui m'ont confiée à vous, et vous à 
moi. 

Le traité que Rasoherina-Manjaka fit avec ses parents d'outre-mer, 
vous, peuple, vous y avez donné votre consentement, et elle de son 
côté n'a pas agi de sa seule autorité ; mais elle s'est concertée avec 
vous, peuple, qui étiez pour elle son père et sa mère : car c'est vous 
qu'elle regardait comme le représentant des quatre derniers souve- 
rains. C'est pourquoi, si quelqu'un ose mépriser le traité fait par 
Rasoherina-Manjaka avec ses parents d'au delà des mers, surtout en 
ce qui touche la clause ainsi conçue : « Les personnes volées venant 
d'outre-mer, ne pourront pas être introduites, vendues ou achetées 
pour devenir esclaves dans le royaume de Madagascar, » si quelqu'un 
dis-je, enfreint ce traité, vous et moi, peuple, nous le répudions. 
N'est-ce pas cela, peuple ? Relativement à cette question, peuple, j'ai 
appris (car vous êtes mes yeux et mes oreilles), j'ai appris que des 
Mozambiques venant d'outre-mer sont introduits furtivement dans le 
pays, qu'on leur enseigne le malgache et que, quand ils connaissent 
notre langage, on les envoie sur les côtes pour les vendre. Ainsi, les 
acheteurs cherchent à réaliser un bénéfice, et les vendeurs, désireux 
de les vendre à un plus haut prix, les font monter dans l'intérieur, 
persuadés qu'on ne les reconnaîtra pas. Ayant été informée de cela, 
peuple, je fis un kabary en 1874. Je craignais qu'on ne violât le traité 
fait par Rasoherina-Manjaka avec ses parents d'outre-mer, et auquel 
vous avez consenti ; car c'estmoi qui ai succédé h Rasoherina-Manjaka. 
Alors je portai le décret suivant : « Les Mozambiques, nouvellement 
introduits à Madagascar depuis neuf ans que le traité a été conclu, sont 
libres et sujets de la reine, et désormais ils ne pourront plus être 
regardés comme esclaves. 

Ce décret, peuple, je vous l'ai signifié ; car il est dangereux de 
violer un traité. Aussi, depuis ce jour, j'ai attendu qu'on vînt me 
présenter les nouveaux Mozambiques en disant : « Reine, voici les 
Mozambiques introduits depuis neuf ans, nous vous les présentons. 



292 MADAGASCAR 

car vous êtes la souveraine. » Cependant aucun d'entre vous ne m'en 
a présenté ; et j'en ai été fort surprise, peuple. Quelques-uns qui 
étaient sur la côte ont seuls obéi, et ceux qui m'ont été présentés ont 
été affranchis. 

Cependant, peuple, vous savez parfaitement qu'il y en a qui possè- 
dent des Mozambiques qui sont nouvellement introduits, et vous ne 
me l'avez pas dit; mais vous faisiez semblant de ne pas voir, bien qu'il 
y en ait chez vos voisins qui habitent au nord ou au sud, à l'est ou 
à l'ouest de vos maisons. Et il pourrait se faire que vous ignoriez 
s'ils en avaient du temps de Leidama, ou de Rabadonandrianampoi- 
nimerina, ou de Radarna II, ou s'ils en ont eu de nouveau depuis le 
traité fait par Rasoherina avec ses parents d'outre-mer? Ne vous ai-je 
point clairement parlé, quand j'ai dit : Les Mozambiques, introduits 
depuis neuf ans que le traité a été conclu, sont libérés et deviennent 
mes sujets ? Et cependant, depuis cette époque, vous ne m'en avez 
présenté aucun. 

Maintenant, peuple, je sais en toute vérité qu'il en est encore qui 
font la contrebande et introduisent des Mozambiques sur les côtes, 
pensant qu'on ne les reconnaîtra pas ; ils les font passer pour anciens 
et il y en achètent. Si quelqu'un agit de la sorte dans mon pays et 
dans mon royaume et viole ainsi les clauses du traité fait par Raso- 
herina- Manjaka avec ses parents d'outre-mer, vous et moi, peuple, 
nous le rejetons. Car il n'y a que moi, Ranavalo-Manjaka qui ai suc- 
cédé à Rasoherina et à qui Dieu ait .donné le pays et le royaume. 
N'est-ce pas cela, peuple? 

Je vous le déclare aussi, peuple, si ceux qui ici dans notre pays 
achètent des choses volées sont punis conformément aux lois du 
royaume, à plus forte raison, si vous achetez des Mozambiques qui 
viennent d'outre-mer et que vous savez avoir été volés. Or, il y en a 
encore qui s'efforcent de cacher les acheteurs ainsi que les vendeurs 
et ceux qui désirent en posséder. 

Je vous annonce donc, peuple, que moi à qui Dieu a donné en 
maîtresse souveraine ce pays et ce royaume, je tranche maintenant; 
car je ne suis pas une reine qui aime les discussions : J'affranchis 
absolument tous les Mozambiques qui sont dans mon royaume, et 
j'en fais mes sujets, soit les anciens, r soit les nouveaux venus, et je 
vous le dis. N'est-ce pas cela, peuple ? 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 293 

S'il en est qui n'observent pas ce décret et retiennent encore des 
Mozambiqnes comme esclaves, je les regarde comme coupables, 
peuple, et je les punirai selon les lois du royaume. N'est-ce pas cela, 
peuple ? 

Voici encore ce que je vous dis, peuple : Qui que ce soit qui ait 
acheté ou vendu des Mozambiques, il ne pourra plus réclamer l'ar- 
gent qu'il a employé ; car maintenant c'est là une affaire terminée. 
Celui donc qui réclamera quelque chose à ce sujet, je le regarde 
comme coupable. N'est-ce pas cela, peuple? 

Si quelqu'un se servait de ce décret relatif aux Mozambiques pour 
corrompre les sages ou pour exciter les ignorants, et jeter ainsi 
la perturbation dans mon pays et dans mon royaume, celui-là, 
quel qu'il soit, peuple, je le regarde comme coupable et digne de 
mort. 

Car je suis une reine qui ne trompe jamais. N'est-ce pas cela, 
peuple ? 

Voici encore ce que j'ai à vous dire, peuple : Ceux qui observent 
fidèlement la parole à'Andrianampoinimerina, et ne changent pas 
celles de Leidama, de Rabadonandrianampoinimerina et de Rasohe- 
rina-3£anjaka, mais surtout ceux qui gardent les ordres que je 
donne, moi, Ranavalo-Manjaka, car c'est moi qui ai succédé à ces 
quatre souverains, que ceux-là aient confiance ! car je suis la pro- 
tectrice des époux, la protectrice des enfants, la protectrice des biens . 
N'est-ce pas cela, peuple ? 

Ainsi dit. 

« Ranavolomanjaka, » 
reine de Madagascar. 
etc., etc., etc. 

« Ce sont là vraiment les paroles de Ranavalo-Manjaka, reine de 
Madagascar. 
Ainsi dit. 

« Rainilaiarivony, » 
« Premier Ministre et Commandant en chef. » 

L'affranchissement des Mozambiques, ajoutait le P. Cazet, sera-t-il 
bientôt suivi de l'entière abolition de l'esclavage à Madagascar ? C'est 
ce que nous ignorons. Mais à voir ce qui se passe ici, il est à croire 



294 MADAGASCAR 

que les Anglais qui ont tant d'influence dans le pays ne s'arrêteront 
pas là. Toutefois, comme les esclaves sont très nombreux, cette abo- 
lition trouvera de sérieuses difficultés, surtout si elle se fait d'un 
seul coup, et si les maîtres ne reçoivent aucune compensation. » 

Presque au moment où le premier ministre émancipait les Mozam- 
biques,et en faisait plutôt des esclaves delà reine que des sujets vrai- 
ment libres, il se lançait dans un remaniement complet de l'armée, 
autant pour complaire à ses conseillers anglais, que pour affermir 
son pouvoir personnel contre les menées de l'ambitieux Rainimaha- 
ravo son cousin, et l'empêcher de tenter contre lui une révolution. 

« Durant douze jours consécutifs, lisons-nous dans une autre lettre, 
ont eu lieu d'immenses réunions de soldats, et chaque jour le premier 
ministre s'y est rendu, haranguant les troupes, et élaborant ce qu'il 
a conçu. Ce qui étonne les Malgaches, c'est qu'il n'a pris conseil 
d'aucun d'entre eux et que les grands conseillers de l'État ne savent 
pas aujourd'hui ce qui se fera demain. 

Pendant huit jours entiers, les soldats ont déûlé, escouade par 
escouade, devant les yeux de Rainilaiarivony et de deux chirurgiens 
anglais. Ceux-ci désignaient au fur et à mesure les soldats impro- 
pres au service, c'est-à-dire : les vieux, les borgnes, les nains, les 
édentés, les ulcérés, etc. On a ainsi donné leur congé à environ 
1.200 soldats. Comment les a-t-on remplacés? Dans un kabarif spé- 
cial, ordre a été donné de lire le nombre d'aides de camp que chaque 
officier avait à son service. Le ministre secrétaire d'état Rainimaha- 
ra.vo en possédait à lui seul, pour sa personne sacrée, 1.218 ;et avec 
les aides de camp de ses aides de camp, le nombre de ces illustres 
poltrons, plus ou moins exempts du service militaire, s'élevait à 
3.000 ! Presque autant de milliers pour le ministre venant après lui, 
et ainsi de suite... Que restait-il pour la reine?... Rien, presque rien. 
Le premier ministre a compris qu'il devait abaisser ces grands per- 
sonnages. Il a laissé à Rainimaharavo 30 aides de camp, au lieu de 
3.000. Le ministre venant après lui en a gardé 25; les autres honneurs 
du 14 e degré 20. Tous ces anciens aides de camp sont devenus soldats. 
De plus le premier ministre a vérifié les degrés d'honneur ou grades 
honorifiques. Reaucoup se sont trouvés de mauvais aloi, et tel général 
de division est redevenu simple soldat. 

Enfin, on va faire une grande levée pour former des bataillons à 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 295 

l'européenne. Le sergent anglais Obelina, et le sergent français Noyai, 
préparent, chacun à leur manière, les sous-officiers de la future 
armée. » 

Le mouvement sur les réformes ne devait pas s'arrêter en si beau 
chemin. Qu'on en juge parles nouvelles lois publiées l'année suivante, 
sanctionnant les lois précédentes, le 14 juillet 1878, et d'après les- 
quelles le gouvernement de la reine, affectait de plus en plus de se 
conduire d'après les préceptes de l'Évangile, 

« Moi, Ranavalona-Manjaka, Reine de Madagascar, 

« Je remercie Dieu par-dessus tout de ce que l'Évangile de Jésus- 
Christ Notre-Seigneur a été prêché sur la terre et dans mon royaume, 
pour instruire mon peuple, et pour lui faire connaître Dieu et pos- 
séder ainsi la vie éternelle. C'est sur Dieu que j'appuie mon 
royaume... 

Défense absolue de faire boire le tanghen, de consulter la divina- 
tion, de pratiquer des sortilèges pour détourner la grêle ou jeter des 
maléfices. 

Défense de revenir aux idoles. 

Défense d'observer tels et tels jeûnes superstitieux. 

Le jour du dimanche, les Malgaches ne doivent se livrer à aucun 
travail manuel, ni laver du linge, ni vendre ni acheter quoi que ce 
soit. 

Tous les Malgaches doivent se réunir le dimanche dans les églises 
ou dans les temples, pour la prière. 

Tous les enfants doivent apprendre à lire. 

Personne n'a le droit de tuer son semblable. 

Il faut nécessairement garder l'unité et la stabilité dans le mariage. 
La polygamie et le divorce sont interdits. Le gouvernement jugera 
ceux qui se seront rendus coupables en cette matière. 

Le vol, sous toutes ses formes, et toute tromperie dans le commerce 
seront sévèrement punis. 

Aucun Malgache n'a le droit de fabriquer le rhum, d'en faire le 
commerce, ni même d'en boire. 

Les blancs, de quelque religion qu'ils soient, peuvent louer ou 
bâtir des lieux de réunion pour la prière et pour les écoles. Ils n'ont 



296 MADAGASCAR 

qu'à s'entendre avec le maître du terrain et à demander le sceau du 
gouvernement. » 

Tous ces articles sont confirmés par des dispositions pénales, et 
l'État se réserve en outre de juger en dernier ressort le degré de 
culpabilité des délinquants. 

Ces lois ne furent pas les dernières. Un code plus complet de trois 
cent cinq articles ayant trait d'abord à des mesures de police générale, 
et réglant ensuite les procédures par devant des tribunaux nouvelle- 
ment établis, organisant les écoles obligatoires d'après un système 
perfectionné d'inscriptions et d'inspections gouvernementales, et pros- 
crivant enfin de nouveau l'usage du rhum a été publié il y deux ans, 
le 29 mars 1881, au nom de la reine de Madagascar. Mais rien n'em- 
pêche que ce code ne soit bientôt modifié et considérablement aug- 
menté. Le peuple n'en sera pas ému. 11 comprend à merveille que 
toutes ces lois ne sont au fond qu'une machine de guerre derrière 
laquelle Rainilaiarivony d'une part et l'Angleterre protestante de 
l'autre sont embusqués de concert, afin de tirer tous les deux l'un 
contre les Malgaches des classes élevées, livrés parla sans contrôle à 
son autorité absolue ; l'autre contre la France catholique, sa rivale. 
D'où il suit qu'il n'y a en réalité que deux grandes lois à Madagascar ; 
la première est que Rainilaiarivony et sa famille doivent être les 
maîtres de faire ce qui leur plaît dans le pays. La seconde, que pour 
conserver cette autorité, il faut empêcher la France d'acquérir 
aucune influence sur le peuple, et pousser de plus en plus les Malga- 
ches dans les bras de l'Angleterre protestante. 

Un pareil jugement pourrait paraître exagéré à plusieurs de nos 
lecteurs amis de l'Angleterre, et ils seraient peut-être tentés de le 
rejeter comme une invention malveillante de notre propre esprit. 
Nous tenons donc à en prouver la vérité, et à montrer par les faits 
que la plupart de ces lois ne sont qu'un trompe-l'œil, ou une marque 
de civilisation et de légalité, destinée à couvrir d'abord les attaques 
du méthodisme anglais contre la France, et à dissimuler ensuite tant 
bien que mal les empiétements de l'autorité despotique de Rainilaia- 
rivony sur l'ancienne constitution du pays. 

Afin d'arriver plus facilement à notre but, distinguons dans le nou- 
veau code malgache deux sortes de lois, celles qui ont trait à l'éta- 
blissement du progrès matériel, et celles qui semblent n'avoir pour 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 297 

but que la diffusion de l'instruction et la régularisation de la justice 
dans la société malgache. 

Le P. Caussèque, dans sa brochure sur l'Église d'État, ayant déjà 
traité d'une manière complète la question de l'enseignement obliga- 
toire, il nous suffira de reproduire ici cette partie de sa dissertation, 
afin d'établir d'une manière évidente qu'une telle loi cache manifes- 
tement une attaque dangereuse du protestantisme contre la France. 

« Pour apprécier exactement la question des écoles à Madagascar, dit 
le P. Caussèque, il faut savoir, qu'ici toutes les écoles sont essen- 
tiellement confessionnelles. La raison en est bien simple : c'est que, 
dans cette île, les mêmes personnes cumulent les fonctions de minis- 
tre du culte et de maître d'école, etc.. 

Depuis la création de l'Église d'État à Madagascar, nous assistons à 
un spectacle qui ne nous étonne plus, mais qui paraîtra incroyable à 
tout Européen : 

Le dimanche nous voyons passer sous notre enclos un Malgache 
habillé à l'européenne. Il va au temple, dont il est le Mpitandrina 
(Évêque). Là il prêche, il rompt le pain (le pain de manioc) à une 
foule recueillie. Aujourd'hui, c'est le ministre du culte. 

Le lundi, ce même Malgache repasse encore, moins richement vêtu 
que la veille ; il va présider à la corvée, faire porter par le peuple 
des pierres, ou des briques, pour la reine : c'est l'officier civil. 

Le mardi, voici un militaire, d'un grade indéfinissable : car il a 
chapeau- claque, avec pantalon à bandes d'or, etc.. 

Vous croyez que c'est un autre personnage que celui de ia veille : 
détrompez-vous. C'est aujourd'hui le jour de revue pour l'armée 
malgache : le prêcheur et ministre de la Cène de dimanche dernier, 
devenu officier civil le lundi, est aujourd'hui officier militaire, et il 
a treize honneurs. 

Est-ce tout? Non. Suivez ce même 13m e honneur le mercredi : il va 
à son temple ; mais aujourd'hui le temple n'est plus qu'une école ; 
les élèves, garçons et filles, y sont réunis de gré ou de force. C'est 
lui qui a choisi le maître, c'est lui qui donne les livres, où cette jeu- 
nesse doit apprendre à lire et à penser selon la secte. Il examine ; 
au besoin il enseignera lui-même. L'officier militaire est donc péda- 
gogue. 

Inutile de dire qu'il pourrait être aussi éditeur, et même impri- 



298 MADAGASCAR 

meur ; car l'Église d'État n'emploie dans ses temples et dans ses éco- 
les d'autres livres, que ceux qui ont été composés par ses agents et 
qui sortent de ses imprimeries. 

Il suit de là que, dans l'Église d'État à Madagascar, le temple et l'é- 
cole ne font qu'un. De fait, la plupart des temples de l'État servent 
aussi d'écoles. 

Enfin, tout élève qui entre dans une école de l'église d'État est né- 
cessairement protestant, de la secte des Indépendants ; il n'a pour 
maîtres que des ministres protestants, de la secte des Indépendants. 

Voulez-vous avoir une idée des livres que l'Église d'État met entre 
les mains des élèves de ses écoles ? Je vous en donnerai un petit 
spécimen. 

« Les Indépendants ont publié à plusieurs reprises une traduction 
d'un ouvrage anglais intitulé : Pilgrim's progress. Dernièrement 
encore, paraissait une nouvelle édition de cette traduction enrichie 
de gravures, avec une chaude recommandation imprimée dans le 
journal de la secte en ces termes : « Voici un livre qui mérite d'être 
lu par tous les chrétiens... Notre avis, à nous missionnaires, c'est que 
chaque Malgache doit lire ce livre... » 

Or, dans ce livre si vanté, il y a une image représentant le Pape, 
enchaîné comme une bête féroce, dans un antre, d'où il montre 
vainement les dents aux passants ; et la légende dit que cette 
bête féroce, aujourd'hui impuissante, fit jadis des carnages épou- 
vantables ; que les chairs de ses victimes coupées par lambeaux, et 
les ossements des personnes qu'elle immola, remplissent toute une 
vallée ! ! ! 

Bon gré mal gré, tous les élèves, qui mettent le pied dans les écoles 
de l'Église d'État à Madagascar, devront boire à de pareilles sources ; 
ils n'apprendront du Pape qu'une chose : c'est que le Pape est la bête 
la plus cruelle et la plus exécrable qui ait jamais paru sur la 
terre ! 

C'est ainsi que les Indépendants cherchent à inculquer à tous les 
Malgaches l'horreur de la religion catholique. 

La question des écoles à Madagascar n'est donc pas une question 
purement civile : c'est surtout et avant tout, une question reli- 
gieuse.' 

Attenter à la liberté des écoles, c'est violer la liberté de religion 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 299 

garantie par les traités. Or, qu'ont fait les Indépendants dans la ques- 
tion des écoles? Quel rôle ont-ils joué dans la campagne organisée 
depuis plus de trois ans, pour enrôler toute la jeunesse de Madagascar 
dans le protestantisme, et lui ôter tout moyen de jamais en sortir? 
Et dans la persécution qui a été la suite d'une pareille campagne, 
quelle responsabilité pèse sur les Indépendants ? C'est ce que nous 
allons voir. 

Et d'abord, voici un fait capital. Les indépendants ont demandé 
formellement au gouvernement malgache l'instruction obligatoire. 
Nous savions déjà de source certaine que cette démarche avait été 
faite ; M. L. Street est venu confirmer le fait, en ces termes : 

« Il y a plus d'un an, dit-il, c'est-à-dire en 1876, il fut proposé dans 
un conseil de MM. les Indépendants de demander au gouvernement 
l'instruction obligatoire. Elle fut demandée, et depuis les choses sont 
allées de mal en pis. » 

Écoutons, sur ce même point, le rapport officiel de la secte des In- 
dépendants, publié en 1877 : 

« Le gouvernement, y est-il dit, a montré beaucoup de zèle pour 
seconder l'instruction élémentaire, en plusieurs manières que 
voici : 

(a) « En promulguant partout des ordres pour que tous les enfants 
libres fussent envoyés aux écoles. 

(b) « En envoyant de temps en temps des messagers pour répéter 
ces ordres, en certaines circonstances. 

(c) « En exemptant plusieurs maîtres de toute corvée. 

(d) « En défendant de retirer des élèves, si ce n'est pour des motifs 
suffisants. » 

Il est donc prouvé par ce que nous venons de rapporter : 1° que les 
Indépendants ont demandé au gouvernement l'instruction obligatoire 
et que cette demande a été accordée. 

2° Qu'il s constatent eux-mêmes avec satisfaction ce résultat, et louent 
le zèle du gouvernement d'avoir secondé l'instruction élémentaire, en 
défendant de retirer les élèves des écoles sans motifs suffisants. C'est 
là une partie de la mesure qu'ils ont sollicitée. 

Nous avons assisté au conseil : voyons maintenant les actes. 

Quelques jours après que les Indépendants avaient sollicité et ob- 



300 MADAGASCAR 

tenu du gouvernement malgache l'instruction obligatoire avec les 
clauses annexées, le premier ministre descendait solennellement 
dans le champ de manœuvre de l'armée malgache. C'était le 
6 juin 1876 ; là, en présence de tous les soldats réunis pour la revue, 
Rainilaiarivony lut une brochure contenant plusieurs décrets de la 
reine . 
Entre autres décrets royaux, se trouvait celui-ci : 

« Et vous Mpitandrina (évêques) et maîtres, inscrivez les élèves des 
écoles dans chaque village ; distinguez les élèves zélés de ceux qui 
ne le sont pas. Et ceux qui se disent élèves, et qui cependant n'é- 
tudient pas, inscrivez-les aussi. Et surtout, ceux qui ayant appris 
qu'on inscrit les élèves présentent leurs enfants pour l'école, 
inscrivez-les aussi, mais à part. Que si vos listes ne sont pas rédi- 
gées de cette manière, et que vous alliez inscrire comme zélé celui 
qui ne l'est pas, ou comme vétérans' les nouveaux venus, je vous 
regarderai comme coupables et dignes de châtiment. Ainsi distin- 
guez bien chaque catégorie ; car moi leur souveraine, je verrai ce 
que je dois leur faire. » 

« Dans cette même brochure, il y avait aussi des avis écrits au 
nom du premier ministre et qui ont été lus après les décrets de la 
reine. 

Voici les avis lus par Son Excellence, au sujet des écoles : 

« La reine aime l'instruction et la prière étudiez donc avec 

ardeur et soyez bien zélés 

« Et vous, pères et mères, voici que vos enfants étudient ne 

dites pas que ce sont là des jeux d'enfants... Ainsi donc, soyez 
tous sages. » 

En réalité, cela signifiait : La reine ordonne que tous ses sujets 
étudient; que tous les enfants aillent à l'école, que tous soient inscrits 
par les mpitandrina, et, par conséquent, dans les écoles de l'État ; que 
personne n'ose sortir de l'école d'État pour passer à une autre : soyez 
tous sages ! attention et gare à vous ! 

Et, en effet, c'est ainsi que les paroles de la reine et du premier 
ministre ont été interprétées pratiquement par les agents de l'Église 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 301 

d'État, et c'est cette interprétation qui, depuis quatre ans, excite des 
luttes continuelles et parfois des persécutions sanglantes. 

Dans notre simplicité, nous avons pu croire un instant que cette 
inscription d'élèves n'était qu'une mesure administrative pour établir 
exactement la statistique des élèves des différentes écoles. Nous avons 
donc rédigé les listes de nos élèves présents à l'école en juin 1876. 
Ces listes ont été envoyées fidèlement au palais. 

Qu'ont fait, de leur côté, les Indépendants et leurs élèves, agents 
de l'Église d'État? Comment ont-ils dressé les listes de leurs écoles? 
Nous l'ignorons ; mais voici ce que nous ne savons que trop : 

En général, ces listes sont censées contenir les noms de presque 
tous les enfants. De plus, ces prétendues listes, qu'il a été impossible 
de contrôler et de consulter, nous ont toujours été opposées comme 
un fait accompli, et une barrière infranchissable. En les discutant, 
nous avons pu constater que des masses d'enfants avaient été 
inscrits, à l'insu de leurs parents. Parmi les élèves, ainsi enrôlés, il 
n'y a aucune distinction de sexe ou d'âge. On y trouve l'enfant à la 
mamelle et le vieillard à cheveux blancs. 

Dans certains endroits, comme chez les Betsileos, on a donné à ces 
listes un effet rétroactif : des élèves qui étaient chez les catholiques 
depuis plusieurs années se sont trouvés inscrits sur les listes des 
Indépendants, et ont été réclamés à outrance par ces derniers, en 
qualités d'élèves inscrits chez eux jadis! 

En vertu de ces listes mystérieuses, les agents de l'Église d'État, 
soit européens, soit malgaches, disent aux parents : Vos enfants sont 
inscrits sur la liste de notre école ; la liste est au palais, sous les yeux 
de la reine; nous ne permettrons pas qu'ils quittent notre école; s'ils 
vont ailleurs, nous irons les reprendre. 

Cet enrôlement en masse de toute la jeunesse malgache dans le 
protestantisme, sous prétexte d'instruction, n'a pas eu partout les 
mêmes résultats. Ici les victimes se contentent de gémir et de dire : 
Quel malheur que mon fils aîné soit inscrit dans telle école des Indé- 
pendants ! Il n'y apprend rien. Le cadet, bien plus jeune, et à peine 
entré dans l'école des Frères, en sait déjà plus que l'aîné, après deux 
ans d'école. Mais qu'y faire! il est inscrit : il ne peut plus quitter. 
Ailleurs les victimes s'agitent et protestent contre la tyrannie reli- 
gieuse. On lutte : le sang coule. Citons quelques faits : 



302 MADAGASCAR 

Pour la province d'Imerina, Ambohibelomapeut servir de spécimen 
en ce genre de conflits. 

A l'ouest de Tananarivo, et à 10 ou 12 lieues de cette capitale, 
s'élève le bourg d'Ambohibeloma, que l'on dit être une des douze 
anciennes villes d'Imerina. En 1877, deux indépendants anglais y 
étaient fixés comme chefs de prière et maîtres d'école. Grâce à un des 
Malgaches les plus influents de ce district, dont ils payaient [grasse- 
ment le concours, et surtout grâce à l'appui du gouvernement, leur 
école voyait affluer les élèves de plusieurs lieues à la ronde. Grands 
et petits subissaient le joug de ces maîtres qui, sous prétexte d'ins- 
truction et au nom de la reine, les tyrannisaient impitoyablement. 

Depuis longtemps, les villages d'alentour avaient été évangélisés 
par le prêtre catholique. Seul Ambohibeloma lui restait fermé. C'était 
une citadelle inexpugnable, contre laquelle venait se briser toute la 
force des traités. Enfin, quelques habitants d'Ambohibeloma, pressés 
par la grâce, s'enhardirent : le prêtre catholique est appelé. La case 
malgache, qui lui a été offerte, quelle case! voit bientôt accourir une 
foule nombreuse. Vingt personnes suffisent pour la remplir. 

Catéchismes, chants, lecture, pour une douzaine de petits enfants, 
tout cela commence à fonctionner dès les premiers jours. C'était 
bien modeste ; y avait-il de quoi exciter la jalousie des protestants de 
l'endroit? Et cependant un matin, tandis que les quelques élèves étu- 
dient sous la direction du Père missionnaire, survient M. Pickersgill, 
Anglais indépendant ; son maître d'école malgache le suit, armé d'un 
bâton. Ce dernier entre dans la case du Père, et somme les élèves de 
sortir; car, dit-il, vous êtes inscrits dans mon école. Et comme les 
élèves ne bougent pas, il en saisit un par le bras, et il allait le frapper 
lorsque le prêtre intervient et arrête le coup. 

Pendant cette scène, l'Indépendant Pickersgill se tenait à califour- 
chon sur la fenêtre, encourageant son maître d'école et insultant le 
prêtre. 

Je ne dirai pas le reste delà scène, ni les insultes de l'Indépendant 
et de ce maître d'école à l'adresse du Père, dans sa propre résidence, 
ni les batailles sanglantes qui suivirent cette scène en dehors de la 
case : l'affaire fut porté à Tananarivo, au ministre des affaires étran- 
gères. 

Celui-ci fit appeler chez lui le missionnaire catholique pour arran- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 303 

ger le procès à l'amiable. Les deux Anglais d'Ambohibeloma étaient là 
avec le maître d'école incriminé. Que signifiait leur présence, sinon 
que c'était leur cause qu'ils venaient plaider? Les quelques paroles 
qu'ils prononcèrent dans cette occasion nous prouvèrent qu'ils comp- 
taient sur l'appui du gouvernement, pour empêcher le prêtre catho- 
lique d'avoir à Ambohibeloma un seul [élève à son école. Et c'est ce 
qui est arrivé... 

A quelques jours de là, le ministre des affaires étrangères promit 
de nous donner une sorte de satisfaction, en faisant publier dans Am- 
bohibeloma l'article 3 du traité français, où est stipulée la liberté reli- 
gieuse. 

« Au jour marqué, arrivent dans ce village des envoyés de la reine; 
tout le peuple est convoqué pour entendre le message royal. Mais, au 
lieu des paroles promises, voici les paroles officielles portées en cette 
occasion : 

« Quant aux élèves des écoles, chacun reste où il est, et chacun en- 
seigne les siens. » 

« Là-dessus, le maître d'école incriminé remercie les envoyés et 
interprète ainsi cette parole de la reine: « Puisque la reine dit que 
chaque élève doit rester où il est, et qu'il ne peut pas changer d'école, 
c'est bien: la liste de nos élèves est au palais, et sous les yeux de la 
reine; il faut s'en tenir là. 

A ces mots : les élèves ne peuvent pas changer d'école, le peuple 
s'est récrié : à plusieurs reprises les envoyés ont été priés de dire si 
c'était bien là le sens du message; mais ceux-ci, au lieu de répondre, 
se sont contentés de réciter le texte à trois reprises. Les faits ont 
prouvé que notre ennemi avait donné le vrai sens. 

Les deux Anglais étaient là, présents au Kabary (assemblée); et 
quand le prêtre catholique a pris la parole selon l'usage, l'un des deux 
Anglais, le nommé Pickersgill, l'a interrompu, et les envoyés de la 
reine n'ont pas osé le rappeler à l'ordre. Bien plus, sous son inspira- 
tion, ils ont signifié à tout le peuple V ordre de se disperser immédiate- 
ment; chose inouïe dans de pareilles circonstances. 

Qu'est-il arrivé à Ambohibeloma? tous les élèves du prêtre catho- 
lique ont dû rentrer à l'école des Indépendants. 



304 MADAGASCAR 

De ce nombre était une fille de trois ans, déjà baptisée. Lunique 
prétexte, c'est que cette enfant était inscrite sur la liste fatale. 

Cet état de choses dure depuis cinq ans. 

Le dimanche, il y a dans la réunion catholique de grandes person- 
nes, par centaines. Mais où sont les enfants? A l'école des Indépen- 
dants, parce qu'ils sont inscrits et ne peuvent plus change?* cV école, pas 
même le dimanche, tant est grande la force de cette liste mystérieuse! 
Les pères et mères peuvent être catholiques, mais leurs enfants sont 
condamnés à être protestants. 

En 1880, à l'occasion des versements d'argent au trésor royal, qui 
amenèrent toute la population des environs à Tananarivo, les habi- 
tants d'Ambohibeloma songaient à faire à la reine une supplique ainsi 
conçue : « Madame, vous savez que l'on ne sépare pas ce que Dieu a 
uni : au marché la vache n'est pas séparée de la génisse qu'elle a mise 
au monde, l'esclave devenue mère est vendue avec son enfant. Pour 
nous, pères et mères d'Ambohibeloma, le bon Dieu nous a donné des 
enfants; et cependant, quand nous allons à l'église, nous sommes 
seuls ; pas un enfant ne nous suit. C'est comme si nous avions été tous 
frappés de stérilité. Nous vous en supplions, ne permettez pas que les 
pères et les mères soient traités plus sévèrement que les esclaves et 
les animaux vendus au marché ; daignez nous accorder la grâce d'aller 
à l'église avec nos enfants prier le Dieu qui nous les a donnés. » 

Pourquoi ce projet de supplique n'est-il pas arrivé aux oreilles 
de Sa Majesté? C'est qu'un mot venu d'en haut a fait entendre que 
cette humble requête pourrait exciter un nouvel orage plus terrible 
que les précédents. 

Et les pères et mères d'Ambohibeloma continuent d'aller seuls à 
l'église catholique le dimanche ; l'on n'a pu encore arracher un seul 
de leurs enfants à la griffe du protestantisme. » 

Mais c'est surtout dans la province des Betsileos qu'on a vu les In- 
dépendants à l'œuvre, et leurs lois contre nos écoles porter l'horrible 
fruit de la persécution sanglante. En voici des témoignages incontes- 
tables. Nous les empruntons soit au P. Lacombe, Supérieur de la 
Mission de Fianarantsoa, soit surtout au rapport adressé par le 
P. Cazet, Préfet apostolique de Madagascar au Rev. Père Provincial de 
Toulouse le 20 août 1879. 

« De quoi pourrais-je vous parler, écrivait d'abord le P. Lacombe à 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 305 

ses parents au mois de mars 1879, si ce n'est de ce dont mon cœur 
est plein, trop plein même : l'amertume qu'y a laissée la persécution 
dont nos œuvres ont été et sont encore l'objet. 

L'hérésie furieuse de voir nos progrès aller toujours croissant, et 
le nombre de nos élèves et adhérents se multiplier sur tous les points 
de notre Mission du Sud, jura de nous arrêter à tout prix. Les prédi- 
cants anglais organisèrent donc dans l'ombre, en dignes suppôts de 
Satan, une campagne contre nos élèves, laquelle, si Dieu ne nous eût 
visiblement protégés, aurait anéanti à peu près notre œuvre. Assurés, 
sinon de l'appui ostensible, du moins du concours indirect et secret 
des autorités du pays, ils commencèrent la lutte, et voici comment 
ils s'y prirent. 

Un jour, ils annoncèrent publiquement dans leurs temples qu'ils 
avaient l'autorisation du premier ministre de reprendre, de gré ou de 
force, tous les élèves qui avaient été inscrits chez eux. C'était aller 
directement contre la liberté d'enseignement publiée par la reine de 
Madagascar, et formellement stipulée dans le traité avec la France. 
Mais peu leur importait ; les protestants confisquent la liberté à leur 
profit, soit ici à Fianarantsoa, soit dans nos postes environnants. Nos 
écoles étaient pleines d'élèves qui avaient abandonné les leurs depuis 
plus ou moins longtemps. Qu'ont-ils fait pour les ravoir? Ils ont choi- 
si, parmi leurs adeptes, un certain nombre de gros gaillards, et après 
leur avoir promis une belle paye, tant par tête r ils les ont lancés 
à la recherche et à la poursuite de ce qu'ils appelaient les réfractaires- 
Nous apprenons donc tout à coup que nos élèves, garçons et filles, 
sont arrêtés sur toutes les routes, qu'on va même les saisir dans 
leur maison pour les amener de force dans les écoles protestantes ; 
que s'ils refusent ou résistent, on les attache comme des coupables, 
on les frappe, on les insulte et on les maltraite, et cela sans que per- 
sonne ose prendre leur défense. Bien plus, ces exécuteurs des hautes 
œuvres de la secte se disent munis d'ordres formels du gouverneur. 
« Tu as été élève autrefois chez les Anglais, disent-ils au jeune homme 
ou à la jeune fille qu'ils ont pu joindre, ton nom est encore dans leur 
cahier ; nous venons te signifier, au nom de Ragalona, gouverneur, et 
de toutes les autorités du pays, que tu dois retourner à l'école des 
Anglais, et que tu encourras les châtiments les plus terribles, toi et 
ta famille, si tu n'obéis pas immédiatement. » Que feront en effet un 

20 



306 MADAGASCAR 

grand nombre de Betsileos, en entendant retentir à leurs oreilles le 
nom du gouverneur et de tous ceux qui peuvent, du jour au lende- 
main, sur un seul mot de leur bouche, faire mettre aux fers n'importe 
qui il leur plaira? Ils se rendront à merci, et c'est ce qui a lieu dès 
le début de la persécution. 

Mais, comme vous le pensez bien, je ne tardai pas à être informé 
de tout ce qui se passait. Alors j'écrivis immédiatement au gouverneur 
de la province pour lui demander des explications sur cette violation 
de nos droits. Or, je vous dirai qu'en fait de rouerie, d'astuce, de four- 
beries, nos Hovas peuvent marcher au premier rang. Le gouverneur 
me fit donc répondre, en son nom et au nom de son conseil, une lettre 
assez insignifiante ; il me demandait cependant les noms de ceux qui 
avaient arrêté nos élèves. J'écrivis une seconde fois pour donner les 
noms demandés et ajouter de nouveaux faits, car les persécuteurs al- 
laient de l'avant. On me fit attendre une réponse qui ne vint que plu- 
sieurs jours après, et dans lamelle on me disait : « Nous avons fait 
comparaître tous ceux que vous avez désignés; nous leur avons de- 
mandé : « Est-il vrai que vous ayez arrêté des élèves des Français, que 
vous les ayez frappés, attachés, etc.? » Ils nous ont répondu : Non. 
Suivait la formule malgache qui correspond à notre : J'ai l'honneur 
d'être, etc.. 

. Le lendemain ou deux jours après, quelqu'un arrive du marché tout 
essoufflé et me dit : « Mon père, on arrête en ce moment un de vos 
élèves ; six élèves des Anglais l'ont saisi et s'apprêtent à le conduire 
chez eux. » La place du marché est contiguë à notre emplacement. 
Mon cœur se souleva à la pensée qu'on avait assez d'audace pour 
nous ravir nos élèves jusqu'à notre porte; je sors immédiatement 
pour aller le délivrer. En effet, je vois un rassemblement, j'y cours, 
je trouve un de nos élèves qui résistait timidement à ceux qu'il sa- 
vait évidemment n'avoir aucune mission du gouverneur, puisqu'ils 
étaient élèves comme lui. Dès qu'on me vit arriver, on me fit place; 
je dis alors à mon jeune homme : « Viens, suis-moi. » Les tapageurs 
voulurent s'y opposer, mais sur un signe très significatif que je leur 
fis, ils n'osèrent faire résistance, et je ramenai le jeune Betsileo, qui 
leur échappa cette fois. Rentré chez moi, je pris ma canne et mon 
chapeau et je gravis la pente rapide qui conduit, comme vous diriez, 
à la Citadelle, résidence du gouverneur. Là on me dit que celui-ci a 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 307 

réuni tout son conseil et qu'il faut que j'attende; je réponds que je 
n'ai pas le temps d'attendre, mais que j'ai à lui parler, sur l'heure 
même, d'une affaire très grave. Le gouverneur prévenu me reçut im- 
médiatement dans son salon, où je lui racontai, encore tout ému, 
tout ce qui venait de se passer. Puis j'ajoutai : « Il ne s'agit pas de 
venir me dire encore que vous appellerez les coupables, que vous les 
interrogerez, pour me répondre ensuite, comme vous l'avez déjà fait, 
qu'ils nient tout ce dont je les accuse. Ce que je veux pour le mo- 
ment, c'est que vous me donniez deux officiers de votre suite qui 
m'accompagnent sur la place du Marché, pour y déclarer solennelle 
ment, en votre nom, qu'on doit cesser toute persécution, toute vio- 
lence, toute vexation contre nos élèves ; et si vous ne faites pas cela, 
vous violez le traité que la France a solennellement contracté avec 
Madagascar. » Le vieux Ragalona, avec lequel j'ai toujours tâché d'être 
en bons termes, fut tout stupéfait de mon ton et de mes allures ; il 
devint pâle, tout tremblant. « Je vais laminer cette affaire, me dit- 
il. — Oh! il n'y a rien à examiner ici, repris-je vivement; c'est clair, 
et je ne bougerai pas de cette place que vous ne m'ayez donné les 
deux officiers qui m'accompagneront pour porter votre parole. » Le 
bonhomme cherche encore quelques échappatoires, mais comme je 
restais inflexible, il songea à s'exécuter. Il manda donc deux officiers, 
ses aides de camp, et il leur ordonna de me suivre jusque sur la 
place pour y porter cette parole, à savoir : « Que personne ne se per- 
mette d'arrêter ou de vexer les élèves des Français. » Sur ce, je 
partis avec mes deux ordonnances, et je les conduisis vers l'endroit 
où étaient encore les six gros gaillards auxquels j'avais eu affaire 
tantôt. Rien ne fut changé au texte convenu. 

En tout pays un peu organisé, quand l'autorité a parlé, on obéit ; mais 
ici le protestantisme, qui prêche le libre examen de la parole de 
Dieu, permet, à plus forte raison, le libre examen de la parole des rois 
et des gouverneurs. Voici donc ce que me répondirent mes individus : 
« Celui que nous avons voulu arrêter a été inscrit sur les registres 
protestants ; il n'avait pas le droit de quitter notre école, c'est pour 
cela que nous avons droit sur lui ; car, quoi qu'il en dise, il n'est pas 
l'élève des Français. » Nos deux officiers, qui savaient quel vent 
soufflait, n'insistèrent pas ; ils avaient rempli leur mission tant bien 
que mal ; c'était assez pour eux et pour celui qui les envoyait. Quant 



308 MADAGASCAR 

à moi, je vis qu'il n'y avait rien de bon à espérer, et je ne me trom- 
pais pas. En effet, la chasse à nos élèves continua avec plus de rage 
que jamais. Plusieurs d'entre eux, qui étaient arrivés des campagnes 
environnantes, restaient chez nous nuit et jour, sans oser faire un 
pas en dehors de l'emplacement, car ils étaient attendus par des 
individus qui les épiaient pour se saisir d'eux. 

Il est bon de vous faire observer ici que les protestants n'avaient 
en vue, pour le moment que nos élèves betsileos ; c'étaient donc 
ceux-là seulement qui étaient traqués et poursuivis. Quant à nos 
élèves hovas, ils étaient tranquilles ; mais ils ne tardèrent pas à 
prendre part à la lutte, pour secourir leurs camarades betsileos. Alors 
les affaires menacèrent de prendre une tournure tragique, parce que 
deux camps se trouvèrent en face, et, la colère suppléant au nombre 
et à la force, nos enfants grands et petits résolurent d'aller à la ren- 
contre de ceux qui s'étaient déclarés nos ennemis et par conséquent 
les leurs. Un dimanche soir, au sortir de l'église, nous voyons arriver, 
tout couverts de sueur, deux ou trois élèves d'un village qui est à 
cinq heures d'ici. Eux avaient pu s'échapper des mains des élèves 
protestants ; mais plusieurs de leurs compagnons étaient encore entre 
leurs mains, et on les conduisait à une école de la secte qui devait 
leur servir de prison. A ce récit, nos jeunes Hovas n'y tiennent plus ; 
ils courent au chantier, s'arment de bâtons et partent à la rencontre 
des protestants. Ceux-ci comprirent qu'ils n' avaient qu'à céder ; ils 
livrèrent leurs prisonniers, un seul excepté qui était un peu en arrière 
avec une autre bande. On ne le vit pas d'abord et l'on rentra satisfait 
d'une victoire sans combat. Mais bientôt on s'aperçut de l'erreur, et 
plusieurs crièrent : « Il y en a encore un ; allons le délivrer. » J'eus 
toutes les peines du monde à faire rentrer nos jeunes gens déjà sortis 
de l'emplacement et courant vers la place où ils disaient que les ravis- 
seurs se trouvaient. A ce moment, toute la ville était en émoi, parce 
que le bruit que nos élèves se battaient avec les élèves anglais avait 
rapidement circulé partout. Les pères et mères de famille accouraient, 
demandant leurs enfants et me suppliant de ne pas les laisser battre. 
Ce fut une terrible après-midi. 

Lelendemain matin, pendant que je faisais le catéchisme dans l'église 
à des personnes que je préparais au baptême, j'entendis un grand tu- 
multe aux alentours : bientôt m'arrive un envoyé du Père chargé des 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 309 

enfants, qui me prie de sortir immédiatement. Je trouve un grand gail- 
lard de ma taille, élève des Anglais et des plus enragés à la poursuite 
de nos élèves : nos jeunes gens l'avaient saisi et entraîné de force dans 
l'emplacement, en lui disant : « Nous te lâcherons quand on lâchera 
nos camarades que vous retenez chez vous. » Le pauvre homme 
faisait triste mine, car il sentait que sa position était critique, et il 
ne prévoyait pas trop comment cela finirait. D'un autre côté, toute la 
ville s'attroupait autour de notre emplacement, et il y avait à redou- 
ter un véritable assaut de la part des protestants. 

J'adressai quelques reproches à nos élèves, en leur disant que les 
catholiques, vrais imitateurs de Jésus- Christ, ne se vengeaient pas, et 
je mis dehors le prisonnier qui, par reconnaissance du service que 
je lui avais rendu, alla dire partout que je lui avais volé son argent. 
J'ai failli être traduit en justice à ce sujet, mais j'ai eu la mauvaise 
chance de voir ce coup manquer; ce n'a pas été la faute du ministre 
anglais Baron qui a poussé autant qu'il a pu le gouverneur à me trai- 
ter de voleur ; je tiens ceci du deuxième commandant, qui est un peu 
notre ami, et qui me fit appeler chez lui pour me communiquer la 
chose et me demander quelques explications. 

A dater de ce jour, notre situation devint de plus en plus délicate. 
Nos élèves exaspérés voulaient aller se battre, et nous avions besoin 
d'exercer une grande surveillance pour les empêcher de sortir ; car 
quoi qu'il en fût advenu, qu'ils fussent vainqueurs ou vaincus, c'est 
à eux et à nous que l'on aurait imputé tout malheur qui serait arrivé. 

Mais pendant que les choses se passaient ainsi à Fianarantsoa, nos 
élèves des campagnes voisines avaient aussi leurs épreuves. Des es- 
pèces de brutes à figure humaine, que les Anglais ont décorés du 
titre de collégiens et d'évangélistes, couraient partout, une trique à la 
main, pour s'emparer de nos élèves. Ils se sont conduits en vrais 
loups : un jeune homme gui a refusé, avec un courage et une persé- 
vérance admirables, de les suivre, a été roué de coups et laissé sans 
connaissance pendant une nuit entière dans une école protestante 
où on l'avait traîné. Une jeune femme enceinte, a fait une fausse 
couche, par suite des mauvais traitements dont elle a été l'objet, et, 
tout dernièrement, un héros de cette bande infernale, un évangéliste, 
s'en est vanté en menaçant un de nos élèves. « Tout nous est per- 
mis envers vous, » lui a-t-il dit ; et il lui a cité le fait que je viens 



310 MADAGASCAR 

de rapporter comme preuve de l'impunité dont ils étaient assurés. 
L'héroïsme n'est pas une vertu vulgaire, vous le savez ; donc, beau- 
coup de nos élèves n'ont pas eu le courage de tenir tête à une per- 
sécution pareille. Mais je dois dire aussi, et je le fais avec un sentiment 
de reconnaissance pour Dieu, que nous ne nous serions pas attendus 
à voir tant de courage dans nos jeunes Betsileos. La bonne moitié a 
tenu tête à l'orage ; très peu cependant ont échappé aux coups ; mais, 
saisis aujourd'hui, ils s'échappaient le lendemain pour revenir vers 
nous, portant les traces des mauvais traitements dont ils avaient été 
l'objet. Que le divin Maître récompense ces généreux enfants de Ma 
dagascar, en leur donnant de le connaître, de l'aimer et de le servir 
fidèlement jusqu'à la fin de leurs jours ! » 

« Tel était, continue le Rév. P. Cazet, l'état des choses àFianarantsoa 
dans la soirée du 26 août. Je m'empressai de demander une au- 
dience au gouverneur pour le lendemain à 4 heures. Il me ré- 
pondit avec beaucoup de courtoisie ; et non content de m'accorder 
l'audience demandée, il m'invitait, moi et les autres Pères, à dîner 
au palais. Les circonstances ne me permettaient pas d'accepter cet 
honneur ; nous avions trop de plaintes à faire, et je lui fis agréer mes 
excuses. 

A l'heure fixée je monte au palais, accompagné du P. Lacombe et 
du P. Jean. Nous trouvons réunis dans la grande salle du conseil le 
gouverneur et toutes les autorités civiles et militaires. Après les 
compliments d'usage, le P. Lacombe résume avec énergie les faits 
de persécution qui venaient d'avoir lieu, et demande au gouverneur 
ce qu'il prétend faire. Le gouverneur répond en peu de mots qu'il a 
toujours protégé les catholiques aussi bien que les protestants, mais 
il ne précise rien. Je prends la parole ensuite, à peu près en ces ter- 
mes : « Quand je suis arrivé ici allant à Mananjary, il y a un mois, j'ai 
trouvé les élèves hovas et betsileos tranquilles dans leurs classes ; les 
parents et les missionnaires étaient contents, et dans la visite que je 
vous fis alors, je vous ai adressé mes remerciements. Mais la situation 
a bien changé ! et hier, à mon retour de Mananjary, j'ai eu le cœur 
brisé, en apprenant les mauvais traitements qu'on a fait subir à plu- 
sieurs de nos élèves. Les élèves des Anglais, plus nombreux et plus 
forts, arrêtent les élèves catholiques, les frappent, les enchaînent et les 
mènent de force dans les écoles protestantes. Aux plaintes que le 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 311 

P. Lacombe vous a adressées, vous avez répondu : « Cela ne nous 
regarde pas ; c'est l'affaire des Anglais et des Français ; recourez à 
votre consul. » Étrange réponse que celle-là, laissez-moi vous le dire 
franchement. Et d'abord, dans tout pays civilisé, quels sont ceux qui 
ont le droit de faire arrêter, d'enchaîner, de juger, de frapper les in- 
digènes, s'ils sont coupables ? Il n'y a évidemment que ceux qui 
l'ont reçu du Souverain, et vous, cependant, vous dites : « Ce sont 
les Anglais qui font faire cela S adressez-vous à eux ! » Mais ne sont-ce 
pas les Malgaches qui frappent d'autres Malgaches ? A qui auront re- 
cours les victimes, si ce n'est à vous, et à vous seuls, qui avez en 
main l'autorité de la reine ? Si vous persistez à dire que c'est l'af- 
faire des Anglais, je dois naturellement en conclure que les Anglais 
sont maîtres du pays. 

En second lieu, si c'est là une affaire entre les Français et les 
Anglais, pourquoi Ratovo, l'officier que voilà, a-t-il mandé nos élè- 
ves chez lui pour leur faire de terribles menaces, s'ils ne revenaient 
pas chez les protestants ? Est-ce que par hasard Ratovo n'est pas 
Malgache ? Enfin, que devient l'article 3 du traité qui garantit la li- 
berté d'enseignement et qui promet aux Français aide et protection 
de la part de la reine et de ses représentants ? Aussi il m'est impos- 
sible de vous dissimuler la peine que j'éprouve. — « Ne soyez pas 
triste, répond le gouverneur ; nous aimons les Français autant que 
les Anglais ; vous êtes tous nos parents, etc. » Puis il fait signe à 
Rainivelo, jeune officier, déparier. Celui-ci s'étend longuement sur 
l'éloge du gouverneur, sans dire un mot du sujet qui nous occupe. 
Je l'interromps en lui disant : « Tout ce que vous dites là, mon ami, 
n'a aucun rapport avec la question présente. Venons au fait de la 
persécution ! » Et tous de s'écrier : « Il n'y a pas de persécution ! 

— Quoi ! repris-je, on arrête, on enchaîne, on frappe par le seul mo- 
tif qu'on étudie chez les catholiques, et ce n'est pas là persécuter? 

— Non, non ! — Dites-moi donc, s'il vous plaît, ce que vous entendez 
parla persécution ? » Rainivelo reprend la parole, parle beaucoup pour 
ne rien dire. Je l'arrête souvent par cette question : « Qu'est-ce que 
la persécution ? » Je le ramène là à plusieurs reprises ; il ne sait que 
répondre et se tait. Un autre officier, nommé Rainitsara, vient à son 
secours, mais comme lui il se perd dans des digressions vagues, 
inutiles, et qui n'en finissent pas. Alors je regarde ma montre, et je 



312 MADAGASCAR 

leur dis : « Messieurs, il se fait tard, je dois partir demain, et j'ai 
encore bien des affaires à régler. Un mot de vous peut terminer de 
suite notre discussion. Répondez-moi : Est-il permis aux élèves pro- 
testants d'arrêter, de frapper, d'enchaîner les élèves catholiques? 
Dites oui ou non ; si vous dites non, et que vous empêchiez cette per- 
sécution, nous sommes satisfaits, et l'affaire est finie. Si vous dites 
oui, nous sommes fixés ; je monte demain à Tananarivo, et je me 
plaindrai à la reine et au premier ministre. » J'adresse six fois la 
même question, et six fois mes interlocuteurs, tout en parlant beau- 
coup, évitent de donner une réponse claire et précise. Je me lève, et 
m'approchant du gouverneur : « C'est à vous que je m'adresse plus 
directement, lui dis- je, puisque c'est vous qui représentez ici la 
reine de Madagascar. Les élèves des Anglais peuvent-ils arrêter, 
frapper, enchaîner impunément les élèves catholiques ? Et, s'ils re- 
commencent, les laisserez-vous faire ? » La réponse du vieux gou- 
verneur n'est pas plus claire que celles de Rainivelo et de Rainitsara. 
« Puisque vous refusez de répondre, repris-je, j'ai l'honneur de vous 
saluer. » Et je me dirige vers la porte, suivi du P. Lacombe. Le gou- 
verneur s'approche de lui, et lui dit : « Que le Père mette ces ques- 
tions par écrit, et nous y répondrons. » 

Il était facile de me rendre à ce désir. Aussi, à peine étais-je rentré 
à la résidence, que je fis la lettre demandée. Celle qu'ils m'écrivirent 
le soir même, et que je traduis littéralement, vous fera connaître les 
questions et les réponses qui y furent faites. 

« Nous avons reçu, disaient-ils, votre lettre où vous nous demandez: 
Ya-t-il eu, oui ou non, des élèves catholiques frappés par les élèves 
protestants? — Nous ne le savons pas. » Ils mentaient, car plusieurs 
d'entre eux avaient été témoins. 

«Vous nous demandez ensuite: Est-il permis oui ou non, aux élèves 
des Anglais de frapper les élèves catholiques ? — Voici ce que nous 
répondons : Il n'est pas d'usage dans notre pays de frapper injuste- 
ment. Et quanta ce qui se fait dans les écoles, vous autres Anglais et 
Français, vous savez s'il est permis ou non de frapper les élèves. 

« Vous ajoutez, en troisième lieu : Si les élèves protestants recom- 
mencent ce qu'ils ont fait, les laisserez-vous faire ? — Voici notre 
réponse : Faire aller les élèves dans les écoles soit chez vous ca- 
tholiques, soit chez les protestants, c'est l'affaire des maîtres d'école.» 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 313 

Dans cette réponse des autorités de Fianarantsoa, vous avez un mo- 
dèle de la clarté et de la précision avec lesquelles on traite souvent 
les affaires à Madagascar. Parlez, écrivez, interrogez, et rarement 
vous aurez de suite une réponse satisfaisante. Quelquefois cependant, 
il échappe des aveux qui jettent une vive lumière sur le véritable état 
des choses. Jugez-en par la réponse suivante que ût un officier supé- 
rieur à une lettre où je lui exprimais, à mon départ, la peine pro- 
fonde que la persécution me causait. Après m'avoir remercié de ma 
lettre, il ajoutait: « La raison pour laquelle nous ne pouvons pas nous 
opposer à ces mauvais traitements; c'est que c'est l'affaire des An- 
glais, et nous avons peur Vous vous plaindrez, dites-vous, à la 

reine et au premier ministre ; vous ferez bien, car eux seuls peuvent 
faire cesser ces désordres. C'est pourquoi ce sera très bien, si vous 
vous adressez à la reine et au premier ministre. » 

C'est, en effet, ce que je fis aussitôt après mon retour à Tananarivo. 
Dans une lettre que j'écrivis au premier ministre, je résumai les faits 
qui venaient de se passer, et j'attirai surtout son attention sur l'atti- 
tude des Anglais, qui agissaient comme s'ils étaient les maîtres du 
pays, et je terminai par ces lignes: « Voici maintenant ce que je vous 
demande : Donnez immédiatement des ordres pour faire cesser cette 
persécution, et faites punir les coupables. Sans cela, ils recommen- 
ceront, et si les catholiques ne veulent pas se laisser enchaîner et 
frapper par les protestants, et qu'ils résistent à leurs ennemis, c'est 
la guerre civile. » Le premier ministre me fit répondre verbalement 
qu'il donnerait des ordres à ce sujet au gouverneur de Fianarana. Le 
fit-il? J'ai lieu d'en douter, car la position resta la même. 

A de nouvelles plaintes que je lui adressai au mois d'octobre, il ré- 
pondit, entre autres choses : « Vous parlez de persécution ; sont-ce 
les vazaha (Européens) qui sont persécutés ou des Malgaches ? Si ce 
sont des vazaha, dites-moi leur nom ; si ce sont des Malgaches, c'est 
à eux seuls à m'avertir, et ils ne faut pas qu'ils viennent vous ennuyer 
pour me faire parvenir leurs plaintes par votre intermédiaire. » Par 
ces dernières paroles, le premier ministre ne dissimule pas la ten- 
dance du gouvernement, assez visible du reste, à empêcher les Mal- 
gaches de s'adresser à nous quand on les persécute. Quel but veut-on 
atteindre? Ils savent généralement que les Malgaches abandonnés à 
eux-mêmes n'oseraient pas se plaindre, et ils espèrent que les actes 



314 MADAGASCAR 

de violence restés toujours impunis, décourageront les catholiques, 
et qu'ainsi la méthodisme sera peu à peu la seule religion du pays. 
Je protestai donc contre une pareille tendance par une lettre dont 
voici les principales idées : « C'est nous qui sommes persécutés dans 
la personne de nos enfants, et c'est un devoir rigoureux pour nous 
de les protéger, en vous demandant de les laisser libres de fréquen- 
ter nos écoles et de punir ceux qui violent le traité. Vous voulez, 
dites-vous, que les Malgaches se plaignent directement à vous ! N'est- 
ce pas ce qu'ils ont fait plus d'une fois soit ici, soit à Fianarantsoa ? Et 
cependant la persécution dure encore. Dernièrement vous m'écrivez : 
« Vous savez qu'il y a liberté d'enseignement. » D'où vient donc que 
les officiers de Fianarana laissent les élèves des Anglais saisir nos 
élèves, les frapper et les amener de force chez les protestants ? Est-il 
vrai de dire que nous pouvons enseigner librement? Et cette con- 
duite des officiers de Fianarana n'est-elle pas en contradiction avec 
vos paroles et le traité ? Vos officiers voient tous ces désordres, mais 
ils n'osent s'y opposer, parce qu'ils craignent les Anglais ! Voilà, 
certes, qui m'étonne. Est-ce que les Anglais sont maîtres de la pro- 
vince des Betsileos? » 

Le premier ministre se contenta de me faire porter de bonnes pa- 
roles, mais voilà tout. Un seul mot de lui aurait suffi pour ramener 
le calme et la paix; ce mot, il ne le dit pas; aussi les actes de vio- 
lence continuèrent comme par le passé ; ils prirent même un carac- 
tère de gravité qui est toujours allé croissant. Le P. Lacombe m'écri- 
vait, le 29 mars : 

« Les élèves des Anglais, excités par Ratovo et par le ministre 
anglais Cowen, viennent d'enchaîner et de frapper trois de nos en- 
fants. L'un enseigne à Ambohitrandriana, et c'est là qu'on l'a en- 
chaîné ; l'autre a été saisi et lié dans notre emplacement d'Yalani- 
nandro, et l'entourage de la maison de notre maître d'école a été 
renversé ; le troisième a été pris sur le grande route et frappé avec un 
gros bâton ; le sang a coulé en abondance. A cette nouvelle, le gou- 
verneur a fait venir ce jeune homme au palais, où étaient réunis un 
grand nombre d'officiers. Il fut étonné de voir l'état de la victime 
et son lamba couvert de sang. Mais Ratovo se lève et, montrant le 
jeune homme : « Cet individu, dit-il, est inscrit chez les Anglais, 
« et il est passé chez les Français ; c'est ce qui le rend coupable, et 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 315 

« s'il fait la mauvaise tête, il sera frappé de nouveau, dût-il expirer 
« sous les coups. » En entendant de pareilles menaces, les autres 
officiers se récrièrent tout d'une voix. Mais Ratovo reprit : « Il était 
« notre élève, il sera frappé, et quand même il aurait les membres 
« brisés et qu'il en mourrait, peu importe, etc. » 

Aussitôt que j'eus reçu cette lettre, j'en envoyai copie à M. Cam- 
pan, gérant du consulat, et à Rainimaharavo, ministre des affaires 
étrangères. Mes réclamations et celles de M. Campan n'obtinrent 
aucun résultat, et les persécuteurs allèrent de l'avant. 

«Je ne sais quel vent souffle à Tananarivo, m'écrivait de nouveau le 
P. Lacombe le 7 avril; toujours est-il que celui qui souffle ici est loin 
de nous être favorable. Voici ce qui vient encore de nous arriver. 

Le mardi matin, 1 er avril, l'élève qu'on avait si violemment frappé 
quelques jours auparavant, et qui malgré cela nous était resté fidèle, 
se trouvait sur le seuil de notre porte. Il fut aperçu par les élèves 
anglais qui vinrent se saisir de lui à l'improviste, le tirèrent en 
bas et l'entraînèrent avec violence. Comme il cria au secours, nos élè- 
ves accoururent, et alors s'engagea une lutte furieuse. Le P. Vigroux 
vint me prévenir... Je prends ma canne et je cours sur le théâtre de 
la luttre ; on entraînait toujours Andrianaivo malgré la résistance de 
nos élèves. J'arrive à la course, et je crie aux élèves anglais, en le- 
vant ma canne sur leurs têtes : Si vous ne le lâchez pas, je frappe ! 
Comme ils ne le lâchèrent pas je frappai fort modéré ment le plus enragé 
de la bande. C'en fut assez pour terminer le combat. Andrianaivo fut 
lâché, et nous rentrâmes. 

Le soir du même jour, m'arrive le maître d'école d'Ambohitran- 
driana, et il me raconte que le maître d'école protestant est entré 
dans la chapelle où on fait la classe, a saisi un enfant qui l'avait 
quitté, a pris plusieurs syllabaires, les a mis en pièces en insultant 
notre religion, et en disant qu'il allait brûler la chapelle, ce qu'il n'a 
osé faire. 

Plusieurs villages où nous avons une église et une école, et où 
tout le inonde suit la religion catholique, sont forcés de fournir un 
certain nombre d'élèves à l'école protestante, dite école du gouver- 
nement ; et si nous protestons, on nous accuse d'arrêter la marche 
des affaires, et on fustige les parents. » 

Quelques jours après, eut lieu encore à Fianarantsoa une scène 



316 MADAGASCAR 

plus atroce que tout ce qui s'était passé jusqu'alors. Les détails en 
sont contenus dans une lettre qu'un Betsileo, Pierre Rainiialahy, a 
écrite et portée lui-même au premier ministre, ayant eu le courage de 
faire dix jours de marche pour venir se plaindre a Tananarivo des 
cruels traitements à la suite desquels il a failli succomber. Voici les 
principaux passages 1 de sa lettre, traduite littéralement du malgache. 



Tananarivo, le 4 * r juillet 4819. 



«A Son Excellence Rainilaiarivony, premier ministre, 

« Voici ce que j'ai à vous dire, Monsieur le premier ministre. Nous 
autres catholiques, nous agissons conformément aux paroles de la 
reine à Fianarantsoa, où elle a dit: « Chaque Malgache est libre d'em- 
brasser la prière qu'il veut : car, d'après le traité que j'ai fait avec mes 
parents d'au delà de la mer, les Français, aussi bien que les Anglais 
peuvent librement instruire les Malgaches. Car je ne force pas mes su- 
jets; je ne les contrains pas. » Confiants dans ces paroles de la reine, 
nous suivions en paix l'enseignement des Français, et chacun étudiait 
tranquillement soit chez les Anglais, soit chez les Français. L'année der- 
nière, arriva Andri an aivoravelo. llprêcha dans les temples protestants, 
au sud du Matsiatra ; et, d'après le bruit qui a couru, cet Andrianaivo- 
ravelo serait un célèbre prédicateur. Après le départ d'Andrianaivora- 
velo de Fianarantsoa, les douze chefs des écoles protestantes viennent 
enlever les élèves catholiques que j'ai sous ma direction. Je demande : 
« Pourquoi nous prenez -vous ainsi nos catholiques? » Ils répondent : 
«Tout élève déjà inscrit dans le registre fait du temps de Rainiseheno 
et du ministre anglais Richardson sera pris, parce que le gouverne- 
ment n'oblige pas d'étudier chez les catholiques. » Et moi je leur dis : 
« Si Andrianaivoravelo a porté un ordre delà reine, pourquoi le gou- 
verneur Ragalona ne le proclame-t-il pas aux lieux accoutumés à Ava- 
radrova et à Ambatolampy, afin que tous entendent qu'on n'obéit pas 
à la loi du royaume en étudiant chez les catholiques. » Et ils répon- 
dent ainsi : « Toi-même, qui es de nos élèves, nous te prendrons de 
force. — Oui, vous me prendrez, quand vous apporterez une parole 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 317 

de lareine, mais autrement vous ne m'enlèverez pas. Je garde aussi 
mes élèves conformément à l'ordre de la reine. » De là les pauvres en- 
fants étaient toujours ainsi tiraillés. Alors Ragalona nous fait monter 
au palais et nous adresse ces paroles : « Vous faites du désordre dans 
ce royaume, et moi qui suis votre père et votre mère, je vous avertis 
que vous n'avez aucune permission de faire du désordre. La reine 
vous a dit seulement d'étudier la sagesse. Vous, chefs des écoles ca- 
tholiques, vous ne pouvez pas faire du désordre dans les écoles; vous, 
les douze chefs des écoles protestantes, vous n'avez aucun droit de 
faire du désordre dans les écoles catholiques. Je vous en avertis. Que 
pareille chose ne se reproduise plus désormais. Car je traiterais selon 
la loi quiconque aurait l'audace de recommencer. » 

Mais tout cela ne changea rien à l'état des affaires : les douze chefs 
protestants continuèrent encore à enlever de force nos élèves. Ceux 
qui faisaient quelque résistance étaient frappés jusqu'au sang : il y a 
eu même des femmes qui ont eu leur enfant mort dans leur sein, 
tant les coups étaient peu ménagés. Me rappelant les paroles que le 
gouverneur nous avait adressées, je suis de nouveau monté au palais 
porter plainte à Ragalona : * Vos paroles, lui dis-je, sont de nouveau 
changées; il y en a parmi nos élèves qui ont eu leur enfant mort 
dans leur sein par suite des coups que leur ont donnés des élèves pro- 
testants. » Et voici comment Ragalona a reçu ces paroles : « Je vous 
ai déjà, m'a-t-il dit, donné des avertissements à vous autres, et main- 
tenant vous venez encore vous plaindre en faveur de vos élèves ca- 
tholiques! Je ne puis trancher cette question, j'en référerai à la reine. » 
Je lui répondis ainsi : « Dans la dernière assemblée, vous avez dit 
que si quelqu'un des élèves des deux partis faisait encore du désordre, 
vous le traiteriez selon la loi ; or, voici que les élèves protestants ont 
fait du désordre : ils nous frappent jusqu'au sang ; et cependant ils ne 
sont pas traités selon la loi, mais vous, Ragalona, vous avez encore 
besoin d'en référer à la reine ? » Il me répondit : « Cette affaire n'est 
pas de ma compétence ; comme il y a une foule d'affaires chez les 
Français aussi bien que chez les Anglais, qui se font la guerre entre 
eux, j'attends une lettre de la reine. » 

Cependant les protestants continuaient toujours à faire du désor- 
dre, et même ils commençaient à lui donner un caractère plus géné- 
ral. A l'exception des élèves que j'avais comme sous ma main, tous 



318 MADAGASCAR 

les élèves des campagnes ont été enlevés par les protestants. Plus 
tard, Andrianaivo etRatsiry ont voulu suivre les paroles de la reine; 
les protestants viennent les prendre de force ; je les en empêche, di- 
sant que ces deux élèves ne font que suivre les paroles de la reine, 
et par conséquent ils ne peuvent pas être ainsi enlevés. On se dis- 
pute, on en vient aux mains. Lorsque Ragalona eut connaissance de 
cela, il fit monter au palais tous les élèves, catholiques, indépen- 
dants et luthériens. C'était un samedi. 

Le bruit court que les élèves protestants se saisiront des élèves ca- 
tholiques, lorsque ceux-ci descendront du palais. Alarmés de ce bruit, 
nous allons trouver le P. Lacombe, et nous le prions d'écrire àRaga - 
lona, de peur qu'on ne nous saisisse. Mais Ragalona répondit au Père 
que c'est le gouverneur lui-même, représentant de la reine, le père et 
la mère des Betsileos, qui nous appelle ; par conséquent ils ne doi- 
vent pas craindre un piège. Vers 11 heures, je monte au palais 
avec les enfants hovas et les deux frères Ratrimo, chefs de réunions 
catholiques. 

Lorsque nous en descendîmes et que nous fûmes arrivés à Ampia- 
diana, un individu nommé Zafimalaza me saisit par le bras ; un au- 
tre, Rainivola, me prend à la gorge, puis Mahasivy me prend par la 
ceinture ; arrive le tour de Ramasirabazafy et d'Andriamanjakaony, 
qui me dépouillent de mon lamba et de ma chemise, enlèvent mon 
scapulaire et mon chapelet. Aussitôt Andriamahasagy avec tous ses 
compagnons m'assomment de coups de bâton, de coups de poing 
et de coups de pied ; r on m'apporte évanoui à Ambalavao ; il était 
3 heures du soir. J'ai commencé à donner signe de vie, lorsque j'ai 
entendu la voix de l'Anglais Baron, qui venait d'arriver. Il me de- 
mande de quelle école j'étais. « Autrefois, lui dis-je, j'étais élève de 
M. Richardson. Mais depuis la parole de la reine à Fianarantsoa, 
donnant toute liberté aux Malgaches d'étudier où ils veulent, je suis 
passé chez les catholiques ; il y a cinq ans de cela. J'ai fait le hasina 
à la reine pour être chef des élèves catholiques. » A] ces paroles, 
Baron répondit : « Liez-lui les mains et les pieds, car il est notre 
élève. » Sur ces entrefaites, arrivent les officiers Andriamatoara- 
lahy 10 e honneur, et Ramanantsoa 10 e honneur, et les juges An- 
drianaja et Raoditsara. Ils me font les questions suivantes : « Tes 
bras sont-ils cassés ? tes pieds sont-ils rompus ? tes yeux ont-ils été 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 319 

crevés? tes dents ont-elles été arrachées ? » Je répondis : « Non, mes 
bras ne sont pas cassés, mes yeux ne sont pas crevés, mes pieds ne 
sont pas rompus, mes dents ne sont pas arrachées, mais tout mon 
corps est livide et meurtri de coups. Mourrai-je aujourd'hui? mour- 
rai- je demain ? je n'en sais rien ; mais mon lamba et ma chemise 
ont disparu. » Dès que les officiers furent partis, on apporta une 
énorme corde longue de six brasses, pour me lier les mains et les 
pieds. J'ai voulu faire quelque résistance, disant que je n'étais pas cou- 
pable devant la loi du royaume pour être ainsi garrotté ; mais ils 
appelèrent leurs compagnons à leur secours ; ils se précipitèrent tous 
sur moi et me garrottèrent si fortement que je tombai évanoui : on me 
transporta dans la case d'Andrianaina ; de 5 heures du soir à 4 heures 
du matin, je restai sans connaissance. Quand je revins àmoi, je me 
sentis la fgorge et les reins tout enflés ; le sang, qui avait reflué dans 
mon cœur, montait vers ma bouche. A ce moment, j'ai cru que j'é- 
tais perdu ; j'ai demandé qu'on allât me chercher des remèdes chez le 
P. Lacombe. Aussitôt Philippe Kotovao, frère cadet de Bezanahary, 
François d'Assise et Kamisy coururent chez le Père. Quand j'eus bu 
le remède qu'ils m'apportèrent, je tombai évanoui ; était-ce l'effet du 
médicament ? je n'en sais rien. Mais mes ennemis en profitèrent pour 
dire du Père : « C'est un empoisonneur, et parce que nous avons re- 
pris un de nos élèves, il lui a donné du poison, car ce jeune homme 
semble sur le point de mourir. Nous voyons maintenant les œuvres 
des catholiques : ce sont des empoisonneurs, des idolâtres. » 

Tel est le sujet de ma plainte. J'ai eu le bonheur de ne pas succom- 
ber, et je viens me présenter à vous, Monsieur le premier ministre. 
Je n'ai jamais troublé la paix du royaume ; j'ai fait le hasina à la reine 
pour être le chef des élèves catholiques. Je me suis conformé aux 
paroles que la reine a prononcées à Fianarantsoa ; et j'ai dit de 
compter sur moi, en présence de Ragalona et de Rainizafmdandy, et 
des officiers et des juges. J'ai donné l'assurance que je m'acquitte- 
rais bien de ma charge. Et voilà que ceux-là mêmes qui ont pris le 
même engagement que moi devant les officiers et les juges devien- 
nent mes bourreaux. Cependant, loin de troubler le royaume, je fais 
tout ce que je puis pour bien mériter de la reine, et nonobstant cela, 
je meurs sous les yeux de la loi, semblable au pieu qu'on enfonce en 
terre et dont on assomme la tête, pour prix de ses services. Telle est 



320 MADAGASCAR 

la plainte que je vous adresse, Monsieur. Par la grâce de Dieu, la 
reine n'a pas perdu un sujet dans ma personne ; et parce que je ne 
suis pas mort, je suis venu me présenter à vous, Monsieur le pre- 
mier ministre. 

Ainsi dit ; Rainialahy, 

Chef des élèves catholiques. » 



Cette lettre n'obtint aucun résultat. Le premier ministre se con- 
tenta de répondre : «J'ai lu la lettre de Rainialahy : qu'il s'en retourne 
dans son pays ; et si, plus tard, il y a lieu, nous le ferons remonter à 
Tananarivo. » Voilà la justice qu'on rend aux catholiques à Madagas- 
car. Il n'est donc pas étonnant que l'impunité encourage les persé- 
cuteurs. Bientôt en effet la persécution éclata de nouveau à Alakamisy, 
à quatre heures de Fianarantsoa. Je laisse la parole au P. Fabre, té- 
moin et victime de ce qui s'est passé le 6 juin : 

« Des maîtres d'école des Anglais, dit-il, avec les surveillants de 
leurs élèves, se sont réunis au nombre de trente-cinq ou davantage 
dans la case du maître d'école protestant, nommé Rasamizafy : cha- 
cun avait porté des provisions pour plusieurs jours. Leur dessein 
arrêté était de prendre de force tous les élèves qui avaient passé chez 
nous, quelle que fût la date de leur passage chez les catholiques, (cer- 
tains d'entre eux fréquentaient nos écoles depuis sept ans), et surtout 
comme le prouvent leurs paroles, ils avaient formé la résolution de 
m'assommer, si je m'opposais à ces divers enlèvements, ne fût-ce 
même que par ma seule présence. 

Or, ce 6 juin 1880, vers 4 heures et demie du soir, ils ont pris 
de force, pour la seconde fois en quinze jours, Rasoamavo, élève chez 
nous depuis plus de sept ans ; le P. Finaz l'avait reçue comme élève. 
Une autre élève nommée Blandine, passée chez nous depuis quatre 
ans, et qui a étudié une année chez les Sœurs à Fianarantsoa, vint 
tout effarée se réfugier dans notre emplacement, et me dit : « Il est 
arrivé beaucoup de monde pour s'emparer de moi, et je me suis 
échappée ici.» Je l'abritai dans la maison de la maîtresse d'école, et, 
cela fait, je me rendis près de la case du maître protestant, afin 
de voir par mor-même s'il y avait vraiment danger pour ceux qui 
ne s'étaient par encore réfugiés dans l'emplacement du Père. Là je 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 321 

rencontrai une foule nombreuse autour des cases, qui sont toutes 
sans clôture. 

Je demandai à Rasamizafy et à ses camarades s'ils avaient un pa- 
pier où fût consignée une parole de la reine, du premier ministre, de 
Ragalona ou de Rainizafmdandy, d'après laquelle ils seraient auto- 
risés à enlever ainsi de force nos élèves , j'ajoutai que, dans ce cas, il 
n'y aurait pas de protestations de ma part. 

Ils me répondirent qu'ils n'avaient aucune autorisation venant 
du gouvernement, mais qu'ils prendraient quand même et de force 
tous les élèves qui étaient passés chez nous ; sur ce, je cessai 
toute discussion avec eux ; pourtant, comme l'élève enlevée était 
enfermée dans la maison du maître d'école protestant, je voulus 
protester en me promenant en silence le long de la case d'un de 
nos chrétiens, située devant la case du maître d'école. Cela dura un 
peu plus d'une demi-heure. Durant ce temps, Rasamizafy, maître 
d'école et Andriantsoa, surveillant des élèves anglais, égayèrent 
leurs camarades et la nombeuse assistance par tout un répertoire 
d'injures à mon adresse ; la foule était calme et moi obstiné dans 
mon silence ; je me montrai impassible et je ne répondis pas ; une 
fois je parlai à l'un d'eux qui me reprochait de fouler leur terrain, et 
je lui fis observer que je foulais le chemin public; c'était vrai, et il 
n'insista pas. 

Maintenant, voici les paroles que le maître d'école Rasamizafy 
adressa à son monde : «Écoutez ce que vous avez à faire ; saisissez, 
brisez, frappez du couteau le blanc ; ainsi s'accomplira notre pro- 
verbe : comme le blanc est atteint par le fusil, ainsi il meurt par la 
chose qu'il a faite. » C'est court, mais expressif. Andriansoa prit alors 
la parole : 

« Voici ce que j'ai à vous dire, vous les trente-cinq ; cet imbécile de 
blanc est venu examiner notre terrain — (j'étais sur le terrain d'un 
de nos chrétiens présent à cette affaire ; et il était bien loin de m'en 
blâmer, car son emplacement est livré au public) ; — c'est pourquoi 
allons faire cuire le riz, et quand nous l'aurons mangé, allons sur le 
terrain occupé par le blanc, et si le blanc ne veut pas s'en retirer, nous 
le frapperons. N'est-ce pas cela ? — C'est cela même, s'écrient les 
trente-cinq. » Puis, s'adressant à nos catholiques : « Et vous, es- 
ii 21 



332 MADAGASCAR 

claves du blanc, leur dit-il, allez-vous-en ; sans cela nous vous frap 
perons. » 

Puis ils interpellèrent, chacun en particulier, nos chrétiens qui 
étaient présents et leur dirent de se retirer, sans quoi ils allaient se 
ruer sur eux ; il n'y eut de grâce pour aucun de ceux qu'ils reconnu- 
rent prier chez nous. Quand ils crurent n'avoir pour témoins de leur 
action que des adeptes des Indépendants, alors vint mon tour; le 
soleil se couchait, et ma protestation silencieuse les troublait. An- 
driantsoa devient hardi; trois fois il me barre le passage, et trois fois 
je me détourne de lui sans rien dire ; il me bouscule enfin et me ca- 
resse la barbe avec un gros et long bâton, je le repousse alors douce- 
ment : aussitôt dix grands gaillards se jettent sur moi en m'injuriant: 
« Je ne veux frapper personne leur dis- je ; je ne suis ici que pour les 
affaires de la religion. » A ces mots, cinq ou six de ces chenapans 
me saisirent le bras gauche ; et bientôt de ma main, le sang jaillit 
abondamment, une blessure profonde m'avait été faite entre le 
pouce et l'index, avec un instrument tranchant. Parmi ceux qui me 
tenaient le bras, se trouvaient le maître d'école Rasamizafy, et le 
surveillant des élèves anglais, Andriantsoa : j'ignore le nom des 
autres. La vue du sang excite mes persécuteurs; en moins de rien 
je suis frappé au-dessus de l'œil gauche d'un fort coup de bâton, 
Andriantsoa et ses amis l'imitent à l'envi, et faisant pleuvoir sur 
mon dos une grêle de coups, se sauvent en courant. 

Je pris alors la route de Fianarantsoa, où je suis arrivé clopin- 
clopant à 1 heure du matin. A 8 heures, le Rév. P. Lacombe, le 
P. Valette et votre serviteur, nous avons porté plainte, en présence 
des officiers et des juges réunis. Ces messieurs ont constaté de leurs 
yeux la blessure de la main et la meurtrissure livide au-dessus du 
sourcil gauche. 

Et maintenant, j'apprends que l'un de mes agresseurs se serait fait 
une blessure au visage afin de m'accuser de violence. Mais je déclare 
qu'avant l'affaire, j-e n'avais entre les mains que l'Imitation de Jésus- 
Christ, et pendant qu'ils me frappait, rien, absolument rien; je n'ai 
repoussé de la main qu'une fois Andriantsoa. Au reste, j'ai fait cons- 
tater mes blessures à la suite de l'affaire à tout le peuple d'Alakamisy : 
ce que n'ont pas fait mes ennemis. Et comment l' auraient-ils pu 
l'aire, puisqu'ils n'ont reçu aucune blessure? Car, au fort de leur in- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 323 

juste agression je me suis croisé les bras, et leur ai dit : Faites, 
ataovy. 

Signé « L. Fabre. » 



En apprenant de si graves nouvelles, je me rappelai le proverbe : 
A quelque chose malheur est bon! L'excès du mal, me disais-je, fera 
peut-être ouvrir les yeux au gouvernement malgache, et le portera 
enfin à y appliquer un remède efficace. J'avais d'autant plus d'espoir, 
que ces faits coïncidaient avec l'arrivée à Tamatave du nouveau con- 
sul français, M. Cassas, dont on connaissait déjà la fermeté et la vo- 
lonté de faire observer le traité. J'écrivis immédiatement à Raini- 
maharavo, ministre des affaires étrangères, pour lui signaler ces 
actes de sauvagerie. Il me répondit, entre' autres choses : « J'ai 
éprouvé beaucoup de peine en apprenant les coups que les élèves 
anglais ont donnés au P. Fabre; aussi j'ai déjà envoyé au gouver- 
neur de Fianarantsoa des officiers qui ont l'ordre de marcher jour 
et nuit, afin qu'il fasse arrêter et punir ies coupables, conformément 
aux lois du royaume. » 

Les envoyés royaux firent prompte route, et, le 26 juin, le P. La- 
combe m'écrivait la lettre suivante : 

« Dimanche matin, 22 juin, sont arrives les porteurs de l'ordre royal 
si impatiemment attendu. Un officier supérieur m'en fit informer 
immédiatement par sa fille, qui arriva en palanquin et en grande toi- 
lette, signe de joie. Il me disait, dans un billet sans signature : « Ré- 
jouissez-vous ; les Anglais sont vaincus. » Une heure après, deux 
aides de camp du gouverneur venaient m'apporter officiellement la 
nouvelle, et me dire que tous les élèves étaient convoqués au palais 
pour le lendemain matin. En effet, le lendemain, la convocation eut 
lieu : on proclama de nouveau la liberté de religion et d'enseignement, 
à la grande joie de tous les Betsileos, et au grand dépit des Anglais 
et de ceux qu'ils ont achetés à prix d'argent... Aujourd'hui, à 3 
heures, on a arrêté et enchaîné quatre des principaux meneurs, qui, 
parce qu'ils étaient allés à Tananarivo, se croyaient tout permis impu- 
nément. C'est un coup terrible pour ies Anglais et leurs élèves. Main- 
tenant, on va attendre les ordres de ia reine pour savoir ce qu'on fera 
d'eux ; c'est elle qui prononcera. En auenaant, les Betsileos, profi- 



324 MADAGASCAR 

tant de la liberté donnée, reviennent chez nous, et même plusieurs 
maîtres d'école protestants sont passés chez les catholiques. Nous 
faisons à ces derniers une classe à part, et nous les formons pour qu'ils 
puissent aller enseigner dans les villages où nous avons des écoles 
catholiques. » 

L'orage dont le P. Lacombe et le Rév. P.Cazet viennent de nous don- 
ner la description abrégée, ne s'était pas abattu seulement sur Fia- 
narantsoa et Alakamisy. Le P. Faure écrivit en même temps d'Am- 
bohimandroso. 

« On fait ici une guerre acharnée à nos écoles. Rafolo nous a été 
envoyé pour être le directeur et l'exécuteur de cette persécution en 
règle. Il a d'abord eu recours aux moyens de persuasion; mais comme 
ils ne lui ont pas réussi, il en est venu à la persécution ouverte. Ra- 
folo et ses compagnons appelaient nos élèves, quand ceux-ci pas- 
saient près de leur maison ; et, s'ils refusaient d'y aller, ils les pre- 
naient de force, soit filles, soit garçons, leur administraient des souf- 
flets, en leur disant qu'ils en recevraient encore davantage, s'ils ne 
revenaient pas à l'école protestante. Vendredi dernier, Rafolo a en- 
voyé l'un de ses maîtres d'école, nommé Velonjaony, pour saisir un 
de nos élèves dans sa maison de campagne. Celui-ci a résisté forte- 
ment ; ils en sont venus aux coups ; mais on les a séparés. La victime 
voulait d'abord porter plainte, mais la crainte qu'il ne lui arrivât pire 
de la part du commandant de la ville lui a fait prendre le parti de 
se taire. 

Plus tard, les maîtres d'école protestants frappèrent fortement une 
grande fille ; elle avait les joues enflées, et le sang avait coulé. Que 
faire? Nos élèves étaient épouvantés. J'écrivis au commandant, qui 
me répondit: « Nous n'avons rien vu. » Cependant une parole du 
commandant, dite en présence du peuple réuni, et d'après laquelle il 
y avait liberté d'étudier où l'on voulait, nous avait rendu un peu de 
confiance, aux élèves et à moi, et nous espérions que Rafolo n'oserait 
pas recommencer la persécution, Nous nous trompions. 

J'appris en effet peu après que Rafolo avec ses élèves et ses maîtres 
d'école avait pris, un par un, tous nos élèves qui se trouvaient sous 
sa main, et cela en présence du commandant; et que celui-ci n'avait 
rien dit. Ils ont même administré force coups aux récalcitrants tou- 
jours sous les yeux du commandant qui a laissé faire. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 325 

L'une de nos premières élèves, celle qui, après avoir été battue par 
Rainitantely, avait été reçue chez nous par le P. Henri Taïx, a été la 
plus inflexible ; elle a énergiquement protesté ; on l'a jetée par terre, 
on l'a battue ; elle avait la joue ensanglantée. Le commandant, té- 
moin avec sa femme de ce triste spectacle, ne disait d'abord rien. 
Prenant enfin la parole : « Pourquoi lui dit-il, ne vas-tu pas faire ta 
corvée? (C'est le nom qu'on donne à l'instruction obligatoire parmi les 
Betsileos protestants,) va-t-en chez le maître d'école protestant. » 
Épouvantée par cette parole du représentant de la reine, elle a été 
obligée de se rendre au temple, escortée par trois gros gaillards. 
A peine y était- elle arrivée, qu'on l'a maltraitée de nouveau. « Pour- 
quoi, lui disait-on, cette grande fille entêtée porte-t-elle ce jouet à 
son cou? (C'était son chapelet.) Enlève-le. » Et elle de répondre: 
« C'est une grande chose que cela ; jamais je ne l'enlèverai. » Pour 
toute réponse, on la soufflette de nouveau, on lui enlève le chapelet, 
qu'on foule aux pieds; et, je le répète, tout cela sous les yeux du gou- 
verneur. 

Le maître d'école catholique s'adresse alors au commandant : «Ex- 
cusez-moi, lui dit-il ; nous avions entendu hier l'ordre de la reine, qui 
est toujours le même au sujet de la religion ; cependant les Anglais 
continuent à prendre nos élèves. » 

Le commandant ne répondit rien, mais Rafolo élevant la voix dit 
qu'il avait un ordre de la reine tout particulier, qu'il était l'envoyé de 
la reine et du premier ministre, et avait l'autorité sur les élèves, etc.,» 

C'était donc à Ambohimandroso, comme à Fianarantsoa. Les élèves 
des Indépendants se prévalaient d'ordres secrets pour détruire notre 
enseignement. J'ajoute qu'au premier souffle de liberté, dû à l'éner- 
gique action du consul Cassas, nos élèves pris de cette sorte et 
emmenés do force, sont revenus à nos écoles, au grand déplaisir du 
commandant, qui est un instrument actif, mais non désintéressé de 
l'hérésie. 

La lettre qu'on va lire est du Rév. Baron, dont une lettre d'un de 
nos maîtres malgaches au premier ministre nous a fait connaître la 
brutalité. Elle fut adressée le 3 décembre 1878 au gouverneur de Ma- 
hazony, en vue d'intimider ce personnage, et de le pousser ainsi à 
entrer sans plus d'hésitation dans la voie des persécutions sans trêve 
ni merci, 



326 MADAGASCAR 

« Monsieur, j'apprends que certains élèves sont passés chez les ca- 
tholiques : et cependant ces élèves sont de l'école du gouvernement 
et inscrits sur la liste de cette école. 

« Je vous le déclare : il est de votre devoir de retenir ces élèves 
dans l'école de la reine ; vous êtes coupable en les laissant passer 
chez les catholiques. 

« Ce n'est pas tout: j'apprends que vous ne voulez rien faire pour 
aider nos maîtres d'école, et en cela vous êtes coupable. 

« Ainsi donc, si vous ne faites tous vos efforts pour réunir dans 
l'école du gouvernement tous ces enfants, je ne manquerai pas de 
vous accuser. 

« De plus, si vous n'empêchez pas votre frère aîné de recevoir un 
salaire et d'aller contre la parole de la reine, je ne manquerai pas 
de vous accuser, 

« Voilà ce que j'ai à vous dire, Monsieur ; ainsi prenez-y garde, car 
ce sont les paroles d'un blanc qui ne ment pas et ne fait pas de vaines 
menaces. 

« Signé : le Missionnaire 
« R. Baron. » 

« P. S. - - Sachez que si je vous accuse, ce sera auprès du premier 
ministre. » 



Une semblable lettre prouverait seule au besoin que les indépen- 
dants à Fianarantsoa ont été les instigateurs et les acteurs dans la 
persécution qui a fait couler le sang, et a tué les enfants dans le sein 
de leurs mères. 

Un autre renseignement, fourni par le P. Berbizier, achèvera de 
porter la lumière dans les esprits, s'il leur restait encore quelque 
doute à cet égard. 

« La campagne dirigée à Alakamisy contre l'école du P. Fabre avait 
réussi presque au delà des espérances de nos ennemis eux-mêmes. 
Les élèves avaient fui pour la plupart devant les violences dont ils 
avaient été témoins ou victimes ; le sang du Père avait coulé, et au 
cune répression, aucun blâme n'atteignait encore les coupables. Tout 
d'un coup les autorités de Fianarantsoa s'émeuvent de ce succès trop 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 327 

éclatant. La connivence du gouvernement dans toute cette affaire 
perce trop, et les plaintes des Pères deviennent embarrassantes. Il 
faut dissimuler la complicité administrative et donner un semblant de 
satisfaction aux réclamations justement indignées duRév. P.Lacombe. 

« On fait donc arrêter une dizaine de coupables, on les enchaîne 
et on les conduit en prison avec un certain apparat. C'était pour les 
délivrer quelques jours après sans aucun jugement; mais enfin 
c'était assez pour le double but que poursuivaient alors les autorités 
du pays. 

« Mais voici l'embarras bien plus grand encore où se trouvèrent 
subitement le gouverneur et ses conseillers. L'Indépendant Cowen 
monta au Rova avec une précipitation qui trahissait un vif mécon- 
tentement. Là il déclara aux autorités malgaches devant de nombreux 
témoins, que si quelqu'un devait être mis en prison pour les faits 
dont se plaignaient les missionnaires catholiques, c'était lui qu'il fal- 
lait saisir le premier ; il demanda à être enchaîné, et il ajouta : « Vous 
« n'osez pas me donner des fers, eh bien ! si les hommes que vous 
« venez de mettre en prison ne sont pas délivrés dès ce soir (c'était 
« au coucher du soleil), je me rendrai moi-même à la prison et je 
« serai prisonnier avec eux ; car, ce qu'ils ont fait, je l'approuve. » Il 
se retira en renouvelant cette déclaration à plusieurs personnes sur 
son chemin. Le gouverneur et son conseil furent tellement préoccupés 
de cette protestation du prêcheur anglais, qu'ils délibérèrent, séance 
tenante, pour savoir ce qu'il y aurait à faire au cas où M. Cowen irait 
se constituer prisonnier. Or, il fut décidé que devant une telle démar- 
che, on ferait évacuer la prison; tous les détenus seraient transférés 
dans un local qui fut désigné ; et dès lors, dans l'opinion des Malga- 
ches, la prison n'était plus prison, et personne ne pourrait dire que 
l'Anglais a été fait prisonnier à Fianarantsoa. M. Cowen jugea à pro- 
pos de rester chez lui avec sa femme et ses enfants. Mais ses décla- 
rations publiques nous suffisent pour constater sa complicité, » 

Telle fut, à peu près partout l'histoire de la loi sur l'instruction 
obligatoire, sollicitée par les Indépendants dès 1876, obtenue enfin le 
14 juillet 1878, et sanctionnée à nouveau le 29 mars 1881. D'où il suit 
que cet article 270 du code le plus récemment formulé : « Les parents 
choisissent l'école pour leurs enfants », n'est qu'un leurre. Le choix 
des parents enrôlés dans l'Église d'État est fixé d'avance. Où sont les 



328 MADAGASCAR 

parents assez courageux, surtout parmi les grands, pour oser placer 
leurs enfants dans une autre école quef celle de la secte ? On les 
compte facilement. Les Anglais ont la masse. Ils visent à anéantir 
l'influence française et catholique dans le cœur de l'enfance et de la 
jeunesse malgache, et à anglicaniser le pays insensiblement par le 
moyen des hommes de l'avenir. 

Ces lois si perfides sur l'instruction obligatoire, ayant sans doute 
paru trop faibles en vue de l'écrasement projeté de l'influence catho- 
lique et française, d'autres lois de même date et de même fabrique 
ont renforcé celles-ci, en créant divers tribunaux tout à la dévotion 
du premier ministre et de ses conseillers britanniques. La légalité 
vient ainsi en aide à la violence et la remplace souvent avec avan- 
tage. Nous nous proposons de donner plus loin de curieux exemples 
de la manière vraiment digne d'intérêt, dont fonctionnent ces tribu- 
naux établis le 29 mars 1881. Disons seulement ici que lorsque une 
affaire fâcheuse surgit contre la Mission, excitée secrètement par le 
chef de l'État ou du moins avec sa connivence, si les missionnaires 
veulent se plaindre au premier ministre, celui-ci ne manque pas de 
renvoyer les plaignants par devant quelqu'un de ces tribunaux. Ce tri- 
bunal, à son tour, après avoir examiné longtemps la question, se dé- 
clare incompétent, et passe la cause à une autre juridiction, de sorte 
que plusieurs mois s'écoulent, et que rien n'est conclu jusqu'au mo- 
ment oU une sentence de condamnation, rédigée secrètement par le 
premier ministre et prononcée par quelqu'un des juges, vient dou- 
loureusement surprendre ceux qui auraient eu la naïveté de croire à la 
justice de ces tribunaux. Certains progrès de notre Europe moderne 
font vite leur chemin, comme on le voit. Exempla trakunt. 

Mais j'ai hâte d'arriver à l'examen des lois que nous avons dit re- 
garder principalement la civilisation et les progrès matériels du 
pays. 

Un mot suffira pour les caractériser. C'est que ne partant pas de 
l'initiative nationale, et étant presque toutes une importation étran- 
gère, moins soutenue par l'argent et le fanatisme anglais que les lois 
persécutrices de la religion française, elles ne furent presque jamais 
observées, ou ne le furent du moins jamais avec cette constance qui 
conduit, au succès. Règlements sur les costumes européens, règle- 
ments sur les maisons, règlements sur l'armée, règlements concernant 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 329 

les inspections des écoles, création d'une police, création ou règlements 
de toutes natures, y compris même jusqu'à un certain point les ré- 
formes sur la prière et l'enseignement tout a été un vrai jeu d'enfants. 
Si à la voix des chefs et à leur exemple, il y eut parfois pour l'adop- 
tion de certaines mesures civilisatrices une sorte d'entrain parmi le 
monde des serviteurs empressés, tout reprenait Bientôt] peu à peu 
l'ancienne ornière, et l'on ne tardait pas à rentrer dans le cours ha- 
bituel des traditions des ancêtres. « Il faut que vous sachiez, disait 
naguère un Malgache à l'un de nos missionnaires, qu'il en est chez 
nous de toutes les lois imprimées par les Anglais comme de nos 
règlements relatifs au rhum, et aux pourceaux. Il ne se passe pas 
d'année en effet que défense ne nous soit faite, de par la reine et 
sous les peines les plus sévères d'importer du rhum dans les 
villages de l'Imerina, ou de laisser les pourceaux s'approcher à 
plus d'une journée de distance de la ville de Tananarivo. Quand 
ces défenses sont publiées, le rhum se cache avec soin ; on n'en 
voit nulle part; et les porcs sont reconduits à leurs frontières. Un 
ou deux mois s'écoulent ; le rhum inonde les villages et enivre les 
fils des grands à la capitale ; les porcs circulent de toutes parts et 
font entendre leurs grognements aux portes mêmes de Tananarivo 
et du palais de la reine. » On ne pouvait mieux peindre en quelques 
traits la manière dont sont observés par les Hovas les projets de ré- 
forme, les lois et autres règlements, que l'Angleterre leur impose 
par le moyen de leurs chefs salariés ou effrayés par la crainte . 

Quelques hommes toutefois à Madagascar plus que tous les autres 
profitèrent de ces réformes anglaises. Nous rangerons en premier 
lieu parmi ceux-là Rainilaiarivony et sa famille. Les lois nouvelles 
dissimulant en partie les anciennes lois du royaume données par 
Andrianampoinimerina avec une sagesse étonnante pour un païen, 
jetèrent partout dans le royaume le trouble et la confusion, et permi- 
rent au premier ministre d'étendre son pouvoir d'une manière ab- 
solue sur toutes les classes de la nation, et de se délivrer du contrôle 
gênant des anciennes coutumes, en abritant sa responsabilité der- 
rière les créatures de son choix. Ses enfants et les autres membres 
de sa famille devinrent les véritables seigneurs du royaume, et quel- 
ques-uns se conduisirent sous la civilisation protestante de l'Angle- 
terre, comme ils ne se fussent pas conduits au temps des supersti- 



330 MADAGASCAR 

tions antiques. Après la personne du premier ministre et .les enfants 
de sa famille, ceux qui gagnèrent le plus à l'établissement de la nou- 
velle législation furent sans contredit les voleurs de toute sorte. Ja- 
mais, en effet, on n'avait vu à Tananarivo, ou aux environs, autant 
de vols et dans des circonstances si odieuses, que depuis quelques 
années. La vie des blancs et l'incrédulité des blancs ont pris la place de 
l'antique simplicité des Malgaches. Encore quelque temps de civilisa- 
tion par la Bible, par l'instruction protestante obligatoire, et le Hova 
de Madagascar n'aura rien à envier aux barbares de l'Europe civilisée. 

Les Indépendants anglais trompent donc sciemment leur pays et 
l'Europe lorsqu'ils prétendent avoir civilisé Madagascar, ou du moins 
être en voie de le civiliser. La vérité est qu'ils sont en voie de le cor' 
rompre moralement, après l'avoir infecté intellectuellement de leurs 
erreurs. Mais qu'importe à l'Angleterre protestante, pourvu que la re- 
ligion catholique ne s'implante pas sur cette terre, et avec elle l'in- 
fluence de la France ? Nous l'avons dit : la politique anti catholique de 
certains agents de Londres n'a qu'un seul besoin à Madagascar, le be- 
soin de voir notre pays écarté de la Grande Ile. Ce point une fois obtenu, 
elle se déclare satisfaite, et se met fort peu en peine que les Malgaches 
aient des esclaves ou non, observent ou non fidèlement toutes les 
clauses de ses traités, se civilisent ou se pervertissent, sous l'action de 
sesprédicants. 

Nous devons ajouter toutefois, pour être complet, que si tel est en 
ce qui regarde Madagascar, l'avis de quelques politiques anglais, ce 
n'est point toujours celui des ministres du pur Évangile, qui ont la pré- 
tention, ou la bonne foi de prendre au sérieux leur œuvre. Rien dp. 
plus amusant en effet, si un tel sujet prêtait à rire, que de les enten- 
dre s'irriter contre ce consul indifférent de la Grande Bretagne qui ne 
fait point assez respecter les traités, et permet même sans s'émouvoir, 
que le premier ministre de Madagascar, s'élève en autorité religieuse 
dans son pays au-dessus de leurs Révérences. Nous ne voulons 
d'autre preuve de cette assertion que les extraits suivants de la lettre 
de l'Américain Street, dont il a été précédemment parlé: 

« Les officiers du gouvernement n'hésitent pas à parler des viola- 
tions des traités. Un d'entre eux disait qu'on se vantait au palais 
d'avoir violé le traité avec la Grande Bretagne, plus de quarante 
fois ; et tout ce qui s'en est suivi jusqu'ici c'est un léger fracas de la 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 331 

part du consul britannique. Le seul moyen pratique de mettre fin à 
l'esclavage dans ce pays, c'est que la Grande Bretagne prenne ici 
une bonne langue de terre, et en fasse un asile toujours ouvert pour 
ceux qui désireront assurer leur liberté... 

L'éducation obligatoire a beaucoup contribué à rendre le christia- 
nisme odieux, en en faisant une corvée de l'État. Même parmi nos 
plus fervents, beaucoup retourneraient au paganisme s'ils le pou- 
vaient, à plus forte raison la masse du peuple. Le christianisme à la 
pointe de la baïonnette est odieux et ne peut que nous rendre nous- 
mêmes odieux et méprisables. On nous respectait autrefois quand 
l'État était païen, et maintenant qu'il se dit chrétien, comme nous 
sommes tombés! Nous servir de notre pouvoir pour violenter les 
consciences parce que nous sommes maintenant les plus forts, c'est 
nous exposer à voir tôt ou tard un revirement total contre nous. Un 
établissement de l'État, gouverné par une hiérarchie avec des prélats 
dont la vie soit un ornement pour la profession de chrétien, est de 
beaucoup préférable à une oligarchie ou Église du palais, composée 
d'hommes dont la vie est souillée par l'adultère, l'ivrognerie, la 
corruption, le jeu, le combat de coqs et tous les vices communs à 
tout peuple barbare... 

L'Église du palais, avec ses émissaires à demi payés, s'immisce 
partout, au gré du gouvernement. Les officiers sont allés souvent 
dans les chrétientés pour les enrôler et les réglementer suivant la 
direction donnée par Y Église du palais. Aucune liberté n'est laissée 
au missionnaire ; s'il n'est pas souple, son auditoire se dispersera ou 
ne se présentera pas, selon le bon plaisir de l'envoyé de YÉglise du 
palais, ou selon les ordres qui seront émanés de la Cour. Voici 
comment les choses se passent dans d'autres provinces, d'après une 
lettre d'un de mes confrères: « Je suis peiné de votre départ, me 
dit-il, pour ce qui me concerne, mais je vous en félicite. La pression 
du gouvernement nous étouffe. Si nous exprimons librement ce que 
nous croyons être la vérité, et que cela déplaise au gouvernement, 
nos auditoires disparaissent. Ce n'est pas qu'on leur défende de ve- 
nir... certes non! tant s'en faut ! ça va sans dire... Je me suis dit 
souvent, depuis un an, que ce qu'on attend de nous, ce n'est pas 
Jésus-Christ selon le Nouveau Testament, mais selon le premier mi- 
nistre. Peut-être pour cette ingérence de l'État, sommes-nous pires 



332 MADAGASCAR 

ici que vous au Nord (dans la province de l'Imerina). Les infortunés 
Betsileos sont conduits comme des bêtes à notre Mission, qu'on ap- 
pelle bien faussement école du gouvernement. On les force de bâtir 
des églises dont ils ne veulent pas ; on les bat s'ils résistent ; et leurs 
chefs les conduisent au service du dimanche comme des troupeaux. 
Mon âme entière brûle d'indignation à la vue de ce qui se passe 
ici... et je n'y puis rien ! Je sais ce qui m' arriverait si je parlais... Et 
cependant, puis-je en conscience garder le silence !... » 

Il y a quelque temps, je causais avec un chrétien vénérable qui a 
souffert pour la foi au temps de la persécution : nous disions que le mis- 
sionnaire a perdu toute influence, et les indigènes n'ont plus aucun 
respect pour les membres de la Société des missionnaires de Londres. 
Il me dit qu'il fut un temps où les Malgaches croyaient que notre 
code de bien et de mal était le Nouveau Testament ; mais depuis 
qu'ils ont vu que nous fermions les yeux sur l'iniquité en haut lieu, 
absolument comme les indigènes, eux aussi sont forcés d'en agir 
ainsi sous peine de mort violente. Mais, ajouta-t-il, vous qui sortez 
d'un rang plus élevé de civilisation et d'une forme plus pure de chris- 
tianisme, vous perdez tout, si en pratique vous descendez à notre 
niveau. Je me gardai bien de contredire cet homme. Je puis me 'trom- 
per, mais je crois que lorsqu'un missionnaire ou un corps de mis- 
sionnaires en vient, pour quelque cause que ce soit, à paraître aux 
yeux des indigènes marcher bras dessus bras dessous avec un gou- 
vernement corrompu, il ne leur reste qu'une chose à faire, plier 
bagage au plus vite et laisser les indigènes se débrouiller d'eux- 
mêmes avec la Bible. » 

Le plus grand nombre des ministres de l'erreur à Madagascar, 
n'éprouvait pas, heureusement pour l'Angleterre, la naïve colère de 
Street, ni les brûlantes indignations de son confrère des Betsileos ; 
et comme ils s'accommodaient fort bien de cet état de choses, ils con- 
tribuèrent de leur mieux, sans rien perdre de leur mauvais esprit, 
de leur gros traitement, ni même de la faveur du premier ministre, 
à réveiller le zèle parfois trop endormi des fonctionnaires de l'État 
pour le soin de la prière protestante, l'observation des traités an- 
glais, l'extirpation du papisme français sur la terre indépendante de 
Madagascar. 

Nommer tous ceux qui se signalèrent dans cette besogne anti- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 333 

catholique autant qu' antifrançaise, depuis Ellis jusqu'au Rév. Toy, 
successeur d'Ellis et à Parrett actuellement en faveur, serait une tâ- 
che fastidieuse pour vous, et peut-être aussi pour beaucoup de nos 
lecteurs. Nous nous contenterons donc d'esquisser à grands traits la 
figure du dernier et du plus influent d'entre eux, parce que c'est à 
lui principalement que l'on doit faire remonter la responsabilité des 
derniers événements survenus entre la France et Madagascar. 

M. Parrett envoyé de Londres par la Société des Indépendants, en 
qualité de directeur de leur imprimerie, arriva dans ce pays vers 
1862. Gomme ses fonctions d'imprimeur du palais et des indépendants 
le mettaient en rapports assez souvent avec le premier ministre, ce 
dont il était loin d'être fâché, et que le premier ministre de son côté 
ne tarda pas à remarquer dans la figure mate et impassible de l'An- 
glais, dans ses paroles et ses actes, bien des qualités de finesse, de 
calme et de sang-froid qui le charmèrent, les plus étroites relations 
s'établirent bientôt entre l'imprimeur et le ministre. L'imprimeur paraît 
être franc-maçon, comme la plupart au reste des prédicants du pur 
Évangile ; il a de la vénération pour Garibaldi, travaille dans'le même 
sens que les loges, pousse avec ardeur leurs projets, déteste les papes, 
les prêtres et les jésuites en particulier. On rapporte de lui cette tou- 
chante parole, au moment où il apprenait que le feu, ayant gagné la 
forge de notre établissement, menaçait d'allumer chez nous un vaste 
incendie : « Si ce sont les jésuites, ce n'est rien ; laissez-les brûler. » 
Passe encore pour ces sentiments d'un protestant à notre endroit. 
11 est tant d'autres hommes, même parmi les catholiques, qui vous 
souhaitent un sort pareil ! Mais pourquoi s'attaquer à Jésus-Christ ? 
On dit en effet que lorsque M. Parrett, revêtu de l'infaillible inspi- 
ration d'en haut, s'adressa au peuple suspendu à ses lèvres, il ne se 
fit pas faute plus d'une fois de prêcher que Jésus-Christ dans le ciel 
n'était pas Dieu ; d'où plusieurs Malgaches sortirent indignés de ses 
prêches, et se plaignirent d'une si scandaleuse doctrine. Ils avaient 
tort ces bons Malgaches. L'imprimeur prédicant n'avait-il pas le 
droit de prêcher dans le temple ce qu'il enseignait au fond de son 
atelier. « Ramassez de l'argent d'abord, disait-il à ses élèves qui lui 
parlaient de Dieu et de la prière ; la prière et Dieu viendront ensuite. » 

Notre siècle est le siècle des lumières, et il faut qu'un bon ma- 
çon, comme un vrai jésuite, fassent toujours, chacun de son côté 



334 MADAGASCAR 

et en sens inverse, du prosélytisme auprès des profanes. Lorsque 
Rainilaiarivony s'unit d'une manière si étroite avec l'imprimeur, de 
façon à passer de longues heures du jour et de la nuit en sa société, 
était-il profane, ou bien avait-il déjà reçu la lumière du Rév. Toy? 
grave question que je ne saurais préremptoirement décider... S'il faut 
toutefois juger de l'arbre par ses fruits, des causes par les effets, des 
hommes par leurs actes, il semble que Rainilaiarivony aurait obtenu 
l'honneur d'une certaine initiation maçonnique, de l'amitié de l'im- 
primeur, et méritait ainsi de devenir le confrère de la plupart des 
grands hommes de la révolution, avec les mêmes droits qu'eux à la 
protection des loges du monde entier. Quoi qu'il en soit de ces hy- 
pothèses, fort problables, un fait certain et reconnu de tous c'est que 
M. Parrett exerce en réalité sur le premier ministre une influence 
presque semblable à celle d'un résident ou protecteur d'office, au- 
près d'un souverain en tutelle : il tranche les questions, il nomme 
aux places, et fait parfois prévaloir ses choix sur ceux du premier 
ministre, comme il est arrivé notamment dans la nomination du 
commandant en chef de l'armée actuellement en place ; on l'a vu 
enfin modifier selon son bon plaisir les lois adoptées en conseil, et qui 
lui étaient remises pour être imprimées. 

Mais arrêtons-nous ici et quittons enfin ces ministres de l'er- 
reur, ainsi que cette triste figure de l'imprimeur Parrett, que nous 
serons bien forcés d'ailleurs de retrouver encore aux dernières 
pages de cette histoire. Il est plus que temps de reprendre des 
récits plus en harmonie avec nos goûts et les sentiments de nos lec- 
teurs. 

J'ai pensé souvent, à voir la prodigieuse extension de notre mission 
de Madagascar, au milieu de tant de souffles ennemis conjurés pour 
la perdre, qu'il en était d'elle, comme de ces arbres plantés sur le 
sommet des montagnes et exposés à toutes les violences des tempê- 
tes : plus ils sont tourmentés par les vents, et plus ils s'enracinent, 
et si quelques branches se brisent et sont emportées au loin, de nou- 
velles et plus vigoureuses ne tardent pas à les remplacer. Ainsi pres- 
que délaissée de la France gouvernementale, en butte aux persécu- 
tions hérétiques de la puisante Société des missionnaires de Londres, 
méconnue et foulée aux pieds par l'Eglise d'État malgache, attaquée 
même dans les dernières années par certain journal antifrançais de 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 335 

Tamatave qui faisait cause commune avec les journaux maçon- 
niquesde Maurice et de Bourbon, et d'autres lieux, lapetite mission de 
Madagascar, non seulement ne perdit rien de ce qu'elle avait gagné, 
mais on 1a vit chaque année croître et se développer davantage, aussi 
bien sous le rapport du nombre des chrétientés nouvelles, que sous 
celui de la force et de la perfection des diverses œuvres entreprises 
depuis longtemps. 

La première de ces chrétientés nouvelles, qui fut créée par le tra- 
vail de nos missionnaires, vers le commencement de cette période 
de réformes de toutes natures, dont nous venons de retracer l'his- 
toire, fut la petite chrétienté d'Ambositra. 

« Ambositra était encore, il y a de soixante-dix à quatre-vingts ans, 
écrit le Père de Batz son premier apôtre, un village fortifié du pays des 
Betsileos et chef-lieu de la petite province du nord. Il eut un des pre- 
miers à lutter contre les envahissements de Radama I vers 1815. Les 
anciens qui assistèrent aux événements disent que la lutte fut courte 
mais opiniâtre et qu'elle n'eût pas été à l'avantage des gens de l'Émirne, 
si le petit roi ou seigneur du pays n'avait été tué dans un assaut. Le 
chef étant mort, tous ses gens se rendirent. Les hommes faits furent 
en grand nombre exterminés par les vainqueurs, et les femmes et 
les enfants, entraînés en esclavage. La ville fut rasée, et défense fut 
faite de jamais la relever. 

Aussi, le véritable Ambositra, jolie petite colline boisée, à l'ouest 
delà grande route qui va à Fianarana, est-il complètement désert. 
Les Européens qui y montent n'y trouvent plus que des pierres tumu- 
laires, les anciens fossés et quelques débris de rempart. 

La population betsileoqiù asurvécu à sa. défaite, est venue d'ailleurs, 
ou bien rentrée dans ses foyers après s'être rachetée de l'esclavage 
à prix d'argent, s'est établie sur quelques points des environs. Et 
c'est au pied d'un de ces petits groupes que se trouve le village vul- 
gairement désigné à Tananarivo et à Fianarana sous le nom d'Am- 
bositra, en souvenir du passé, mais qui s'appelle ici Ambodi-vala (au 
pied du village), ou Asabosty (au marché du samedi). 

Ambositra, puisqu'il faut se conformer à la manière de dire des 
gens du Nord, doit être à peu près au 21° de latitude sud et au 46° 
de longitude est. Cinq journées de marche nous séparent de Ta- 
nanarivo et deux et demie de Fianarana. Un bon piéton met six 



336 MADAGASCAR 

jours pour se rendre à Mahela sur la côte Est : et il en met dix pour 
arriver jusqu'à Andakabe sur la côte sakalave. 

Ambositra est de plus sur le grand chemin militaire de Tananarivo à 
Fort-Dauphin, un des rares souvenirs de notre ancienne occupation 
française, d'où il suit que les voyageurs et les nouvelles y abondent. 
Son climat est très tempéré, plus froid même que celui de Tanana- 
rivo, puisqu'on s'éloigne de la ligne. Il est souvent brumeux à cause 
du voisinage de la grande forêt de l'Est, qui n'est qu'à quatre heures 
de distance. Tout cela fait qu'à partir de mai jusqu'en octobre, le 
grand manteau de drap est presque nécessaire avant le coucher du 
soleil. 

Quant aux fièvres, elles régnent en maîtresses tout autour à une 
journée de marche ; mais elles n'ont pas élu domicile ici, ou du 
moins elles ont disparu, chassées par une culture mieux entendue et 
plus générale. 

Les productions sont les mêmes que dans les parties élevées de 
toute l'île. Cependant le tabac et le maïs se cultivent sur une plus 
grande échelle, et les habitants de la forêt voisine doivent se con- 
tenter pour leur nourriture d'épis de maïs, de haricots et de certai- 
nes patates, leur canton étant trop froid et trop humide pour pro- 
duire le riz. 

Les aborigènes ne sont pas les seuls habitants de la province. Les 
gens du Nord, ordinairement appelés Ambaniandro, les vainqueurs 
d'autrefois et les gouvernants d'aujourd'hui, sont encore en grand 
nombre ici comme ailleurs : les uns, envoyés pour lever certains 
impôts ; d'autres, comme courriers à étapes, porteurs des papiers 
royaux ; le plus grand nombre d'entre eux venus d'eux-mêmes pour 
faire le commerce des toiles, des verroteries, d'eau-de-vie, etc., pour 
prêter de l'argent à intérêts exorbitants, voire même pour échapper 
à la corvée dans leur pays d'origine. 

Ambositra compte quatre cents à cinq cents des gens de cette es- 
pèce, y compris leurs esclaves. 

Les Betsileos n'habitent pas avec eux ; mais ils ont quelques vil- 
lages et de nombreux hameaux tout autour et sur les bords de leurs 
rizières. 

Sans doute, les coutumes et le langage des Betsileos diffèrent des 
coutumes et du langage des gens du Nord. Cependant, il y a beau- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 337 

coup de ressemblance 'entre les uns et les autres; et ici, plus que 
partout ailleurs peut-être, parce que le pays est occupé depuis plus 
longtemps et qu'il est sans cesse sillonné par les vainqueurs. Ce qui 
fait que le missionnaire peut se faire fort bien comprendre et prêcher 
dans ces nouvelles chrétientés sans être obligé d'apprendre une 
nouvelle langue, ni même un nouveau dialecte. 

Tel est le pays et le village pour lesquels un seigneur ambaniandro, 
riche de plusieurs fiefs, un de nos premiers chrétiens de l'Émirne, 
ancien menamaso de l'infortuné roi Rakoto-Radama II, avait demandé 
un Père missionnaire depuis plus de trois ans. Constantin Ratsimi- 
fanto, c'est le nom de ce seigneur, ayant quatre ou cinq seigneuries 
dans les environs, pria le Rév. P. Cazet de lui donner un Père pour ins- 
truire ceux de ses gens qui voudraient embrssser la religion catho 
lique. Mais, comme Ambositra est le point le plus important et à peu 
près central, il désigna ce lieu pour le séjour le plus habituel du mis- 
sionnaire. C'est sur cette demande, plusieurs lois répétée par lettres au 
Rév. P. Préfet apostolique, et de vive voix au Rév. P. Delbosc, envoyé 
à Fianarana qu'il fut décidé en principe qu un Père serait octroyé. 

« Ce fut le 21 juin 1876, à 6 heures du soir, que j'arrivai pour pren- 
dre possession d'une grande mauvaise case, bien que fort chère, nou- 
vellement achetée par le Rév. P. Préfet à son retour de sa visite dans le 
Sud, et me mettre à la tête d'une paroisse sans paroissiens ; car telle 
était la position. Personne du pays ne connaissait notre religion ; 
le seigneur ambaniandro n'était pas dans ses fiefs du Sud et n'y 
a pas encore paru. Un seul aborigène, premier centenier du can- 
ton, fit bien, à notre premier passage pour le Sud, mine de s'approcher ; 
mais ce n'avait été qu'une grimace pour avoir de l'argent. L'arg-ent 
n'étant pas venu, il ne paraissait chez moi que pom me donner tou- 
jours le belles promesses, et, en attendant, il continuait de partici- 
per à la cène chez les méthodistes. 

« J'étais donc seul, absolument seul, sans maître d'école et sans 
servant de messe. Mon cuisinier, lui-même, venu de Fianarana à ma 
suite, était un Mozambique non chrétien. Et, pendant un mois, j'ai 
dit la messe seul à seul avec Dieu, faute de servant et d'assistants, 
dans un misérable galetas et sans autel, puisque ma malle m'en 
tenait lieu. 

« Ceux qui se groupèrent d'abord auiour de moi furent des enfants 

22 



338 MADAGASCAR 

des esclaves, du tout petit peuple, des gens tarés et excommuniés 
par la secte. Cependant, bien des personnes, je dirai même la pres- 
que totalité de la population ambaniandro venait me voir, soit pour 
causer, car le Malgache aime à jaser et à rire tout comme nous autres 
Français ; soit encore pour demander des remèdes à leurs maladies 
vraies ou feintes. Cela me donnait bon espoir. Quelques enfants des 
écoles se donnèrent à moi. Je me fis professeur à bâtons rompus ; je 
donnai des remèdes, car j'en suis bien fourni, et surtout j'arrachai 
des dents ; tout cela, autant que me le permettaient les travaux en- 
trepris, car, dès le lendemain de mon arrivée, je commençai à faire 
faire des briques en grand nombre, à niveler le terrain, creuser les 
fondations ; et, le 7 août 1876 je posai les premières assises de bri- 
ques crues de mon futur presbytère. 

Quand j'arrivai dans le pays, un prêcheur anglais s'y trouvait déjà, 
ayant à ses ordres comme partout un mpitandrina, un Kolejy ou 
normalien et bon nombre de diacres et de diaconesses, sans parler 
de sa femme et de ses enfants. J'étais l'ennemi venant troubler la 
paix. On se consulta; on complota, et Ton se mit en campagne. — 
Aux écoliers, l'on dit que ceux qui avaient été inscrits sur les regis- 
tres du normalien ne pouvaient passer chez moi, et que leurs noms 
avaient été mis sous les yeux de la reine. Il en était venu déjà; il en 
vint encore malgré cela. Le prêcheur anglais osa à ce propos pleurer 
et gémir en pleine classe et déplorer le sort de ceux qui, en venant 
chez moi, couraient à la perte de leur âme ; c'est le mot dont il se 
servit. Cela n'ayant pas suffi, le normalien jura de me reprendre peu 
à peu tous ses élèves. Il réussit pour quelques-uns, grâce à la terreur 
qu'il inspire à la gent écolière. 

Aux grandes personnes, l'on dit que celles qui étaient vita raharaha, 
c'est-à-dire qui participaient à la cène, ne pouvaient changer de reli- 
gion. Et l'on se hâta de donner indulgence plénière à tous les ex- 
communiés de peur de les voir abandonner la secte. 

Aux principaux qui voulaient venir, on fit valoir qu'ils se déshono- 
reraient en se séparant du grand nombre et en quittant une religion 
qui les avait mis en relief; on ajouta qu'en leur qualité de chefs de 
paroisse, la reine connaissait leurs noms et serait irritée de les voir 
passer ailleurs. 

Au centenier betsileo qui nous avait appelés à notre premier pas- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 339 

sage, on ne cessait de faire craindre que sa charge ne lui fût enlevée. 
Et l'Européen le retenait par des cadeaux ou par promesses. 

Le mouvement en ma faveur fut enrayé, et la persécution com- 
mencée. Il fallut combattre. J'encourageai et fis encourager les uns 
et les autres. Je réfutai en particulier et en public, le dimanche, les 
thèses insoutenables de mes adversaires. Grâce à cela, j'eus à re- 
gretter fort peu de défections nouvelles parmi les enfants de ma 
petite école, qui avait depuis peu maître et maîtresse venus de Fia- 
narana. Et les grandes personnes, déjà avec moi, restèrent fidèles. 
Mais quatre personnages importants qui m'avaient assuré leur adhé- 
sion se contentèrent de me donner toujours de belles et menteuses 
promesses.» 

Le Rév. P. de Batz entre ici dans le détail des persécutions toujours 
les mêmes et semblables à celles de Fianarantsoa qu'il subit de la 
part d'un certain Rarivo, Kolejy ou normalien des indépendants. Il 
nous suffira de citer quelques extraits de ses lettres au P. Cazet. 

La persécution ne cesse pas, lui écrivait-il, le 8 octobre 1873.' Le 
siège de notre enclos est fait en règle. Il y a quinze jours, un de nos 
élèves, Isidore, nouveau baptisé, mais très fervent, a été trahi par sa 
tante et pris chez lui, à dix pas d'ici. Rarivo l'a conduit de force en 
classe et à la prière du soir, et puis il s'est mis en devoir de le flageller. 
Les coups étaient vigoureusement donnés, et notre Isidore deman- 
dait pardon avec l'intention bien arrêtée de ne pas tenir sa promesse. 
Mais voyant que rien n'apaisait la rage de son bourreau, et se con- 
fiant à la vigueur de ses jarrets, il a pris la fuite en présence ùe 
trente à quarante témoins qui, stupéfaits un moment, n'ont songé à 
le poursuivre qu'après lui avoir laissé prendre de l'avance. On aurait 
dit un voleur poursuivi en plein marché ; c'était ignoble et triste. Le 
pauvre jeune homme est tombé deux ou trois fois de faiblesse dans 
sa course rapide, et puis, arrivé chez nous, il s'est presque évanoui 
dans mes bras. 

Depuis lors, une grande fille a été frappée de coups affreux. C'est 
une guerre à mort. Rarivo ne s'en cache pas ; il laissera seulement 
la vie sauve â ceux qu'il saisira. 

Je vous disais, avant hier, mandait-il encore au P. Cazet, le 18 fé- 
vrier, 1879, que la persécution continuait toujours, mais que les en- 
fants ne sortant pas, leurs bourreaux ne pouvaient les saisir. Voici 



3i0 MADAGASCAR 

cependant que j'ai permis à un enfant malade d'aller se soigner chez 
lui. Il a été vu en s'y rendant; et hier, vingt-un élèves protestants 
sont allés le prendre à trois heures d'ici. Vous comprenez la joie de la 
secte! Trois ou quatre cents personnes ont assisté à l'exécution qui 
s'est faite dans la maison de Rarivo, et tous à l'envi ont frappé notre 
enfant... Ses cris retentissaient jusque chez nous. Son dos est tout 
en sang ; son père aussi a été frappé pour l'avoir laissé venir à l'école 
catholique. 

Voilà où nous en sommes. Nos enfants et leurs parents sont dans 
l'effroi. Personne n'ose parler ou agir en notre faveur, tant on redoute 
Rarivo, protégé par plusieurs grands de Tananarivo. J'oubliais de 
vous dire que le jeune homme frappé hier au soir, est enchaîné chez 
un diacre de la secte, et qu'on se propose de le frapper encore au- 
jourd'hui. Sous les coups le jeune homme a promis tout ce qu'on 
voulait; mais il m'a fait dire qu'il ne nous quitterait pas et reviendrait 
au bercail le plus tôt possible. Le baptême et l'Eucharistie donnent 
vraiment des forces et du caractère à nos enfants. » 

Mais ne revenons plus sur ce triste sujet des persécutions, et par- 
lons plutôt du bonheur du P. de Ratz, aux progrès de son église 
naissante. 

«Comment peindre toute la joie que j'ai goûtée dimanche 1 er juillet 
jour du Très Précieux Sang de Notre-Seigneur, écrit-il à sa sœur le 
3 juillet 1877. Depuis un an je n'avais donné le baptême qu'à quatre 
petits enfants. Sans doute j'aurais pu faire plus et plus tôt; mais j'ai 
pour principe de ne pas me hâter; et bien m'en a pris, parce que la 
longue épreuve d'un an, que j'ai exigée, a fait partir ceux qui n'étaient 
pas bien intentionnés, ou pas assez fermes pour échapper aux attaques 
de l'hérésie. Enfin Dieu est venu à mon aide. 

Vingt-quatre adultes, hommes et femmes, tel était le petit nombre 
des élus ; petit nombre, si vous le comparez à la foule des baptisés 
que j'avais dans mon ancien poste d ! ' Ambohidratrimo ; mais, nombre 
considérable, vu le pays et les persécutions. Et puis, ce petit nombre 
était bien agréable à Notre-Seigneur. L'assiduité au catéchisme et à 
la retraite préparatoire avait été exemplaire, et à peu près tous les 
élus assistaient à la messe chaque jour depuis un an. 

Aussi j'étais heureux, dimanche dernier. Et mon bonheur était assez 
visible quand je donnais le baptême à mon fervent troupeau. A la fin 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 341 

de la cérémonie, où bien des curieux étaient venus, je n'ai pu taire 
les sentiments de mon cœur. 

Mes enfants heureux aussi ont fait des jaloux. Priez pour leur per- 
sévérance et pour que ce premier baptême soit suivi d'un autre, plus 
considérable et plus beau. » 

Quatre ans s'étaient écoulés depuis que le P. de Batz écrivait ces 
lignes. Les années avaient succédé aux années, les épreuves aux 
épreuves, et la mission d'Ambositra, au lieu de perdre, s'était dévelop- 
pée. Elle comptait au commencement de 1881 trois Pères, un Frère 
coadjuteur, un maître et une maîtresse d'école entourés de nom- 
breux élèves, une église enfin et un presbytère avec jardin potager 
ne le cédant à rien de tout ce qu'il y a de mieux en ce genre dans 
les campagnes de l'Imerina . Autour du poste principal d'Ambositra 
des postes secondaires ont été ensuite établis, et leur sphère d'action 
s'étend jusqu'au cœur du Vakin Ankaratra, province conquise, il y a 
trois ans à peine, par le P. Roblet. 

C'est ainsi que le Seigneur sait faire croître le grain de sénevé. 

Il est juste toutefois de dire que si Ambositra possède aujourd'hui 
trois Pères, et rayonne jusqu'au Vakinan Ankaratra, c'est que le maître 
du champ évangélique a émondé sur d'autres points le grand arbre 
de la Mission. Ainsi le P. Morisson et le P. Chenay, compagnons actuels 
du P. de Batz, viennent tous les deux de résidences récemment aban- 
données. Nous. parlerons bientôt des Petites Iles et de leur fermeture 
qui ouvrit au P. Morisson, ainsi qu'à plusieurs autres valeureux ou- 
vriers le chemin des campagnes de l'Imerina. Disons maintenant un 
simple mot de la résidence de Mananjary. 

Cette maison située sur la côte Est à quatre ou cinq heures seule- 
ment au sud de Mahéla, et à l'embouchure du fleuve Mananjary, dans 
le village de Masindrano ou Mananjary, fut fondée en octobre de 
l'année 1877, par le P. Delbosc,à la demande de plusieurs traitants de 
Bourbon et de Maurice fixés dans ces parages. Mais les résultats spiri- 
tuels, et autres avantages matériels qu'on se promettait de l'établisse- 
ment de ce nouveau poste, surtout comme maison de procure pour la 
mission des Betsileos, n'ayant point répondu aux espérances qu'on en 
avait conçues, et la santé des missionnaires s'y trouvant d'ailleurs 
trop compromise par le climat, il fut résolu en octobre 1880 que 
les deux Pères chargés de cette maison, se replieraient vers Fin- 



342 MADAGASCAR 

teneur de l'île, où la moisson était plus abondante et le climat meil- 
levv. Quant aux habitants de toute cette côte, les missionnaires de 
Fianarana ou de Tamatave furent chargés d'aller de temps à autre, 
comme autrefois leur offrir les secours de la religion. 

Les fondations d'églises nouvelles ne sont pas les seules consola- 
tions des apôtres. Ils aiment aussi la beauté de la maison du Sei- 
gneur ; et rien ne les émeut plus doucement que le retour d'enfants 
prodigues ou de brebis égarées. Trop souvent, hélas ! les mission- 
naires de Madagascar ont bu à la coupe douloureuse du père du pro- 
digue, sans avoir goûté comme lui les ineffables joies du retour de 
leurs fils. Raison de plus de conserver précieusement le souvenir 
de ces trop rares bonheurs. 

Avant donc de laisser au P. A. Taïx la joie de nous décrire les 
beautés de la maison, qu'il contribuait pour une si large part à élever 

la gloire du Seigneur et de sa mère Immaculée, au milieu de Tana- 
narivo, écoutons le P. Ailloud nous parler de sa brebis perdue et re- 
trouvée. 

« Je fus accosté, il n'y a pas longtemps, dit-il, par une jeune 
femme de la haute noblesse, accompagnée de deux esclaves. Elle ve- 
naix seulement me visiter, disait-elle. Elle a été baptisée il y a plus 
de cinq ans; Ursule est son nom de baptême. Entraînée par l'appât 
d'un mariage, elle a passé dans le camp des protestants, et y est restée 
trois ou quatre ans, mais à la campagne assez loin de la ville. 

Redevenue habitante de Tananarivo depuis près d'un an, elle a senti 
se réveiller le souvenir des heureux jours passés dans le catholicisme. 
Bientôt elle s'enhardit à me faire une visite, sans être encore décidée 
à revenir à Dieu. Nous causons de choses indifférentes; je l'engage à 
revenir le dimanche suivant. Elle me le promet, tient parole, et depuis 
ce temps-là elle a été fidèle à assister à nos offices. Actuellement elle 
se prépare à la première communion. 

Voici maintenant une conversation qu'elle vient d'avoir avec un 
protestant, officier du palais, en présence de sa famille, aussi protes- 
tante. 

« Est-il vrai, Ramatoa, (Madame), que tu es revenue chez les catho- 
liques? — Oui, c'est bien vrai, par la grâce et la protection de Dieu.. 
— Mais est-ce décidément ? — De même que la poule garde ses plu- 
mes jusqu'à la mort, moi aussi je garderai la prière catholique. — 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 343 

Qu'il y a-t-il dans cette prière qui puisse t'y attacher si fort? — Je 
suis revenue à celle qui m'a fait tant de bien autrefois et je ne la 
quitterai plus ; on y prie bien le bon Dieu. — Dis-moi donc un peu ce 
qui se passe dans vos réunions. — Va le voir dimanche prochain.— Je 
voudrais savoir ce que signifient ces images, ces croix, etc. — Moi je 
ne suis pas assez instruite, mais va visiter le Père; il te fera bon ac- 
cueil et il te donnera des explications. — Catholiques ou protestants 
c'est bien la même chose, puisque tous nous prions le Christ. — Oh , 
c'est bien différent. J'ai assez vu les réunions protestantes, et je sais 
que c'est loin d'être la même chose. Chez vous l'argent est un puissant 
motif de réunion. — Et comment cela ? — Aux jours de la manduca- 
tion du pain, quiconque veut en manger, doit donner un morceau 
d'argent; puis le tronc qui est à la porte du temple vous invite aussi ; 
puis cette petite boîte qu'on remet à chacun ne doit pas être rendue 
vide. Qui est-ce qui profite de tout cet argent? — Ce sont les pauvres, 
les orphelins, les veuves ;'le reste est pour bâtir les temples. — Ce 
n'est pas trop vrai cela ; tu sais bien que tels et tels étaient pauvres, 
il y a peu d'années ; ils n'avaient qu'une misérable case, un lamba de 
toile commune, point de pantalons ni de souliers; et depuis qu'ils 
sont devenus prêcheurs, diacres, chefs, dans vos temples, ils ont 
bâti de belles maisons en briques, et s'habillent à la façon des blancs; 
leurs femmes portent des robes ou de riches lambas, etc. Ne se sont- 
ils pas enrichis de l'argent du peuple? — Ton langage est vrai, Ra- 
matoa. — Tous ces prêcheurs, diacres, chefs, ont la figure joyeuse 
quand le temple se remplit et que beaucoup de gens reçoivent le 
pain, et ils sont tristes quand il y a peu de monde ; voilà pourquoi ils 
sont si acharnés à presser les gens, à les retenir. » A ces mots l'offi- 
cier et les auditeurs partent d'un éclat de rire, et tous de dire : « C'est 
vrai, c'est vrai. — Un autre motif qui rend vos réunions nombreuses, 
poursuit Ursule, ce sont les accointances mauvaises. On se regarde 
les uns les autres, on se fait passer des billets de rendez-vous; ceux 
et celles qui entrent sont toisés des pieds à la tête ; quand paraît une 
femme à beau lamba, tous les yeux se fixent sur elle ; quand une autre 
à lamba commun se présente, on rit, on se cache la bouche, et l'on 
cause à l'aise. — Ne fait-on pas de même chez vous ? demande l'offi- 
cier. — Viens donc assister à nos offices, tu verras qu'on ne cause 
pas, qu'on ne se toise pas, qu'on ne se moque pas des pauvres ; car 



344 MADAGASCAR 

chez nous les pauvres sont mêlés aux riches. — J'ai envie d'y aller. . . 
Mais, tu sais bien, je suis protestant, parce que j'ai peur de certains 
grands du royaume. — Oui, c'est encore la peur qui pousse les gens 
chez vous, et qui en empêche un grand nombre de venir chez les ca- 
tholiques, etc., etc. » 

Cette Ursule a donné le branle à une grande famille protestante. Sa 
belle-sœur a commencé par se séparer des hérétiques, et vient chez 
nous depuis près de trois mois. Elle est évidemment soutenue par une 
grâce puissante, vu les assauts qu'elle a dû subir de la part de son 
mari, de toute sa famille, et surtout des prêcheurs malgaches. Elle a 
répliqué à tous avec un sang-froid, une raison et des arguments de 
sa façon qui les ont tous culbutés. Son mari ne va plus au temple ; 
c'est un gros morceau d'argent de moins, aux jours de la manducation 
du pain. On dit aussi qu'il a envie de venir chez nous. Mais comme 
il est officier de haut grade, il aura une rude persécution à subir. 

Voilà une de ces joies de l'âme que Dieu daigne nous donner quel- 
quefois, par le retour de la brebis égarée. » 

Quelques années plus tard le P. Delbosc rendait compte au P. Bon- 
niol de la conversion d'un ministre protestant malgache, fourvoyé de 
bonne foi dans le camp ennemi, et revenant à Notre-Seigneur dès 
que la vérité eut brillé suffisamment à ses regards. 

« Les missionnaires de Madagascar, écrivait le P. Delbosc le 10 octo- 
bre 1879, viennent de voir se réaliser ici, avec des circonstances re- 
marquables, ces paroles de Notre-Seigneur : « j'ai d'autres brebis, 
qui ne sont pas encore dans ce bercail ; il faut que je les y amène. » 
C'est là la promesse ; le bon Pasteur l'a exécutée, il l'exécute, et il 
l'exécutera jusqu'à la fin des temps. Il se sert pour cela des apôtres, 
des saintes femmes, êtres ordinairement faibles et peu estimés de 
ce qui s'intitule le grand monde. C'est la houlette dans les mains du 
bon Pasteur ; avec cela le bercail augmente, augmente toujours. Il 
est vrai que parfois la houlette est broyée sous la dent des loups; 
quoi d'étonnant ? Le bon Pasteur lui-même a bien voulu se laisser 
manger, et, malgré cela, le troupeau a augmenté, augmente et aug- 
mentera. 

Mais voici la merveille : le loup est quelquefois pris, et le bon Pas- 
teur, au lieu de le tuer comme il le mériterait, trouve dans son cœur 
infiniment miséricordieux le moyen de transformer un loup dévo- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 345 

rant en un mouton tout à fait docile. C'est ce que vous verrez dans 
ce récit d'une conversion aussi édifiante qu'extraordinaire. Le néo- 
phyte dont il s'agit ici a reçu au baptême le nom de Michel. Je lui 
laisse le soin de raconter lui-même sa conversion au catholicisme et 
je ne fais que traduire sa narration: 

« Il y a environ douze ans que la grâce me sollicitait de me faire 
catholique. L'instrument dont le bon Dieu se servit fut la sœur Atha- 
nase, si dévouée aux pauvres malades. En soignant ma mère, elle ne 
cessait de nous exhorter à quitter l'erreur pour embrasser la vérité. 
Je ne me rendis pas de suite ni sans résistance ; mais la crainte de 
l'enfer, dont la sœur nous menaçait, me suivait partout. 

« Vers la même époque, plusieurs paroles de l'Écriture sainte me 
frappèrent, entre autres, ce que Notre-Seigneur dit des eunuques 
volontaires. Comme je ne comprenais pas ce texte, j'en demandai 
l'explication à un de mes amis, ministre protestant américain, à Ma- 
dagascar, M. Street. Cet ami répondit à mes questions, avec une cer- 
taine hésitation, que c'étaient les vierges, tels que les prêtres, les 
religieux et autres, en si grand nombre dans le catholicisme. Cette 
explication me fit faire un pas de plus vers la vérité. 

« Je lisais, une autre fois, le texte de saint Paul sur la virginité et 
sur l'usage de ce monde périssable, et alors mes larmes coulaient en 
pensant au bonheur de l'Apôtre et des prêtres catholiques. 

« Un jour, m'ouvrant à quelques amis, je leur dis que je voulais 
vivre dans le célibat. Ils m'en détournèrent disant qu'il n'est pas bon 
que V homme soit seul, que Dieu lui a donné un aide semblable à lui, etc. 
Ce ne fut qu'au bout de trois ans de lutte que je me décidai à me 
marier. 

« Une autre fois, je causais avec le P. Ailloud, qui me conseilla de 
faire souvent cette prière ; Mon Dieu, faites-moi la grâce de suivre la 
religion où se trouve le salut. 

« Je le lui promis, et je tins parole, tout en continuant à persécuter 
les catholiques. 

« Cependant, j'étudiais les cinq religions qui se trouvent à Tanana- 
rivo (catholiques, anglicans, luthériens, indépendants, quakers), et 
je penchais pour les luthériens. J'essayai même plusieurs fois d'aller 
étudier chez eux, mais toujours il y eut des entraves. Je reconnais 
maintenant la main de Dieu dans tout cela ; car je faisais toujours 



346 MADAGASCAR 

la même prière que m'avait conseillée le P. Ailloud. Aujourd'hui, je 
remercie Dieu de tout mon cœur, parce que je suis du nombre de 
ceux qu'il aime. 

« Je dois dire que ce qui m'attirait le plus vers le catholicisme, 
c'était moins la vérité de la religion que mon admiration sincère pour 
ceux qui embrassent si généreusement la virginité. 

« Toutefois, je repoussai encore la grâce ; je faisais mon possible 
pour étouffer la voix intérieure qui m'appelait. Et même j'essayai de 
dissuader un jeune homme qui voulait étudier chez les catholiques. 
N'ayant pas réussi, je le voyais de temps en temps, et il ne manquait 
pas de m' attirer à la vérité dans les conversations que nous avions en- 
semble. Pour moi, je résistais toujours, réfutant de mon mieux les 
raisons qu'il m'apportait. Vains efforts : la vérité triomphait insensi- 
blement de toutes mes résistances, et mon cœur n'y tenait plus. 

« Sur ces entrefaites, Dieu permit que la Vie des Saints me tombât 
entre les mains. En la lisant, je me disais à moi-même: Ne pourrais- 
tu pas faire ce qu'ils ont fait? 

« J'appris ensuite qu'à Rome on conserve les instruments de la 
Passion, les reliques de saint Pierre et de saint Paul, etc., et que là 
se sont opérés et s opèrent encore des prodiges sans nombre. 

« D'un autre côté, j'avais lu la vie de Luther, écrite par les protes- 
tants et la réfutation qu'en ont faite les catholiques, et je me di- 
sais. : les protestants avouent que Luther, lié par le vœu de chasteté, 
quitta le catholicisme, à cause, disait-il, de la conduite désordonnée 
du clergé. Mais alors même que la mauvaise conduite du clergé se- 
rait un fait avéré, me disais-je, était-ce une raison pour Luther de 
violer ses vœux et <*e se séparer de l'Église? 

« Puis, faisant un retour sur moi-même, je me disais: c'est peut- 
être parce que je suis le disciple de Luther que je ne puis parvenir 
à la virginité. Cette vertu ne se trouve, en effet, dans aucune secte 
protestante; on la trouve uniquement chez les catholiques. 

« Un jour que j étais plus tourmenté que de coutume, je fis cette 
prière: Mon Dieu, si ces pensées gui m'obsèdent viennent du mauvais 
esprit, rendez mon cœur plus froid que la glace, faites qiieje ne pense 
plus au catholicisme. Que si, au contraire, le catholicisme est la vraie 
religion dans laquelle se trouve le salut, enflammez mon cœur de plus 
en plus, et accordez-moi la grâce d'embrasser la vérité que f entrevois. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 347 

« Dieu ne fut pas long à exaucer ma prière, car mes bons désirs 
ne firent que s'accroître, et je reconnais maintenant que Dieu exauce 
infailliblement un cœur qui le cherche sincèrement. Grâces lui 
soient rendues pour toutes les bénédictions dont il m'a comblé. 

« Une chose qui me frappait grandement lorsque j'entrais dans 
une église, c'est le respect des catholiques envers Notre-Seigneur 
présent dans la sainte Eucharistie. Mon étonnement était extrême 
quand j'assistais soit au Salut, soit à la Messe. 

« Le moment était venu de mettre à exécution les bons désirs de 
mon cœur. Il s agissait de me dégager de la secte des Indépendants, 
où j'occupais une position élevée : on m'avait confié le soin de sept 
temples. Je choisis des hommes pour me remplacer dans la prédica- 
tion et dans l'administration ; je refusai poliment une maison que 
mes ouailles voulaient construire pour moi, et à partir de ce moment 
mon corps seul restait chez les Indépendants; mon cœur était ail- 
leurs. 

« Cependant le démon essaya de me livrer un dernier assaut : il 
m'attaqua sur le culte de la sainte Vierge et des Saints; mais Dieu 
soutint mon courage, et je pus enfin recevoir le baptême, qui fut 
bientôt suivi de la confirmation. Les expressions me manquent pour 
dire la joie qui débordait de mon cœur, le lendemain du jour où 
j'eus le bonheur de participer à ces augustes mystères. J'attends que 
le bon Dieu me fasse une dernière grâce qui mettra le comble à 
toutes les autres: celle de me faire prêtre, afin de pouvoir efficace- 
ment travailler au salut de mes compatriotes. » 

Avant sa conversion, d'autres disent sa défection, continue le P. 
Delbosc, Michel, vous l'avez lu, avait sous sa dépendance septtemples 
dont lasecte l'avait chargé; sans avoir une grande dose de perspicacité, 
on pouvait prévoir que cet événement jetterait l'alarme dans le camp de 
ses anciens camarades. Il fallait, sinon détruire, du moins atténuer 
l'effet que ce changement de religion ne pouvait manquer de pro- 
duire parmi les ouailles. Voici ce qui se passa, d'après le récit du 
Teny soa, publication mensuelle qui s'imprime à Tananarivo, aux 
frais de la Société des missionnaires de Londres. « Les assemblées d'A- 
moronkay, dit ce journal, vivent dans une espèce de séquestre au 
bord de la forêt, n'ayant à peu près personne pour les instruire, car 
les ministres désignés pour les administrer parviennent difficile- 



348 MADAGASCAR 

ment à s'habituer dans le pays. Même l'un d'entre eux a échoué com- 
plètement, et est parti pour embrasser une foi toute différente. En 
conséquence, les habitants de ces endroits sont extrêmement à 
plaindre. » 

La suite de l'article raconte les efforts tentés pour remettre ces 
populations dans leur assiette. L'état-major de la secte ne crut pas 
déroger à sa dignité, en entrant lui-même en campagne; à ses yeux, 
l'affaire était si grave qu'il fallait mettre en ligne la grosse artillerie. 
Une guerre d'escarmouches eût été insuffisante. En conséquence, les 
trois fortes têtes de l'endroit, trois fameux prédicateurs de la Cour, 
partirent le 13 avril, avec une nombreuse escorte, munis des ins- 
tructions de la reine et du premier ministre. Le lendemain, 14 avril, 
les sept temples délaissés eurent la consolation d'entendre la parole 
de ces vénérables apôtres, chargés de raffermir la foi chancelante. 

Tout cela était bien, mais ce n'était pas assez. « Le lundi 15 avril, 
dit la publication déjà citée, on vit comme une grande foire en rase 
campagne : c'étaient toutes les populations de la région, accourues 
au rendez-vous que leur avaient donné les trois prédicateurs. « En- 
couragements de la part de la reine et du premier ministre, avis 
paternels, exhortations pressantes de ne pas quitter la foi, rien ne 
fut épargné. Après cela, l'on se sépara, la population rentra dans 
ses foyers, et les trois apôtres volèrent à de nouveaux exploits. Il y 
avait à craindre, en effet, que le découragement ne gagnât aussi les 
contrées voisines. 

Donc, le mardi 15 avril, nouvelle réunion à Tanamalaza, réunion 
plus nombreuse encore que celle de la veille ; neuf assemblées y as- 
sistaient. Là on répéta à ses nouveaux auditeurs ce qu'on avait dit à 
ceux de la veille; et, cela fait, l'expédition apostolique rentra à Ta- 
nanarivo. 

Quant à notre Michel, que j'ai traité de mouton, dit en terminant le 
P. Delbosc, c'est plutôt un véritable agneau, par sa docilité, sa sim- 
plicité et son zèle à amener à la vertu ses anciens amis. Daigne 
le bon Pasteur lui accorder la grâce, objet de tous ses vœux, de de- 
venir berger après avoir été loup ! » 

De ces joies intimes goûtées par les missionnaires au retour de bre- 
bis égarées passons à celles que ressentait le saint roi David lorsqu'il 
disait : J'ai aimé, Seigneur, la beauté de votre maison, et décrivons 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 349 

les efforts tentés par les deux Pères Taïx afin d'élever au vrai Dieu à 
Tananarivo un temple digne de lui. 

«Voilà trois ans, mandait le Père Ailloud le 18 avril 1876 aux lecteurs 
des Missions catholiques, que les fondements de notre église de l'Imma- 
culée-Conception ont été jetés; le manque de ressources nous avait 
forcés de suspendre les travaux. Mais grâce à la charité catholique, 
nous avons pu les reprendre, à l'époque de mon retour de France à 
Madagascar, vers la fin d'août 1875. On sait que nous sommes ici 
dans la capitale, entourés de quinze temples protestants, dont cinq 
sont bâtis en belles pierres de taille. L'an dernier, nous ne pouvions 
aspirer à autre chose qu'à une construction en pisé; et il nous était 
pénible à tous, comme 'catholiques et comme Français, d'être réduits 
extérieurement à une infériorité relative, humiliante, aux yeux des 
Malgaches, pour le catholicisme et pour la France. Le Rév. P. Préfet 
apostolique a cru pouvoir se décider à faire construire notre église en 
pierres de taille. Ce résultat est dû à une protection spéciale de Notre 
Dame-de-Lourdes ; et nous espérons que Marie immaculée, qui nous a 
fourni les moyens de commencer, en nous procurant et l'argent et le 
bon Frère coadjuteur Laborde, maçon consommé dans son métier, nous 
procurera aussi les moyens d'achever. 

« Le plan a été dressé par le F. Gonsalvien, directeur des Frères 
des écoles chrétiennes à Tananarivo, et revu et modifié par le Rév. P. Al- 
phonse Taïx. Le premier devait le faire exécuter; un surcroît d'occu- 
pations lui étant survenu par la mort du F. Yon et par le départ du 
F. Indronis tombé gravement malade, il a dû renoncer à diriger les 
travaux. Cette charge a été remise au P. Alphonse Taïx qui avec nos 
Frères coadjuteurs s'en acquitte parfaitement, tout en continuant ses 
travaux de missionnaire à Ambohimalaza. Les murs sont déjà à la 
moitié de leur hauteur. 

« L'église sera du style ogival. En voici les dimensions: lon- 
gueur 37 m. 60; largeur, 18 mètres; hauteur des murs, 11 mètres; 
hauteur du faîtage du toit, 21 mètres; hauteur de la voûte, 17 mètres ; 
largeur de la façade, 19 mètres; hauteur des clochers, 30 mètres. 

« Ces dimensions sont fort modestes pour une cathédrale située au 
centre d'une grande capitale ; mais le manque de terrain nous a forcés 
de nous en contenter. Quoi qu'il en soit, elle sera, dit-on, plus grande 
que les temples protestants, et la façade produira aussi plus d'effet 



350 MADAGASCAR 

Quant à l'intérieur, il sera au-dessus de toute comparaison avec leurs 
muettes et froides murailles. Pour embellir et faire parler la voûte 
ainsi que les murailles, nous aurons les pinceaux de nos deux artistes, 
les PP. Henri et Alphonse Taïx. Nous espérons que douze lampes argen- 
tées ou dorées seront là suspendues, représentant les douze étoiles de 
la couronne de Marie ; que des vitraux aux sujets variés instruiront les 
fidèles en même temps qu'ils charmeront leurs yeux; qu'un orgue y 
fera entendre des accents plus sonores que ceux d'un harmonium ; 
que chaque clocher aura son carillon, etc. Ce luxe ne sera-t-il pas très 
utilement placé dans un pays où il faut vivement frapper les sens pour 
arriver à frapper l'esprit? » 

Voici maintenant la lettre du P. A. Taïx dont nous avons parlé, et 
qu'il adresse à sa sœur, sous la date du 4 mai 1879. Quand le P. de la 
Vaissière arriva de son voyage en France à Tananarivo en passant par 
Nossi-bé et Majanga, le 7 novembre 1878, il ne s'attendait pas à me 
retirer de sitôt d'Ambohimalaza ! Le lendemain, vendredi, octave de la 
Toussaint, le regretté F. Laborde tombait du haut du clocher del'ouest 
de l'église, et arrosait d'un sang abondant les fondements de l'édifice 
qu'il avait construit en l'honneur de la Vierge immaculée ; cet ac- 
cident arrivait le jour où nous célébrions l'office de la dédicace de 
l'église du Saint-Sauveur, 

Deux jours avant ce douloureux événement, j'avais recommandé au 
bon Frère d'être prudent et même poltron... « N'ayez pas peur, Père 
Taïx, j'ai l'habitude des échafaudages... Je crains beaucoup plus pour 
mes ouvriers... Je serais inconsolable s'il s'en tuait quelqu'un... » 
D'autres l'entendirent exprimer des sentiments plus généreux encore : 
« Si quelqu'un, disait le bon Frère, doit être victime d'un accident, 
ah! je préfère que ce soit moi... » Depuis quelque temps, le F. La- 
borde éprouvait des vertiges, des faiblesses; mais il n'avait pas voulu 
interrompre pour si peu, des travaux importants arrivés du reste à 
leur fin. Le 8 novembre, dans la matinée, il était occupé à l'une des 
tours qui doivent s'élever sur la façade de la grande église de Tana- 
narivo. Tout à coup on vit le pauvre Frère précipité du haut de l'édi- 
fice sur le sol. Le pied lui avait-il manqué en passant sur les planches 
de l'échafaudage? Faut-il attribuer cette chute à un vertige subit ? On 
ne sait. La dernière explication semble plus probable. 

Le cher Frère laissait les clochers a peu près à moitié hauteur, et 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 351 

dès le jour même des funérailles, je m'entendis désigner pour la sur- 
veillance des travaux de construction. Je dis adieu à Ambohimalaza 
^t à mes autres paroisses, et depuis le 13 novembre, fête de saint 
Stanislas, jusqu'au moment où je trace ces lignes, j'ai rempli l'office 
de contre-maître. 

La Providence m'a bien servi, il faut le dire, en me laissant comme 
bras droit un ouvrier créole très dévoué et très intelligent, qui en 
ce moment remplace parfaitement le Frère défunt et réduit à peu de 
choses ma surveillance et mes soucis. Aujourd'hui surtout que j'ai 
pu contempler avec bonheur le faîte d'une des deux tours complète- 
ment achevée, aujourd'hui, dis- je, le travail me paraît plus léger et 
plus consolant. Ajoutez à cela l'arrivée d'une magnifique statue en fer, 
représentant l'Immaculée-Conception ; nous l'avons placée au sommet 
de la façade, à la grande admiration de la ville tout entière : Marie 
couronnée de douze étoiles d'or, debout au centre de Tananarivo, en 
*ace du protestantisme humilié, Marie s'élevant glorieusement et 
foulant de son pied virginal la tête du serpent infernal, inspirateur 
de toutes les hérésies et de toutes les persécutions!... 

Le P. Henri a inauguré, lui aussi, ses peintures à la Saint-Stanislas. 
Aidé de jeunes Malgaches, il a déjà fini la voûte du milieu. Bientôt 
on enlèvera tout l'échafaudage qui ne nous dérobera plus les qua- 
rante-trois petites ogives qui ornent les tribunes du pourtour. 

Les douze vitraux, représentant les douze Apôtres, font l'éclat et la 
richesse des bas côtés. On se croirait dans une belle église de France. 
« Oh î que ces fenêtres sont belles, disent les Malgaches ; oh ! comme ces 
images sont vivantes! que ces habits sont resplendissants d'or et de soie!» 

La mort de notre Frère coadjuteur Maximin Laborde devait 
être suivie à bien courte échéance de la mort de son homonyme de 
si vénérée mémoire, M. Jean Laborde consul de France à Tananarivo. 
Le P. A. Taïx, à la fin de la lettre où il relate le trépas de l'un, rap- 
porte le décès de l'autre dans les termes suivants. 

« M. Laborde, consul de France à Tananarivo, a rendu son dernier 
soupir, le dernier samedi de décembre. Un samedi, comme il l'avait 
annoncé et assuré plusieurs jours avant l'heure suprême. Nos lettres 
vous ont souvent parlé de ce brave chrétien qui toute sa vie, a mis 
au service de la Mission catholique son influence, son argent et ses 
forces. Pendant ses dix dernières années surtout, il s'est montré en 



352 MADAGASCAR 

corc plus profondément chrétien. Tous les matins, il assistait à la 
Messe de 5 heures, souvent il faisait la sainte communion. La der- 
nière qu'il a pu faire à l'Immaculée-Conception lui a été donnée de 
ma main. Les jours de sa maladie ont été un temps de prédication 
pour toute la maison; M.Labordeprêchaitàses nombreux domestiques 
comme l'aurait fait un vertueux patriarche. Dans les accès les plus 
douloureux de sa fièvre, il s'écriait : « Mon doux Jésus, je ne veux 
que yotre sainte volonté!... Notre-Dame de Lourdes, venez à mon se- 
cours!... Cœur sacré de Jésus, prenez-moi!... » 

Les funérailles cfu consul de France ont été pour la religion un vrai 
triomphe : le cercueil a été porté en procession par toute la ville ; 
tous nos Pères en surplis, les enfants des écoles, des milliers de 
chrétiens formaient une longue chaîne blanche dont le regard atten- 
dri ne pouvait distinguer les extrémités. A la suite du clergé, s'avan- 
çaient les nombreux officiers envoyés par le reine Ranavalona II. Les 
ministres protestants de toutes les sectes, chose incroyable ! for- 
maient partie eux aussi presque tous du magnifique cortège ; ils prirent 
place dans l'église, où ils durent entendre la Messe catholique et subir 
l'oraison funèbre du grand chrétien qui nous avait si souvent défen- 
dus contre la malice de nos ennemis. 

La musique royale accompagna le cercueil jusqu'à Mantasoa, à 
huit lieues de la capitale, où se trouve letombeaudeM.Laborde. Parmi 
les envoyés de Sa Majesté, un général fut chargé de faire les compli- 
ments de condoléance aux deux neveux du consul défunt : « La reine 
dit-il, fait une vraie perte; elle perd un père, elle est orpheline., 
vous aussi, vous êtes orphelins, mais consolez-vous, Ranavalona 
sera votre mère. » Et, disant cela, il offrit pour frais des funérailles 
près de 800 francs, cadeau royal. » 

Quelle mission, quelle paroisse même au sein de notre vieille Eu- 
rope, ne place pas une grande partie de sa gloire dans ses écoles 
nombreuses, dirigées par des religieuses et des Frères dévoués au 
Seigneur. Cette gloire, au moment où nous en sommes de notre ré- 
cit brillait [de tout son éclat pour la mission de Taaanarivo. Les 
séances publiques des précédentes années, à la clôture du cours 
scolaire, avaient forcé l'admiration de nos adversaires eux-mêmes, 
et on ne se gênait plus pour proclamer ouvertement la supériorité 
des écoles catholiques sur celles des protestants. Aussi en 1878 le 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 353 

premier ministre en personne voulut-il présider à ces examens so- 
lennels de la fin de l'année. 

« L'événement du jour, écrivait le P. Barbe le 15 octobre 1878, est 
l'heureux résultat des examens publics subis tout dernièrement par 
nos élèves. Les examens de la capitale étaient présidés par le pre- 
mier ministre Rainilaiarivony en personne. La séance a eu lieu chez 
les Frères; elle a duré environ cinq heures. De temps en temps, le 
Rév. P. Préfet disait au premier ministre: « Excellence, nous allons 
abréger, si vous le voulez. — Non, non, répondait Rainilaiarivony; 
laissez faire; je suis content de tout voir et de tout entendre. » 

Lectures en malgache, en français, en latin; traductions en ces 
différentes langues; analyses grammaticales et logiques; chefs- 
d'œuvre de calligraphie, comme on sait les faire sous la direction des 
chers Frères, tout a été hautement approuvé et admiré. Mais que 
dire du ravissement où nos chers enfants ont plongé leurs illustres 
examinateurs, en donnant des spécimens de leurs connaissances en 
haute arithmétique, en algèbre, en géométrie, en physique, en mu- 
sique instrumentale et vocale, en dessin linéaire, dessin de tête, de 
paysage?... A l'issue des épreuves, S. Exe. le premier ministre pa- 
raissait on ne peut plus satisfait. Au nom de la reine, il a remercié 
vivement les Pères et les chers Frères de la bonne éducation qu'ils 
donnent à la jeunesse; après avoir constaté les progrès nouveaux de 
nos élèves, il a encouragé ceux-ci à avancer de plus en plus dans 
l'étude des sciences; enfin, comme marque de sa haute satisfaction, 
il leur a fait distribuer la somme de 200 francs. 

Chez les Sœurs de Saint-Joseph, mêmes succès, ou plutôt même 
triomphe. On a surtout admiré les travaux manuels exécutés par les 
enfants des Sœurs. Ces travaux sont si achevés, que les Malgaches 
n'en croient pas leurs yeux. « Non, non, disent-ils, ces ouvrages si 
beaux nont pas été faits par des Malgaches; il faut qu'on les ait en- 
voyés d'Europe. » La reine a voulu voir elle-même ces merveilles. 
On les a portés au palais. Elle en a été si enchantée qu'elle a tout 
acheté en bloc, tout sans exception. 

A la campagne, chaque Père a fait subir aussi des examens publics 
à ses élèves, en présence des envoyés de la reine. Partout les ré- 
sultats ont été plus que satisfaisants. Nos bons amis les protestants 
sont presque scandalisés de tant de succès. 

il 23 



354 MADAGASCAR 

Pour ne pas entrer dans des détails qui seraient trop longs, lais- 
sez-moi vous parler seulement de ce qui s'est passé dans mon dis- 
trict, le 6 octobre, fête de Notre-Dame-du-Saint-Rosaire. La scène se 
passe à Amboliidrapéto, village assez considérable à l'ouest et non 
loin de Tananarivo. Le Rév. P. Cazet et deux Frères coadjuteurs sont 
venus partager ma petite fête. Il est 8 heures du matin. Déjà le 
monde se presse dans l'église. Quoiqu'elle ait des proportions con- 
sidérables, elle se trouvera ce jour-là trop petite, à cause de la foule 
qui va accourir. Tous veulent assister au baptême solennel de quarante 
adultes et à l'examen public de mes élèves. 

A la messe, le Rév. P. Préfet apostolique adressa une chaleureuse 
allocution à son nombreux auditoire. Il y avait bien là un millier de 
personnes qui l'écoutaient dans le silence et le recueillement le plus 
profond . 

Après de frugales agapes, on se réunit de nouveau pour l'examen des 
enfants. Ils étaient au nombre de cent quatre-vingt-dix, partagés en 
sept groupes différents. Chacun de ces groupes exhibe tour à tour ses 
petites connaissances; des allocutions, des dialogues, des chants vien- 
nent de temps en temps rompre la monotonie de ce long interroga 
toire.La foule qui se pressait encore plus nombreuse que le matin était 
là béante, haletante de joie et de bonheur. On était loin de s'attendre 
à une séance si intéressante. Rien qu'elle ait duré plus de quatre 
heures, bien que la chaleur fût accablante et que plusieurs fussent 
venus d'assez loin, personne n'a bougé, et tout le monde est resté 
jusqu'à la fin. 

Amis et ennemis, tous s'accordent à dire que cet examen a été 
subi à la satisfaction générale. On ne se doutait pas que les enfants 
catholiques de la campagne fussent si avancés. Depuis longtemps 
on s'accordait à reconnaître le mérite extraordinaire des élèves de 
Tananarivo ; mais les protestants se retranchaient toujours sur nos 
écoles rurales, en disant que là on ne savait rien ou presque rien. 
Après preuve évidente du contraire, ces contradicteurs ont dû baisser 
le ton. Plusieurs d'entre eux ont même déclaré, et hautement, qu'a- 
près la réouverture des classes ils enverraient leurs enfants aux 
écoles catholiques. 

Ces exhibitions publiques pourraient avoir dans la suite les plus 
heureuse conséquences. Nos élèves n'ont plus peur de leurs ému- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 355 

les ; ils s'aperçoivent qu'ils les dépassent déjà de beaucoup. Nos 
chrétiens et nos adhérents prennent un nouveau courage en se 
voyant si forts et si nombreux. 

Les envoyés de la reine, venus à la séance au nombre de cinq, 
ont manifesté publiquement toute leur satisfaction. 

« Mon Père, ont-ils dit au Rév. P. Supérieur, nous ferons tous nos 
efforts pour que vos églises se remplissent d'auditeurs et que toutes 
vos écoles regorgent d'élèves. Nous le savons, vos ennemis empê- 
chent le peuple de s'approcher de vous; mais il ne tiendra pas à 
nous que les ordres de la reine relatifs à la liberté religieuse ne 
soient remplis fidèlement. Ayez confiance, mon révérend Père, nous 
vous donnons notre parole. » 

L'un de ces envoyés me disait à moi-même, le lendemain : « J'ai 
été diacre chez les protestants. Alors, dans mon zèle inconsidéré, 
j'empêchais toutle monde, grands et petits, d'aller chez vous. Mais 
maintenant je vois le bien que fait votre prière au pays, maintenant 
je suis témoin des progrès de vos élèves; aussi, soyez-en bien sûr, 
je ne m'opposerai plus à vous, et je vous aiderai de tout mon pou- 
voir à étendre votre action bienfaisante . » 

Belles paroles que les officiers du royaume donnaient alors au 
P. Barbe et qu'ils savent tous à l'occasion, depuis leur chef suprême 
jusqu'au plus petit d'entre eux, répandre à profusion sur notre 
humble mérite, mais qui ne sont jamais suivis d'actes et d'effets. 
Que penserait, que dirait et ferait la secte, si les chefs favorisaient 
réellement nos écoles, ou si même ils restaient neutres et ne les 
persécutaient pas de la manière la plus déloyale par le moyen de 
leurs subordonnés? 

Nous aurions à passer en revue chacune des écoles des campagnes 
si nous voulions relater les progrès accomplis sous ce rapport depuis 
1876 jusqu'en 1881. Nous signalerons ici toutefois les écoles de Fia 
narantsoa dirigées d'abord par le P. Jean, puis par nos Frères coad- 
juteurs Ziemmer, Dursap et Soula, à la fermeture des Petites Iles. 
«Je ne puis taire, écrivait déjà le i** juillet 1877, le P. H. Taïx, de 
passage aux Betsileos, la satisfaction que m'ont donnée à Fianarant- 
soa surtout, tant les enfants de nos sœurs de Saint-Joseph-de-Gluny, 
que ceux habilement élevés et instruits par le P. Jean. Il n'y a pas 
encore longtemps une soixantaine de jeunes gens se sont coura- 



356 MADAGASCAR 

geusement affranchis du joug anglais, pour venir s'asseoir sur les 
bancs des classes du P. Jean. La persécution s'en est suivie; mais la 
classe tient toujours ferme. Le bon esprit de tous ces enfants, non 
moins que leur piété m'ont singulièrement frappé. Non vraiment à 
nos yeux, il ne le cèdent pas à nos bons élèves de nos collèges de 
France. L'affection qu'ils portent à leurs maîtres est étonnante. En 
dehors des classes le P. Lacombe se plaît à leur donner des leçons de 
musique. Il a organisé une fanfare en tout pareille à celle de nos 
pensionnats. Il s'en sert admirablement pour rehausser l'éclat 
de nos grandes fêtes chrétiennes et attirer ainsi ses chers Betsileos. » 

Disons encore un mot du progrès de quelques autres œuvres à 
partir de 1877. Et d'abord le soin des lépreux. Bien des démarches 
avaient été faites auprès du gouvernement pour obtenir une conces- 
sion de terrain où la Mission pût élever une vraie léproserie. Mais 
ces démarches étaient, restées longtenps sans résultats. Elles abouti- 
rent enfin, et la léproserie fut construite dans la plaine d'Ambohivo- 
raka. « Notre établissement d'Ambohivoraka, dit le P. Bregère qui 
en a donné une description dans le Resaka, a 37 mètres de long par 
4 de large. Il se divise en deux corps de bâtiments égaux, ayant 
chacun 15 appartements , et habités par un nombre de malades 
qui varie de 95 à 100. Un espace de 10 mètres qui sépare les deux 
bâtiments est occupé par un escalier qui conduit à la chapelle, bâtie 
à l'est un peu plus haut. La chapelle mesure 19 mètres de long, y 
compris l'appartement du Père, sur 6 mètres large. Elle peut contenir 
200 malades ; mais comme il est constant qu'une trop grande agglo- 
mération est funeste, nous n'en admettons pas au delà de 100. » 

Le 23 août 1877, les malades étaient installés au nombre de 40 à 45 
dans leur nouvelle résidence. Dieu sait avec quelles peines, mais 
aussi avec quelle joie. Depuis lors, la chère communauté n'a cessé 
de s'accroître et de prospérer. 

Là, en effet, abrités sous l'aile de la charité qui les met à couvert 
des nécessités de la vie, nos lépreux sont accessibles à l'instruction 
religieuse, à toute bonne pensée venue d'en haut. Là Dieu est facile- 
ment connu et facilement aimé. Là nous comptons presque autant de 
bons chrétiens que d'individus. Les défections y sont à peine connues. 
Une ou deux depuis neuf ans tout au plus, ont fait passer un petit 
nuage sombre sur la joie commune. C'est une pépinière d'élus. Sur 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 357 

160 malheureux qui se sont succédé à Ambolotara ou Ambohivoraka, 
65 sont déjà passés à une meilleure vie. Belle moisson qui réjouit le 
cœur de Dieu : grande consolation pour nous, et puissant encou- 
ragement dans cette mission pénible sans doute à la nature, mais 
fructueuse et bien douce aux yeux de la foi. » 

La léproserie ainsi constituée était une œuvre de charité française. 
Elle méritait à ce titre les encouragements de notre administration 
consulaire à Madagascar. Tel est sans doute le sentiment qui porta 
M. Meyer à s'intéresser aux pauvres lépreux d'Ambohivoraka et à aller 
les visiter en personne. On conçoit que ce fut un véritable événement 
pour la léproserie. Le Resaka en rendit compte en ces termes : 
« M. Meyer, le consul de France qui vient de partir pour Singapour son 
nouveau poste, n'a pas voulu quitter notre pays, sans mettre à exécu 
tion un projet qu'il avait conçu depuis longtemps: une visite aux 
Lépreux d'Ambohivoraka. 

Le vendredi 7 octobre, il partit de Tananarivo à midi, accompagné 
du Rév. P. Thomas et de M. Suberbie, et à 1 heure trois quarts il était 
reçu à la Léproserie parle Rév. P. Bregère chargé de cette œuvre. 

Il se reposa d'abord dans la chambre du Père et fut étonné de la 
pauvreté et de l'exiguité de cette demeure ; mais la cloche avait appelé 
tous les pauvres malades à l'église, et bientôt M. le consul y entrait 
lui-même. 

Il s'assit auprès de la table de communion ; tous les lépreux le 
regardaient ébahis : ils ne s'étaient certes pas attendus à recevoir la 
visite du consul de France ! Ils chantèrent alors un cantique de remer- 
ciement à Dieu, à la fin duquel le Rév. P. Thomas remit au Rév. P. Bre- 
gère une somme de 10 piastres (50 fr.). 

« Mon Père, lui dit-il, voici'un don de M. le commissaire pour vos 
pauvres malades ; il m'a chargé de vous remettre ces 10 piastres, afin 
de leur procurer deux grands repas extraordinaires. » 

La joie des lépreux fut grande à la vue de cette somme; ils sont peu 
habitués à de telles générosités ! Ils entonnèrent un nouveau cantique 
et M. le commissaire leur adressa ensuite ces paroles qui furent tra- 
duites par le R. P. Bregère: 

« Je suis le premier consul qui soit venu vous voir; je veux vous 
prouver par ma visite, que la France s'intéresse aux œuvres de la 
Mission catholique, et qu'elle les protège. Cet argent c'est la France 



358 MADAGASCAR 

qui vous le donne ; soyez reconnaissants envers elle et envers les Pères 
qui vous soignent avec tant de dévouement. » 

Ces paroles furent suivies d'un nouveau chant et les lépreux se ren- 
dirent dans leurs cellules situées en face de l'église, M. le commis- 
saire voulut encore les y voir : ils étaient 98 ; chacun était assis à la 
porte de son habitation ; tous acclamaient et remerciaient leur bien- 
faiteur. 

Celui-ci, profondément touché de leur extrême misère, s'informa 
des)moindres détails de leur existence, et apprenant duRév. P.Bregère 
qu'on venait de leur acheter des assiettes en fer-blanc pour manger 
le riz, il voulut en faire les frais. 

Au moment de les quitter, il leur distribua encore de quoi acheter 
des légumes, pour leur repas de la journée. 

Cette visite a été un moment de bonheur pour ces pauvres malheureux; 
le souvenir leur en restera longtemps encore. Les lépreux d'Ambohi 
voraka n'oublierontpas labontéetla générosité du consul de France. » 

Une autre œuvre ayant beaucoup d'affinité avec celle des lépreux 
est le traitement des malades qui se présentent au dispensaire de 
la Mission. Bien que chaque Père des campagnes exerce, comme nous 
l'avons déjà dit, les fonctions de docteur, et distribue des remèdes 
aux nécessiteux, il est vrai toutefois de dire que le dispensaire de Ta- 
nanarivo est la maison la mieux achalandée. 

La description suivante que nous extrayons également d'un article 
du Resaka, fait par le P. Thomas, chargé de cette œuvre depuis 1880, 
ineltra suffisamment au courant de ce qu'elle est. 

« La pharmacie de la Mission est attenante au local des Sœurs de 
Saint-Joseph, parce que c'est l'une d'elles, la Sœur Athanase qui, de- 
puis quinze ans, en a la direction. En quittant l'emplacement de notre 
résidence et traversant la place d'Andohalo, on ai rive, par un petit 
chemin fort étroit à la porte du tram fanafody (maison des re- 
mèdes), on voit d'abord en entrant une petite salle d'attente d'où l'on 
va à la salle de consultation. La pharmacie est à gauche de la salle de 
consultation. Deux tables, l'une au milieu occupée par le Père, chargé 
du soin des malades, l'autre, près de la pharmacie, occupée par la 
Sœur ; deux armoires contenant quelques instruments de chirurgie, 
du linge, etc., tel est le mobilier de cette pièce principale. La porte 
s'ouvre] à 8 heures : la salle d'attente, trop petite pour contenir 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 359 

tout le monde, se remplit en un moment, et plusieurs sont obligés 
d'attendre dans la rue. Le Père arrive pour aller prendre place à sa 
table ; on le salue bézour monpèra : ce sont des chrétiens ; akonj, 
Tompoho e ! bonjour, monsieur : ce sont ceux qui ne sont pas habi- 
tués à nous voir. La Sœur dit alors aux hommes d'entrer un à un 
dans la salle de consultation ; ceci s'exécute tant bien que mal, car 
c'est un monde assez difficile à tenir ; tous voudraient être entendus 
à la fois. Passons-en quelques-uns en revue : Voici un bon noir d'une 
cinquantaine d'années, il est de nos chrétiens et entre tranquille- 
ment, sa bouteille à la main : bézour ma sera, bézour monpèra : il 
s'assied près de la table du Père ; le pauvre s'enveloppe autant que 
possible dans son morceau de vieille toile, c'est tout son vêtement: 
« Gomment vas-tu, mon ami ? — Très bien, monpèra, merci ; et toi ? » 
C'est toujours la première réponse. « Cependant tu es malade ? —Emj 
marary an-kibo aho : oui, j'ai mal au ventre. » Le Malgache, fût-il 
malade de la tête, du cœur ou de l'estomac, a toujours mal au ventre ! 
« Mais montre où tu as mal. Bien, c'est à l'estomac : » puis quelques 
explications nécessaires, et le Père ayant indiqué à la Sœur le remède 
à donner, dit au brave homme : « Lève-toi, mon ami, portes ta bouteille 
à la Sœur ; elle te donnera un remède, et si tu es encore malade, 
reviens ici; surtout, n'oublie pas de bien servir le bon Dieu. » Et le 
bon Malgache s'en va tout heureux, il se croit déjà guéri ! 

En voici un second : il a des souliers, un pantalon, une chemise, 
un vieux chapeau de paille ; c'est grave ; il entre d'un air effaré, ne 
sachant à qui s'adresser. « Viens ici, mon ami ; viens t'asseoir près de 
moi : tu es malade, ne crains donc pas. » Il ne nous connaît pas, ou 
bien c'est un de nos pauvres enfants égarés qui a peur d'être re- 
connu, et qui ne vient ici que poussé par le désir d'être délivré de 
quelque terrible maladie. Le Père l'interroge doucement, oui, c'est 
bien cela ; il avoue qu'il a été baptisé, qu'il était élève de la Mis- 
sion, etc. : enfin c'est un dévoyé. Mais la grâce le touche, il promet 
de revenir et tient parole . 

Le troisième a plus peur encore, il ne connaît pas les Pères ; c'est 
quelque employé des protestants, qui sait que l'on donne des remè- 
des pour rien ; c'est tout ce qui l'engage à venir. Il prend de grands 
airs et est très pressé ; mais il est bien reçu et revient le lendemain. 
Deux ou trois jours se passent ainsi, il est habitué ; il cause avec le 



360 MADAGASCAR 

Pore ; la Sœur est très bonne pour lui, et bientôt la grâce du bon Dieu 
lui ouvre les yeux. 

A 9 heures la scène change : la Sœur vient déposer sur la table du 
milieu une assiette pleine de petits morceaux de mofo mamy (pain 
doux, gâteau) et fait entreries mères chargées de leurs enfants qu'elles 
portent sur le dos dans le lamba. Mais il y a de ces petits messieurs 
de trois, quatre, ou cinq ans qui connaissent déjà le Père, ils entrent 
les premiers ; l'un s'accroche au pied de la table, l'autre tire la sou- 
tane du Père, un troisième ne se trouvant pas assez vite servi, en- 
tonne une musique peu harmonieuse ; sur les épaules des mamans, 
l'on voit passer trois ou quatre petites mains qui montrent l'assiette 
avec une impatience marquée : c'est le premier remède à donner : 
distribution de mofo mamy ! Et il faut se presser, car la musique de- 
vient bientôt générale, et chacun parlant sur un ton différent, il n'y 
aurait plus moyen de s'entendre. Enfin les cris s'apaisent et la con- 
sultation commence. 

Après les enfants, viennent les autres malades, et chaque jour il 
en passe plus de cent, qui tout en recevant les remèdes du corps 
emportent dans leurs cœurs la semence de la parole de Dieu que la 
grâce y fera germer. 

Si nous avions un hôpital, certes le bien serait plus grand. Tant de 
pauvres malades qu'on apporte chaque jour et qui ont autant besoin 
des remèdes spirituels que des corporels, pourraient y recevoir, en 
même temps que l'instruction chrétienne, des soins plus suivis et 
partant plus efficaces. Espérons que la Providence nous accordera un 
jour cette consolation. » 

Inutile d'ajouter à la liste de nos ministères faisant quelques pro- 
grès la visite des prisonniers. Sauf en effet la construction d'une 
chapelle et d'une école, non loin de l'enclos qui sert de prison à ces 
malheureux, nous n'avons rien de particulier à relater sur cette 
œuvre qui est encore aujourd'hui en meilleure voie que jamais, 
grâce à la multiplication des prisons ou fonja, suite nécessaire de la 
multiplication des vols et des progrès de la civilisation protestante, 
toujours féconde en ces sortes de fruits. Ce ne sera certes point 
par le manque de sujets, sur lesquels puisse s'exercer le zèle des 
PP. Caussèque et Basilide, ou du F. Benjamin, que finira la visite des 
prisons. 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 361 

Nous ne pouvons, hélas! en dire autant de l'humble école aposto- 
tolique dont nous avons plus haut décrit les heureux débuts. La vé- 
rité nous force à avouer qu'il en fut de cette œuvre si pleine d'espé- 
rances, comme de certains arbres des tropiques, transplantés au prin- 
temps dans un jardin d'Europe. On les voit d'abord prendre racine 
sans trop de difficultés, et se couvrir même parfois de bourgeons 
et de fleurs ; mais dès que la saison froide arrive (et elle arrive tou- 
jours hélas!) les fleurs se dessèchent, les feuilles tombent, et l'arbre 
si beau auparavant n'est plus qu'un bois mort, ou du moins un ar- 
buste chétif incapable de produire les fruits qu'on en espérait. 

Ainsi après cinq ans de persévérants efforts et de soins assidus pour 
la formation et la conservation de son école apostolique, le P. Cazet 
eu la douleur de voir perdre une à une chacune des fleurs qui sem- 
blaient devoir un jour produire le noble fruit de l'apostolat. Le phé- 
nomène révélé une première fois àla Ressource, lorsque le P. Romani 
de 1851 à 1859 y avait été constitué maître des novices, se renouvelait 
à Tananarivo. Sans parler des difficultés extrinsèques, créées à cette 
œuvre par les parents de ces enfants ou parle gouvernement lui-même, 
la chaleur de la vie chrétienne n'était pas assez profondément entrée 
dans ces jeunes cœurs, pour permettre à la vocation religieuse ou sa- 
cerdotale de se produire au dehors, de manière à venir à maturité, 
malgré les souffles ennemis de l'âge des passions. Le Préfet aposto- 
lique de Madagascar dut renoncer à avoir pour le moment une école 
apostolique à Tananarivo, et se contenter de ne pas rejeter les heu- 
reuses exceptions à la loi générale, quand il s'en produirait. Telle est 
la ligne de conduite suivie encore aujourd'hui. 



CHAPITRE XXVI 



Cession des iles Mayotte et Nossi-Bé aux Pères du Saint-Esprit et du Saint- 
Cœur de Marie. — Application des décrets du 29 mars 1880 aux îles de la Réu- 
nion et de Sainte-Marie-de-Madagascar 



(1877-1881.) 



Nous prions nos lecteurs, au début de ce chapitre, de vouloir bien 
remonter dans le passé à quelques années de distance des divers évé- 
nements que nous venons de raconter, afin d'assister avec nous aux 
discussions d'un conseil tenu en 1877 par les supérieurs et consul- 
teurs de la Mission, en vue d'une plus complète extension de l'Évan- 
gile dans l'île de Madagascar. Cette consulte avait lieu à Tananarivo, 
et voici, entre autres choses, ce qu'on y disait : La Providence, qui 
mène tous les événements de ce monde, s'est servie manifestement 
de l'établissement de l'Église d'État et de la loi sur l'instruction obli- 
gatoire afin de conduire au port du salut et à l'école de la vérité un 
bon nombre de Malgaches, hommes faits ou enfants, qui, sans cette 
pression, se seraient endormis dans la nuit du paganisme et les ténè- 
bres de l'ignorance. L'intention des auteurs de la loi et des créatures 
de l'Église d'État a été dépassée par les événements. Les multitudes, 
détournées violemment de ce vieux lit de leurs antiques supersti- 
tions, ne sont pas toutes entrées dans les écoles et les temples de l'er- 
reur, où du reste, elles n'eussent pu matériellement trouver place, 
alors même qu'aucun autre obstacle ne les eût déterminées à s'en 
écarter. Beaucoup sont venues frapper à la porte du catholicisme. 
Et voilà que de toutes parts, dans l'Imerina, chez les Betsileos, par- 
tout où elles nous connaissent, elles accourent joyeuses, récla- 



MADAGASCAR, SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 363 

mant de nous des écoles, des lieux de prière, et surtout des mission- 
naires. Les traitants de Mananjary et de Malianoro sur la côte Est, 
ont déjà des promesses pour un prochain établissement de ce 
genre. Les Antsianaka, à cinq ou six journées au Nord de Tananarivo, 
les Bares au Sud-Ouest de Fianarana, les Sakalaves de Majanga, et 
ceux de Morondava nous appellent aussi, sans parler des Antaimoro 
près de Fort Dauphin ; comment suffire à tant de besoins, avec le seul 
personnel des quarante Pères environ qui se trouvent sur la Grande 
Terre. La province de Toulouse, d'où dépend la mission de Madagas- 
car, est d'ailleurs surchargée de demandes de missionnaires, avec ses 
deux vastes missions du Maduré et de Madagascar. Elle donne tout 
ce qu'elle a, et il semble qu'elle ne puisse faire par la suite plus 
qu'elle n'a fait par le passé. Les autres provinces de la Compagnie 
sont toutes à peu près, en ce qui regarde les missions, dans la 
même situation obérée. Le seul parti à prendre, afin d'assurer mo- 
mentanément l'avenir serait donc d'appeler à notre secours d'autres 
missionnaires réguliers ou séculiers, et de leur confier une partie 
du vaste champ que nous avons à défricher. Or il semble qu'avant de 
morceler la Grande Terre et d'appeler sur le même sol des congré- 
gations différentes, la sagesse indique la Préfecture des Petites Iles, 
colonies françaises, comme une portion qu'on peut plus facilement 
que tout autre, distraire de notre mission de Madagascar. Pourquoi 
l'ancien projet de M. Dalmond, qui consistait adonner ces Petites Iles 
aux prêtres du Saint-Esprit, ne serait -il pas suivi? Offrons donc encore 
une fois à ces messieurs l'héritage de leur premiers apôtres, et s'ils 
persistent à le refuser, qui peut nous empêcher, avec l'assentiment 
préalablement obtenu de la Propagande, de le passer à un Préfet 
apostolique pris parmi le clergé séculier, ayant, en chacune des trois 
Petites Iles, d'autres prêtres séculiers pour coopéra teurs? 

Telles furent en substance les considérations faites dans le conseil 
des Consulteurs, vers le milieu de l'année 1877. Le P. de la Vais- 
sière, alors Supérieur de la mission de Madagascar, fut chargé de se 
rendre à Rome, à Florence et à Paris, afin de les faire adopter, en 
premier lieu par le P. Général de la Compagnie de Jésus, à qui appar- 
tient d'abord la direction de tous nos missionnaires, ensuite par le 
cardinal Préfet de la Propagande, et enûn par T. Rév. P. Supérieur 



364 MADAGASCAR 

général de la Congrégation du Saint-Esprit et du Saint-Cœur de 
Marie, auquel devait être faite l'offre des Petites Iles. 

Nous ne suivrons pas ici le P. de la Vaissière s'éloîgnant de Tana- 
rivo au mois d'août 1877, par la route de Majanga, et arrivant, à travers 
des difficultés de plus d'une sorte, d'abord à Mayotte et à Nossi-Bé, 
où il avertit ses missionnaires du futur projet de cession, visita leurs 
travaux, et constata l'état délabré des bâtiments de Mayotte, ainsi 
que les luttes de chaque jour soutenues alors par le P. Lacomme 
contre l'intolérante administration du commandant de Nossi-Bé. 

Parti de cette dernière île avec un élève malgache destiné à l'école 
apostolique de Bordeaux, le Supérieur général de la Mission passa 
par Zanzibar et Bagamoyo où il eut la consolation d'être témoin du 
zèle et des travaux des missionnaires du Saint-Esprit, et arriva enfin 
heureusement le 25 novembre de cette même année au terme de son 
voyage. 

Les négociations dont il était chargé aboutirent pleinement à Rome 
et à Florence. Elles n'eurent qu'un succès partiel auprès du Supé- 
rieur général de la congrégation du Saint-Esprit. LeT. Rév, P. Schwin- 
denhammer, qui dirigeait alors cette congrégation n'accepta, pour 
ainsi dire, qu'à son corps défendant, la mission de Mayotte et de Nossi- 
Bé. Quant à l'île de Sainte-Marie-de-Madagascar, disait -il, outre qu'elle 
était fort malsaine, elle avait trop peu de relations avec les deux autres 
Petites Iles, et même avec Bourbon, dont elle dépendait cependant 
depuis peu, pour que la Congrégation du Saint-Esprit pût s'en occu- 
per. A cette époque, la ligne des paquebots reliant les Petites Iles 
entre elles et avec Maurice et Bourbon n'existait pas encore. Sainte- 
Marie était donc vraiment une île isolée. 

Le Supérieur de la mission de Madagascar l'offrit alors à Mgr Soulé, 
successeur au siège de Saint-Denis, de Mgr Delannoy transféré à celui 
d'Aire. Elle eût été une annexe du diocèse de Bourbon, comme elle 
était une annexe du gouvernement civil et militaire de cette colonie. 
Mgr Soulé fut un instant sur le point de l'accepter, mais il refusa en 
dernier ressort, et Sainte-Marie resta ainsi à la mission de la Grande 
Terre, ou plutôt au P. Lacomme, dont l'ancien titre de Préfet apos- 
tolique des Petites Iles, se changea en celui de Préfet de Sainte-Marie 
de Madagascar. 

Les décrets du 29 mars 1880 devaient heureusement débarrasser 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 365 

bientôt le P. La comme de cette minuscule préfecture. Mais il con- 
vient, avant de toucher à cette question des décrets, de raconter en 
peu de mots la suite des événements qui se passèrent aux Petites 
Iles depuis la conclusion des négociations précédentes à Rome et à 
Paris, jusqu'à l'installation définitive des Pères du Saint-Esprit dans 
les îles nouvellement acceptées par eux. 

L'une des premières préoccupations du P. de la Vaissière, lors de 
son retour d'Europe à Saint-Denis, avait été de se rendre aux Petites 
Iles. 

Les nouveaux missionnaires pouvaient arriver par chaque malle ; 
et il fallait se hâter de s'entendre avec le P. Lacomme en vue des 
dernières dispositions à prendre relativement à la cession. Or Mayotte 
avait eu des morts et des malheurs depuis la dernière tournée du 
mois d'octobre de l'année précédente. Sans parler du P. Barlet en- 
seveli à Mayotte le 9 février 1877, peu de mois avant le passage du 
Père supérieur, le F. Sauné et le P. Chanut manquaient également à 
l'appel. Le premier s'était éteint doucement au commencement de 
l'année 1878, et le second, rappelé en France pour soigner une santé 
profondément altérée par le climat des Iles, était tombé frappé d'a- 
poplexie à son arrivée à Àden, et avait rendu le dernier soupir dans 
l'hôpital de cette ville. Les PP. Cornillon et Morisson, aidés d'un Frère 
malgache, supportaient donc seuls, en octobre 1878, outre le poids 
entier de leur propre charge, celui des fonctions de leurs frères dé- 
cédés. Tout contribuait, du reste., à leur rendre la position difficile: 
aucune réparation n'était faite par le service local à leurs cases dé- 
labrées; et les écoles s'en allaient tous les jours déclinant, par le 
fait de l'administration. Un nouveau commandant, trop imbu des 
idées de liberté moderne, ou trop accessible aux inspirations de 
certains blancs aux mœurs équivoques, venait d'arriver à Mayotte. 
Sur la demande de quelques parents indigènes excités par ces mêmes 
blancs, il accorda à plusieurs filles de quitter la classe des Sœurs, 
avant le terme de leur complète éducation. Vainement le P. Cornillon 
et les Sœurs protestèrent. La même liberté fut accordée à beaucoup 
d'autres, et l'école se fondit. Quelques orphelines déjà un peu grandes 
et les plus petites enfants furent seules gardées, bien malgré elles, 
au pensionnat. De là, chez ce petit peuple, une colère qui grandit 
bientôt jusqu'à la fureur. Un vrai complot est ourdi en secret ; il est 



366 MADAGASCAR 

résolu qu'on mettra le feu à l'établissement, aûn d'obliger les Sœurs 
à donner plein et entier congé à toutes les captives. Un chiffon trempé 
dans l'huile et attaché d'avance au bout d'un long bâton est allumé 
vers minuit, à la flamme de la veilleuse qui brûle devant l'image de 
saint Joseph, et présenté, ainsi enflammé, au chaume de la toiture. 
En un instant, tout est en feu. C'est à peine si on a le temps de faire 
sortir du dortoir ces petites malheureuses affolées et poussant des 
cris perçants. Le temps était calme. Des secours venus en toute hâte 
préservèrent les constructions voisines, mais le dortoir fut entière- 
ment consumé. L'enquête dévoila que les auteurs du crime étaient 
deux fillettes de dix à douze ans, liguées avec cinq à six autres de 
leurs compagnes dans le but indiqué plus haut. Ces jeunes incendiaires 
furent conduites à la Réunion. Le tribunal condamna deux des plus 
coupables à deux années de réclusion, et renvoya les autres. 

On ne saurait dire tout ce que cette affaire et d'autres pareilles va- 
lurent de peines et d'ennuis au P. Cornillon. 

Rien de semblable, à Nossi-Bé. Malgré les contradictions du com- 
mandant, au sujet des Mozambiques de la Grande Terre, réfugiés à 
Hellville, etlatrop dure condamnation d'un de nos Pères à'quinze jours 
de prison, vers la fin de novembre 1877, on peut dire que la Mission 
avait marché de progrès en progrès. L'île, déclarée indépendante de 
Mayotte, recevait en janvier 1878 un nouveau commandant qui, pa- 
raissant plein de bienveillance pour la religion, essayait de faire 
oublier au P. Lacomme les étranges procédés de son prédécesseur. 
Les baptêmes, premières communions, et mariages se faisaient donc 
comme d'ordinaire, et nous trouvons noté dans les Mémoires du Pré- 
fet apostolique, que, cette année-là, la Mission, commençant à marier 
les enfants de ses premiers enfants de la Ressource, entrait dans une 
ère nouvelle de prospérité. Le P. Lacomme semblait heureux de céder 
en bon état aux Pères du Saint-Esprit son petit troupeau de Nossi- 
Bé. Mais le Seigneur a bien d'autres pensées que celles des hommes. 
Le premier coup, porté fort involontairement à cet état de prospé- 
rité, le fut par le Supérieur lui-même de la Mission. Puisque tout mar- 
chait à ravir à Nossi-Bé, et que, d'ailleurs, pensait-il, les Pères du Saint- 
Esprit étaient sur le point d'arriver, on pouvait commencer à diriger 
déjà vers Tananarivo un des trois missionnaires de cette Mission, et 
remplacer heureusement de cette façon le P. Aubert mort la à 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 367 

capitale des Hovas le 3 juillet de l'année précédente. Le P. Michel 
quitta en conséquence son poste d'Hellville le 15 octobre 1878, et s'é- 
lança, joyeux, en compagnie de son Supérieur, par la route de 
Majanga, vers les plateaux de l'Iaierina. Trois jours après ce départ, 
le fléau de l'incendie, comme un cyclone en fureur, s'abattait sur la 
Mission, et la frappait à coups redoublés. Deux lettres se complétant 
Tune l'autre et écrites par le Père Préfet apostolique des Petites Iles au 
Père provincial de Toulouse, vont nous faire assister à cette dernière 
et plus terrible épreuve, réservée au P. Lacomme par la divine Pro- 
vidence, presque au moment de la cession. 

PREMIÈRE LETTRE 

« Nossi-Bé, 30 octobre 1878. 

Mon Révérend Père, 

Avant notre départ de Nossi-Bé, Dieu a voulu nous livrer encore à 
l'épreuve et à la tribulation. Le 19 de ce mois, à 1 heure de l'après- 
midi, le feu consumait la plus grande partie des bâtiment s delà Mission, 
c'est-à-dire les dortoirs, les classes, les ateliers de l'école et tout un 
matériel considérable. La maison qui sert de logement aux Pères et une 
petite dépendance ont seules été préservées avec beaucoup de peine. 
Gependant,comme l'on craignait avec raison de ne pouvoir rien sauver, 
tout le mobilier en a été jeté par les portes et les fenêtres. Je vous 
laisse à penser dans quel état nous l'avons retrouvé, malgré les soins 
des personnes obligeantes qui sont venues à notre aide. La popu- 
lation d'Hellville nous a prêté, en effet, le plus utile concours dans 
cette circonstance bien triste. Les Anjouanais seuls et quelques Ma- 
kouas semblaient ne s'être portés sur le lieu du sinistre que pour 
piller. 

Peu de temps auparavant, le feu s'était promené tout à son aise, 
durant plusieurs jours, dans une grande partie de l'île, brûlant les 
montagnes couvertes d'herbes, les vallées plantées de cannes à sucre, 
et tout un établissement sucrier qu'on n'a pu garantir. 

Devant tant de désastres, nous ne pouvons nous empêcher de re- 
connaître la main de Dieu, qui s'appesantit sur nous. On voit l'Inde, 
la Chine, l'Afrique même désolées par la famine. Ne fallait il pas que 



368 MADAGASCAR 

la pauvre Mission du Nossi-Bé eût sa petite part dans ce calice de 
souffrances et d'afflictions ? Oui, nous sommes cruellement frappés, 
mon révérend Père. Mais ce qui double notre peine c'est de ne pou- 
voir, comme auparavant, donner nos soins à tous ces enfants que 
nous avions entre les mains. 

C'est un triste héritage que nous allons léguer à nos successeurs, 
les Pères du Saint-Esprit. Daigne le Seigneur nous venir en aide, et 
ne pas permettre que par suite de ces désastres matériels le bien des 
âmes soit arrêté ! 

Je me recommande à vos prières et à vos saints sacrifices, en 
union desquels je suis, Reverentiœ Vestrœ in Christo servus, Sp. 
Lacomme, s. j. » 

seconde lettre 

« Nossi-Bé, le 3 novembre 1878. 

Mon Révérend Père, 

Pour l'expiation de nos péchés, Dieu nous retient encore à Nossi- 
Bé, afin que nous soyons témoins et victimes des fléaux qu'il réser- 
vait encore à cette Mission. Jamais désastre pareil ne vint fondre sur 
elle. Quelques jours après la ruine de notre établissement un nouvel 
incendie est venu réduire en cendres à peu près tout le village de nos 
élèves mariés, voilà bien de quoi justifier notre immense affliction. 

La cause du premier malheur n'est pas encore connue : quant à 
l'autre, on accuse une femme de l'île : cette mauvaise créature aurait 
voulu seulement assouvir sa rancune contre un voisin paisible ; mais 
le feu poussé par le vent, aurait gagné ensuite les autres maisons. 

Un commerçant, notre ami, établi dans ces quartiers, a tout perdu. 
Toute une zone d'Hellville, située dans la direction du vent, a péri. 
C'est une désolation universelle. 

Cependant le courage de ceux qui sont frappés n'a pas faibli. Ils 
sont tout disposés à se réinstaller et à tromper ainsi l'espoir des ma- 
hométans et des païens, qui semblent se réjouir du malheur arrivé 
à ceux qui suivent la prière des Pères. Quant à nous, nous sommes 
loin de nous décourager, malgré les circonstances et les hommes 
conjurés pour nous enlever tout espoir. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 369 

« Après un tel désastre, me disait notre second magistrat, commis- 
saire ordonnateur de l'île, je ne comprends pas que vous vouliez 
continuer votre œuvre. » 

D'un autre côté, le départ du P. Michel pour Tananarivo a réduit 
notre personnel au point que, sans une grâce de Dieu, nous ne pour- 
rions y suffire. Nous espérons bien que les Pères du Saint-Esprit 
viendront au moins à la lin de l'année. Mais nous voudrions nous 
retirer un peu de nos ruines pour ne pas leur léguer une trop triste 
succession. 

Sans vouloir tenter Dieu, il faut cependant avoir confiance en sa 
providence; c'est pourquoi nous nous sommes déjà mis à l'ou- 
vrage. Pendant que le Frère, chef des ateliers, aidé de quelques 
enfants, refait ses outils comme il peut, d'autres reconstruisent les 
hangars qui doivent nous abriter provisoirement. Dans un mois nous 
recommencerons les travaux ordinaires des ateliers, et peu après 
tout se remettra en train. 

Tous ces malheurs ne nous ont pas empêchés de célébrer avec 
pompe la fête de la Toussaint. Au contraire, on voyait à l'église plus 
de monde qu'à l'ordinaire. Il semble que tous ont besoin de recon- 
naître clairement et pratiquement que Dieu est notre Maître. Puisse 
le spectacle terrible des flammes qu'il ont eu devant les yeux leur 
inspirer de salutaires réflexions sur celles qui ne finissent pas. 

Voici, mon révérend Père, une petite particularité que j'aime à si- 
gnaler, parce qu'elle a fait l'admiration de tout le monde. Lorsque le feu 
prit à notre maison, le P. Galtier se hâta de porter le Saint Sacrement 
de notre chapelle domestique à l'église. Le tabernacle vide fut alors 
porté avec tous les autres meubles jetés sans ordre sur la place 
publique, pour être mis à l'abri du danger. Mais voilà qu'aussitôt un 
essaim d'abeilles s'y introduisit à travers le voile, la porte étant 
ouverte, et s'en constitua comme le gardien, de sorte que personne 
n'osait en approcher. Le soir, le tabernacle fut rapporté dans la 
maison avec ses habitants ailés, qui ne firent de mal à personne. 
Mais comme nous avions besoin du tabernacle, on fut obligé à re- 
gret de les en déloger. Déjà elles y avaient formé plusieurs rayons 
de miel. 

Faites beaucoup prier pour notre Mission, mon révérend Père. 
Nous sommes en tout à la garde de Dieu. 

ii 24 



370 MADAGASCAR 

Je suis, en union de vos saints sacrifices, mon révérend Père 
provincial, 

Reverentiae Vestrœ in Christo servus, 

Sp. Lacomme, s. j. » 

L'île de Nossi-Bé ne fut pas la seule ni peut-être la plus rudement 
éprouvée à la fin de cette terrible année 1878. On répare encore les 
pertes matérielles; mais comment réparer les pertes d'ouvriers 
évangéliques, surtout quand ils sont jeunes encore et aussi dévoués 
que l'était le Supérieur de la mission de Mayotte, le très regretté 
P. Cornillon? Un accès de fièvre jaune se manifestant tout à coup à 
la suite de nombreux accès de fièvre paludéenne, que le Père trop 
occupé ne prenait pas la peine d'enrayer, le cloua enfin nonobstant 
son courage, sur un lit de l'hôpital; et il ne tarda pas, malgré tous les 
soins qui lui furent prodigués, à échanger cette triste vie contre un 
monde meilleur. Il mourait âgé seulement de trente-neuf ans, le 
20 novembre 1878, deux semaines environ après le funeste trépas du 
F. Maximin Laborde constructeur de l'église de l'Im ma culée- 
Conception à Tananarivo. 

La mort du P. Cornillon laissait la mission de Mayotte tout entière 
entre les mains d'un seul Père,Morisson, et d'un simple Frère novice 
malgache, qui lui aidait à garder les enfants à Mamozo. La station 
de Zaozy où se trouvaient les Sœurs, l'école des filles et l'hôpital, 
fut dès lors sans desservant ; et ce n'est qu'à de rares intervalles que 
le P. Morisson put franchir le bras de mer qui la séparait de Mamozo, 
afin de faire jouir les Sœurs et les malades des consolations de son 
ministère. Instruit de cette situation, le P. Lacomme se hâta d'envoyer 
à Mayotte le Frère coadjuteur Dursap, seul secours dont il pût se 
défaire en toute rigueur puisqu'il n'avait lui-même à Nossi-Bé qu'un 
prêtre unique le P. Galtier, absolument nécessaire au poste qu'il 
occupait. 

Pour surcroît d'épreuves, au milieu de ces graves embarras le 
P. Lacomme recevait duT. Rév. P. Schwendenhammer, vers la fin de 
novembre, une lettre par laquelle le Supérieur général de la congré- 
gation du Saint-Esprit l'avertissait de ne point attendre encore les 
nouveaux missionnaires destinés à le remplacer. Le gouvernement 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 371 

français, lui disait-il, n'ayant pas voulu accorder à ces Pères et Frères 
le passage par les paquebots, ils ne pouvaient partir de France que 
par le transport de l'Etat, faisant la relève des troupes, et passant à 
Nossi-Bé vers le mois de juin. 

C'étaient donc six mois d'attente, que le P. Lacomme avait encore 
à subir dans cet état précaire. Le Préfet apostolique bénit Dieu de tout, 
et se soumit à la Providence, en continuant son œuvre avec plus 
de zèle que jamais. Cent cinquante enfants se trouvaient à son école 
au commencement de janvier 1879. Les Sœurs avaient également une 
centaine de filles. Le Seigneur fut sans doute touché de son courage 
et il se hâta de venir à son aide. Dans les premiers jours de février un 
navire de commerce, allant à Mayotte, mouillait en rade d'Hell ville, 
et le P. Malzac en descendait. « Le P. Supérieur de la Mission, dit-il au 
P. Lacomme, n'a eu connaissance des tristes événements de Nossi-Bé 
et de Mayotte, ainsi que du départ différé des Pères du Saint-Esprit, 
que lors de son retour de Tananarivo à Saint-Denis, au commence- 
ment de 1879. Je devais aller à Mananjary. Il a changé aussitôt ma 
destination, et m'a expédié par première occasion à Mayotte, avec la 
double tâche de remplacer le mieux possible le P. Cornillon, et de 
transférer sur le plateau de Zaozy, selon le désir du T. R. P. Schwen- 
denhammer, l'établissement de Mamozo. » 

Ce que le P. Malzac disait au P. Lacomme fut accompli par lui avec 
tant d'activité et de savoir-faire, que tout fut prêt à l'époque voulue, 
afin de recevoir convenablement les nouveaux missionnaires. Ils ar- 
rivèrent à Hell ville le 22 mai, jour de l'Ascension. 

Le transport de l'État, l'Européen, apportait deux Pères et deux 
Frères du Saint-Esprit et du Saint-Cœur-de-Marie pour Nossi-Bé, 
deux Pères et un Frère pour Mayotte. 

Sans entrer ici dans le détail des transactions faites pour la cession 
du matériel entre les Pères de la Compagnie de Jésus et les Pères du 
Saint-Cœur, nous dirons que tout se passa sans contestations et avec 
la plus grande charité de part et d'autre. Les nouveaux venus re- 
grettaient peut-être un peu d'avoir été choisis pour ce poste difficile 
et ce n'était pas sans appréhension qu'ils entraient en charge. Le 
cœur du P. Lacomme sentait vivement, de son côté, les douleurs de 
la séparation d'avec ses enfants qu'il avait élevés avec une si touchante 
sollicitude depuis 1865, et qu'il aimait comme un vrai père. Disons 



372 MADAGASCAR 

qu'à son tour il en était aimé avec une tendresse d'enfants, et qu'il 
fut regretté par eux autant qu'on peut l'être de ces natures malga- 
ches. 

Quoi qu'il en soit la cession fut consommée officiellement à Mayotte 
et à Nossi-Bé dans les premiers jours de juin 1879. Les PP. Malzac et 
Morisson venant de Mayotte, ainsi que le P. Galtier et le F. Dursap, 
missionnaires à Nossi-Bé, s'en allèrent par la malle anglaise jusqu'à 
Majanga, d'où ils gagnèrent sans encombre, après douze jours d'un 
voyage rapide, le long de l'Ikoupa, les hauts plateaux de l'Imerina. 

Le P. Lacomme destiné à remplacer le P. Malzac à la résidence de 
Saint-Denis, et deux Frères coadjuteurs ayant besoin de refaire un 
peu leur santé au climat de Bourbon, avant de s'enfoncer dans l'inté- 
rieur de la Grande Ile, attendirent une occasion pour la Réunion. 
Trois mois environ se passèrent sans qu'elle parût. Enfin le 1 er sep- 
tembre 1879, le navire de l'État, le Cher les transporta à leur desti- 
nation. 

L'année 1880 s'ouvrait en France pour la Compagnie et la plupart 
des Congrégations enseignantes sous de tristes auspices. L'université, 
ayant en tête son grand maître le franc-maçon Ferry, soutenu lui- 
même par toutes les loges de la France marchait résolument à la con- 
fiscation de la liberté de l'enseignement secondaire. Victorieuse à la 
chambre des députés, mais battue au Sénat, la Révolution ensei- 
gnante essaya d'emporter à coups de décrets ce qu'elle n'avait pu 
obtenir par la légalité, et le 29 mars 1880 M. Ferry, au nom de la li- 
berté, de l'égalité et de la fraternité républicaine, signait et faisait 
contresigner par M. Grévy les décrets fermant nos résidences et sup- 
primant nos collèges. L'amiral Jauréguiberry commit la faute d'é- 
tendre ce décret aux colonies. La mission de Madagascar se trouva 
ainsi atteinte directement sur deux points différents, dans sa rési- 
dence ou maison de procure à Bourbon, et ensuite à Sainte-Marie-de- 
Madagascar. Elle avait de plus à craindre le contre-coup de ces me- 
sures à Tananarivo, et pouvait déjà se tenir assurée que les agents 
secrets de l'Angleterre les exploiteraient de leur mieux contre elle, 
auprès du gouvernement de Ranavalona. Ils n'y manquèrent pas. 
Qui ne voit évidemment, que les lois malgaches du 29 mars 1881, si 
destructives de la liberté de l'enseignement catholique à Madagascar 
sont un écho fidèle des décrets du 29 mars 1880, à un an, jour pour 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 373 

jour seulement, d'intervalle? Les maçons du monde entier sont tous 
frères; ils obéissent aux mêmes impulsions. On sait assez quel est 
leur véritable esprit et leur but final, et de quel père ils reçoivent en 
dernier ressort leur mouvement et leur vie. Bien aveugle serait donc 
celui qui ne verrait en ces promulgations de lois et de décrets sem- 
blables que des coïncidences fortuites et des événements similaires 
sans aucun lien ni connexion entre eux. 

Le Supérieur général de la mission de Madagascar, qui, au moment 
de la publication des décrets du 29 mars 1880, se trouvait par hasard 
en France pour le règlement de certaines autres affaires relatives 
à l'ancien collège Sainte-Marie, ne se trompait donc pas en affirmant 
à l'amiral Jauréguiberry et à M. de Freycinet alors au ministère, que 
ces décrets étaient destructeurs de l'influence de la France représen- 
tée par la Mission catholique à l'intérieur de Madagascar, et que le 
bien de la politique française sur la Grande Terre exigeait qu'on en 
atténuât autant que possible le funeste effet, en suspendant au moins 
leur exécution à Bourbon et à Sainte-Marie-de-Madagascar. MM. Jau- 
réguiberry et de Freycinet, bien que protestants tous les deux, se 
rendirent aux raisons du Supérieur de la Mission. La force de l'évi- 
dente utilité des missionnaires catholiques à Madagascar, pour les in- 
térêts de la France, les portait malgré eux à cette mesure d'excep- 
tion demandée par le P. de la Vaissière, et appuyée fortement par le 
Préfet de la Propagande. Une dépêche télégraphique expédiée de 
Paris au gouverneur de la Réunion, au moment où allaient s'exécu- 
ter les décrets à Saint-Denis et à Sainte-Marie -de-Madagascar, vers le 
mois d'août 1880, en suspendit donc l'exécution, à la grande joie des 
catholiques, et à la stupeur des quelques adhérents plus ou moins 
avoués des loges maçonniques, qui escomptaient déjà au profit de leurs 
petites passions la fermeture de la chapelle de la Résidence à 
Saint-Denis, ainsi que notre départ de Sainte-Marie-de-Madagascar. 
Mais que ne peut la rage du sectaire ! et que pèse à ses yeux, je ne 
dis pas l'intérêt du salut des âmes sur la terre infidèle, mais l'intérêt 
même de la patrie ! N'a-t-elle pas d'ailleurs la suprême ressource de 
aier qu'une œuvre, une société soit utile au pays, voire même de les 
noircir de ses calomnies, quand elle veut les faire proscrire par ses 
esclaves maîtres du pouvoir ! Quatre mois ne s'étaient pas écoulés 
depuis le retour du P. de la Vaissière à Saint-Denis, que des lettres et 



374 MADAGASCAR 

des suppliques partaient de la Réunion à l'adresse des amis et des 
frères de France, pour qu'on agît auprès du nouveau ministère, afin 
de faire révoquer la suspension des décrets, accordée par MM. Jau- 
réguiberry et de Freycinet, en faveur de la mission de Madagascar. 
La chapelle de la résidence' de Saint-Denis nuisait, disait-on, aux fa- 
briques des églises paroissiales, et prenait tout leur casuel; calom- 
nie évidente, puisque l'humble chapelle de la résidence, à peine 
assez grande pour contenir 200 personnes, ne faisait aucun service 
paroissial. M. de Mahy, député radical et Maçon lui-même fit valoir 
la pétition auprès de l'amiral Cloué, et ordre fut donné à M. Cuinier, 
gouverneur de la Réunion, de fermer au public la chapelle de la rési- 
dence, et d'enlever aux religieux de la Compagnie toute position offi- 
cielle dans le clergé colonial. Vainement M. Meyer, nouveau commis- 
saire-consul de la République française à Madagascar, de passage à 
la Réunion pour se rendre à son poste de Tananarivo, supplia-t-il 
M. Cuinier de surseoir encore à l'exécution, arguant que la mesure 
était impolitique, et qu'il faisait d'ailleurs appel au ministère français; 
le gouverneur de Saint-Denis resta inflexible, et exécuta le 2 avril 1881 
les ordres qu'il avait reçus. 

Le lendemain dimanche, le journal la Malle portait en tète de ses 
colonnes une protestation du Supérieur de la Mission, dont je trans- 
cris seulement les lignes suivantes : « Je puis affirmer sur l'honneur 
que M. l'amiral Jauréguiberry, voulant faire exécuter à Saint-Denis 
les décrets du 29 mars, comme ils se sont exécutés, il y a à peine une 
demi-heure, M. de Freycinet, alors aux affaires étrangères, l'en a em- 
pêché, et a fait maintenir le statu quo. J'étais alors à Paris ; c'est moi 
qui ai eu l'honneur de négocier cette affaire avec les deux ministres 
du moment. Je suis donc parfaitement à même de savoir la vérité. 
Or la vérité est que le maintien de l'influence française à Madagascar 
a forcé logiquement les deux ministres de laisser la Mission dans l'état 
où elle s'est trouvée jusqu'à ce jour, aussi bien pour Saint-Denis que 
pour Sainte-Marie-de-Madagascar. 

Comment se fait-il que la logique d'autrefois ne soit plus la logique 
d'aujourd'hui ! La dépêche ministérielle relative à la fermeture, d'ac- 
cord en cela avec mes renseignements particuliers, nous montre la 
députation coloniale exerçant une pression sur le ministère, afin d'ob- 
tenir à Saint-Denis l'exécution des décrets du 29 mars. Je ne suis 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 375 

nullement étonné que notre député et notre sénateur, protestants 
eux-mêmes ou soi-disant protestants, et;à qui l'on reproche d'ailleurs 
d'autres actes compromettant les véritables intérêts du pays, se soient 
unis aux protestants anglais de Madagascar pour faire la guerre à la 
Mission catholique et à l'influence française sur cette grande terre. 
Nos missionnaires, sans doute, et le consul de France, commissaire 
du gouvernement à Madagascar, avaient trop peu d'obstacles à sur- 
monter, pour ne pas leur créer de nouveaux embarras ! Nos représen- 
tants sont donc allés de l'avant. 

Mais qui leur a donné ce mandat? Est-ce la colonie elle-même? Non, 
cette île si catholique, qui accueillit avec tant de générosité les pre- 
miers missionnaires de Madagascar, fut le berceau de la Mission, et se 
montra toujours sympathique à ceux que nos représentants poursui- 
vent de leur autorité, cette île catholique de la Réunion n'a jamais 
donné pareil mandat à son député et à son sénateur. Cette île intelli- 
gente, qui a su toujours comprendre ce que Madagascar peut être 
dans l'avenir pour ses enfants obligés de s'expatrier, n'a point donné 
à ses représentants l'ordre de combattre sur la Grande Terre l'influence 
française au profit de l'influence anglaise. Qui donc a excité contre 
nous MM. Laserve et de Mahy ? M. le ministre, dans sa dépêche, aussi 
bien que mes informations reçues de France, parlent de requêtes 
adressées à la députation coloniale, afin d'urger l'exécution des dé- 
crets. 

Que les auteurs cachés de cette requête anti-catholique et anti-fran- 
çaise me permettent de leur dire que c'est principalement sur eux que 
retombe la responsabilité de la mesure prise aujourd'hui contre la 
mission de Madagascar. Nous connaissons les fausses raisons alléguées 
par eux afin d'obtenir la fermeture. Ils sont donc, et nous avons 
le droit de les appeler ainsi, nos premiers et principaux persécuteurs. 

Loin de moi néanmoins la pensée de vouloir les traiter en ennemis. 
Notre premier chef et maître nous ordonne d'aimer nos ennemis et de 
prier pour nos persécuteurs. J'ai voulu seulement, par cette protesta- 
tion, mettre la vérité dans tout son jour, et donner à chacun sa vraie 
part de responsabilité. J'ai voulu de plus, M. le gouverneur, réserver 
nos droits pour l'avenir. Malgré tous les abandons, toutes les persécu- 
tions ouvertes ou cachées, nous espérons combattre à Madagacar 
pour l'Eglise et la France, et voir bientôt l'aurore de ce jour si ardem- 



376 MADAGASCAR 

ment désiré où la justice, dégagée de ses entraves actuelles, revien- 
dra régner, dans notre patrie, et nous restituer nos droits. » 

Le Moniteur de la Réunion, journal très libéral, enregistra égale- 
ment cette protestation en la faisant suivre des lignes suivantes : 
« Nous n'avons jamais mangé de prêtres : nous ne connaissons au- 
cun jésuite. Mais nous avons le sentiment du patriotisme, et nous 
disons que c'est une faute de frapper au cœur la Mission qui reste 
seule à soutenir, sur le territoire malgache, le prestige du nom fran- 
çais. 

« Hélas ! la France est trop loin pour savoir ce qui se passe dans ce 
pays où nous sommes la risée des Anglais et la dupe des indigènes. 
Nos grands politiques de la Chambre des députés et du Sénat, nos 
illustres diplomates ne se donnent probablement pas la peine de lire 
tout ce qui s'écrit de Madagascar et sur Madagascar. 

Et cette indifférence, cette inertie encourage les Anglais à dire aux 
Malgaches : « Depuis ses défaites de 1870-1871, la France ne compte 
plus parmi les puissances. Les jésuites combattaient l'influence an- 
glaise à Madagascar. Là, ils ne pouvaient pas faire de mal à la France, 
ils ne lui faisaient que du bien. 

C'est ainsi que l'avait compris M. le ministre de Freycinet, en les 
maintenant dans tous leurs droits en ce qui concerne la mission de 
Madagascar et sa succursale de Saint-Denis. Mais M. de Freycinet est 
tombé, et de ce qu'il a fait, autant en a emporté le vent. » 

D'autres feuilles plus radicales ou gouvernementales prirent à leur 
ordinaire le parti des oppresseurs contre les victimes. On le comprend 
sans peine de leurs rédacteurs. Mais que dire de cet administrateur 
colonial, saisissant la plume pour répondre à la protestation du Supé- 
rieur de la Mission, et contrairement à tous les gouverneurs précédents, 
à tous les consuls de Madagascar, aux commandants des stations na- 
vales sans exception, et aux hommes d'État qui avaient jusqu'alors 
dirigé la politique française, venant insinuer dans le journal officiel 
que les missionnaires de Madagascar cherchaient un intérêt opposé à 
celui de la France dans la Grande Ile ! Hélas ! oui, dirons-nous, il 
en serait malheureusement ainsi, si les intérêts de la vieille France 
catholique à Madagascar, constamment soutenus par les jésuites, n'é- 
taient plus les intérêts de la France actuelle et devaient lui être opposés. 
Mais qui croira ce paradoxe? 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 377 

Les décrets furent donc exécutés le 2 avril 1881, selon les vœux 
manifestés aux représentants de la Réunion par leurs amis de Saint- 
Denis. Quelques jours plus tard d'autres décrets du Directeur de l'In- 
térieur, M. Manès, interdisait arbitrairement aux Pères de la Mission 
les fonctions d'aumôniers à l'école communale des sœurs de Saint- 
Joseph-de-Cluny, et des Frères des écoles chrétiennes. Nous ne pou- 
vions plus même entendre les confessions dans la chapelle publique 
du pensionnat libre de M cllG Bertho, sous peine de fermeture immé- 
diate de cette chapelle. La République ne vous reconnaît pas d'exis- 
tence sacerdotale disait M. Manès, dans sa lettre au Supérieur de la 
Mission pour expliquer cette étrange prohibition. 

Les sévérités administratives à Bourbon allèrent encore plus loin. Le 
bruit ayant couru que certains prêtres de Saint- Denis n'étaient pas 
étrangers à la fermeture de notre chapelle, la plupart des curés, vicaires 
et aumôniers du diocèse, signèrent des adresses rédigées par deux 
d'entre eux, autant en vue de témoigner de leurs sympathies pour 
les victimes, que dans le but de protester, par cet acte, contre un 
bruit si odieux pour l'honneur du clergé colonial. Mais cette protes- 
tation déplut au gouverneur à qui elle fut faussement représentée 
comme un acte de révolte et d'insurrection cléricale contre le pouvoir 
établi; et quelques ecclésiastiques des plus méritants du diocèse furent 
par suite de ce fait dépossédés de leur titre. 

Nous n'insisterons pas davantage sur la fermeture de la chapelle 
de Bourbon, qui ne rentre d'ailleurs qu'indirectement dans le cadre 
de notre histoire. Il est temps d'en venir à Sainte-Marie-de-Madagascar 
où les décrets furent pour le gouvernement d'une plus difficile ap- 
plication qu'à la résidence de Saint-Denis. 

D'après les termes de la dépêche ministérielle de l'amiral Cloué, 
les Pères de la Compagnie de Jésus ne pouvaient nulle part, dans les 
colonies, exercer de fonctions quelconques, sacerdotales ou autres, 
d'une manière officielle et reconnue par l'État. Et cependant, à Sainte- 
Marie-de-Madagascar, le double service du culte et de l'instruction 
se trouvait tout entier entre leurs mains, sans autres prêtres ou ins- 
tituteurs pour les remplacer immédiatement. M. Cuinier comprit qu'il 
fallait ici temporiser, et ne signifier aux religieux de la Compagnie 
de Jésus leur expulsion définitive qu'après s'être assuré au préalable 
de la possibilité de leur remplacement dans leurs doubles fonctions, 



378 MADAGASCAR 

Déjà au mois de juillet 1880, le gouverneur de Bourbon avait trouvé 
en M. Beauredon, vicaire général administrateur de Saint-Denis, un 
concours empressé pour lui offrir des prêtres séculiers destinés au 
remplacement des missionnaires de Sainte-Marie. Il était donc naturel 
qu'il revînt en avril 1881 frapper à la même porte. Son attente ne 
fut pas trompée. Le Vicaire général administrateur promit à nouveau 
de chercher le plus tôt possible dans son diocèse les prêtres de- 
mandés. 

Disons de suite que, pour peu que les Jésuites eussent voulu, contre 
ces étranges prétentions de l'autorité civile, user de la force d'inertie 
et de leur droit de résistance passive, appuyés comme ils l'étaient par 
le Cardinal Préfet de la Propagande, seul en possession de conférer la 
juridiction spirituelle sur les pays de Mission, tels que Sainte-Marie, 
et trop ami des victimes pour entrer jamais dans ces vues de rem- 
placement, le gouvernement français ne fût jamais parvenue possé- 
der à Sainte-Marie d'autres prêtres que ceux qu'il proscrivait. Mais le 
Supérieur général de la Mission pensa que le plus grand bien de la 
Préfecture voisine exigeait l'adoption d'une marche opposée, et il 
résolut d'aider de tout son pouvoir le gouvernement à arriver à ses fins 
de remplacement, en priant le Préfet apostolique de Sainte-Marie d'of- 
frir tous ses pouvoirs de juridiction à M. le Vicaire général adminis- 
trateur de S aint-Denis en faveur des prêtres séculiers qu'il enverrait dans 
cette petite île. Il fit plus encore. La force d'inertie et la résistance même 
passive pour rester à Sainte-Marie n'étaient bonnes en effet, d'après 
son opinion, qu'à perpétuer aux yeux des Hovas l'inexplicable con- 
tradiction! d'un gouvernement persécutant chez lui ce qu'il déclarait 
hautement protéger à deux pas de chez lui sur la terre malgache. Le 
P. de la Vaissière considérait ensuite que les ouvriers de Sainte-Marie, 
transplantés dans la Grande Ile, seraient plus utilement employés à 
venir en aide à leurs frères qui y ployaient sous le faix du travail qu'à 
soutenir ailleurs des luttes déplorables contre les autorités françaises. Il 
résolut en conséquence de quitter de lui-même Sainte-Marie, au profit 
de Madagascar, selon le vœu exprimé par les consulteurs de la mission 
en 1877. Une seule difficulté entravait l'exécution de ce projet : le 
soin des âmes de cette petite île qu'on ne pouvait en aucune sorte 
négliger, ni^ encore moins rejeter, ni même confier définitivement à 
d'autrer missionnaires sans l'intervention de la Propagande. Nous 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 379 

dirons bientôt comment fut résolue cette difficulté, après avoir som- 
mairement repris l'histoire de Sainte-Marie à partir du point où nous 
l'avons laissée au chapitre xxi e . 

Nos lecteurs se rappellent qu'en 1877 Sainte-Marie était devenue une 
simple dépendance de Bourbon. Les indigènes ne se trouvant plus 
alors autant qu'autrefois entourés de cette armée d'Européens plus 
occupés à les corrompre qu'à les civiliser, semblèrent en quelque 
sorte se réveiller de leur profond sommeil, et un grand nombre 
d'entre eux retourna à Notre-Seigneur. Ainsi la seule année 1877 compta 
38 baptêmes d'adultes, 49 d'enfants, et ce qui est plus significatif une 
vingtaine de mariages. 

Autre bon résultat dû, cette même année, au départ des blancs. Un 
certain nombre de Mozambiques, engagés à Sainte-Marie pour le 
compte du gouvernement, vivaient depuis longtemps dans le plus 
complet paganisme, sans qu'il fût possible aux missionnaires de s'en 
occuper avec fruit. Les Européens une fois partis ils sont venus au 
catéchisme avec une constance admirable, les hommes après leurs 
travaux du soir, les femmes de matin. On les baptisa, on les maria, 
et ils devinrent ainsi l'un des plus beaux fleurons de l'église de 
Sainte-Marie. 

Cette heureuse marche vers le bien se maintint les années sui- 
vantes. Ainsi à Pâques 1879 le P. Berthieu enregistre avec bonheur 
dans le diaire de la Mission qu'un petit groupe de jeunes gens, an- 
ciens élèves des Pères, et quelques autres ont fait leur devoir pascal 
et s'approchent même de temps à autre des sacrements. 

On se ferait illusion toutefois si l'on concluait, de ces petits pro- 
grès que nous avons notés avec soin, à un ébranlement général dans 
l'île en faveur de la religion chrétienne, au moment de l'abandon 
dont fut victime Sainte-Marie de la part de la France en 1877. Sans 
parler des vices des blancs, dont le germe se trouvait trop profon- 
dément déposé dans le sol, pour ne point continuer à porter leurs 
tristes fruits, nos Pères virent alors se produire spontanément en la 
plupart des villages une merveilleuse efflorescence de superstitions 
et de pratiques entachées de sorcellerie ou de divination. 

« On nous signale, écrit encore le P. Berthieu, à la suite des lignes 
citées plus haut, une recrudescence extraordinaire entretenue par les 
sorciers en de fréquentes et nombreuses assemblées nocturnes, te- 



380 MADAGASCAR 

nues par toute l'île, et à Ambodinosy en particulier. Ce sont de vraies 
orgies qui ont fait et feront grand mal aux âmes. La population re- 
fuse d'acquitter au gouvernement toute espèce de contribution, sous 
prétexte que n'ayant plus de travaux rétribués par la France, elle 
n'a plus d'argent et se trouve dans la misère. L'un des plus dan- 
gereux meneurs et l'un des sorciers les plus rédoutés du pays est un 
aveugle baptisé autrefois et ayant reçu tous les sacrements, mais 
véritable apostat depuis quelques années, et qui a fait beaucoup de 
mal à la Mission. Il s'est présenté à nous samedi 19 avril, demandant 
pardon de ses scandales et promettant de vivre désormais en bon 
chrétien. Puisse-t-il en être ainsi ! » 

Le fait suivant qui se retrouve dans l'histoire des Missions et que 
le P. Berthieu n'a pas jugé inutile d'insérer dans son diaire, à la date 
du 7 mai 1880, le lendemain de l'Ascension, mérite de trouver ilace 
dans cette histoire. 

« J'arrive du village d'Ambohitra où j'ai été appelé pour baptiser 
un païen, père de famille, gravement malade depuis quinze jours. 
Zanahary (le bon Dieu), m'a-t-il dit, lui est apparu en songe et lui a 
ordonné d'appeler le Père qui le ferait chrétien. Cet homme m'a reçu 
avec de grandes démonstrations de joie, et s'est montré plein d'ardeur 
pour suivre l'instruction préparatoire à son baptême, que je lui ai 
faite, en présence d'une nombreuse assistance. La famille,' en partie 
païenne, paraissait aussi satisfaite que lui. Les Malgaches ont foi aux 
songes, et Dieu daigne parfois se servir ici de ce moyen pour les con- 
vertir. Je crois devoir raconter à l'appui, poursuit le P. Berthieu, un 
fait semblable qui s'est passé il y a deux ans au village de Saint- 
Joseph. Un Mozambique chrétien eut le songe ou la vision que voici : 
j'ai vu, me dit-il, pendant mon sommeil, une vieille femme, excellente 
chrétienne, qu'il me nomma, et qui mourut dans ce village de Saint- 
Joseph, peu de temps après son baptême. Elle était en compagnie d'un 
Mozambique baptisé au dernier moment et mort incontinent après. 
Tous les deux se trouvaient dans un séjour de lumière et de gloire, 
tandis que d'autres païens morts étaient tout tristes dans les ténèbres. 

Oh! que nous sommes heureux, m'ont dit les deux chrétiens, d'avoir 
reçu le baptême ! Va dire au Mozambique N. qu'il doit prier>tse faire 
baptiser. » Notre homme exécute fidèlement le lendemain la mission 
qu'il croit avoir reçue en songe, et va trouver le Mozambique qui lui 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 381 

avait été signalé. L'Africain se rendit de bonne grâce à l'appel d'en 
haut; mais il ne vint pas seul. Sa femme et lui commencèrent et ache- 
vèrent avec zèle le cours d'instruction nécessaire pour le baptême, 
le mariage, la première communion, et ils vivent encore aujour- 
d'hui d'une façon fort édifiante. » 

Le bien se faisait donc à Sainte-Marie non sans difficultés lorsque 
au milieu du mois d'août 1880, la nouvelle des décrets contre la 
Compagnie de Jésus fut portée dans cette île lointaine, et signifiée 
au P. Berthieu par le président, avec injonction de faire savoir à 
l'administration quelles mesures comptaient prendre les mission- 
naires afin de se mettre en règle avec les décrets du 29 mars et du 
3 avril, qui les expulsaient. « Nous prendrons, répondit simplement 
le P. Berthieu, toutes les mesures que prendront nos supérieurs. » 

Or le P. Lacomme, Préfet apostolique de Sainte -Marie, en résidence 
à Saint-Denis, écrivait alors au P. Berthieu, avant le retour du P. de 
la Vaissière de France, et la réception de la dépêche télégraphique 
prescrivant la suspension des décrets, que l'évêché de Saint-Denis, sur 
la demande du gouverneur, s'apprêtait à envoyer deux prêtres sé- 
culiers à Sainte-Marie afin de remplacer les deux missionnaires, et que 
monsieur l'administrateur du diocèse ayant demandé au Préfet apos- 
tolique des pouvoirs provisoires de juridiction pour cet envoi, en 
attendant que Rome eût réglé quelque chose de définitif, le Préfet 
les avait donnés. 

A partir de ce moment, le résident, croyant de bonne politique de 
rompre avec la Mission, n'assista plus à la messe. Des ordres éma- 
nés de Bourbon lui prescrivirent bientôt de ne plus payer les mis- 
sionnaires que mois par mois, et comme des gens à qui leur renvoi 
peut être signifié d'un jour à l'autre. De même aussi pour les frais de 
pensionnat des enfants. 

C'est sur ces entrefaites que le P. Lacomme, vers le 15 novem- 
bre 1880, vint, en sa qualité de Préfet apostolique, visiter son petit 
troupeau de Sainte-Marie, et lui administrer pour la dernière fois le 
sacrement de confirmation. Depuis cinq ans déjà, ce sacrement n'a- 
vait pas été conféré. Aussi comptait-on cent trente-deux fidèles, 
parmi ceux qui sollicitaient cette grâce. Le P. Lacomme repartit de 
Sainte-Marie content de sa tournée, et retourna à Saint-Denis assez 
à temps pour être le témoin attristé de la fermeture de la chapelle. 



382 MADAGASCAR 

Un mois et demi plus tard, le 20 juin 1881, le P. Berthieu recevait 
du résident de Sainte-Marie la lettre suivante: 

« Monsieur le Supérieur, j'ai l'honneur de vous informer que j'ai 
reçu par la voie de Tamatave, samedi 18 courant, une lettre datée 
du 18 avril de M. le gouverneur de la Réunion, par laquelle il me 
fait savoir que par suite de l'application des décrets sur les Associa- 
tions ou Congrégations religieuses non autorisées, et de nouveaux 
ordres reçus du département, vous allez être remplacés dans la colo- 
nie, par le premier bâtiment de l'État partant pour Sainte-Marie, par 
des prêtres du clergé séculier. En conséquence, je viens vous en 
donner connaissance, et»vous prier de vouloir bien prendre vos dis- 
positions pour cesser vos fonctions à l'arrivée des ecclésiastiques 
qui me sont annoncés. Comme les objets mobiliers composant l'a- 
meublement des locaux que vous occupez appartiennent à votre 
Compagnie, M. le gouverneur me charge de faire l'estimation qui 
servira de base à une cession dont les conditions seront définitive- 
ment débattues et arrêtées entre l'administration de la Réunion et les 
RR. PP. de la Vaissière, Supérieur général de la Mission et Lacomme, 
Préfet apostolique de Sainte-Marie de Madagascar. 

Veuillez, je vous prie, Monsieur le Supérieur, m' accuser réception 
de la présente lettre, et me faire connaître le jour où la Commission 
pourra se présenter chez vous pour faire l'évaluation de votre mobi- 
lier, comme il est dit plus haut, et procéder à l'inventaire des objets 
servant au culte, appartenant à la colonie. 

Recevez, Monsieur le Supérieur, l'assurance de ma considération 
distinguée. 

Le Résident, 
E. Faugère. » 

Ici se place un triste fait dont nous sommes obligés de parler, 
parce qu'il entre beaucoup dans la décision prise par le Supé- 
rieur général de la mission au sujet de Sainte-Marie. C'est le renvoi 
de la maison, par le P. Berthieu, d'un catéchiste depuis longtemps 
au service des Pères, ainsi que d'un créole noir de Bourbon, reçu 
comme novice coadjuteur dans la Compagnie de Jésus, et institu- 
teur de notre école à Sainte-Marie. Depuis trois ou quatre mois déjà 
le novice instituteur avait demandé et obtenu de n'être plus consi- 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 383 

déré comme attaché à la Compagnie. Il voulait, disait-il, tout en res- 
tant instituteur, rentrer dans le monde. Comme sa conduite parais- 
sait régulière, on consentit à le laisser continuer de remplir ses 
fonctions, et cette tolérance se maintint jusqu'au moment ou le 
P. Berthieu se vit pour d'autres motifs obligé de le congédier en 
même temps que le catéchiste dont nous avons parlé. 

Mais ce qui déplaisait alors aux missionnaires p]aisait aux dépo- 
sitaires de l'autorité civile. Le catéchiste et l'instituteur furent main- 
tenus dans leurs titres et fonctions, par le résident d'abord, et par 
M. le gouverneur de Bourbon en dernier ressort. Une pareille déci- 
sion déchirait entre les mains des Pères les circulaires ministérielles 
qui leur avaient jusque-là confié la direction des écoles, et la pla- 
çait en des mains hostiles. Entre le gouvernement et la Mission, la 
séparation était consommée. On n'avait plus désormais qu'à subir, 
de la part d'une pareille autorité, mille ennuis et désagréments de 
tout genre, en attendant l'arrivée sans cesse annoncée et retardée 
des prêtres séculiers. 

Or, les prêtres séculiers ne pouvaient plus venir de Bourbon. 
Après trois mois de vaines recherches, M. Beauredon avait déclaré au 
gouverneur qu'il n'en trouvait point. Le gouverneur en avait alors 
demandé en France à son département. Il était probable que là, 
moins qu'ailleurs, faute de juridiction suffisante, on en trouverait. 
Trois nouveaux mois s'étaient en eil'et écoulés, et aucun prêtre sécu- 
lier n'était en voie de venir à Sainte-Marie-de-Madagascar. 

Telle était le fausse situation dans laquelle le P. de La Vaissière 
trouva ses missionnaires de Sainte-Marie, lors de son arrivée dans 
cette île, le 19 septembre 1881. Il résolut d'en finir. 

Considérant donc qu'autres étaient les obligations imposées par la Con- 
grégation de la Propagande à ses religieux au sujet du desservice cette 
petite île, autres, de celles dont le gouvernement les chargeait comme 
conséquence naturelle du traitement qui leur était fait, il pensa que le 
plus court moyen de sortir d'embarras était de refuser d'abord tout 
traitement de l'État, et de ne garder ainsi envers les habitants de Sainte- 
Marie que les seules obligations imposées par la Propagande. Cette pe- 
tite île subissait dèslors le sort commun de tous les pays de Mission, 
au milieu desquels les missionnaires, sans être, comme les curés, 
astreints à la résidence, vont et viennent selon les occasions, admi- 



384 MADAGASCAR 

nistrent les sacrements et célèbrent en divers endroits à époques 
indéterminées. 

Il déclara ensuite au résident de Sainte-Marie qu'à la fin du mois 
de septembre, l'administration devrait considérer les deux mission- 
naires de Sainte-Marie comme démissionnaires, se rayant eux-mêmes 
du cadre* officiel des salariés de l'État, et s'apprêtant à quitter l'île, 
ainsi que tout autre prêtre de la Mission, pendant un temps indé- 
terminé. 

11 ajouta aux fidèles que les religieux de la Compagnie ne ces- 
saient pas d'être leurs Pères, tant que la Propagande ne les aurait pas 
relevés du fardeau qu'elle leur avait confié ; que par conséquent, des 
missionnaires viendraient, de temps à autre, de la Grande Terre, leur 
offrir les consolations de la religion, comme ils faisaient à l'égard 
des autres parties de leur vaste mission sur la terre infidèle ; ils de 
vaient comprendre d'ailleurs que si les Pères de la Compagnie ne 
stationnaient plus désormais sans 'interruption dans leur île, avec le 
titre de pasteurs de leurs âmes, la faute n'en était pas à eux, mais 
à ceux qui, leur ayant signifié leur congé, avaient tout fait pour leur 
rendre impossible un séjour habituel au milieu d'eux, comme par 
le passé. 

Il conseilla enfin à tous les fidèles de profiter du peu de jours que 
les Pères devaient encore séjourner à Sainte-Marie, avant le départ 
fixé au 1 er octobre, pour mettre ordre à leur conscience et tirer bon 
parti de la grâce de la retraite qu'on allait leur prêcher pendant ces 
derniers jours. Et c'est ce que beaucoup firent. Il y eut même 10 
baptêmes solennels d'adultes, le 21 septembre, et 12 le 25. 

Les Sœurs de Saint-Joseph-de-Cluny chargées de l'écoles des filles 
eurent d'abord la pensée de ne pas demeurer dans l'île, en l'absence 
de tout prêtre établi à domicile ; mais, au dernier moment, le re- 
tour à Sainte-Marie, sur un navire de l'État, d'une Sœur qui était 
allée à Bourbon pour refaire sa santé, modifia leur résolution, et elles 
se déterminèrent à ne point abandonner leur poste, jusqu'à décision 
expresse de la Supérieure générale de Paris. Cet héroïsme fut fatal à 
la Sœur nouvellement revenue de Bourbon . Les Pères avaient, hélas ! 
quitté l'île depuis quinze jours à peine, qu'un accès pernicieux l'en- 
levait à l'affection de ses compagnes, désolées delà voir ainsi mourir 
au milieu d'elles sans les secours de la religion. Sœur Agathe heu- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 385 

reusement était une de ces âmes fortes que Dieu se plait à éprouver 
afin d'augmenter leurs mérites et leur gloire dans le ciel. Un mois 
seulement la séparait de sa retraite annuelle, terminée à Saint-Denis, 
au milieu de la communauté toujours si édifiante de ses nombreu- 
ses sœurs. Ce fut le 30 septembre 1881, que, la dernière messe dite 
à Sainte Marie- de -Madagascar, et le Saint Sacrement retiré de l'é- 
glise et de l'île, les PP. Berthieu et Piras, ainsi que le F. coadju- 
teur Le Jeune, s'embarquèrent avec le Supérieur général de la Mis- 
sion, sur une frêle barque pontée de 4 mètres de long sur 1 m. 15 
de large. Une bonne brise les poussa vers Tamatave où ils abordèrent 
sans accident, après vingt-huit heures de navigation. 

L'un des proscrits, qui fuyaient ainsi sur ce petit bateau les ri- 
gueurs de la révolution, était le P. Piras, Italien, déjà chassé par 
elle en 1848 de sa belle patrie, et qui depuis ce temps n'avait cessé 
de consacrer sa santé et ses forces au service de la France et de la 
religion catholique, soit à la Grande Terre, soit surtout dans les Pe- 
tites Iles. Il s'éteignit doucement, à Tamatave le 17 décembre de 
l'année suivante. Les deux autres, le P. Berthieu et le F. Le 
Jeune, occupés aujourd'hui, l'un chez les Betsileos, l'autre à Tana- 
narivo, continuent à se dévouer plus que jamais à l'apostolat sur 
cette terre infidèle de Madagascar, plus propice, hélas ! à leur zèle que 
le sol de leur patrie. 

Sainte-Marie-de-Madagascar resta sans prêtres pendant trois mois 
environ. 

Le P. Lacomme se disposait, en janvier 1882, à aller y donner une 
mission, selon les promesses du P. de la Vaissière aux habitants, 
lorsque un ecclésiastique du clergé séculier se présenta à Saint-De- 
nis, se disant envoyé à Sainte-Marie par les Pères du Saint-Esprit. 
Ses pouvoirs paraissaient fort douteux. Le P. Lacomme eut la com- 
plaisance de les valider, en attendant que les décisions ultérieures 
de la Propagande l'eussent déchargé officiellement de sa petite Pré- 
fecture, et eussent dégagé en même temps la Compagnie de Jésus du 
soin religieux de Sainte-Marie-de-Madagascar. 

La Providence avait tout conduit pour accomplir par différents 

moyens les vœux des consulteurs de la Mission en 1877. Les trois 

Petites Iles semblent en effet aujourd'hui définitivement passées en 

d'autres mains, au grand avantage de Madagascar. La cession volon- 

n 25 



386 MADAGASCAR 

taire de Mayotte et de Nossi-Bé et l'abandon presque forcé de Sainte- 
Marie, n'ont pas sans doute donné à la Grande Terre autant de sujets 
qu'elle eût pu en espérer. La mort a frappé de si rudes coups parmi 
nos missionnaires dans ces dernières années ! Tananarivo néanmoins 
bénéficie aujourd'hui de tous les envois de missionnaires que la pro- 
vince de Toulouse eût été obligée de faire aux Petites Iles . Et c'est 
là une faveur dont nous devons être reconnaissants à la Propagande 
et aux Pères du Saint-Esprit en premier lieu, et puis à ceux que la 
divine Providence a fait travailler, sans qu'ils le voulussent, au plus 
grand bien de la Mission. 



CHAPITRE XXVII 

La persécution par la légalité et les tribunaux à Tananarivo. — Origines des 
présentes complications politiques entre Madagascar et la France. — Attitude 
de la Mission catholique. — État de son personnel et de ses œuvres au commen- 
cement de 1883. — Conclusion. 

(1881-1883.) 



Le pays qui permet à une faction de confisquer à son profit exclusif 
la liberté de l'enseignement, de déclarer à l'Église et à ses ministres 
une guerre sauvage, de violer à main armée l'inviolabilité du domaine 
religieux pour en expulser ses paisibles habitants, et qui laisse 
impunément l'impiété travailler à proscrire le nom de Dieu de ses 
lois, de ses institutions aussi bien que de ses écoles, est un pays bien 
malade et qu'on peut commencer à dépouiller sans trop se gêner, 
comme on dépouille un mort. Ainsi pensa sans doute à Madagascar 
l'Angleterre protestante de la France catholique, lorsqu'elle apprit par 
les journaux la triste exécution des décrets du 29 mars 1880, la sup- 
pression du droit d'enseignement pour certaines classes de citoyens, 
et tous les autres excès commis dans notre malheureuse patrie. Aussi 
voyons-nous, à partir de ce moment, les agents anglais de toute 
nuance, ainsi que leurs alliés protestants de Suède et de Norwège, 
tourner toute leur activité vers le pillage en grand du peu d'influence 
religieuse ou politique qui restait encore à la France sur la grande 
île africaine. 

Nous ne reviendrons pas ici sur ce que nous avons dit au chapitre 
précédent des lois malgaches du 29 mars 1881, et des tribunaux éta- 
blis dans le même temps, vraie machine de guerre élevée surtout 



388 MADAGASCAR, SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 

contre la France par le génie de M. Parett, à l'instar de nos lois nou- 
velles sur l'enseignement, et de notre immortel tribunal des conflits. 
Que de dénis de justice, de tromperies ou de falsifications évidentes 
nous aurions à relever, dans l'application de ces lois de 1881, si nous 
voulions nous arrêter quelques instants à un seul article, celui de 
l'inscription sur les registres publics des noms des élèves, invités 
hypocritement à choisir leurs écoles, pendant qu'en réalité ils étaieni 
forcés de donner leurs préférences aux écoles de l'église anglo-ho- 
va? Je ne nie pas que certains officiers de quelques rares districts 
n'aient fait de louables efforts pour se montrer impartiaux dans ces 
inscriptions ; mais j'affirme que généralement la violence et la ruse 
ont présidé à cette première et fondamentale opération de l'école obli- 
gatoire. 

Jusqu'ici rien de nouveau, et qui sorte des habitudes de persécu- 
tion que nos lecteurs sont accoutumés à rencontrer depuis longtemps 
à Madagascar. Mais qu'ils veuillent bien prêter maintenant un peu 
d'attention aux deux ou trois faits suivants, et se demander ensuite 
si des violations aussi flagrantes du traité français ne nous ramènent 
pas aux années 1870-71, alors que le canon du commandant Lagou- 
gine put seul remettre en marche la bonne volonté des Hovas, totale- 
ment paralysée par l'Angleterre, quand il s'agissait de nous et de la 
France. 

Voici comment les deux premiers faits nous sont racontés, à mots 
couverts toutefois, pour ne pas trop froisser la susceptibilité du gou- 
vernement malgache, par le Resaka de décembre 1882 et celui de 
janvier 1883. 

« Le P. Félix transportait en 1879, dans une maison du village d'Am- 
bohinome située à trois heures environ de Tananarivo la réunion 
catholique fondée par le P. Bel, un peu trop en dehors de ce village. 
Dieu parut d'abord bénir cette entreprise. La maison d'Ambohinome, 
devenue église provisoire des catholiques, ne pouvait, le dimanche 
suivant, contenir la foule de ceux qui désiraient embrasser la vérité ; 
et le temple protestant resta vide. De là grande colère chez les chefs 
de la secte. Point d'argent pour l'instituteur protestant à la fin du 
mois ; point d'argent non plus pour les prêcheurs, à moins qu'ils ne 
ramenassent au bercail leurs brebis égarées. Jusqu'ici le mal n'était 
pas grand. On comprend en quelque manière, que pleine liberté 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 389 

étant accordée à Madagascar aux Anglais et aux Français, en vertu 
des traités, pour prêcher, enseigner, instruire dans toute l'île, l'insti- 
tuteur et les prêcheurs d'Ambohinome aient reçu de leurs chefs Tor- 
dre de redoubler de zèle et de prendre tous les moyens moraux ca- 
pables de ramener leurs brebis au temple. Mais ce que l'on comprend 
moins c'est tout ce qui va suivre, et que nous allons raconter. Que 
deviennent en effet la liberté de conscience, le droit des Français, et 
même l'autorité de la reine de Madagascar, quand les Anglais se ser- 
vent à leur gré des Antily ou gendarmes du pays, afin de pousser de 
vive force vers leurs temples des Malgaches autorisés d'une manière 
spéciale, à recevoir l'instruction des missionnaires français ? Et les 
Indépendants eux-mêmes qui réclament si hautement, pour tous les 
chrétiens, la liberté de suivre les seules inspirations du pur esprit de 
l'Évangile, comment osent-ils se montrer si despotes envers autrui? 
Mais laissons les réflexions, et racontons simplement ce qui s'est 
passé. 

Déjà les Antily ou gendarmes avaient paru à Ambohinome, et 
s'étaient employés de leur mieux à effrayer, pour le compte du temple 
désert, les timides habitants du village. Les préposés protestants, afin 
sans doute d'en finir plus tôt avec l'église naissante leur rivale, obtien- 
nent d'un grand que nous ne nommerons pas, (c'est Ravoninahitri- 
niarivo le ministre des affaires étrangères dont on parle quelques 
lignes plus bas), qu'un ordre plus catégorique serait donné aux gendar- 
mes. Ils devaient, le dimanche suivant, dissoudre à coups de bâton 
l'assemblée catholique, et enchaîner même, s'il le fallait, ceux qui 
se montreraient trop récalcitrants. 

Le P. Félix averti se transporte à Ambohinome et défend comme 
il peut, au nom de la reine, au nom des traités, son troupeau injus- 
tement envahi par les Indépendants anglais. Plainte amicale est en- 
suite portée à Ravoninahitriniarivo, ministre des affaires étrangères, 
aujourd'hui chef de l'ambassade malgache à Paris. Le ministre blâme 
les Antily et confirme au Père son droit de s'établir à Ambohinome. 
Le missionnaire sur cette parole se met en quête dans le village d'un 
emplacement à acheter, pour commencer la construction d'une cha- 
pelle catholique. L'emplacement est assez vite trouvé, et le Père 
entre en marché avec le propriétaire. Mais voici qu'au moment de la 
conclusion du contrat, un gendarme s'en déclarant le copropriétaire 



390 MADAGASCAR 

refuse de le vendre. Afin d'éviter des procès interminables, le mis- 
sionnaire émigré et choisit un nouveau terrain ; le même gendarme 
s'en déclare encore copropriétaire et se donne le droit d'empêcher la 
vente. La même comédie est jouée pour la troisième fois au sujet 
d'un troisième emplacement. Sommé par le P. Félix de citer en vertu 
de quelle autorité il agissait de la sorte, le malheureux gendarme, 
pris au dépourvu, balbutie le nom du grand chef que nous ne voulons 
pas encore dénoncer au public. L'argent anglais, non moins puissant 
que l'or de Philippe, roi de Macédoine pour s'emparer des forteresses 
les mieux gardées, avait donc rendu le grand chef infidèle au traité 
français et persécuteur secret du catholicisme 

Toute persécution finit d'ordinaire au désavantage du persécuteur, 
et les difficultés de l'heure présente annoncent des pluies de grâce 
pour l'avenir. Le P. Félix le savait et ne se decourageapoint.il 
était résolu d'aller jusqu'au bout. Onze fois avec onze propriétaires 
différents il fait le contrat voulu qui doit lui permettre de s'établir à 
Ambohinome ; onze fois les menaces et les terreurs dont sont victimes 
les véritables possesseurs des terrains font échouer les onze contrats, 
au moment de leur conclusion. Je ne sais trop comment le douzième 
arriva à terme. Après trois ans de lutte, le 27 avril 1882, la pièce 
authentique ou titre du contrat, appelée ici Kase, revêtue du sceau de 
l'État et du sceau du consulat de France, était remise au Préfet apos- 
tolique ; et bientôt cinq gendarmes, au nom du gouvernement, allaient 
lire cette pièce dans l'assemblée protestante de cet imprenable 
Ambohinome. 

L'affaire paraissait terminée. Elle entrait seulement dans une phase 
nouvelle. 

Un mois après, au moment où le P. Félix, fort de son titre officiel, 
croyait prendre tranquillement possession du terrain accordé par la 
reine, et que les ouvriers commençaient les premiers travaux de 
déblai, les protestants de l'endroit arrivent en nombre, battent les 
ouvriers du Père et le traînent lui-même assez loin de là avec force 
menaces. Nos adhérents catholiques, indignés de l'audace sans borne 
des hérétiques recourent de nouveau à l'autorité du pays. « Cette 
affaire est réglée depuis longtemps, leur répond-on. Vous pouvez 
bâtir votre église. » Les ouvriers du P. Félix s'enhardissent alors à 
creuser les fondements. Mais dans le temple voisin, on a tenu conseil, 

i 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 391 

le dimanche a la suite du prêche; et résolution a été prise de combler, 
dès le lendemain lundi, ces fondations si menaçantes pour la bourse 
dos prêcheurs et de l'instituteur, qui, parce qu'il a été élevé au 
collège des Anglais, porte le glorieux nom de Kolejy. « Si le Père, 
disent-ils, vient par hasard sur son terrain lundi, et veut protéger le 
travail déjà fait, nous l'en chasserons de force, et le traînerons par la 
barbe loin de cet emplacement. » Cette étrange résolution, si peu 
digne de Dieu et de la nation européenne qui patronne le temple 
d'Ambohinome, fut fidèlement tenue, du moins autant qu'on pouvait 
la tenir, le Père, occupé ailleurs, n'ayant point paru le lundi à son 
poste de combat. Les fondations de la chapelle catholique furent bel 
et bien ce jour-là comblées en grande pompe, par les deux chefs 
de l'église indépendante du village, combattant en tête de leurs 
ouailles. 

Nous faisons alors un nouvel appel au gouvernement malgache qui 
fit attendre sa réponse, et en fin de compte déclara, comme par le 
passé, que les catholiques étaient, tout aussi bien que les protestants, 
sujets de la reine de Madagascar, et qu'on n'avait pas le droit de les 
persécuter. 

Cette déclaration gouvernementale était à peine connue, qu'un 
diacre du temple d'Ambohinome plantait d'épines et de tsilo (raquet- 
tes épineuses) le terrain acquis par le P. Félix. 

Voilà où nous en sommes de cette affaire au début de la nouvelle 
année 1883. Parviendrons-nous à occuper, malgré les sectaires 
anglais qui sont l'âme de cette opposition, un terrain si longtemps 
disputé et tant de fois accordé par la reine? Il faut l'espérer. Mais en 
attendant que le gouvernement malgache veuille bien prendre en 
main notre juste cause d'une manière plus efficace, nous dénonçons 
les Indépendants anglais, selon nos humbles moyens d'action, à 
l'indignation de l'Europe civilisée et de tous les partisans de la liberté 
religieuse. 

De pareils procédés sont, paraît-il, de l'essence du protestantisme. 
Cette fausse religion ne pourrait nulle part s'établir par le seul 
moyen pourtant si efficace de l'argent ; il lui faut encore le recours 
au bâton et aux gendarmes. Les Luthériens continuent à nous en 
donner de curieux exemples dans le Sud. » 

Ici se place le second des faits raconté dans le Resaka par le 



392 MADAGASCAR 

P. Berbizier, sous forme de lettre au Rév. P. Cazet Préfet apostolique, 
alors en France. 

« Vous savez depuis longtemps, dit ce Père, qu'il existe certaines con- 
ventions entre les Luthériens et les Indépendants. Aux termes de ces 
traités plus ou moins occultes, les Indépendants cèdent aux Luthériens 
tout le district de l'Ankaratra jusqu'au sud d'Antsirabe ; et les Luthé- 
riens, à leur tour, se retirent du sud de Fianarantsoa, et promettent de 
ne pas aller troubler MM. les Indépendants dans l'évangélisationde cer- 
taines zones déterminées. Ces conventions déjà anciennes, et ratifiées 
à nouveau dans le courant de cette année, me rappellent les paroles 
de saint Pierre parlant des faux prophètes et des docteurs de men- 
songe que l'enfer devait susciter dans l'avenir : El in avaritia fictis 
ver bis de vobis negotiabuntur, dit l'apôtre aux fidèles (2 Pet., 11,3). 
Vraiment il serait difficile de peindre en moins de mots la traite des 
âmes pratiquée ici par les sectes protestantes, et de flétrir plus éner- 
giquement de tels marchés. 

Cependant ce traité inavouable sert de base d'opérations dans la 
campagne conduite par les Luthériens norwégiens contre l'Église ca- 
tholique dans ce pauvre pays. 

La Norwège est flère de ses beaux sapins qui font sa richesse ; mais 
il n'est pas probable que la logique des prêcheurs délégués à l'évan- 
gélisation de Madagascar ajoute jamais rien à sa gloire. En effet si 
M. Dhale et ses collègues se piquaient de logique, ou à son défaut, 
d'un peu de probité, quelle conclusion tireraient-ils de leur fameuse 
convention avec les Indépendants? Ils en déduiraient simplement que 
la secte des Indépendants est exclue de l'Ankaratra, et qu'elle ne sau- 
rait y rentrer sans manquer à ses engagements. Voilà tout. Mais ces 
Messieurs trouvent dans leur traité bien autre chose : ils y trouvent 
que l'Ankaratra leur appartient exclusivement. Leur raisonnement 
se réduit à ceci : les indépendants nous cèdent l'Ankaratra; il est 
donc à nous à l'exclusion de tout autre corps de missionnaires; et les 
catholiques ne peuvent s'y établir à aucun titre. 

Voyons maintenant comment les Norwégiens sont entrés en cam- 
pagne pour appliquer leur belle théorie. 

C'était dans les derniers jours de septembre 1882; les demandes 
de réunions catholiques dans l'Ankaratra se multipliaient; les an- 
ciens petits postes fondés par le P. Roblet reprenaient un peu de vie; 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 393 

l'inscription des élèves allait avoir lieu. Les ministres luthériens pri- 
rent peur. Dans les premiers jours d'octobre deux de ces messieurs 
se présentent chez un Tompony menakely ou seigneur de l'Ankaratra; 
ils exhibent une énorme pancarte dont ils donnent lecture. Elle portait 
en substance : c'est une grande faute que de violer la parole de la 
reine ; or nous savons que vous la violez en forçant les gens de vos 
domaines à embrasser la prière catholique. (Ici se plaçait une énuméra- 
tion de petites calomnies). Par conséquent, ajoutaient ces messieurs, 
vous êtes coupable; veuillez vous amender pour l'avenir. Et la lecture 
se termina par ces mots: ainsi disent M. Dhale et tous ses collègues. 
Le seigneur de l'Ankaratra opposa une dénégation formelle à toutes 
les allégations de ces bons apôtres, et les congédia. Le succès était 
médiocre. Aussi quelques heures après, deux officiers du haut parage 
viennent à leur tour parler dans le même sens. Ils sont moins catégo- 
riques dans leurs affirmations ; mais ils font entendre quelques mena- 
ces déguisées en conseilspaternels. Le seigneur, objet de tant de visites, 
écoute, remercie, expose sa ligne de conduite de tous points conforme 
à la parole delà reine, et congédie poliment ses illustres visiteurs. 

Or à cette époque, le P. Roblet était déjà au centre de l'Ankaratra. 
Le 6 octobre il voyait de ses yeux une réunion catholique brutalement 
dispersée, et deux élèves emmenés de force à l'école protestante. Un 
homme d'affaires de la secte, prêt à lever la main sur lui, ne renonçait 
à cette satisfaction qu'en vomissant à son adresse un torrent d'in- 
jures; à l'instigation de leurs maîtres, les jeunes élèves de l'école 
protestante de l'endroit y joignaient des huées. Le dimanche 15 oc- 
tobre enfin, un chef de la police avec une escorte d'hommes armés 
se présentait à une autre réunion catholique, la dispersait sur 
l'heure et en arrêtait le chef. Interrogé sur le motif de pareilles me- 
sures, il affirme qu'il a une parole de la reine. « Ou est-elle? — On 
la lira après-demain. —Pourquoi arrêter un homme sur un ordre qui 
n'est pas encore proclamé officiellement ? —J'en ai le droit et je vais 
l'enchaîner. » On s'interpose, et les parents du prévenu engagent 
leurs personnes et leurs biens pour obtenir qu'il ne soit pas garotté. 

Le mardi 17 octobre, on lisait en effet un papier portant la signa- 
ture et le sceau du ministre de l'Intérieur. — C'est un mandat d'arrêt 
lancé contre deux chefs de réunion et un maître d'école catholiques. 
— Le P. Roblet, qui assistait à cette lecture, est assez heureux pour 



394 MADAGASCAR 

se procurer une copie d'abord, et ensuite le texte même de ce man- 
dat d'arrêt. Mais les agents du gouvernement déclarent qu'ils ne l'ont 
pas écrit, qu'il n'est pas enregistré aux bureaux du ministère, qu'ils 
en ignoraient même l'existence. Sur les trois prévenus, deux se pré- 
sentent spontanément aux chefs de la police à la capitale; on leur 
répond qu'il n'y a point de plainte contre eux ; le troisième est con- 
duit à son tour, on lui fait la même réponse. J'ai entre les mains ce 
fameux mandat d'arrêt déjà si suspect; on y voit une rature significa- 
tive, qui, jointe aux déclarations faites par les chefs de la police, 
amène à conclure que c'est un faux. En voilà un que M. A. Kingdon 
ancien imprimeur des Indépendants, à Tananarivo, mettra peut-être 
dans le Standard, sur le compte des Jésuites, comme il vient calom- 
nieusement de l'écrire, relativement aux affaires de la succession du 
très regretté M. Laborde. Mais l'axiome des juristes, ille est auctor cui 
prodest nous révélera la trace de ses auteurs. Ce n'est pas tout : à la 
même époque, aux environs d'Antsirabe, le P. Ghenay voyait ses ad- 
hérents plus maltraités encore. Les menaces, les coups, les vexations 
de toutes sortes se déchaînaient à la fois sur ses néophytes. Les calom- 
nies contre sa personne fournissaient un bon appoint aux sectaires. 
Ces misérables allaient jusqu'à aposter leurs premiers prix de boxe, 
sur les sentiers conduisant à l'école catholique, pour barrer le pas- 
sage aux rares élèves qui oseraient tenter de s'y rendre. En peu de 
temps, on a arraché aux écoles catholiques un grand nombre d'en- 
fants. On dit même que les agents du gouvernement chargés d'orga- 
niser les écoles dans la région d'Ansirabe ont subi dans une certaine 
mesure l'influence de ces passions déchaînées. 

Mais quels sont donc les instigateurs de ces violences ? Qui poussait 
ainsi les Malgaches à violer la parole de la reine, à fouler aux pieds 
les lois du royaume, à maltraiter des populations paisibles, pour le 
seul crime d'avoir fait acte d'adhésion à la religion catholique ? Étaient- 
ce messieurs les Indépendants? Sans doute la faveur mal déguisée 
de certains agents subalternes leur a donné parfois trop d'audace. Et 
ils ont bien à leur charge des actes de violence dont ils ne seraient 
pas fiers en Europe. 

Cependant dans toute cette campagne, c'étaient les Norwégiens 
seuls qui donnaient. Oui, M. Dhale et ses collègues conduisaient tout 
ce mouvement. D'ailleurs, je veux bien leur rendre cette justice : ils 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 395 

n'ont pas trop pris la peine de se dérober derrière les Malgaches 
engagés à leur solde. 

Nous entendions tout à l'heure M. Dhale et tous ses collègues fai- 
sant des remontrances à un seigneur dont la conduite était irrépro- 
chable ; on a entendu M. Higt proférer publiquement des menaces 
contre tous les Malgaches qui passeraient au catholicisme. On a en- 
tendu M. Ngaart haranguant un jour quelques brebis qui en avaient 
assez de sa houlette paternelle, leur tenir ce langage : « Vous passe- 
riez à la religion catholique ! Mais c'est la religion des brigands, Fi- 
vavahany ny jiolahy! » L'auditoire restant sourd à ces tendres re- 
montrances, l'orateur se mit, dit-on, à pleurer de désespoir ou de 
dépit. Et ses larmes n'égayèrent pas peu ses auditeurs. » 

Les agissements des Luthériens dans la province de l'Ankaratra, 
comme il est évident d'après la lettre ci-dessus, n'avaient donc pas 
seulement pour but de nous entraver dans l'exercice de nos droits 
de missionnaires français, stipulés par le traité, mais ils ne ten- 
daient à rien moins qu'à nous faire interdire, par le gouvernement 
malgache, en violation complète et audacieuse de ce même traité, 
toute évangélisation dans la province de l'Ankaratra, l'une des plus 
vastes del'Imerina. Les actes subséquents à ceux qui viennent d'être 
racontés n'ont fait que mettre plus en lumière cette intention des 
Norwégiens, et montrer clairement que le premier ministre, leur 
ayant fait à notre préjudice quelque promesse compromettante se 
trouvait, en face de notre résistance, fort embarrassé pour faire hon- 
neur à sa parole et tenir avec eux un engagement si peu en harmo- 
nie avec le traité français. Mais Rainilaiarivony, depuis les nouvelles 
lois, avait maintenant plus que jamais la ressource d'abriter son 
action persécutrice contre la France sous celle de ses fonctionnaires, 
11 eut donc recours à ce moyen. 

C'est ainsi que le 24 novembre 1882, outre les arrestations opérées 
en octobre, un certain Andriamananizao, institué chef des écoles, 
et président du tribunal destiné à juger, selon le bon plaisir du pre- 
mier ministre, toutes les questions d'enseignement, recommença à 
lancer contre la plupart de nos chefs et maîtres d'école catholiques 
de l'Ankaratra, un mandat d'arrêt de la nature de ceux qu'on lance 
contre les malfaiteurs, et les fit amener à Tananarivo, sans même 
prendre lu peine d'articuler contre eux un seul grief. 



396 MADAGASCAR 

La première des fms de cette arrestation en masse, (on comptait 
vingt-sept chefs de prière ou maîtres d'école catholiques ainsi man- 
dés et retenus par ordre à la capitale) était de permettre aux offi- 
ciers du gouvernement d'inscrire tous les élèves sur les registres de 
l'Étatfles mêmes que ceux des Luthériens. Ensuite on intimidait par 
là les populations de ces montagnes, et on les détournait aussi effi- 
cacement qu'on le pouvait, sans prononcer néanmoins de défense 
explicite trop compromettante pour l'avenir de la religion et des 
écoles des Français. 

Ce n'est pas tout. Pendant que 27 incriminés et leurs témoins, 
composant un total de 64 catholiques des plus influents, étaient gar- 
dés à Tananarivo quatre mois entiers, attendant un jugement quel- 
conque, Andriamananizao écrivait lettres sur lettres aux élèves ca- 
tholiques pour leur signifier de passer chez les Luthériens, sous peine 
d'avoir à payer chacun 5 piastres d'amende (25 fr.), somme énorme 
pour le pays. 

En vain les missionnaires catholiques eurent-ils recours au tri- 
bunal d'Andriamananizao, et demandèrent-ils un prompt jugement 
en faveur de leurs maîtres d'école, dont les classes étaient en souf- 
france ; en vain s'adressèrent-ils au premier ministre lui-même, et 
écrivirent-ils leurs plaintes soit à M. Packenham consul de Norwège, 
soit à leur propre consul à Tamatave, rien ne se conclut, rien ne se 
fit* On renvoya simplement les inculpés du tribunal des écoles au 
tribunal des voleurs qui les renvoya au tribunal des écoles, d'où 
très probablement ils seront renvoyés encore au tribunal des vo- 
leurs et des assassins, afin de s'entendre condamner peut-être sur 
la déposition de faux témoins, pour des crimes dont ils n'ont pas 
même l'idée, à une amende exorbitante que la mission catholique 
devra payer. 

Le procédé n'est pas nouveau et il a déjà été employé contre nous 
l'année dernière. Il s'agissait, alors comme aujourd'hui, d'inscrip- 
tions d'élèves et d'une de nos écoles à ruiner au profit des Indé- 
pendants. Or voici comment on s'y prit. Sur la plainte du fanatique 
Rarivo grand kolejy ou maître d'école des missionnaires de Londres 
à Ambositra, Benoît, l'un des maîtres du P. Batz fut accusé injuste- 
ment d'avoir envoyé deux de ses élèves frapper son collègue des 
Indépendants dans son propre logis. On intimida les témoins à dé- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 397 

charge; on en produisit de faux pour opprimer l'innocent; le seul 
Malgache, qui osa déposer selon sa conscience et la vérité en fa- 
veur de Benoît, fut condamné a payer comme lui 150 francs d'amende; 
et il fallut que la Mission se soumît à cette injuste sentence et dé- 
boursât pour les deux condamnés, l'argent exigé. 

M. le commissaire Garnier, quittant Tananarivo après la conclu- 
sion du traité français de 1868, assurait aux Hovas que le point noir 
d'où leur viendraient plus facilement les orages de la part delà 
France, serait leur manière d'agir envers les missionnaires, les 
Sœurs et les œuvres de la Mission catholique. Ce fut de là en effet 
que vinrent toujours les premières violations du traité, et peut-être 
les plus graves. Mais jamais la politique française ne s'en est fort 
émue, si tant est que parfois elle ait voulu prendre la peine d'en in- 
sérer la liste au dossier de ses autres plaintes contre les Hovas. Le 
fait même de frapper des missionnaires français, comme il est arrivé 
pour le P. Fabre en 1879 et le P. Léon de Villèle en 1882, n'a pas eu 
plus de force pour la tirer de sa quiétude volontaire, que les nom- 
breuses déchirures faites au traité en matière de religion ou d'ensei- 
gnement. La Mission catholique ne fut donc pas en 1882 (et nous 
sommes heureux de le constater) la pierre d'achoppement contre la- 
quelle est venue heurter la barque de Rainilaiarivony pilotée par 
M. Parrett. 

J'en dirai presque autant du droit de propriété, assez obscurément 
inclus dans le traité de 1868, et violemment rejeté par les Hovas en 
1880, à l'occasion du règlement de la succession Laborde. Le com- 
missaire, M. Cassas, ne put jamais obtenir alors de son gouverne- 
ment, tout occupé à chasser les religieux de leurs maisons, que sa 
politique prît sérieusement fait et cause en faveur des neveux de 
l'ancien consul de France à Madagascar, injustement dépouillés des 
propriétés de leur oncle, malgré les titres les mieux fondés, et anté- 
rieurs même au traité de 1868. Le commandant Lagougine s'était 
fâché pour moins en 1871 mais douze années modifient bien des idées. 

Une telle inertie ne pouvait manquer d'encourager les Hovas et leurs 
conseillers. Aussi le 29 mars de l'année suivante, vit-on paraître 
entre autres lois, la fameuse loi 85 e par laquelle il était formellement 
stipulé que «la terre de Madagascar ne saurait être vendue à personne 
ni mise en gage entre les mains de qui que ce soit, non sujet de la 



3 ( J8 MADAGASCAR 

Reine de Madagascar. Les habitants du pays, en contravention avec est 
article, doivent être mis aux fers à perpétuité ; l'argent employé à un 
tel achat de terre malgache, de même que les fonds prêtés sur un gage 
semblable, sont déclarés argent et fonds perdus; et quant au sol, il re- 
vient de droit à la reine, son unique maîtresse. » Les traitants, ainsi 
que les consuls successeurs de M . Casas dénoncèrent au ministère 
français cette loi 85* comme destructive de l'article du traité consacrant 
très probablement le droit de propriété ; mais ils en furent pour leurs 
frais de dénonciations : nos politiques dormaient toujours ; nouveau 
motif de confiance pour Rainilaiarivony et son pilote. Le flot de la Ré 
volution couvrait si bien la France de toutes parts et cachait si bien à 
leurs regards le terrible écueil de nos canons, que rien ne semblait 
pouvoir désormais à notre endroit les mettre en crainte ni souci. Le 
pilote imprimeur conseilla donc au ministre-roi de tenter jusqu'au 
bout la fortune, et de profiter de ce moment unique, pour étendre 
sa domination sur toute la terre sakalave, y compris même cette 
portion de la côte Nord-Ouest, placée depuis 1840 sous le protectorat 
de la France. « J'irai moi-même, lui dit-il, faire un voyage sur ces 
points en litige, en face de Nossi-Bé. Mes amis Pickersgill et Kestel 
Korsnish me prêteront leur concours. Ayez confiance. Nous saurons 
bien, par nous-mêmes ou par notre argent, persuader aux petits rois 
sakalaves de cette côte d'envoyer jusqu'ici leurs représentants pour 
demander votre amitié, ainsi que le don d'un pavillon hova, qui sera 
planté comme marque de votre souveraineté sur leur territoire. Et 
vous deviendrez par là, sans coup férir, maître de la côte Ouest. La 
France est si malade qu'elle ne s'apercevra de rien, ou du moins ne 
vous inquiétera pas. Regardez dès ce moment la chose comme faite, 
et promettez aujourd'hui à l'Angleterre, pour prix de ce nouveau et 
signalé service que vous en recevez par notre moyen, la libération 
des esclaves de tout le royaume. » 

«On perd tout en voulant toutjgagner, »a dit depuis longtemps le Fa- 
buliste. Rainilaiarivony et son patron en firent alors l'épreuve. Les 
voyages à la côte Ouest, de l'Imprimeur, du Réy. Pickersgill et au- 
tres, si secrets qu'ils fussent, éveillèrent les soupçons du comman- 
dant de Nossi-Bé. On apprit d'abord que certains petits rois de la 
côte soumise au protectorat de la France, gagnés en effet par les 
bonnes paroles et présents des amis de Rainilaiarivony, avaient en- 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 399 

voyé prendre, à la capitale des Hovas, le pavillon de la reine Rana- 
valo-Manjaka, et l'avaient déjà arboré sur leur plage en face de Nossi- 
Bé. Le difficile était défaire passer ces opérations frauduleuses, des 
ténèbres d'un complot anglo-nova, à la lumière de la politique euro- 
péenne. On fit appel encore une fois aux grands mots de civilisation 
et de libération des esclaves, et à la générosité chevaleresque de la 
France. Les Sakalaves, dit-on à nos ministres, sont des barbares; les 
Hovas sont civilisés. Pourquoi ne pas offrir des vaisseaux aux Hovas, 
afin qu'ils aillent sur les côtes Sakalaves, réprimer au nom de la civi- 
lisation et de l'humanité les brigandages qui s'y commettent. Et nos 
ministres ne voyant pas encore de piège dans ces offres de notre cor- 
diale alliée, étaient sur le point de travailler de leurs propres mains 
à la ruine des intérêts français à Madagascar de concert avec l'Angle- 
terre. Déjà sir W. Gore Jones, amiral de la Grande Bretagne, était 
monté en juin 1881 à Tananarivo avec le consul Packenham, afin 
d'offrir ses vaisseaux à la reine de Madagascar pour une expédition 
contre les Sakalaves : tout allait être consommé en vue du complet 
triomphe de l'Angleterre et de l'écrasement officiel de notre patrie 
sur la Grande Ile ; le pilote touchait presque au port, lorsque soudain 
la France se réveilla, et entrevoyant dans les menées anglo-hova une 
irréparable atteinte portée à son honneur et à ses intérêts, réclama 
vivement. La barque de Rainilaiarivony, malgré les assurances de 
M. Parrett, venait de toucher le fond, et se trouvait engagée au mi- 
lieu des plus dangereux écueils quelle eût rencontrés depuis long- 
temps : et tout le monde peut entendre aujourd'hui les chocs terri- 
bles qu'elle est obligée de subir, afin de se tirer, si c'est possible en- 
core, de cette cruelle impasse. Y aura-t-il naufrage ? c'est le secret 
du ciel. Nous avons seulement relaté ici ce qui fut l'origine véritable 
des difficultés pendantes entre la France et le [gouvernement malga- 
che. La plupart des journaux d'Europe viennent de raconter com- 
ment ces difficultés n'ayant* pas pu être réglées à Tananarivo, Raini- 
laiarivony, sur le conseil de l'Angleterre, c'est- à-dire de M. Parrett 
et consorts, s'est décidé à envoyer aux puissances d'outre-mer, si- 
gnataires de traités avec sa nation, une ambassade malgache, com- 
posée de quatre membres, Ravoninahitriniarivo, 15 e honneur, neveu 
du premier ministre, et ministre lui-même des affaires étrangères, 
déjà connu de nos lecteurs, Ramaniraka, 14 e honneur, Anglais d'es- 



400 MADAGASCAR 

prit et de cœur, Audrianisa, secrétaire et interprète anglais, Marc Ra- 
bibisoa, notre ancien élève, interprète français. Ces mêmes feuilles 
ont aussi publié le récit des insuccès de l'ambassade à Paris, de son 
touchant, mais trop platonique accueil à Londres, et l'on parle encore 
de son récent voyage en Amérique. 

Les dernières nouvelles qui nous sont parvenues, annoncent même 
la conclusion d'un nouveau traité entre les ambassadeurs hovas et 
l'Angleterre que suit ici fidèlement l'Amérique. Nous avons parcouru 
ce qui a été livré au public de ce double traité, et voici le jugement 
de quelques penseurs sur le nouvel acte diplomatique de notre cor- 
diale alliée. Au lieu d'avancer, l'Angleterre recule, et fait à la puissance 
malgache sur le droit de propriété des concessions nouvelles. Son traité 
de 1865 semblait en effet stipuler le droit de propriété pour les étrangers 
à Madagascar; celui-ci consacrant le fameux article 85 des lois de 
mars 1881, reconnaît aux Hovas d'une manière formelle le droit de 
ne pas laisser vendre la terre aux étrangers. Une dépêche de Lon- 
dres, dit le Temps, 23 février 1883, annonce que le Foreign-Ofïice pu- 
blie le texte de la déclaration signée à Londres, le 19 février, entre le 
gouvernement anglais et les envoyés malgaches. Cette convention, 
annulant l'article 5 du traité de juin 1865, déclare que les sujets an- 
glais jouiront désormais des mêmes droits que les sujets de la nation 
la plus favorisée, qu'ils pourront louer à terme des terres, maisons ou 
toute autre propriété à Madagascar. La vente absolue des terres aux 
étrangers est cependant interdite. » Voir aussi le Daily -Telegraph, 22 
février 1883. Pourquoi l'Angleterre recul e-t-elle de la sorte ? Rien de plus 
simple : elle recule parce que la France avance; elle recule dans l'u- 
nique but d'affaiblir, d'isoler la France et de rendre plus forts contre 
elle les refus obstinés des Hovas. Si la France menace, l'Angleterre 
caresse. Ce que le France veut prendre, l'Angleterre concède. Le nou- 
veau traité anglais est donc conclu dans le même esprit que tous les 
autres. Sa fin principale a été de devenir pour notre patrie une pierre 
d'achoppement. Qu'importe à l'Angleterre de sauter du premier étage, 
pourvu que la France saute du quatrième ! disait fort justement l'au- 
teur d'un simple article de journal sur la question présente. 

Un mot encore sur l'Ambassade et les effusions de sa reconnais- 
sance mêlées de mensonges et de perfides réticences à notre adresse, 
envers la Société des missionnaires de Londres. 



SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 401 

On lira sans doute avec intérêt, dit le Progressiste de Maurice, 
journal protestant, le discours suivant qui a été prononcé par le chef 
des ambassadeurs hovas à une réception de l'ambassade par la So- 
ciété des missionnaires évangéliques de Londres. On se rappellera que 
les Malgaches sont redevables à cette Société en grande partie de leur 
état actuel de civilisation. Voici le discours: 

« Nous sommes heureux de voir rassembler ici les représentants de 
la Société des missionnaires de Londres, et tout particulièrement 
heureux de votre affectueuse réception. 

« Au nom de la reine, non comme reine, mais comme chrétienne ; 
au nom du premier ministre, non comme ministre, mais comme chré- 
tien, au nom des principaux fonctionnaires du gouvernement, non 
comme fonctionnaires, mais comme chrétiens, nous vous remercions 
de ce que vous avez fait pour Madagascar depuis de longues années. 
Nous vous remercions surtout pour ce qui a été fait pendant les qua- 
torze dernières années ; car si ce qui a été fait auparavant a été grand, 
ce qui a été fait pendant cette période a été plus grand encore. Grâce 
à l'œuvre de ces quatorze ans, le christianisme a été non seulement 
largement prêché dans la province centrale d'Imerina, mais il s'est 
encore répandu parmi les Betsileos et les Tsianaka. 

« Il y a présentement neuf églises dans la capitale de Madagascar, 
et dans l'une d'elles, la reine rend son culte à Dieu chaque dimanche. 
Nous avons progressé quant à la prière, et aussi quant aux bâtiments. 
Ce dernier progrès est dû à M. Pool votre envoyé. De toutes parts le 
peuple imite les constructions qu'il a faites. L'église de la reine, cons- 
truite d'après ses plans, est devenue le modèle de toutes les autres, 
en restant le plus bel édifice de Madagascar. 

« Nous vous remercions de nous avoir envoyé des missionnaires pour 
nous instruire, non seulement sur la Bible, mais sur toutes les sciences. 
Il y a dans la ville une imprimerie. La gouvernement a maintenant 
la sienne ; et ses ordres, au lieu d'être comme autrefois expédiés ver- 
balement, partent aujourd'hui imprimés par la presse du palais. Vous 
voyez par là quels progrès nous avons fait dans cette direction. 

« Une chose mérite nos remerciements particuliers : le collège établi 
dans la capitale. De cette institution sont sortis de nombreux jeunes 
gens répandus dans tout le pays. Nous avons vu nous-mêmes ce qui 
se fait dans ce collège, et en avons été très satisfaits. 

n 26 



402 MADAGASCAR 

« Comme vcus le savez tous, le moment présent est critique dans 
l'histoire de Madagascar. Vous nous avez exprimé votre sympathie 
dans les difficultés actuelles. Nous savons que Paul peut planter et 
Apollo arroser, mais que Dieu seul donne l'accroissement : mais nous 
savons aussi qu'il faut planter et arroser pour que l'accroissement 
suive. 

« Madagascar peut paraître de loin un petit pays, mais pour qui le 
voit, c'est un grand pays, et pour nous le plus important de toute la 
terre. 

« Nous vous remercions pour le témoignage degratitudeenvoyé à la 
reine et au premier ministre touchant le bon accueil fait à vos mis- 
sionnaires. N'était la difficulté qui a maintenant surgi, la parole de 
Dieu se serait encore plus répandue dans le pays, comme elle se ré- 
pandra, si nous échappons à cette difficulté et aux menaces de la 
nation française. Pour le moment, tout paraît bien sombre. La tribu 
des Sakalaves de l'Ouest est très sale. Cependant un de ces Sakalaves 
a occupé récemment l'église du palais. Son visage était propre, et 
l'enseignement qu'il a donné était bon. Nous espérons que, parla pré- 
dication de l'Evangile, toute la tribu deviendra chrétienne . » 

A l'illustre ambassadeur malgache auteur de ce discours nous 
adressons la simple question suivante : 

Est-il bien vrai que le temple du palais, construit par M. Pool, soit 
le plus bel édifice de tout Madagascar? 

Nous sommes convaincu que Ravoninahitriniarivo, ainsi interpellé, 
répondrait quil a parlé seulement des temples protestants, et ne 
s'est point occupé des édifices catholiques. Soit. Habitué depuis long- 
temps à des duplicités de langage et aux mensonges de ses pareils, 
nous ne lui ferons pas un crime de cette inexactitude. Mais afin de 
réparer en quelque sorte tout ses habiles sous-entendus en ce point 
et en d'autres de son discours, nous voulons reproduire ici en fa- 
veur du catholicisme un témoignage tout nouveau que la dernière 
■malle nous apporte, et qui ne saurait être suspecté de partialité à 
notre endroit. Ce sont quelques extraits du compte rendu du contre- 
amiral Gore Jones, présenté officiellement aux deux Chambres du Par- 
lement anglais, et imprimé en 1883, relativement à sa visite faite en 
1881 à la reine de Madagascar à Tananarivo. 

« Le dimanche 3 juillet, dit ce rapport, nous assistâmes au service 






SES HABITANTS ET SES MISSIONNAIRES 403 

(religieux), à l'église de l'évêque anglican. On chanta bien, et l'assis- 
tance était propre et attentive. » 

« Le dimanche 10 juillet, nous assistâmes au service divin à la cha- 
pelle royale. La reine, le premier ministre et la famille royale étaient 
présents. Le service s'accomplit convenablement et avec dignité. On 
chanta des cantiques et une antienne. 

« Dans la soirée, nous assistâmes aux Vêpres et entendîmes de 
l'excellente" musique à la cathédrale des catholiques romains. 

« Il y a cinq sectes ; l'Église d'Angleterre, l'Église de Rome, les Indé- 
pendants, les Amis, les Luthériens de Norwège. 

« Les Indépendants de la Société des missionnaires de Londres ont 
été les premiers à prendre le terrain, et quoiqu'ils ne soient nulle- 
ment conséquents avec leurs principes sur l'administration de l'église, 
ils sont en faveur à la Cour. Le premier ministre est trop habile pour 
ne pas voir l'avantage qu'il y a à garder la reine comme chef de 
l'Église, et rien de ce qui touche à la religion ne se fait que sous sa 
surveillance personnelle. Les Hovas sont naturellement bavards. Ils 
sont donc prêcheurs avec l'approbation du premier ministre qui 
considère cet office comme une sorte de soupape de sûreté, parce que 
la discussion publique des questions politiques est interdite. 

« L'Église de Rome travaille silencieusement et forme une plante 
supérieure à toute autre. (Suit ici dans le rapport imprimé une liçne 
d'étoiles). La cathédrale des catholiques romains est un édifice qui 
ferait honneur à une ville d'Europe. Les Pères sont jésuites et prin- 
cipalement Français ; et ils ont pour auxiliaires de nombreuses Sœurs. 

« Les Luthériens de Norwège font un grand travail et ils ont dix- 
sept missionnaires dans le Sud. 

« Le grand tort de nos missionnaires, en général, c'est qu'ils sont sur- 
chargés de sollicitudes domestiques, de femmes et d'enfants. En con- 
séquence, ils se rassemblent là où ils trouvent le plus de confortable 
et tandis qu'ils négligent le reste de l'île, la capitale en fourmille. Le 
missionnaire catholique, en r